LE DELTA
Le 28 mars, après trois mois d'une vie nomade et accidentée, passée dans la brousse, ce n'est pas sans un mélange d etonnement, de regret et de plaisir que je me retrouve à bord d'un paquebot des Messageries Maritimes dans le confortable connu, assujettie de nouveau à la réglementation de la vie européenne au milieu de compatriotes qui arrivent de France. J'entends parler de la réception du Tsar et des fêtes de Cher-
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bourg; mais, à distance, toutes les nouvelles politiques paraissent perdre leur importance, la vision est différente : il semble que la lunette soit retournée.
Vingt-quatre heures après mon embarquement à Tourane, nous sommes devant la barre d'Haïphong. Nous ne pourrons la franchir qu'avec la marée. La nuit précédente, la Manche, du service annexe des Messageries Maritimes, a dû rentrer au port pour se décharger, et si, ce soir, elle ne pouvait encore passer, elle serait retenue par les basses eaux pendant dix jours, et, avec elle, le courrier pour la France. Ce n'est pourtant pas que les eaux profondes fassent défaut sur notre côte du Tonkin. A peine débarquée, je pouvais m'en assurer en visitant les merveilleuses baies d'Along et de Faïtsi Long (i) et nos grands charbonnages.
La navigation dès l'entrée dans la baie d'Along est véritablement étrange; l'horizon ne ressemble à rien de connu : immenses rades entourées de hautes murailles naturelles, larges espaces semés de rochers sombres, couverts d'une broussaille sauvage aux blanches racines courantes et d'arbres rabougris poussés dans les anf ractuosités de la roche; monolithes bizarres, gigantesques piliers, aiguilles isolées, nombreuses grottes, petites chaînes de cent, deux cents et trois cents mètres d'altitude, découpées profondément et creusées, à la base, par les flots de la marée, qui monte de 4m,50. (Il n'y a qu'une marée par jour.) Des anses, des criques, de grandes baies, des centaines d'îlots se succèdent et d'immenses vols de grandes oies sauvages se profilent sur les rochers dans la lumière du couchant.
(i) Faïtsi Long signifie « génie de la voile » du nom d'une élégante roche en forme de voile qui forme le centre de la baie.
Les importantes mines de houille de Hongay, au fond de la baie du même nom, déroulent le beau panorama de leurs constructions, et l'île de la Madeleine, percée d'un bizarre tunnel naturel dans lequel on ne passe qu'en canot, s'allonge devant les charbonnages de Kébao.
Derrière cette barrière, la mer immense, dont les fureurs sont brisées par tant d'obstacles, ne forme plus que des lacs tranquilles, et, par cent passes, les navires de fort tonnage glissent entre les rochers, sur des fonds de 40 et 50 mètres et davantage. A Haïphong, au contraire, seuls, les vaisseaux ne tirant que 4m, 50 peuvent remonter le Cua-Nam à toutes les marées; ceux qui ont six mètres ne passent qu'à l'époque des hautes marées. Trop souvent une ville se crée à l'entrée d'un delta, à l'occasion de la venue de quelques canonnières, de navires de faible tonnage qui doivent remonter les rivières. Des constructions provisoires s'élèvent à la hâte; et, parce qu'il y a déjà quelque chose de fait, on construit de nouveaux bâtiments; plus tard, toute une administration s'installe, une ville naît; la création d'un port s'impose, et le placer plus loin serait ruiner les intérêts engagés.
Parmi toutes les rades des baies d'Along et de Faïtsi Long, préférables à Haïphong, l'abri de Kébao semblait devoir être le port principal de notre colonie. Demi-fermée par des îlots, la rade de Tien-Yen, à proximité de nos charbonnages, serait facilement défendue en cas de guerre. Nos cuirassés et les plus grands navires y manœuvreraient à l'aise, jusqu'au pied des rochers, sur des fonds de sept mètres durant les eaux basses. Kébao est à 100 kilomètres de Lang-
Son, que M. de Lanessan regardait comme la meilleure brèche pour l'entrée de notre commerce au Yunnan et dans la Chine méridionale. La pénétration de la Chine était le premier mobile de notre conquête, et un chemin de fer avait été projeté de Tien-Yen à Lang-Son.
