VILLAGE DE KEN'G-KHAM
Aussi qu'est-il arrivé? Il fallait bien s'y attendre. Xotre caravane s'est trouvée divisée en quatre tronçons, et ni les uns ni les autres, nous n'avons pu trouver l'étape ! Je suis seule avec mon caporal. Il tente de couper au plus court, à travers les grands joncs qui s'étendent sur une douzaine de milles carrés, semés de quelques oasis de bambous et de quelques mamelons, tous pareils; mais les indigènes, profitant du chaud soleil de 60 degrés, ont incendié les joncs, et les flammes nous barrent le passage. Ailleurs, des eaux profondes nous
détournent de notre chemin. Quand nous arrivons enfin à des oasis, nous demandons Nang-Sawik. Les gens comprennent ou ne comprennent pas. Ils nous envoient à un autre village en arrière. Les heures passent; nous tournons sur nous-mêmes, et les hameaux sont de plus en plus misérables, les gens de plus en plus épeurés de nous voir. La nuit est venue : il faut s'arrêter ! J'ai fait douze heures et demie de marche effective, tant à pied qu'à cheval, et nous sommes dans le plus pauvre hameau, abritant ses huit ou dix cases sous les grands bambous et les bananiers. Nous campons au centre du village, sous une sorte d'abri fait simplement d'un toit et d'un plancher surélevé. Il fait nuit, l'air est frais. Je demande de la lumière, et bientôt des bambous flambants ramènent la gaieté. Enveloppée dans mon unique châle, je me couche tout de mon long contre le feu, mon casque me servant d'oreiller. Mon pauvre écuyer me regarde si piteusement que j'éclate de rire. On n'avait jamais vu d'Anglais dans ce coin perdu, et nos personnes jetaient un certain émoi. Mais, en me voyant rire de si bon cœur et pas méchante, les hommes s'approchent et se risquent à satisfaire leur curiosité. Toute la nuit, je leur ferai entretenir le feu et me retournerai toutes les dix minutes pour égaliser la température.
On se repose tout de même, tandis que, suspendus à de hautes perches, des bouts de bambou heurtés contre d'autres morceaux de bois tintent comme des cloches sur ma tête, pour éloigner les natt. Les braves gens ! sans les bambous qui résonnent, bien sûr, nous n'aurions au matin retrouvé ni l'oasis, ni le village, ni peut-être nous-mêmes.
Trois larges rivières précèdent le Salouen : le Nam
Pawn (1), le Nam Teng (2) et le Ben ou Nam Pang, large affluent du Salouen, que l'on franchit à environ deux cents kilomètres de Taunggy, à Keng-Kham. Résidence d'un sawbwa, souverain indigène, siège du plus important marché de la région, Keng-Kham abrite ses cases nombreuses, son bazar, sa pagode pittoresque, ses -phnoms et ses grands Bouddhas dorés dans un vrai nid de verdure, bambous légers et grands cocotiers qui se détachent sur les teintes plus sombres des montagnes étagées à l'horizon. De longs rubans de gaze pourpre, ornés de papier doré, suspendus à de hautes perches, balancent à la brise les prières de la population. Entre ses berges verdoyantes, sinueuses et élevées, le Nam-Pang répand superbement ses eaux imposantes, sur deux cents et trois cents mètres de largeur. Elles sont semées d'îles couvertes d'une abondante végétation entre lesquelles se précipitent plusieurs blanches cascades, tandis'qu'à quelques kilomètres en amont il forme de merveilleuses chutes — infranchissables.
CHEZ LES SHANS
Enfin nous arrivons au Salouen, à quatorze étapes de Taunggy et à douze étapes de Xieng-Tung. Les Anglais ont organisé des services de bac sur le fleuve,
(1) On le traverse avant d'arriver à Mong Pawn, à 42 kilomètres de Taunggy.
(2) On le franchit près de Kout, à 150 kilomètres de Taunggy.
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de même que sur les trois rivières qui le précèdent et que l'on traverse près de leurs plus larges tournants, afin d'éviter les courants trop violents. Tout un campement nous y a devancés avec une douzaine d'éléphants privés qu'on est en train de promener, de baigner et de laver. Il est tout à fait amusant de regarder ces grands pachydermes se coucher dans l'eau sur le côté, sur le ventre, allonger les jambes, relever les oreilles et se laisser patiemment frotter avec une espèce de grosse pierre ponce.
D'un côté à l'autre du Salouen, la configuration du pays change absolument d'aspect. A l'ouest, une série de hauts plateaux s'étendent, séparés par de profondes vallées et interrompus par des chaînes de montagnes qui suivent toutes la même direction comme les grands fleuves. Quelques pics s'élèvent à 2,800 mètres, tandis que l'altitude générale des plateaux varie de 900 à 1,500 mètres. A l'est, la nature prend immédiatement un aspect plus sauvage, plus désordonné. Les montagnes se dressent brusquement et le sentier qui les côtoie surplombe les précipices. Le Salouen est à 400 mètres d'altitude. Dès la première assise de montagnes, nous sommes à 800 mètres; à la seconde, nous atteignons 1,000 mètres, et sur l'arête, où je campe le soir même, je constate 1,100 mètres à mon anéroïde. Le lendemain matin, j'avais vite atteint 1,600 mètres, et le surlendemain, je descendais 1,000 mètres en deux heures, pour atteindre le village de Mông-Pying, sur le large Nam-Pying, dont le cours n'est pas encore exploré.
