DE VIEN-TIAN A HUE
Le Colombert (1), des Messageries Fluviales, quitte Vien-Tian le lendemain, et je vais voyager avec le commandant Simon. On fait escale de nuit à Nong-Khay, qu'un récent incendie, trois semaines auparavant, a presque entièrement détruit. Au centre des ruines, la modeste mission catholique, la première que je rencontre en descendant du haut Laos, a été providentiellement préservée. Les habitants de Nong-Khay et de Vien-Tian sont des Pou-Euns; ils nagent comme des poissons et vivent sur le terrible fleuve comme sur terre. Ils fabriquent de grandes nasses d'osier et une foule d'engins de pêche d'invention fort ingénieuse, qui montrent les heureuses aptitudes et l'habileté merveilleuse de ces peuples. Ils se livrent sur les berges à des cultures variées, et nous voyons s'étaler sous nos yeux des champs où l'oignon et le tabac tiennent une grande place, tandis qu'une centaine de crocodiles, dont le rôle est de consommer les buffles morts, se jouent dans le fleuve et sur les roches, à notre grand divertissement.
Partout sur le Mékong, tout comme à Pnom-Penh, au Cambodge, la fête des eaux est l'objet de réjouissances infinies. Dans le pays de Vien-Tian et de Nong • Khay, elle est, le soir, plus particulièrement originale. On abandonne au fil de l'eau un grand nombre de tor-
(1) Nom d'un grand évêque de Cochinchine.
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ches que des pirogues emportent au milieu du Mékong. Ces torches sont habilement placées sur des morceaux de feuilles de bananier disposés en croix, puis allumées toutes au même moment avant de les confier au fleuve. C'est en réalité un sacrifice aux mânes des morts. Cet usage se retrouve dans presque toute l'Asie, particulièrement en Chine et au Turkestan. On prépare également un bateau en bambou entièrement couvert de ces mêmes torches, appelées kabong, qui sont d'ailleurs le mode d'éclairage ordinairement employé pour circuler la nuit. Les kabong sont en paille de riz trempée dans de l'huile de bois et enveloppée dans une feuille d'aréquier. Ils passent pour éloigner les pî, les mauvais esprits. Le Satouk de la pagode de Wat-Maï, non content d'illuminer le fleuve, éclaire aussi les airs avec de petites montgolfières lumineuses, très ingénieusement combinées, et que l'on dit d'importation birmane.
La navigation, en* sécurité sur un bon bateau à vapeur, est chose toute nouvelle pour moi, tant j'ai perdu jusqu'au souvenir du confortable. Aussi la vue et la rencontre de steamers et de drapeaux tricolores sur ce haut Mékong n'est-elle pas sans me causer une douce émotion. Une dépêche avait été adressée au commandant de la canonnière le Massie, qui voulait bien remonter au-devant de moi, mais je ne pouvais quitter les Messageries Fluviales. Le soir, nous faisions escale à Ban-Pak-Sane, au confluent de la rivière du même nom. Un missionnaire zélé et intelligent, en ce moment absent, a mis un peu de vie dans ce pauvre hameau. En peu de temps il a amené autour d'une petite paillotte en bambou, qui a des ressouvenances d'église gothique, quelques familles de ses anciens catéchumènes. A ces
gens paresseux et sans besoins, il est parvenu à faire faire un chemin, le long du fleuve, devant les quarantecinq maisons du village. Et il obtient d'eux qu'ils aillent couper du bois dans les forêts qui bordent le Nam-Sane, et qu'ils le préparent pour servir au chauffage des Messageries Fluviales et à celui de notre canonnière.
Nous franchissons sans encombre le Keng-Sadok. Le rapide de Done-Kassek réservait au Trentinian, que nous avons pris à la suite du Colombert, après un transbordement très bien organisé, un piège qu'il n'a pas su éviter. C'est une immense table de rocher faite à sa mesure et sur laquelle le bateau vient s'échouer. Comme le Trentinian ne pourra être remis à flot que trois jours après, ce que d'ailleurs nous ignorions, je me décide, le lendemain, à prendre place avec deux aimables compatriotes sur un train de bambous qui vient à passer. Nous nous entassons pêle-mêle dans la caï-nha du radeau avec nos bagages et les vingt-cinq Laotiens qui la peuplent. Nous avons un faux air de tribu en fuite. Je ne pouvais trouver meilleure occasion de voir de près mille détails de la vie indigène.
