‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 31 sur 47 · MAISON DE SHAN IALOH · texte numérisé non relu

MAISON DE SHAN IALOH

fois que je me trouve — premier Européen — dans un village indigène; toute la population est bientôt réunie. Quelques feuilles de savon, dont la mousse blanche a toujours grand succès, des images, des niaiseries quelconques m'ont vite fait des amis de tout le monde et de mon hôte lui-même, le vieux chef des bonzes.

Peut-être que l'on raconte encore dans les cases que la dame française passait son temps à écrire; qu'elle avait traversé monts et forêts peuplés de grands fauves

et que les natt, que l'on commence à appeler Pz et Makoai, étaient, bien sûr, de ses amis.

Le 3 février, vers trois heures de l'après-midi, j'arrive sur les bords de la dernière rivière avant Xieng-Sen, le Nam-Mé-Kham, à quelques kilomètres du point où elle se jette dans le Mékong. Elle est fort large, très encaissée, et j'aperçois, à grande hauteur, quelque chose que je prends de loin pour un pont. Par hasard, je suis à peu près sec, et il me répugne, avant d'arriver, de me remettre dans l'eau jusqu'à la ceinture dans un courant très rapide. On confie les chevaux aux mains des hommes, et je poursuis ma route à pied avec mon caporal et un cipaye. C'est bien un pont; mais il n'est composé que de trois ou quatre troncs d'arbres, liés bout à bout sur une longueur d'environ 60 mètres, et à 10 mètres au-dessus de la rivière cascadante. Mon écuyer de confiance, en émoi, me demande si la Mem-Saheb osera passer. Il n'y a pas à reculer : nos chevaux sont déjà de l'autre côté. Je lui fais signe d'avancer, et je le suis, en lui tenant la main. Je défends au cipaye de nous accompagner, jugeant nos deux poids suffisants pour la force de la passerelle. Et, vous pouvez m'en croire, j'étais bien contente quand je suis arrivée de l'autre côté.

Peu de temps après nous commencions à distinguer de très loin, sur un monticule dominateur, le Tât, la longue flèche et la coupole de la vieille pagode de Xieng-Sen. Plus tard, la ville elle-même apparaît demi-cachée dans sa verdure, avec sa grande enceinte de terre que maintiennent de hauts madriers en bois de teck, précédée d'un large fossé et de nombreuses portes aux entrées tournantes, comme en Chine.

Xieng-Sen, dont les soixante-quinze pagodes sont en ruine, a été la capitale de tout le pays : Xieng-Tung, Luang-Prabang et Xieng-Maï ont été ses tributaires. Elle fut détruite par les Siamois, il y a environ cent vingt ans, et ses habitants furent emmenés en captivité. Xieng-Sen compte maintenant à peu près 500 habitants, la plupart ramenés et attirés par le zèle et le dévouement d'un ancien interprète cambodgien de la mission Pavie, M. Ngin, notre agent commercial. Il m'apprend la présence, en ce lieu, du La Grandiere, dont l'aimable commandant, M. Mazeran, veut être mon hôte, et je m'empresse de descendre au Mékong.

Tous les voyageurs comprendront mon bonheur de retrouver le grand fleuve français, si large, si imposant, même aux basses eaux, dans ce Xieng-Sen, à 2,400 kilomètres de la mer, et mon émotion sincère en découvrant la canonnière surmontée du drapeau français. Nos chers marins au col bleu sont rangés le long du bord. Je leur crie de tout mon cœur : «Bonjour, la marine ! » J'avais retrouvé la France ! Ils étaient aussi contents que moi ! Il y avait quarante-cinq jours que j'avais quitté Mandalay.

Avant de dire un adieu définitif à la Birmanie, jetons un coup d'oeil rapide sur ce que les Anglais ont fait pour l'organiser et pour mettre en valeur ce beau pays. Ils ont eu, depuis quatorze ans qu'ils ont annexé la Haute-Birmanie, à lutter contre des difficultés nombreuses. Le dacoïtisme leur a causé au moins autant d'embarras que la piraterie en a causé au Tonkin. Malgré tout, cependant, la Birmanie a pris, sous leur impulsion, une extension, un développement extraordinaires.

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Comme administration, organisation, initiative dans les plus hardies entreprises, suite dans les idées surtout, nous aurions peut-être beaucoup à apprendre de nos rivaux. Je n'oserais en remontrer à personne, mais il m'est impossible de ne pas ressentir une grande admiration pour leurs méthodes.