L'île de Kébao comprend 25,000 hectares. C'est un continent en miniature, avec des montagnes escarpées, des bois, de nombreuses baies, de grands ports d'un accès facile pouvant contenir une flotte. On y trouve des gisements houillers importants, des cours d'eau et un petit chemin de fer, à voie d'un mètre, de 14 kilomètres de longueur. Ce chemin de fer devait être prolongé et réunissait déjà toutes les difficultés des grandes lignes : montagnes, tunnels, ponts, courbes et pentes. De nombreuses plantations de lilasdu Japon/excellent bois pour les travaux des mines, couvraient les collines de leurs opulentes grappes fleuries. La société de Kébao possédait, dans un rayon de six kilomètres, toutes les îles qui sont autour de Kébao, excepté la grande île de la Madeleine. Mais, hélas! tous ces efforts, toute cette initiative industrielle et ce développement de forces créatrices semblent avoir été dépensés en pure perte. Il ne m'appartient pas de découvrir les raisons qui ont fait que Kébao n'a cessé de péricliter dans les dernières années, et je puis seulement regretter d'apprendre que cette entreprise ait été définitivement abandonnée. Tout ce beau matériel que j'ai vu fonctionner, apportant la vie et le mouvement à une région entière, a passé au feu peu ardent des enchères publiques.
Heureusement que tel n'est pas et ne sera pas le sort des mines de charbon de Hongay, où, maintenant, le
chiffre d'extraction est monté à plus de 20,000 tonnes par mois. Bien que n'ayant pas la qualité supérieure des charbons gras d'Angleterre, nos charbons anthraciteux du Tonkin sont cependant demandés de plus en plus par la marine marchande, et, non sans succès, rivalisent avec ceux de l'Inde sur les marchés de l'Extrême-Orient. Il en sera de même des charbons de Nang-Son (côte de l'Annam, près de Tourane) lorsque, comme il est à prévoir et à souhaiter, l'exploitation de ce gisement, temporairement négligée, sera reprise.
A la nuit, la navigation dans les baies d'Along et de Faïtsi Long prend un aspect fantastique; les hautes pyramides, les rochers bizarres, auxquels on a donné des noms d'après leur ressemblance prétendue, s'avancent au-devant de nous en grandes ombres noires sur le miroir des eaux; quelques jonques chinoises circulent ou se dérobent par les étroits passages; des chaloupes à vapeur, plus rares, fuient dans ce qui paraît un dédale ou, paisiblement, viennent nous croiser. Peu de temps auparavant les canots étaient encore accueillis à coups de fusil par les pirates. De longues corbeilles de bambou tressé, d'une légèreté extrême, de forme ovoïde, recouvertes d'une laque commune imperméable, sont trop amusantes pour être oubliées. Surmontées de leurs voiles de paille ou de jonc, elles servent de chalands et portent des charges considérables.
Les côtes pittoresques du Tonkin et la nature romantique, cahotée, déchiquetée, du paysage contrastent étrangement avec les plaines monotones du delta, avec les verdoyantes cultures et les rizières qui bordent le Fleuve Rouge. Bien que le Tonkin produise autant de riz que la riche Cochinchine, la densité de sa popu-
lation est telle qu'il ne suffit pas à la nourrir. Le delta ne forme qu'environ le cinquième du territoire tonkinois et sa population s'élève à 8 à 10 millions d'âmes. Les hautes régions, ravagées depuis des siècles par les luttes de l'Annam et de la Chine, de la Cour de Hué et des descendants de Mac réfugiés à Caobang, mises au pillage depuis cinquante ans à la suite de la grande révolte des Taïpings, sont en partie dépeuplées et ne comptent guère plus d'un million d'habitants. Pas un pouce de terrain ne reste sans culture. Les bancs de sable eux-mêmes sont utilisés, aux basses eaux, dans ce Fleuve Rouge à la navigation inégale même au-dessous d'Hanoï.