Chacun, avec son personnel, s'est installé comme il a pu dans cet encombrement. On défait les bagages, et grande est ma surprise d'entendre un air de musique sortir des malles que viennent ouvrir les «boys». Les serrures à musique sont fort en usage en Annam, pour déranger le voleur qui tenterait d'y toucher en catimini. Un peu plus loin mon étonnement recommence : c'est un poisson à musique qui rend un bruit d'orgue.
Nous naviguons avec lenteur, présentant le plus souvent notre long profil au vent contraire. Pendant
ce temps notre tribu flottante cuisine. Elle fait cuire le riz dans un large tube de bambou, sur un feu allumé au milieu de la case, qui nous enfume et nous chauffe presque sans discontinuer. La température extérieure varie de 25 à 30 degrés. Plus loin, je vois un bonze grimper à un grand arbre pour y recueillir le sucre de palme. On a coutume d'aller suspendre au sommet du palmier des seaux de bambou pour recevoir le sucre; et l'on met le feu au pied de l'arbre, qu'on flambe pour faire monter la sève. J'ai goûté de ce jus sucré; il a un peu le goût de fumée. Ailleurs, je regarde fabriquer le ciment indigène, fait de chaux, de sucre, de papier et de suc d'aloès; on le dit dur comme pierre.
Le soir, sur l'avant du train de bois, on dîne, et combien gaiement ! La lampe à pétrole est posée sur des caisses, à quelques pas de nous, dans un nuage de moustiques et de papillons. Puis l'on s'arrête pour passer la nuit près des villages. J'en profite pour quitter la caï-nha et faire dresser mon lit de camp sous une véranda de pagode. Les pagodes sont lieu d'asile pour les voyageurs et les gens sans famille. Les hommes ont reçu ordre de me faire une enceinte de nattes de bambou. A 80 centimètres de hauteur ils la jugent suffisante, et je m'en contente pour dormir, en pleine sécurité, sur la grande place de ce village laotien.
Dans ces escales, je puis étudier sur place quelquesunes des coutumes pittoresques de ce peuple.
En toutes choses, le Laotien va simplement; il obéit à sa nature, sans malice et sans vices comme sans vertus : il va sû-sû, c'est le mot du Laos. Que venezvous faire? que voulez-vous? Je viens sû-siî : flâner sans but, sans raison. Ces gens simples, je l'ai dit
ailleurs, ont peu de vêtements. La femme va en toute pudeur la poitrine découverte, et elle se baigne devant tous, mais très'convenablement. A mesure qu'elle s'enfonce dans l'eau, elle remonte sa draperie- jupe nouée à la ceinture, et on la voit tout à coup se baisser et mettre sa robe en turban sur sa tête. La sortie du bain s'opère aussi discrètement, par le mouvement contraire. Au Japon, plus entré dans le mouvement de la civilisation, on voit, encore à l'heure présente, les hommes et les femmes se baigner communément et publiquement, sans aucun costume, dans les piscines d'eaux très chaudes, ouvertes sur la rue.
La supériorité sociale de l'homme se marque par une foule de signes extérieurs et de cérémonies diverses. Le premier jour du mariage, la femme s'approche diu mari et lui apporte des fleurs. Celui-ci s'assied sur la couche nuptiale et la femme lui prend le pied pour le mettre sur sa tète. En cela consiste l'acte de demande et de soumission. Le mari doit dormir sur un lit plus élevé que celui de la femme, placé à côté du sien; elle ne saurait avoir la tête à la même hauteur que lui. Le jour sacré du mois, le vansin, les femmes viennent faire baci au mari, c'est-à-dire s'agenouiller et demander pardon des fautes qu'elles ont pu commettre et des contrariétés qu'elles ont pu lui causer. Elles tiennent beaucoup à cette cérémonie, qui témoigne d'ailleurs de la docilité de leur caractère.
