PORTE DU WAT PIIO
épaisse couche de laque sur laquelle on a appliqué une mince, très mince, lamelle d'or. Néanmoins l'idole a grand air. Ses pieds surtout sont remarquables : on y voit incrustées, en nacre du plus beau reflet, les 108 figures de la mythologie bouddhique décrites par Alabaster dans son livre the Wheel of the law (la Roue
5o COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
de la loi). Des cercles concentriques, également en nacre, se trouvent sous ses pieds, tels ceux qui ornaient la plante des pieds de Çakya Mouni et distinguaient ce saint personnage des autres humains.
Le lendemain de mon arrivée à Bangkok, dès l'aube, un aimable négociant veut bien être mon guide et me faire visiter dans la cité indigène cet immense bazar du «Sam Pheng (i)» qui se prolonge sur plusieurs kilomètres. Le «Sam Pheng» est une rue longue et étroite où aboutissent sentiers, ruelles et passages, et dans laquelle on circule seulement à pied.
Nous laissons la voiture près d'une grande église, œuvre d'un ancien zouave, le R. P. Desalles, commencée il y a peu d'années avec quelques ticaux (2), et dont le clocher domine aujourd'hui la ville, non sans avoir causé, de ce chef, certain déplaisir aux Siamois. Elle a été construite sans architecte, grâce à l'intelliligence et à la persistance du bon Père, qui a quêté partout, glané les tuiles, les pavés, voire les pierres du roi dans les ruines de je ne sais plus quel bâtiment royal voisin et abandonné.
On est toujours étonné, quelque habitude qu'on en puisse avoir, de ces véritables miracles de la Providence, qui permettent à des hommes, modestes pour la plupart et sans nuls moyens, de trouver en lointain pays, où la mère patrie les abandonne tout comme en pays français, le moyen de faire des œuvres si grandes. Ils arrivent à se procurer des ressources inat-
(1) Se prononce samfeng.
(2) Monnaie d'une valeur d'environ i fr. 60.
tendues chez leurs chrétiens et même chez les païens, et ils sont, en- Orient, les soldats d'avant-garde comme les apôtres qui savent faire aimer Dieu et la France.
Mon guide professe pour les missionnaires l'admiration qu'ils méritent. Il les a connus dans la brousse, vivant dans une case de feuillage ou de bambou, se contentant de la nourriture indigène, si insuffisante pour un Européen, se privant de tout et conservant la bonne gaieté française pour braver la misère et la souffrance avec le même entrain et le même humour que nos vieux soldats au bivouac.
Malgré la malpropreté et les odeurs déplaisantes, j'aime les courses dans les bazars et les cités indigènes. Je dois d'ailleurs reconnaître que la grande pluie, trop fréquente encore à mon gré en cette saison, a tout balayé la veille, et qu'une brise secourable nous met à l'abri des infections promises. Le marché, dans tout l'Orient, est le lieu de réunion par excellence. C'est au Talat (marché) que l'on peut entrevoir rapidement la vie de l'indigène, ce qu'il vend et ce dont il a besoin, ce qu'il mange, ce qu'il boit, sa façon de s'habiller, son travail ou sa paresse, son caractère, son humeur, sa gaieté ou sa tristesse, son allure et, en un mot, toute sa vie. Je m'amuse de toutes les boutiques et de tous les passants.