Au point de vue administratif, nos voisins de Birmanie ont obtenu le maximum d'effet utile avec le minimum de personnel. C'est ainsi que cette immense colonie, dont la superficie est peut-être plus considérable que celle de toute l'Indo-Chine française réunie, n'a d'autres fonctionnaires que les suivants : un chief commissioner, appelé, depuis lemois de janvier dernier , lieutenant-gouverneur, titre correspondant presque à celui de notre gouverneur général de l'Indo-Chine; un secrétaire général, un chef des finances et un chef de la justice et plusieurs secrétaires. Ils forment tout le gouvernement général.

Huit commissioners sont, en quelque sorte, les gouverneurs de province. 34 deputy commissioners équivalent à nos résidents et commandent les districts. Ajoutez à ce contingent J2 assistant commissioners, analogues à nos vice-résidents, et vous aurez un total de 133 fonctionnaires, qui sont, à la fois, préfets, percepteurs des finances, magistrats et maires dans les villes (1); qui ont sur l'indigène un prestige considérable et sont obéis au doigt et à l'œil. Ces 133 fonctionnaires constituent le Gouvernement Général et le Civil Service. Les services spéciaux : douane, poste et télégraphe, prisons, police, travaux publics, instruction

(1) Ce qui existe au Tonkin, mais seulement dans nos territoires militaires.

publique et clergé, forment avec l'administration un effectif total de £50 fonctionnaires pour 1 1 millions d'indigènes. Comparez maintenant avec l'annuaire du personnel colonial administratif français de l'Indo- Chine, et vous serez stupéfaits de la différence. Une publication officielle donnait pour l'année dernière le chiffre de 3,426 fonctionnaires pour 20 millions d'indigènes.

Il est bon de dire aussi que les fonctionnaires anglais ont des traitements plus élevés que ceux de nos fonctionnaires (1); mais les frais de déplacement pour raison de congé sont à leur charge, et le budget du Colonial Office ne s'en plaint pas. Les membres du Civil Service des Indes ont droit à quatre ans de congé sur vingt-cinq ans de service, et le premier congé ne doit être accordé qu'après huit ans de séjour. Leur retraite est de 1,000 livres sterling. Les membres des autres services (nncovenanted) doivent trente-deux ans de service; ils ont droit également à quatre ans de congé et leur retraite est de 5,000 roupies (2).

Tout l'effort de ce personnel de choix a porté sur l'utilisation économique du pays. En 1883, dans un livre qui fit beaucoup de bruit, Across Chrysé, un publiciste anglais, M. Colquhoun, au retour d'un voyage

(1) Lieutenant-gouverneur, 8,133 roupies par mois. Commissioners, 2,500. Deputy -commissioners, 1,200-1,800. Assistant-commissioners, 458-1,000. Les membres du Civil Service momentanément détachés au gouvernement général reçoivent 100 à 200 roupies par mois en plus de leur traitement civil ou militaire. (La roupie vaut 1 fr. 25 à 1 fr. 50.)

(2) Certains membres du service uncovenanted reçoivent une pension plus élevée suivant les fonctions qu'ils ont occupées, tels : les Superintending Engineers, qui, après trois ans de service comme tels, reçoivent 1,000 roupies de plus; les Chief Engineers, 2,000.

de Canton à Mandalay à travers le Yunnan et le pays shan, écrivait ce qui suit : «L'extension des voies de communication, à l'intérieur de la Birmanie anglaise, telles que le chemin de fer allant à Toungou, ne doit être que le point de départ de l'extension dans le Shan et le Yunnan... Tous les intérêts mercantiles et maritimes de l'Angleterre sont ici en jeu... Nous commettrions une faute grave en différant plus longtemps de prendre possession de ce débouché. La France nous presse le flanc au Tonkin; nous n'avons donc pas de temps à perdre.» L'appel de M. Colquhoun a été entendu par ses compatriotes, dont le premier soin a été de doter la Birmanie de voies de communication.

A dire vrai, dans cette vaste colonie, que l'annexion du royaume d'Ava et de Mandalay a plus que doublée en 1885, et que les Etats Shans ont encore si considérablement augmentée en 1896, les Anglais possèdent une voie de communication incomparable : Le grand Irrawaddi, qui, malgré les déplacements de ses sables, porte, aisément et sans danger, de grands navires à Bhamo, à 1,450 kilomètres de l'Océan.

Au-dessus de Bhamo, des steamers plus petits montent, trois fois par semaine, au delà des gisements d'ambre et de jade, à Myitkila, dont les produits sont facilement expédiés à Canton.