Le divorce, fréquent avec les mariages temporaires du Laos, se passe souvent de façon fort courtoise. Il est à la volonté de la femme comme de l'homme. La femme qui veut se séparer de son mari lui présente les chiques de bétel; elle lui déclare qu'elle le considérera
désormais comme un parent, et lui fait tous les souhaits de bonne santé. Cela suffit, et le mariage est dissous. Messieurs les avoués et «conclusionnaires» ne feraient pas fortune dans ce pays-là.
La liaison avec un Européen est recherchée : elle constitue, pour la Laotienne, un vrai mariage. La conghaïe d'un fonctionnaire est reçue chez les mandarins; elle a son titre de noblesse, et elle fréquente les filles et femmes de ses princes. Les Laotiennes qui ont été femmes de fonctionnaire n'ont pas hâte de se remarier. Elles sont veuves d'un satou, d'un homme de qualité, et restent considérées. Comme elles étaient bien traitées et ne travaillaient pas, elles craignent une vie plus dure. La coutume annamite est que la femme ne se remarie jamais avant trois ans. Au Laos, l'usage est d'attendre deux ans. La femme annamite amenée au Laos est apte à exercer les fonctions de femme de charge, à conduire un nombreux personnel, à tout diriger dans le ménage comme à faire de la couture. La femme laotienne, moins travailleuse, mais plus jolie, est uniquement un objet de luxe ; elle est douce, aimable et facile à vivre. L'Annamite, au contraire, querelleuse par nature, est la femme à scènes et à disputes continuelles. La femme annamite est très mercantile et prétend se mêler des affaires extérieures, tandis que la Laotienne est sans nulle prétention, et personne n'aurait l'idée de lui apporter de l'argent pour se rendre son mari favorable.
Les maisons sont généralement élevées sur pilotis, et lorsque l'échelle d'accès est relevée, c'est signe que «Madame est sortie». Un mort ne doit jamais sortir de chez lui ni par la porte ni par la fenêtre. L'esprit du
mort ne peut passer par où d'autres ont passé, et on doit démolir un coin de la maison pour lui livrer passage. Sur le parcours du cortège, des palissades de bambou sont placées devant les maisons, et toutes les
LAOTIENNES DE LAKHÙNE Communiqué par M. Pavie
échelles sont relevées pour préserver les habitants des esprits qui accompagnent le mort. Les funérailles sont toujours l'occasion d'un boun. On fait fête pour corn soler les parents du défunt.
A Saniaboury, nous échangeons le train- de bois pour d'étroites pirogues; à Outhen, la canonnière le Massie, commandée par le jeune enseigne Le Blévec, informé
27o COMMENT J'AI PARCOURU L'iNDO-CHINE
de l'échouage du Trentinian, nous a rejoints; et, quand la canonnière ne pourra plus nous porter à cause de la baisse des eaux, nous continuerons le voyage dans de bonnes pirogues. Le Massie nous a ramené le commissaire de Vien-Tian, qui trois jours a couru après nous sous son parasol, en petite pirogue découverte. Il était conduit par ses trois boys et par un milicien, et encombré d'un demi-bœuf promis à notre ravitaillement. Mais il faut convenir que le bœuf se gâtait vite sous le chaud soleil, car il a fallu le jeter au fleuve, non sans lui avoir soustrait en route quelques biftecks. Et tout cela se fait comme chose naturelle : c'est la vie ordinaire, A quelques heures de Takket, on voit de curieuses grottes de salpêtre, qui prennent l'air, d'étage en étage, par une ouverture aboutissant au sommet de la montagne. Dans ces grottes vivait un vieux bonze qui avait .quitté son monastère pour se réfugier dans cet ermitage. Il restait sans cesse en prières; quand la nourriture lui manquait, tous les trois ou quatre jours, il frappait une cloche de bambou, et on lui apportait à manger. Il était tenu en grande vénération ; et, un jour, comme on ne l'avait pas entendu sonner depuis longtemps, on monta à sa solitude, et on l'y trouva mort. Ses funérailles viennent d'être célébrées en grande pompe, et le bonn a duré plusieurs jours.