Il faut trois jours pour franchir l'étroite et haute muraille qui borde le Salouen à l'est. Ceux qui ont
parlé de la possibilité d'un chemin de fer dans cette région n'ont pas > idée <le ce chaos de montagnes aux arêtes vives qui se succèdent comme les gigantesques vagues d'une mer en furie. Les arêtes se ramifient dans tous les sens, sans nulle épaisseur, à peine 1 mètre de largeur par endroits, entre deux abîmes de 200 et 300 mètres de profondeur, sur des pentes impraticables, de telle sorte qu'au milieu de ce dédale il faut suivre les crêtes le plus exactement possible. Le sentier est le plus souvent au niveau de la cime des grands arbres qui poussent sur les talus presque à pic. Notre route se poursuivra ainsi jusqu'à Xieng-Tung.
Cependant les gorges que j'ai longées, entre Mong- Pying et Xieng-Tung, sont plus habitées que les plateaux. A l'est du Salouen, je remarque de nombreuses cultures au fond des vallées; les cases, rares, se perdent dans la brousse.
Beaucoup de ces tribus mènent la vie nomade et campent auprès de leurs cultures. Il est toujours curieux de considérer le peu qu'il faut pour vivre à certains êtres. J'ai souvent examiné, au matin, les campements nouvellement abandonnés, dont le foyer était encore fumant. Quelques grandes écorces ou des bambous femelles coupés en deux ont vite fait un plancher reposant sur le sol ou légèrement surélevé. Quelques bâtons soutiennent des branchages pour faire un abatvent, et quatre bambous supportent la toiture de feuillage qui garantira de la rosée. Le feu est allumé; la maison est prête.
La grande forêt se continue semblable à elle-même. On se croirait au Cachemire, mais un Cachemire tropical, avec les grands bambous, les belles légumineuses
du genre des mimosas et des acacias au feuillage léger, qui estompent les masses d'une manière toute particulière.
Et toujours des oiseaux, des chants que je ne connais pas, la vie partout dans la grande paix de la forêt : les buffles noirs, formidables et doux, qu'on chasse sans crainte du sentier qu'ils encombrent; les légions de criquets et de cigales, poétiques animaux, chantés par des poètes qui n'ont certainement pas entendu durant de longues étapes leur bruit de crécelle assourdissant et strident. Et cette intensité de vie, on la sent encore bien plus grande la nuit. C'est comme l'immense poussée de la chaude végétation; les bambous éclatent comme une détonation; j'entends des cris, des sons inconnus, et ce bruit de tonnerre assourdi, murmure des éléphants, qui monte du fond des vallées, avec le cop ! cop ! des tigres, moins agressifs qu'on ne croit. Ils viennent bien enlever un chien jusque dans le campement, mais on ne cite pas d'exemple de voyageur attaqué sous sa tente, car, heureusement, ils sont plus peureux encore que les hommes. Pendant plus de cinq mois, dans cette même année, je les ai entendus, comme j'entendais bramer les cerfs aux abois; j'ai vu souvent leurs empreintes et celles des éléphants, mais jamais je n'ai aperçu le grand félin, et je ne l'ai pas regretté.
Après m'être élevée jusqu'à 1,825 mètres, la plus haute altitude qu'atteigne la route militaire anglaise, j'arrive, deux jours après, à Xieng-Tung, où les officiers me font grand accueil.
Xieng-Tung, dans sa riche et grande vallée, est une ville de 16,000 habitants, qui possède un «cantonne-
ment» de 900 hommes de troupes Gourkas et un petit roi indigène. Ejîtourée* de ses murs d'enceinte, avec ses ponts d'entrée couverts, ses pagodes dorées et les toits de paille de ses maisons éparpillées dans la verdure, elle présente l'aspect le plus charmant.
La vallée de Xieng-Tung est une magnifique rizière de vingt kilomètres de longueur. De nombreux villages chinois entourent la ville. Leurs habitants se livrent aux cultures maraîchères et à l'élevage des porcs. Ce dernier détail provoque un mépris répulsif chez les musulmans de mon escorte, peu habitués, chez les Hindous, à rencontrer cet animal impur. Les jolies aigrettes, oiseaux des rizières, que les Anglais appellent «paddy-birds», sont nombreuses dans la vallée, malgré la grande chasse qui leur a été faite, à la dernière saison, pour orner nos chapeaux.
Les Shans se servent, à Xieng-Tung, d'un char assez primitif pour transporter le bois. Deux longs bâtons sont attachés aux flancs d'un buffalo ; une traverse réunit les bâtons à l'arrière; une seconde est placée plus haut, et les troncs d'arbres sont allongés dessus.