Au commencement d'avril les échouages sont fréquents, le passage appelé « les bambous » nous retient longtemps, et, le lendemain du départ d'Haïphong, à dix heures du matin nous sommes encore à Hungyen, qui donne son nom à une des plus riches provinces du delta. Le Song-Coï ou Grand Fleuve, comme le nomment les Annamites, a dévoré 150 mètres de la ville qui se trouvent maintenant sous les eaux, et, d'autre part, en deux ans il a découvert un banc de sable de 700 mètres. Une foule assiège le ponton, vêtue de cette couleur brun cachou ou noire qui me laisse regretter les légères et soyeuses draperies aux brillantes couleurs des Indes ou de la Birmanie. Hommes et femmes portent uniformément le ké-ao, la longue blouse annamite sur le ke-quan, large culotte à peine fendue; les uns et les autres relèvent et enroulent leurs épaisses et rudes chevelures sous la longue écharpe sombre en crépon soyeux, le ké-kane noué en turban; et il n'est point aisé pour les nouveaux arrivés de les distinguer.
Cependant la femme annamite a particulièrement la pudeur de la poitrine, elle porte une longue bavette noire destinée à voiler les seins sous l'entre-croisemeiï de la blouse; la petite fille elle-même porte le kê-him; et, pourvu que celui de la femme soit bien attaché, si le reste de son costume se dérangeait il n'y aurait encore que demi-mal. Il me souvient d'avoir vu aux Indes, sur les pentes de l'Himalaya, des femmes dont l'unique devoir consistait à dérober leur bouche aux regards de tout homme qui n'était pas le mari.
Il se fait à Hungyen un commerce considérable de nattes et de porcs. Ces pauvres animaux excitent toute ma pitié. On les ficelle sur un bambou qui sert à les porter, les pieds de devant sont maintenus comme les pattes des volailles à la broche, la chair se croise et se coupe sur le bâton, et les pauvres bêtes, à l'état de monstrueux saucissons vivants, poussent des cris lamentables. A Haïnan, les Chinois les expédient dans un tuyau de jonc à claire-voie.
Sur les berges la culture est très dense : les salades aussi bonnes que les nôtres, les petites tomates annamites et les belles feuilles tachetées des caladium cscu- Icntnm (que nous ne connaissons qu'à l'état de plante d'agrément) forment des champs et produisent sur leur racine pivotante un tubercule qui est la pomme de terre annamite. On la nomme, je crois, tarot. Tout autour de la capitale indo-chinoise ce ne sont que cultures maraîchères dont les indigènes vendent les produits aux Européens : on croirait voir une plaine des environs de Paris.
Le premier monument que l'on aperçoit, en arrivant à Hanoï, est le bel hôpital situé au bord du fleuve. Il
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ne saurait être de mauvais augure dans une colonie plus saine maintenant que sa réputation. Le Tonkin jouit pendant près de huit mois d'une température moyenne; en ce mois d'avril le thermomètre dépasse à peine 20 degrés, et en hiver les dames portent des fourrures. Je ne verrai Hanoï sous sa parure enchanteresse que deux mois plus tard, quand je redescendrai du haut Tonkin; et c'est cette vision du retour que je garde dans mon souvenir, vision d'une ville abritée sous ses belles avenues de «flamboyants» en fleurs. Grands arbres aux branches surbaissées, au délicat feuillage presque caché sous l'épaisse floraison aux tons de flamme; immenses boules ou grappes, masses inouïes de fleurs légères aux pétales menus, nuancés du pourpre à l'ambre, l'un toujours beaucoup plus clair que les autres; tout cet ensemble, d'une délicatesse extrême, était éblouissant sous l'éclatant soleil de juin.