C'est à Muong-Pahom qu'il faut opérer un nouveau transbordement dans les pirogues, en face d'un petit tât très intéressant, à l'extrémité d'une haute chaussée, élevée au-dessus des rizières et recouverte de dalles. Ce tât est enfermé dans trois enceintes. Des colonnes dorées, en relief, et des animaux montés, éléphants et hippogriffes, agrémentent les quatre faces du mo-
miment, ornées chacune de frontons bizarres formant quatre portes. *
Il ne nous reste plus que deux keng (rapides) à descendre avant d'arriver à Savan-Nakek. Nous passerons la nuit en amont du premier rapide, sur l'île de Nam- Kane, au-dessous de la rivière de ce nom, qui descend du joli lac de Nong-Hane. La légende raconte que le «génie de l'Etat» du lac de Nong-Hane avait une fille d'une extrême beauté. Un jeune homme l'aperçut au bain, dans son costume dépourvu d'artifices, et en devint follement épris. Il la vit, il l'aima et en fut aimé; mais le génie impitoyable ne voulut pas acquiescer à leurs vœux. Alors le jeune homme enleva son amoureuse et l'emporta sur son fougueux coursier. Le génie furieux fit déborder le grand lac Nong-Hane pour courir après les fugitifs. En vain tentèrent-ils les plus subtils détours pour éviter le flot qui coulait sur leurs traces ; le flot suivit tous les méandres de leur course et les jeta dans le Mékong. Le fleuve a 900 mètres de largeur en cet endroit.
Nous arrivons, dans la matinée, au rapide de Keng- Ka-Pouan, — c'est-à-dire «rapide qui attrape les roofs de pirogues», — ainsi appelé parce que le chenal est si étroit que le toit des pirogues s'accroche aux parois. Le passage a été changé, mais le nom est resté. Toutefois celui qui est adopté maintenant a aussi ses inconvénients, car les tourbillons et les rochers se succèdent pendant plus d'une heure sur très peu de fond. Au Keng-Kébao, le fleuve forme une barre dont on sent la descente subite. Ces deux rapides rendront toujours en certaines saisons la navigation à vapeur impossible, même dans le plus grand bief du Mékong. C'est ainsi
qu'à travers les incidents les plus variés, nous franchissons gaiement les 450 kilomètres qui séparent Vien-Tian de Savan-Nakek, nouvel et important commissariat, très prospère grâce aux soins du fonctionnaire qui l'a créé.
J'ai rencontré dans plusieurs centres, au Laos, des administrateurs habiles et actifs. Ces fonctionnaires, isolés les uns des autres, et éloignés du contact permanent du gouvernement général, retrouvent une liberté favorable à l'initiative personnelle. Dans les pays nouveaux, où tout ne saurait être prévu, cette initiative, développée avec le sentiment de la responsabilité, peut seule donner de bons résultats. L'œuvre que ces administrateurs ont commencée promet bonne réussite à tous les efforts qui seront tentés dans l'avenir, si on oblige des fonctionnaires bien choisis, et sachant la langue, .à parcourir, chaque année, toute l'étendue de leur territoire.
C'est au village de Ban-Tât que je fais mes adieux aux fonctionnaires du Laos. Ce village, à 14 kilomètres de Savan-Nakek, possède un tât presque intact. Il est creux à l'intérieur, revêtu de ciment et d'ornementations sculptées. On est disposé à y reconnaître une vaste cheminée à brûler les corps, remontant à l'époque khmer. Je suis la première à le photographier, me diton. Il remonterait au temps du roi Kounborom (1), dont parle une légende conservée dans les annales de Luang-Prabang. Ce roi avait sept fils. Son territoire étant insuffisant pour un si grand nombre d'héritiers, il les invita à se disperser et à descendre vers le sud,
(1) Chef d'un petit royaume du côté de Dien-Bien-Phu.
après leur avoir adressé de très beaux commandements. L'un fonda le' royaume de Luang-Prabang ; un autre descendit jusqu'à la mer; un troisième trouva les rapides du Mékong, apprit à y naviguer, et fonda le royaume de Vien-Tian; un quatrième vint dans le Song-Kon et y fit construire ce tât.