J'apprends que le jupon des femmes se nomme -phanoung et leur écharpe pka-kom. Hommes et femmes portent à peu près le même costume et les cheveux coupés ras. Seules, quelques jeunes femmes gardent les cheveux longs et trahissent ainsi leur origine annamite, laotienne ou pégouane. Je revois, au bazar, le
kaki (i), le fruit renommé de la Chine, la sapotille à l'honnête figure de pomme de terre et au goût de nèfle. C'est un souvenir de Java, importé par le roi lui-même, à la suite d'un voyage, en 1872. Je retrouve les superbes bouquets de fleurs de lotus, à la corolle rose teintée, aux étamines d'or montées sur longs fils d'un blanc crème, au joli style en large disque piqueté d'or. Elle est admirablement noble, la fleur consacrée aux dieux, depuis l'Egypte jusqu'à l'extrême Orient. Tout à côté, le dauphin et le requin sont débités par tranches, avec les tortues et nombre de poissons. En fait de cuisine, on me préconise les œufs filés (œufs de canards salés) comme un mets à introduire chez nous; et, en passant, on me recommande, pour le voyage, les gargoulettes en terre qui servent à rafraîchir l'eau. Il faut pourtant prendre garde avant de les acheter au bazar, car les Siamois les utilisent souvent sous les cadavres en décomposition; et puis sans se gêner ils les remettent en vente. Défiez-vous aussi de quelques fruits tels que la banane verte très odorante, la goyave au parfum pénétrant, car ils peuvent bien avoir été employés déjà en pareille occurrence comme désinfectants. N'oublions pas les boutiques des herboristes : on y vend des simples et une multitude d'éléments bizarres et hétéroclites qui composent la médication indigène : des peaux d'éléphants qui une fois bouillies constituent, dit-on, un mets délectable; des peaux d'hippopotames, excellentes contre la variole et les affections cutanées; des nids d'hirondelles, souverains dans les maladies inflammatoires. Tout en causant, je continue
(1) Le kaki est le fruit du plaqueminier, cheu-tzeu en chinois.
d'examiner letrange collection de l'officine : squelettes de singes, mufles de. tigres, serpents grillés (on les grille tout vivants), colonnes vertébrales de cobra, peaux de reptiles, bois de mille sortes aux vertus particulières, bois de teinture pour le beau jaune des robes des bonzes, crânes d'oie sauvage recommandés contre la fièvre, têtes de tortue, foies de singe, gommegutte creuse à l'intérieur, à la coupure jaune orange; tendons de cerf grillés qui ont leur place dans la cuisine chinoise, viscères de singe, cornes de cerf, aux vertus pharmaceutiques, qui se vendent au poids de l'or ainsi que le bois d'aigle, résine très odoriférante produite par la partie malade d'une certaine légumineuse (1).
Plus loin, ce sont les bijoutiers et orfèvres avec tous leurs objets d'argent finement travaillés; puis les monts-de-piété, toujours pourvus en Orient et, à Bangkok, tenus par des Chinois, pour la plupart, et au nombre d'environ 1,200! On y trouve de tout, jusqu'à des objets d'Europe, parfois rares et introuvables ailleurs, et des merveilles volées dans les palais et les pagodes On m'a conté qu'à certains jours, entre onze heures et minuit, à Canton, il y a un marché des objets volés tenu par les voleurs eux-mêmes. Les étrangers y voient une ressource pour racheter leur bien. Au Siam et à Bangkok en particulier, les maisons de prêts sur gage constituent autant de maisons de recel. C'est là qu'on va perquisitionner lorsque le boy ou les coolies disparaissent en emportant les objets à leur portée.
Ailleurs, nous admirons les graveurs, les faiseurs de
(1) Alœxylum agullochum, d'après Loureiro, missionnaire et botaniste portugais, qui l'a décrit le premier.
sceaux, ces beaux cachets de jade couverts de caractères et de dessins d'une si parfaite délicatesse. Le cachet ordinaire se nomme tra, mais plus le personnage est important, plus son sceau augmente dans des proportions considérables. Il y a aussi les marchands de bouddhas tout dorés, debout dans l'attitude de la prédication, assis dans l'attitude de la méditation ou de la prière, ou couchés dans l'attitude du repos final, le «nirvana». Ces statues sont achetées par les fidèles, pour être offertes aux bonzes dans les pagodes. Cet acte constitue une œuvre méritoire entre toutes.
Les marchands de boissons de toutes sortes et de toutes couleurs sont réjouissants à regarder; des verres remplis, dans lesquels flottent des filets de fruits jaunes ou rouges, ont des mines fort rafraîchissantes; mais la saleté de ce bon peuple ôte absolument l'idée d'y tremper ses lèvres. On prétend que le thé, avec une pointe de jasmin odorant, est très agréable et meilleur que tout autre. C'est la même fleur de jasmin que les Européens en Orient mettent dans les lavabos de table quand ce n'est pas la fleur d'ilang-ilang. Les oiseliers exhibent de superbes collections d'oiseaux aux plumages et incelants : j'y remarque le petit bénédictin, qui, par un rare privilège, unit un charmant ramage à un magnifique costume. La poule russe est jolie à voir; on dirait un paquet d edredon blanc. Un arbre ravissant ombrage la boutique, c'est le poinseana, une légumineuse comme le flamboyant et le mimosa. Ses bouquets de fleurs rouges ou jaunes sont souvent utilisés pour les garnitures de table, car les indigènes ont un talent particulier pour les décorations florales.