Je ne parlerai pas des jolis lacs d'Hanoï qui baignent les vertes pelouses de ses parcs, de la petite pagode lacustre qui se détache sur le ciel et se reflète dans l'eau, de l'arc de triomphe surmonté du génie taotique de la Littérature et du pont qui y conduisent. Ce génie a l'air de faire concurrence à Confucius, avec lequel il fraternise en Annam. Je ne m'attarderai pas aux intéressantes pagodes qui retracent l'histoire d'Hanoï, pas même à celle des « Corbeaux» (1), le temple Confucéen qui remonte au onzième siècle de notre ère, où se pressèrent jadis, sous les banians centenaires, des milliers de jeunes lettrés. De grandes stèles élevées sur de colossales tortues rappellent les noms des lauréats des
(1) Baptisée ainsi par les Légionnaires.
examens littéraires qui s'y passèrent de 1476 à 1780. Je noterai d'un mot seulement la pagode du « Grand Bouddha», située au bout de la ville, à l'entrée du Jardin Botanique, dans un site admirable. Sa grande statue de bronze, d'un bronze toujours plus froid que la température, se couvre de buée, au grand dommage des étoffes qui l'habillent. Crédule et confiante, la foule annamite vient voir si le Tran-Von (1) transpire plus ou moins, et on en tire des augures. C'est devant lui que Ming-Mang, roi d'Annam, était venu recevoir l'investiture de l'empereur de Chine, et on ne manqua pas de remarquer que lorsque le dieu vit un aussi grand personnage se prosterner devant lui, il se couvrit d'une sueur abondante. D'énormes grues posées sur des tortues, double emblème de longévité, sont placées de chaque côté de son autel.
Je ne puis oublier cependant, près du « Pont de Papier», ainsi nommé parce qu'il conduit à un grand village dont tous les habitants fabriquent du papier, la petite pagode où fut massacré Balny d'Avricourt. Je vois encore entre les rizières, les bambous et les fossés, les légères dépressions qui dérobaient à nos troupes les Pavillons-Noirs; et, à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, dominant la vaste plaine teinte du sang des héros, les modestes tombeaux de Francis Garnier et du commandant Rivière. Ces nobles victimes sont tombées sous les coups de l'ancien chef Taïping, Lieu-Yinh- Phuoc, le chef des Pavillons-Noirs (devenus Réguliers chinois), l'ennemi irréductible que nous avons laissé vivre et que la Chine a fait général. Comme au temps
1 1 ) Xom sous lequel ce Bouddha est adoré. Il est dans le Panthéon chinois le gardien de la partie nord du ciel.
de l'âge de pierre, le mont Pavi se profile à l'horizon; c'est l'Olympe tonkinois, l'asile du génie qui lançait le tonnerre. A l'époque préhistorique, en effet, le peuple se pressait sur la montagne pour rapporter au dieu les haches qu'il lançait à nouveau en guise de foudre.
Je ne puis passer sous silence la pagode de Ling-Lang desservie par des bonzesses sous l'autorité d'une vieille baya (i) de quatre-vingt-quatre ans, d'une physionomie très intéressante. Une petite stèle sur laquelle il est écrit «Descendez de cheval» se rencontre à quelque distance avant d'arriver à la pagode. Ces stèles sont assez fréquentes près des temples pour indiquer que le lieu est saint, et il n'est guère de village qui n'ait sa pagode à Confucius, son autel de la Littérature, sans lequel nul de ses candidats-lettrés ne pourrait prétendre réussir aux examens qui confèrent le mandarinat. En temps ordinaire, les bonzesses, comme les bonzes, portent au Tonkin la grande robe de bure brune avec un immense chapeau conique aux larges bords plats. Nous sommes loin des belles étoffes jaunes des talapoints du sud et des pâles draperies des nonnes birmanes, loin des robes grenat ou jaune du Tibet et de Ceylan et des robes empourprées de la Mongolie. Les bonzes tonkinois, dont le bouddhisme est altéré par les cultes de la Chine, ne portent la chape jaune que les jours de fête. Les différents morceaux dont leurs robes doivent être faites, pour marquer la pauvreté des moines bouddhistes, sont ici de diverses couleurs.