Tous les notables du village sont prosternés pour nous recevoir. Et je suis habituée, même quand je suis seule, à voir les Tiao-muong et les anciens se mettre à genoux au passage de mon cheval. Il peut paraître froissant pour nos idées européennes d'imaginer des vieillards à cheveux blancs prosternés à nos pieds, dans la poussière, les mains jointes' devant le visage; en réalité ces mœurs orientales ne diminuent pas celui qui s'incline, et ces formes, humiliantes à nos yeux, sont absolument indispensables pour sauvegarder le respect dû à l'autorité. Souvent même nous ne sommes que trop pressés de faire abandonner aux indigènes ces vieux usages, qui ne disparaissent qu'avec le prestige nécessaire pour leur en imposer, prestige que les Anglais savent si bien entretenir.
Une trouée de 40 mètres de largeur, faite en forêtsclairières par Muong-Phong, Muong-Ping et Aï-Lao, représente la route d'Annam. Elle est presque plane jusqu'à la chaîne annamitique. L'indigène, ennemi de la ligne droite, y marche à la file indienne en menus circuits. C'est toujours plaisant de voir défiler une troupe de coolies sur un large chemin. Le manque de route les a accoutumés aux longs monômes ; on voit les indigènes marcher exactement l'un derrière l'autre; le moindre caillou, une aspérité, un peu d'eau, détourne le pied nu; et là où les premiers pieds ont passé, les
autres se trouvent plus à l'aise. La chaleur du soleil est d'ailleurs ennemie de la ligne droite, qui laisse les rayons frapper toujours le même point, tandis que l'indigène se tourne et se détourne sous la brûlure torride. Le cheval lui-même, après le piéton, suit exactement les mêmes méandres; et, tant que les larges chemins ne verront pas rouler des services de voitures, l'étroit sentier de l'indigène y festonnera son passage. Les longues routes planes, qu'il faut suivre, au pas, derrière un convoi de coolies, qu'on ne veut pas laisser en arrière de peur de le voir s'attarder davantage, sont terribles, sous une chaleur de 50 degrés qui dispose au sommeil. Je me suis vue céder à l'engourdissement dix fois en une heure; et il m'est arrivé de m'éveiller dans la crinière de mon étalon. Je dormais encore, lorsque tout à coup ma monture fit un faux pas, sans compromettre trop gravement mon équilibre; mais le bruit fit sauter, à quatre mètres de moi, dans les hautes herbes, un bizarre animal, ressemblant à un kangourou, dont les pieds nus de ma caravane n'avaient pas dérangé la sieste. C'était une grosse gerboise, — une mùm, - — ■ qui bondit comme son similaire australien.
Les invasions siamoises ont laissé dans ce pays quelques empreintes. Comme au Siam, le sampot de couleur claire est réservé aux jeunes filles et aux jeunes ménages, souvent jusqu'à ce que la femme devienne mère. Le sampot du mari est tissé par la fiancée ou par la femme aux premiers jours de l'union. Celui de la femme est donné par le mari. Une jeune fille qui veut attirer l'attention d'un homme lui "apporte des fleurs, ce qui veut dire : vous me plaisez. L'homme, en acceptant les fleurs, fait acte d'acquiescement, ou au moins de remer-
ciement. Et après les rieurs elle apportera la cigarette tout allumée : c'est un acte de vasselage, de soumission, accompli d'ordinaire par le serviteur.
Les animaux les plus respectés sont le paon, la perruche et le singe dormeur : joli singe noir, aux longs bras et à la tête blanche, ou singe blanc à la tête et aux pattes noires.
Il existe encore, dans ces régions, quelques Khas insoumis qu'il serait peut-être plus habile de séduire que de combattre. Ils ont d'ailleurs des moyens de défense ingénieux et terribles. Ils lancent fort adroitement, avec leurs arbalètes, des flèches de bambou, qu'ils empoisonnent quand ils les destinent à leurs ennemis plutôt qu'au gibier. Au surplus, par elle-même la blessure faite par le bambou est vénéneuse et se guérit difficilement. Ils emploient aussi de grandes lances pour se défendre à travers les palissades, et ils tendent des pièges très perfides au moyen de petits piquets en bambou enfoncés en terre, perdus dans les herbes et les feuilles, qui font aux pieds des blessures très cruelles. Ils excellent enfin à tendre toute une combinaison de cordages et de lianes, et à suspendre un lourd tronc d'arbre, à peine retenu par une liane, qu'il suffit de toucher au passage pour causer tout un écoulement et un écrasement, pendant qu'une foule de flèches, lancées par ce même mécanisme, atteignent l'ennemi de tous côtés.