Je touche à la fin de mon voyage dans le pays shan. Dix jours seulement me séparent de Xieng-Sen et du Mékong; je détiens, dans ce dernier parcours, le record de la vitesse, sur les seules traces de M. Garanger, du côté français, et de M. Stirling et du capitaine Carrick, du côté anglais, sans parler de deux officiers anglais qui n'ont pas dépassé Hong-Luk.
Le sawbwa ou prince indigène de Xieng-Tung nous donne un interprète sachant le birman, qui m'accompagnera jusqu'au Mékong et nous procurera des guides
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successifs dans les différents pays. Ce personnage voyage à cheval. Il a un serviteur qui le précède toujours à pied et toujours courant. Naturellement, celuici porte, pendue à l'épaule, la grande sacoche car rée, commune aux hommes et aux femmes, brodée de rouge et de coquilles, avec le coupe -coupe tenu en sautoir par la cordelière rouge ou verte. Trapu, pourvu de mollets bien rebondis, il n'a qu'une seule jambe tatouée, ce qui ne l'empêche pas de relever son écharpe des deux côtés audessus des hanches, comme le prescrit l'élégance, pour faire admirer son tatouage et son galbe.
Les tatouages prennent, dans cette région, les proportions d'une œuvre d'art : c'est un vrai costume.
LA FILLE DU SAWBWA, SOUVERAIN' INDIGENE
Chez quelques-uns, ils forment un pantalon tout entier aux dessins de dentelle vrai point de Venise, qui finit à la ceinture en hautes pointes dentelées, remonte sur l'estomac et, dans chaque dent, représente des personnages. J'ai souvent remarqué des dessins réguliers, figurant des animaux dans leurs enroulements. Souvent aussi les deux jambes portent des dessins différents : dessins jetés, ou grandes quilles pointues remontant de côté. Tous ces tatouages sont d'un beau bleu. Plus rarement je rencontre des tatouages rouges, mais uniquement sur les parties supérieures du corps, la poitrine, le cou; exceptionnellement sur une joue.
A peine sortie de cette florissante vallée de Xieng- Tung, que les Anglais se sont si bien choisie, je vois se succéder, un peu clairsemées, quelques-unes des plus curieuses populations qui occupent les Etats Shans. D'un district à l'autre, le type physique, la langue, les mœurs diffèrent.
Beaucoup de ces peuples sont bouddhistes; néanmoins tous les arbres, tous les ruisseaux sont des natt, et les sorciers seuls savent et disent ce qu'il faut sacrifier aux natt. Le bouddhisme se perd ici dans la croyance aux mauvais esprits, et ce sont des superstitions infinies pour s'en préserver. Nous sommes aux pays shans, en pleine démonolâtrie. Les sorciers et devineresses sont légion. Un sorcier doit toujours être initié par un autre. Les sorciers passent pour donner la mort à distance, en invoquant leur natt. Ils prétendent se rendre invulnérables et invincibles et connaître l'avenir comme ce qui se passe au loin. On prétend qu'ils disent et font des choses extraordinaires, et j'ai entendu raconter de nombreux faits, à réjouir les amateurs d'occultisme.
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Les Natt Kédo, les femmes possédées par un natt, comme leur nom l'indique, sont très nombreuses. On leur attribue de merveilleux talents de devineresses. Elles seraient capables de faire fortune parmi les civilisés, très friands, eux aussi, de connaître l'avenir, et peut-être plus naïfs et plus crédules qu'ils ne veulent en avoir l'air.
Tous ces Shans portent le coupe-coupe en sautoir et le grand chapeau de paille souple, très haut perché sur le turban. Ce chapeau, originaire de Chine, retombe mollement en trois grands plis, et il est surmonté d'un large flot de soie floche rouge ou verte, quelquefois mêlée à des fils métalliques ou à de fines découpures de papier brillant.
Hommes et femmes, à mesure que j'avance dans le pays, portent davantage le paletot chinois de toile noire lustrée et matelassée. Dans le jour, les femmes ne gardent que l'écharpe barrant la poitrine, et souvent aussi elles marchent le buste découvert, comme les Laotiennes.
I în des caractères distinctifs les plus frappants chez ces peuples, c'est la fréquence des déplacements souvent inutiles. Ainsi à Nam-Het, après une longue descente périlleuse dans un chaos de végétation, j'arrive dans une sorte de cirque, au centre duquel se dressent une petite toiture en pail lotte et quelques abris de branches cueillies de la veille. C'était l'œuvre d'une caravane, une famille de quarante personnes, que le «sawbwa» avait envoyée à je ne sais plus quelle ville prochaine pour chercher fortune, et qui, ne l'y ayant pas trouvée, refait en sens inverse un voyage de vingt ou trente jours avec ses soixante boeufs et tous
ses buffalos. Ces déplacements et ces déceptions sont de tous les jours et paraissent à ces braves gens absolument naturels.
Et quelle vie, quel mouvement dans le camp, sous les