‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 27 sur 47 · HOMME ET FEMME TALHAINGS · texte numérisé non relu

HOMME ET FEMME TALHAINGS

qu'il s'allonge, on soude de nouveaux cercles, et puis d'autres encore s'élargissant sur l'encolure, afin de soutenir le cou, devenu trop faible pour la tête.

Les bijoux jettent partout des notes brillantes et ar-

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gentées. De grandes rondelles au cœur rouge, ornées de flots de pointes d'argent, comblent, dans le lobe de l'oreille, un trou qui sert quelquefois à porter le cigare. Une vieille femme avait en guise de boucles d'oreilles deux entonnoirs d'argent de six centimètres de diamètre, sur un tube rouge de la grosseur d'une pièce de deux francs.

C'est à Thamakan qu'il faut abandonner les jolis bungalows et la route de garry que continuera de suivre mon convoi jusqu'à Taunggy. Le myok, le fonctionnaire indigène, a reçu ordre de se mettre à notre disposition. Il nous conduit lui-même, en dehors de tout sentier visible, à travers un haut plateau coupé de profondes entailles creusées par le travail des eaux, au milieu d'un splendide panorama.

C'est déjà le grand souffle de la montagne. Au matin, un léger brouillard couvre d'un duvet de givre les brins d'herbe et les peluches de mon paletot. Une demi-heure après, le soleil aura bu tous ces blancs duvets.

Tout à coup, après 25 kilomètres de chevauchée, au fond d'un grand cirque de verdure, nous voyons s'étaler les eaux bleues de l'Inle-Lack, sous les montagnes de Fort-Stedman. Ce lac, très profond vers le centre, ne mesure que 15 kilomètres de longueur sur 5 kilomètres dans sa moindre largeur. Le paysage est noyé dans une jolie tonalité d'un gris bleu qui se fait gris perle au matin, dans la buée lointaine. De nombreuses pagodes ont été construites sur pilotis et se mirent dans les eaux profondes. D'innombrables canards sauvages nagent et volent près de moi en confiance; des multi-

tudes d'oiseaux pépient et se poursuivent, d'autres s'en vont par troupes en un long nuage noir, et sur les berges les énormes bujfalos noirs, aux longues cornes, ressemblent, par leurs masses, à des rhinocéros cachés dans la verdure.

Le colonel anglais commandant le poste de Fort- Stedman m'a envoyé une embarcation à Kaing-Daing :

FEMMES IXTHAS SUR I. INLE-LACK

il ne faudrait pas s'imaginer un yacht quelconque, mais une longue périssoire d'une quinzaine de mètres de longueur, comme celles des indigènes, et à peine suffisamment large pour contenir une Européenne. Je m'assieds au ras de l'eau, et me confie sans inquiétude à ce peuple un peu amphibie, qui vit sur ce lac et dirige ces embarcations. Mes hommes rament debout, la jambe enroulée autour de la rame, qu'ils relèvent comme une longue nageoire. Ils joignent à cet exercice d'équilibre celui de la pêche. Ils lancent dans

l'eau transparente une longue tige de fer armée d'une fourche à cinq pointes, et atteignent ainsi le poisson que le rameur d'arrière rattrape avec la fourcheaiguillon. Ces gens sont des Inthas, le peuple de l'Inle- Lack. On les dit descendants de tribus esclaves amenées de Tavoy. Ils vivent uniquement sur l'eau, dans des villages aux maisons sur hauts pilotis, entourés de jardins flottants qui sont fixés au fond des eaux par de longs bambous, comme les jardins maraîchers des lacs de Srinagar au Cachemire. Villages et jardins forment des îlots en désordre, le long des berges, et, d'un côté à l'autre du lac les grands poteaux qui s'élèvent entre les cases sur pilotis semblent toute une flottille haut matée. Quelques arbres poussent dans ces jardins, avec des légumes, des tomates, des melons d'eau, etc. Au matin, dans la saison des grands vents et des tempêtes, la bourrasque a quelquefois emporté le jardin qui s'en est allé flotter bien loin de la case suspendue de son propriétaire.