C'est encore le pays des tigres et des histoires de tigres. La forêt est remplie de fauves qui ne feraient de l'homme qu'une bouchée, mais qui, en réalité, ne l'attaquent pas souvent, étant données les précautions prises. Rarement le tigre mange de l'homme; mais lorsqu'il
en a goûté, il veut y revenir. En ce cas, il est connu, on lui fait la chasse, et l'on parvient à le supprimer. Cependant il faut convenir qu'en Annam et au Tonkin, le tigre n'a pas de vergogne. Il ne respecte ni tente, ni paillotte, ni feu. Un colon de Quang-Tri m'a raconté qu'après avoir eu son cheval dévoré un soir par le tigre, il s'était, la nuit suivante, couché dans sa paillotte, la tête contre le kéfene. - — On appelle ainsi la natte de latte de bambou qui sert de fermeture. — Il avait eu heureusement la précaution de placer à l'intérieur trois ou quatre planches. Tout à coup, il s'éveilla en entendant déchirer son kéfene et aperçut deux pattes allongées dans le voisinage de sa tête. Ailleurs, dans un poste, l'interprète indigène arrive la nuit affolé, dans la chambre de son chef, criant : « Le tigre ! le tigre ! » La véranda de sa caï-nha était formée par de larges auvents de kéfene, relevés par un bâton de bambou, selon l'usage. Il avait été réveillé soudain par un grand bruit et avait aperçu le tigre sauter par-dessus lui, entrer d'un bond par l'auvent et ressortir en face, par la porte également ouverte. En sautant, le tigre avait heurté le bambou, et l'auvent lui était tombé sur le dos. Effrayé, il n'avait fait qu'un saut, et le pauvre interprète n'eût jamais cru qu'on pouvait avoir vu le tigre de si près et vivre encore. La moralité de tout cela est que le tigre et l'homme inspirent l'un à l'autre une terreur réciproque.
Au delà de Muong-Ping, la route devient plus pittoresque, à mesure qu'on approche de la chaîne annamitique. Dans le voisinage de Vieux Tchépone, je suis tout étonnée d'apercevoir un visage blanc au milieu des coolies de mon convoi. C'est un contrôleur des lignes
télégraphiques chargé de réparer les fils. C'était le type du bon ouvrier de France; sa petite case de bambou était élevée du matin, et le lendemain il sera peut-être plus loin. Il faisait quelque 35 degrés de chaleur à l'ombre. Ce bon contrôleur m'offre «de boire un verre». Je crois tout au moins devoir répondre à la gracieuseté de mon interlocuteur en m'arrêtant quelques minutes chez lui. Touché de mon attention, il m'offre alors du Champagne que je refuse; et, dans un coin de la case, j'aperçois toute une armée de bouteilles aux étiquettes les plus variées. Le Français, quelque situation qu'il occupe, ne se passe jamais de vin aux colonies. Il se croit même obligé d'avoir en réserve un assortiment de réconfortants et de liqueurs qu'il n'aurait peut-être jamais possédé dans la mère patrie. La moindre bouteille de bière revient à des prix extraordinaires, car il a fallu la faire apporter dans l'intérieur du pays à dos de coolie, et la traîner derrière soi dans la forêt. Ce qui coûte cher aux colonies est toujours ce que l'on fait venir. Si l'on consentait à vivre des viandes du pays, des légumes qu'il est possible de faire pousser presque partout dans le Laos et le haut Tonkin, au moins pendant une saison, la vie serait à bon marché. C'est ce que font les Anglais dans leurs possessions, même les hauts fonctionnaires, lorsqu'ils sont dans les postes éloignés. Chez le political officer de Xieng- Tung, le second fonctionnaire des Etats Shans, il n'y avait pas de vin, à quarante étapes de la voie ferrée! J'allais arriver à Aï-Lao, le grand pénitencier d'Annam, lorsque, à la grande Tchépone, que l'on traverse en bac, je rencontre quatre soldats annamites et un caporal, envoyés à ma rencontre, pour me servir
d'escorte. Ils me remettent l'ordre qu'ils ont reçu de m'accompagner. Ils sont gentils, ces petits Annamites d'Annam, trottant à la file indienne. Ils se rapprochent plus que les Cochinchinois du type chinois. Ils ont les yeux bridés, les poils de la moustache et de la barbiche longs et rares. Ils sont vêtus de kaki, cette bonne cotonnade dont le nom hindoustani signifie «couleur du sol». Ils ont la culotte longue et large, à peine fendue jusqu'aux genoux, la blouse prise dans la ceinture, et, sur la tête, le salacco. C'est une espèce de couvercle plat, fait en bambou tacheté et recouvert d'étoffe, avec une petite plaque de cuivre au sommet. Ils portent la cartouchière en arrière, le fusil pendu à l'épaule droite et l'éventail en main. Je vois encore courir le dernier de la file, un gradé qui, de son bras orné d'un chevron jaune, agitait un éventail.
