SPÉCIMEN DE TATOUAGE
grands arbres aux fleurs écarlates qui ressemblent à des tulipiers, à côté d'autres arbres couverts de fleurs très roses et plumeuses ! Quelques jeunes filles font la pêche aux crevettes dans le ravin voisin; les femmes
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ont le buste nu, leur enfant sur la hanche ou sur le dos.
Le cérémonial du mariage est des plus simples chez les Shans. L'homme et la femme, devant le chef de village, nouent un cordon de coton autour de leurs poignets réunis et mangent ensemble une tasse de riz. Très réussis comme symbolisme du mariage, ces liens en coton ! Les gens riches ont quelquefois deux ou trois femmes; mais en général on n'en a qu'une; d'autant mieux que le divorce devant le chef du village est aussi facile que le mariage lui-même. «Je ne veux plus être votre mari ! — Je ne veux plus être votre femme ! » et le lien est rompu. Les gens d'un rang élevé réprouvent ces fréquents divorces, et. il est rarement demandé lorsqu'il y a des enfants.
Très courageuse, la femme shane travaille autant et plus que l'homme, et elle a, comme la Birmane, beaucoup d'influence dans le ménage.
Les enfants sont très respectueux envers les parents, et ils pratiquent à leur égard tout un cérémonial dont ils ne se départent jamais.
Le père peut choisir pour héritier celui des enfants qu'il regarde comme le plus digne, et a le droit de substitution à un degré. C'est ce qui est arrivé pour l'avant-dernier «sawbwa» : son premier fils désigné a régné et le second lui succède. Maintenant les «sawbwa» sont obligés de demander au gouvernement anglais le droit de choisir leur héritier, et ce choix doit être ratifié par le fonctionnaire anglais.
Mais continuons notre route. Dans l'immense forêt obscurcie par les parasites et les lianes géantes, se ren-
contrent, comme des îles dans la mer, des groupes de grands tecks, aux larges feuilles arrondies, dont les tiges élevées soutiennent dans les airs d'immenses parasols de verdure. On se croirait dans une cathédrale aux cent colonnes. Autour de ces colonnes la végétation est presque nulle :
c'est l'espace; c'est la lumière; c'est toute la majesté du monument solitaire, jeté par la nature au milieu des forêts, etquise reproduit sans cesse à des intervalles et dans des proportions variées. Plus loin, le sentier nous force à une perpétuelle escalade dans un dédale de rochers d'où il faut redescendre continuellement sur des rivières et dans des fondrières. Les chevaux s'affolent au milieu des troncs d'arbres cachés sous la vase, et ces rencontres nous causent bien des chutes. On franchit la même
JEUNE SHANE
rivière cinquante et soixante fois. Elle fait des méandres très courts, autour desquels le sentier serpente en se jouant pour remonter toujours sous la haute forêt. Tantôt ce sont des arbres à tige droite et superbe qui selève à soixante mètres de hauteur, au tronc si large parfois que dix hommes ne peuvent l'embrasser; tantôt on se croit dans les fossés d'un château fort, aux talus couverts de mousse et de fougères. Puis le fossé se rétrécit, et bientôt on ne peut plus passer que les jambes relevées sur l'encolure du cheval.
Mes souvenirs de l'Himalaya ne me rappellent rien de comparable à ces sentiers, où les arbres tombés déplacent sans cesse le chemin, où les zigzags et les S sont continuels, où l'on perd de vue aussi bien le cavalier d'avant que celui d'arrière. Au reste on n'a même pas le loisir de les chercher du regard, tout occupé que l'on est à préserver ses jambes et sa tête des divers obstacles.
C'est toute la flore tropicale qui se développe dans la grande serre de la nature vierge, dans la grande forêt qui me paraît chaque jour plus belle. Les palmiers les plus rares, que nous mettons à grand prix dans des godets, s'élancent et s'emmêlent aux grands bananiers. Les hauts bambous forment au-dessus de nos têtes des ogives parfaites, des cathédrales naturelles et magnifiques. Le sol est tapissé de fougères argentées et dorées à travers lesquelles les «coolies», le coupecoupe à la main, doivent souvent nous frayer le chemin. Et. n'allez pas taxer d'exagération la peinture que j'essaie de vous faire de mes belles forêts. Elles défieraient vraiment le pinceau le plus riche en couleur. Je ne suis point de Gascogne, et je n'ai rien gardé de
l'imagination annamite, qui rend des points, je vous assure, à celle de nos bons Marseillais.
En voulez-vous un exemple?
Un Annamite disait à un camarade : «J'ai vu un bateau si grand, si grand, que mon père, qui était jeune
FEMME SHANE IALOH DES ETATS SHANS CHINOIS
quand il en commença la visite par la proue, était à peine arrivé au grand mât que ses cheveux étaient blancs. — Ah ! j'ai vu mieux que cela, réplique le camarade, j'ai vu une forêt où les arbres étaient si grands qu'il fallait dix ans aux oiseaux pour en atteindre la cime. — Impossible ! reprend l'autre. — Si c'est impossible, où prendras-tu des mâts pour mater ton navire ? » Je pensais justement, en arrivant dans la grande
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plaine des joncs qui, en territoire siamois, sépare Hong- Luk de Xieng-Sen, que les grands bois de teck, du pays shan, qu'on ne peut exploiter que par le Mékong, feraient bien notre affaire pour mater nos navires.
A Hong-Luck je suis en territoire siamois, au milieu des champs verts, près d'une petite pagode aux toits birmans, entourée de nombreuses cases disséminées et de toute une population curieuse et très amusée. Je suis la première femme venue par cette route.
C'est la zone des pirates. Ce sont en général des Khas Mouçeu et ils ne se font pas faute d'attaquer les pauvres Laotiens. Ceux-ci en ont si grand'peur qu'ils ont demandé au commandant du la Grandiere de se mettre à huit pour m'apporter à Xieng-Tung une lettre qui, d'ailleurs, n'est pas arrivée. Mais attaquer une Française, accompagnée de cinq hommes de troupe anglais d'une race grande et forte, à quelques lieues de notre canonnière, que je ne savais pas à Xieng-Sen, c'eût été une bien autre affaire! aussi n'y ont-ils pas même pensé.
J'ai assez vite apprivoisé tout ce peuple un peu déluré et effronté. Il faut si peu de chose pour séduire ces grands enfants! Nous rions ensemble, nous faisons semblant de causer, et je laisse regarder dans mon objectif ceux qui veulent bien se laisser photographier. Je m'introduis dans leurs petites «bâti». De jolies filles se livrent au tissage, mais tous les travaux ont été vite interrompus, et cent et deux cents personnes ne cessent d'entourer ma tente.
Le grande plaine des joncs et des pirates entre Hong-Luk et Xieng-Sen ne nous est pas plus favorable que la plaine hantée.
Nous faisons des marches journalières de dix heures, mais, par la paresse et l'infidélité des guides, nous errons de hameau en hameau. Un jour nous campons devant une pagode, malgré les cris et les gestes des bonzes effarés; et ma tente se dresse à la stupéfaction et à la plus grande curiosité des gens. C'est la seconde