Et, à côté de cette voie fluviale, que nous pouvons leur envier, les Anglais ont créé, près de la ligne du chemin de fer de Rangoon à Prome, sur l'Irrawaddi, (263 kilomètres) une autre grande ligne, de Rangoon à Myitkila par Toungou, qui rejoint l'immense fleuve à Sagaing au-dessous de Mandalay. Un grand steamer

et deux bacs à vapeur transportent voyageurs et marchandises sur la rive droite à travers le fleuve-mer. Et la voie ferrée continue de monter, elle touche de nouveau le fleuve par un court embranchement à Katha, et elle arrive à Mogoung, à 1,200 kilomètres de l'Océan, abandonnant Bhamo, au fond d'un grand coude de l'Irrawaddi, incliné tout à coup à l'est.

Cette ligne, en exploitation lors de mon passage, a maintenant rejoint Myitkila, le terminus de la navigation à vapeur, 1,600 kilomètres de rivière.

La frontière de Chine est à 21 kilomètres de Bhamo, à Nampaung, sur le Taping, navigable aux grosses barques sur plus de 40 kilomètres dans la direction de Tali-Fou. Centre important dans la province du Yunnan, cette ville se trouve ainsi à 350 kilomètres de Bhamo et des grands steamers anglais.

Ces efforts ont été couronnés de succès, car, dès maintenant, des courants commerciaux sont établis entre la Chine méridionale et Bhamo; et j'ai vu, je le disais tout à l'heure, sur les rives de ce port de l'Irrawaddi, des caravanes de 400 à 500 mulets, venant de Chine avec des marchandises considérables, prêtes à être embarquées pour Rangoon et l'Europe.

Pendant ce temps, nous fiant trop à l'opinion répandue que les montagnes qui séparent l'Irrawaddi du Mékong étaient infranchissables pour une voie ferrée, nous n'avons fait que bien peu de chose au Tonkin. Le chemin de fer de Phu-Lang-Thuong à Lang-Son est à peine terminé, sans aboutissement vers la mer. Le Fleuve Rouge a toujours une navigation précaire, et Lao-Kay, comme mouvement commercial, ferait bien petite figure auprès de Bhamo. Nous n'avons donc pas

justifié, jusqu'à présent, les craintes que notre présence au Tonkin inspirait en 1883 à M. Colquhoun.

Les Anglais ont accompli en Birmanie une œuvre dont ils peuvent légitimement être fiers. Mais toute médaille, même la plus belle, a son revers, et le revers de leur colonisation si méthodique est le caractère et la hauteur britanniques. En effet, malgré toutes leurs qualités éminemment pratiques, malgré leur esprit de justice, malgré leur habileté à jouer de la vanité orientale, à ménager toutes les susceptibilités religieuses et les préjugés de castes aux Indes; malgré la «respectability» dont ils savent s'entourer, ce dont je les loue; malgré le respect qu'ils imposent aux indigènes, la distance qu'ils savent toujours garder et la juste crainte qu'ils maintiennent sans violence, les Anglais ne s'assimilent pas les indigènes. Il reste entre eux l'antipathie de race, le mépris, le dédain du blanc pour le jaune ou le noir, contrairement à ce que je voyais en Sibérie et au Turkestan, où tous les peuples annexés deviennent membres de la famille.

Le Russe les aime, ces grands enfants d'indigènes. Sa politique, qui sait attendre, convient à la politique orientale. Tous leurs sujets asiatiques sont les frères de ces Mongols qui les avaient soumis et dont ils ont secoué le joug. Ce sont des cousins; des cousins pauvres, qui n'ont pas été éduqués et qui ressemblent au moujik.

A l'oeuvre si bien entendue des Anglais, il manque une chose, sans laquelle on ne fait, me semble-t-il, œuvre qui vaille en ce monde : il y manque l'amour. L'Anglais n'aime pas l'indigène. Il le méprise souvent et le dédaigne toujours. L'indigène le sent, et l'indi-

gène ne pardonne pas. Il se soumet, mais n'oublie pas, et reste l'ennemi et le péril de l'avenir.

C'est précisément le sentiment de cet antagonisme entre conquis et conquérants qui faisait dire à Grant Duff : «Je n'entends jamais parler d'un vaisseau naviguant à travers le brouillard, dans les bancs de Terre- Neuve, au milieu des montagnes de glace, sans penser à notre gouvernement de l'Inde. »

RUE DE LUANG-f>RABANG omnutii que par M. Pavie.

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