J'ai revu bien des fois, au Tonkin, les tirailleurs marcher ainsi l'éventail à la main, ou sous leurs ombrelles. C'est à croire que les Annamites naissent avec un éventail, et qu'ils ne le quittent jamais plus. Cette coutume peut nous paraître peu militaire. Toutefois j'ai entendu un commandant de poste qui considérait l'éventail ou l'ombrelle comme absolument nécessaires pour l'état sanitaire des hommes sous le soleil du Tonkin.
On n'envoie au pénitencier d'Aï-Lao que les condamnés à perpétuité, ou les condamnés à mort avec sursis. La contrée est si malsaine qu'elle se charge de débarrasser l'Annam de ses pires sujets; et les Annamites en ont une telle peur qu'ils se sentent malades avant que d'arriver. En effet, la mortalité y est absolument effrayante. La moyenne du nombre des prison-
niers est d'à peu près 150, quoiqu'ils ne fussent que 99 lors de mon passage. La mortalité est de 22 à 27... par mois; elle *s est élevée à 29! On dit que le gouvernement annamite ne leur donne à manger que ce qui est strictement nécessaire pour ne pas mourir. Ils sont employés à toutes sortes de travaux, sous la conduite de linhs, soldats annamites, presque aussi nombreux qu'euxmêmes. Les actes d'insubordination nesont que trop fréquents. La cadouille (1) et la mort sont les moyens de répression. L'Annamite a la frayeur et l'horreur de l'exil : aussi les linhs eux-mêmes, qui s'engagent dans le service, en dehors de l'Annam, doivent-ils avoir, pour la plupart, des peccadilles sur la conscience.
Les prisonniers portent la cangae. On les appelle volontiers les «chevaliers de la courte échelle». Le fait est que cet instrument est exactement une petite échelle, qui aurait deux échelons de chaque côté de leur tête. Us la portent en hauteur ou en largeur, selon leur commodité. L'interprète du poste d'Aï-Lao, qui a de grands adoucissements à sa situation de condamné, n'en circule pas moins la cangue au cou. Comme beaucoup de jeunes Annamites, il a une figure de femme, une expression de vierge, et avec cela une habileté et une intelligence qui l'ont mené ici pour des malversations et des faux des plus ingénieux.
La dernière étape d'Aï-Lao à Maï-Lane, où je dois prendre des pirogues pour descendre à Quang-Tri, est longue et dure pour les coolies. C'est le passage de la chaîne annamitique, et, pour gagner du temps, il faut faire partir les coolies la veille au soir. Les Anna-
(1) Queue de raie (annamite).
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mites ont peur du tigre et ne consentiraient pas à voyager la nuit. Mais mes pauvres coolies Khas- Leus n'ont peur de rien; et, de fait, ils ne sont pas mangés dans leurs expéditions nocturnes. Il fallait les voir au départ, à la lueur des torches, demi-nus, dans l'affollement du chargement, où chacun se bat pour avoir les moins lourdes charges ! On se serait cru au milieu d'une bande de pirates, voire d'anthropophages.