Sur une grande île artificielle gentiment boisée, tout à fait au sud de l'Inle-Lack, se trouve le village de Xampoong. Il est d'un aspect très curieux, ce village lacustre aux maisons et aux monastères élevés sur leurs hauts pilotis, sous lesquels la lumière se joue dans l'eau. Les Poonghee-Kiungy peints en rouge et dorés, sont épars au milieu des saules et des jolis arbres au feuillage frissonnant. Au centre est la grande pagode toute blanche qu'entourent cinquante pagodons et où mène une longue entrée de bois rouge et or couverte de sept toits tourmentés.

Fort Stedman renferme 1,500 hommes de troupes indiennes du Punjab. C'est le moment du départ d'un

régiment et de l'arrivée de l'autre, et je suis invitée, première femme admise, au mess des officiers pour le dîner d'adieu des deux régiments. Les installations des officiers et des troupes sont toutes en «kéféne», comme on dit au Tonkin, pour désigner les cases en lattes de bambou, analogues aux bungalows que j'ai déjà décrits. Le grand effort financier, en Birmanie, a été consacré à la création rapide des grandes voies de communication; mais les installations des fonctionnaires, à l'exception du royal palais du lieutenant-gouverneur à Rangoon, sont, même dans les villes et encore bien plus dans « les bois », très simples, voire un peu primitives, ce qui n'est pas incompatible avec le genre de confort qui convient à ces pays.

Taunggy, la résidence du political superintendent des Etats Shans, est en pleine forêt. C'est un commencement de ville, — véritable sanatorium à 1,460 mètres d'altitude, — qui, lors de mon passage, remontait à dixhuit mois à peine et qui paraît destinée à un bel avenir dans les mains de l'homme habile qui l'a créée. La maison du superintendent commande une vue superbe audessus de grands jardins d'essais qui donnent les meilleurs résultats; une canalisation d'une douzaine de kilomètres a amené les eaux en abondance, et je mange, au commencement de janvier, des fraises exquises.

A partir de Taunggy, ma route n'a été parcourue, que je sache, par aucun Français jusqu'à Xieng-Tung. Les troupes anglaises n'en avaient pris possession qu'au mois de mars précédent. Le sentier shan a été égalisé le plus rapidement possible, pour le passage des caravanes militaires, et peu d'officiers et de fonctionnaires

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ont eu l'occasion de le suivre et le temps de revenir.

Nous devons abandonner, à Taunggy, le char pour porter les bagages et traiter avec un caravanier chinois qui me fournit sept chevaux de charge et deux longli, conducteurs de caravanes. Le superintendent des Etats Shans me remet une lettre de recommandation très pressante, écrite en shan et en birman, ordonnant de me traiter comme lui-même à tous les Myosa, Sawbwa, Baya, Kienmuong, Henis, Tamons, Kyaw et autres princes de ces pays shans, peu connus encore, et que seuls jusqu'alors avaient parcourus de rares officiers en service.

Dans tous les villages, les princes indigènes se pressent en cercle autour de ma tente, avec leurs femmes et toute leur suite. Ils m'apportent leurs /aïs, leurs présents, sous forme de briques de sucre brun, de tubes de bambou remplis d'huile qui font le bonheur de ma caravane.

Il est impossible de traverser un pays plus riant, plus pittoresque, que celui qui précède le Salouen. C'est un véritable jardin anglais, agréablement vallonné : grands herbages semés d'arbres, groupés ou solitaires, encadrés, à droite et à gauche, de jolies montagnes rapprochées, dont les flancs et même les sommets, qui se découpent sur le ciel, sont boisés de toutes les essences, colorés de tous les tons, du pourpre au vert et au blanc. Le tableau varie sans cesse. Le sentier monte et descend par de douces pentes; les grands joncs se dressent à quatre ou six mètres de hauteur; les cloches violettes tombent des lianes folles et géantes, à côté d'orchidées extraordinaires qui trouvent vie sur les bois;

des torrents cascadent sous l'ombre épaisse des branches, et, tout à coup, de grandes eaux qui courent luisent au loin cgmme des miroirs. Toujours suivant l'expression de Stanley, la «grande silve» qui ne finit pas, que les rivières coupent sans l'interrompre jamais. Cependant le soleil a dépassé la montagne et monte

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