Dans le bazar enfin on rencontre tous les costumes
et tous les peuples réunis : les Chinois en longues tuniques tout de bleu vêtus, les Indiens au nez aquilin, à la barbe touffue, sous la calotte de paille ou le turban, dans leurs robes multicolores; les Birmans au chignon relevé, au foulard de soie rose tordu autour du front; les Cambodgiens et Cambodgiennes aux cheveux taillés en brosse comme Siamois et Siamoises, les Malais au visage sombre et nos petits Annamites avec la robe noire aux reflets habituels de la percaline glacée. Mais l'élément qui domine est le Chinois. Les trois quarts des boutiquiers et des passants sont des Célestes qui se trouvent ici comme chez eux, et mieux même que chez eux, car ils sont moins pressurés. Le Sam Pheng (le bazar) leur appartient. Ils en ont fait une succursale de Canton et d'Amoy, d'où la plupart sont originaires. Ils y ont transporté les petites ruelles tortueuses, fétides, sales, sans air ni lumière, de la mère patrie, et ils s'y trouvent bien. Détail curieux : on prétend qu'en temps de peste et de choléra, c'est le Sam Pheng qui est le moins éprouvé de tous les quartiers de la capitale siamoise. Cependant le cœur se soulève, rien qu'à voir les détritus et les immondices amoncelés dans tous les coins, au bord des chemins, sur les rives des canaux; et cela depuis des générations, à ce point que l'on ne sait où marcher et que la plupart des cours d'eau, autrefois navigables, ne sont aujourd'hui que boue fétide et consistante qui empêche le jeu bienfaisant des marées. Oui sait ? Peut-être, à force de vivre dans ce milieu pestilentiel, les habitants du Sam Pheng sont-ils immunisés?
Au soir, le soleil est encore de feu et illumine splendidement le grand Ménam aux eaux vivantes, large
deux fois comme la Seine et chargé de bateaux i grands steamers, barques couvertes, jolis yachts à vapeur, canots-périssoires menés par des femmes et des enfants en bas âge. Par parenthèse, sur un canal, j'ai même aperçu trois de ces dames renversées par le remous de notre embarcation. Peu après, quand nous sommes repassés, elles avaient amené la périssoire près de la berge et s'occupaient activement à la retourner, à la vider, sans rancune et très gaiement. Tout ce monde, élevé sur l'eau et dans l'eau, est presque amphibie et nage comme les jeunes chiens. Les pagodes royales étincellent, demi-masquées dans la verdure, comme des diamants sous le soleil. Plus loin, elles étalent toutes les splendeurs de leur miroitante coloration. Nous remontons assez loin le Ménam, et nous le quittons pour un canal qui se divise en plusieurs branches auxquelles se ramifient des canaux plus petits également bordés de boutiques et d'échoppes. Ces petits cours d'eau se perdent dans la brousse, et on ne peut les parcourir que dans des pirogues fort étroites. Rien de plus intéressant que la vie et l'extension du trafic par eau et sur terre dans ce Bangkok. Rien de plus pittoresque, dans le cadre verdoyant des floraisons tropicales, que ces maisons flottantes s'élevant avec le flux le long de leurs piquets d'attache. Lorsqu'un incendie éclate, chacun s'empresse de couper les amarres et d'ancrer sa maison à distance, et, quand le danger est passé, on reprend le mouillage habituel. Les endroits commerçants sont recherchés, et, comme dans nos rues, ils se louent fort cher. De-ci de-là, se promène sur l'eau, avec son jardin à l'avant et à l'arrière, une grande maison quadrangulaire, entourée de sa galerie ouverte
et comprenant souvent quatre compartiments ou une grande pièce sur la façade et de petites pièces par derrière. Elle s'en va chercher dans d'autres parages un nouveau point d'attache. Le canot à vapeur nous emporte trop vite à mon gré. En vain je voudrais flâner aux étalages et observer la vie courante.