De l'autre côté de la chaîne annamitique, on trouve une vraie grande route, sauf un dédale de rochers qu'il faudra faire sauter à la mine. De beaux ponts de fer ont été jetés sur les torrents nombreux qui descendent dans la vallée de Maï-Lane, sur la jolie rivière de Quang-Tri. Ce qui étonne seulement, c'est qu'il se soit trouvé des ingénieurs pour faire placer ces ponts sur des culées et des piles de pierres sèches, qui se sont naturellement déplacées avec toute leur armature. Quelques ponts se penchent lamentablement, au point qu'on n'ose s'y risquer même à pied; d'autres sont déjà tombés au fond des ravins, où les caravanes doivent descendre après eux, pour remonter malaisément ensuite quarante ou soixante mètres de talus. La route est à mi-côte, en espalier, creusée dans la montagne à pic, exposée à la plus grande ardeur du soleil. Le thermomètre marque 38 degrés à l'ombre.
La petite ville de Maï-Lane est dans un site délicieux, mais dans une région très malsaine. Le toit de la pirogue qui m'y attend me paraît bienfaisant, et la rivière charmante. Jusqu'à la nuit, je contemple avec béatitude, mollement allongée sur mon fauteuil de route, les sinuosités de la verdoyante rivière et les loutres qui se jouent dans les rapides et se sauvent, à
LE LAOS 28 r
notre approche, par-dessus les rochers. Après les rapides du Mékong, ceux de la rivière de Quang-Tri ne sauraient donner 4a moindre appréhension. Les piroguiers vont à la rame ou à la perche; les eaux sont très basses; la lune est dans son plein, et l'on voyage de nuit.
A six heures du matin, je sors de ma pirogue devant le grand escalier de Quang-Tri, œuvre récente du
PRISONNIERS A LA CANGUE Communiqué par M. le Dr Thoulon.
Tuan-Phu, un chef de province de seconde classe, installé depuis trois mois. Dès mon arrivée, il vient entre deux parasols d'honneur m'apporter ses hommages et ses vœux. Il se trouve que j'ai le bonheur de lui vanter son escalier, sans savoir qu'il en est l'auteur, et le compliment lui va au cœur. C'est d'ailleurs un homme intelligent, et fort de nos amis, chose assez rare. Une grande avenue de lilas du Japon tout en fleurs, bordée de deux lignes de boutiques, mène du débarcadère à la forteresse : c'est tout Quang-Tri.
"41 ne nous restait plus que soixante-deux kilomètres à faire, en sampan, pour atteindre Hué, où j'arrivais le 21 mars 1897, après avoir traversé l'Indo-Chine dans sa plus grande largeur. Je n'ai point à parler des merveilleux tombeaux des rois d'Annam, des pompes théâtrales et féeriques de la Cour, de la grande ville de Hué, couchée sur les deux rives de sa large rivière, ni de la célèbre route du Col des Nuages. A Hué, ou, plus exactement, à Tourane, prenait fin une des parties les plus captivantes de mon long voyage en Asie, celle qui m'avait présenté le plus d'attraits dans sa nouveauté. Je laisse à d'autres plus compétents le soin de dégager les réflexions économiques ou politiques que peuvent susciter les pays que j'ai parcourus. J'ai voulu simplement noter mes impressions personnelles, sincères autant qu'ineffaçables. Il me sera notamment impossible d'oublier jamais l'émotion ressentie si souvent, depuis Xieng-Tung et Xieng-Sen, alors que, traversant les hautes forêts ou descendant le grand fleuve, mon souvenir suivait les efforts héroïques des hommes de pensée et d'action qui ont implanté le drapeau national sur ces terres lointaines : les Doudart de La grée, les Francis Garnier, les Pavie et tant d'autres ! Je comprenais la justesse et la hardiesse de leur conception, les difficultés qu'ils avaient dû vaincre et l'ardeur de leur patriotisme ! Et moi, simple femme, qui parcourais, avec tant d'intérêt et d'agrément, la voie qu'ils avaient ouverte au prix de tant de peine, je me sentais toute vibrante de gratitude et d'admiration pour ces vaillants Français qui ont ajouté une si belle part au patrimoine de la France !
VILLAGE DE CAÏ-NHA-BE, SUR LA RIVIERE CLAIRE Communiqué par M. le Dr Porterre