La pagode des bonzesses de Ling-Lang est en forme
(i) Vieille femme.
de tau grec renversé. Sous une longue galerie se déroule une foule de divinités taotiques : la Cuanine des Chinois, tenant sur ses genoux l'enfant du bonze; puis la Cuandè Manjousseri du Tibet, la déesse aux dix bras, la déesse de pitié, près d'une incarnation de Siva, avec le collier de têtes de mort, signifiant la régénération par la mort pour la renaissance de la vie. Plus loin, c'est le ciel bouddhique dans un entassement de nuages qui représentent l'empyrée et, au centre, Sakyamouni et Gilac, le petit enfant, entourés des esprits de l'air et de tout un Panthéon confus au-dessus des deux entrées clés enfers. Dans une autre galerie trônent les immenses statues des fils d'un roi de Bénarès, dont l'un tient entre ses doigts la «perle de l'immortalité». En face est encore un autre empyrée dédié au «Génie du sol», et plus loin, au milieu d'une confusion de divinités, le roi Lé, dans sa belle robe jaune, insigne de sa royauté, tient, sous un dais, une place honorable près du « Bouddha naissant», ombragé par les neuf dragons entrelacés. Voici maintenant X cm fer eu r de jade, Ngoc-Hoang, un dieu très vénéré et qui figure dans nombre de récits. En arrière est une trinité bouddhique du passé, du présent, de l'avenir, dont les personnages sont placés sans souci du rituel des divinités et de leur ordre de préséance; cet ordre cependant est nettement indiqué dans ces mémorables et saintes paroles qui tombèrent les 'premières des lèvres de Bouddha : « Le ciel est en haut, la terre est en bas, et moi, je suis au milieu!»
Je ne m'attarderai pas davantage aux pagodes si intéressantes, ni ne décrirai les monuments et la vie dans les grandes villes de notre colonie; mon but est toujours plus loin dans l'intérieur du pays. La sédui-
santé Hanoï et les plus aimables hospitalités ellesmêmes ne doivent me retenir que quelques jours, et l'heure est venue pour moi de quitter le delta et de gagner le haut pays. Je devais alors me diriger, par le Fleuve Rouge, vers le Yunnan et le Sé-Tchuen. Aucune raison sérieuse, en ce temps-là, ne devait s'y opposer; mais, j'avais compté sans la crainte des responsabilités administratives, sans les sollicitudes amies mal renseignées; et trois dépêches officielles allaient m'arrêter à Laokay. Je dois cependant à cette cruelle déception, "'ont je ne me suis pas consolée, d'avoir fait une très intéressante excursion dans notre pittoresque hautTonkin, que nul voyageur ne s'était alors donné la peine de parcourir. Pendant deux mois j'ai visiténos quatre territoires militaires sans itinéraire fixe, empressée seulement à rechercher partout le pays le plus accidenté, les beautés de la nature et les postes-frontière où les travaux d'organisation de nos officiers m'étaient le plus signalés. Nos chers compatriotes ne sont pas des Orientaux; il semble même qu'ils aient donné gain de cause à quelques-unes des revendications des congrès féministes. Et, néanmoins, il peut paraître surprenant que le passage d'une humble femme dans les territoires frontières de notre haut Tonkin ait pu être, pour des indigènes qui n'avaient jamais vu d'Européenne, l'assurance d'une ère de paix et de tranquillité. Les notables, dans les «secteurs», où on se battait encore six mois auparavant, s'empressaient, heureux et curieux, sur le sentier et dans les villages pour m'apporter leurs làiba, leurs salutations. C'était donc bien vrai qu'on ne craignait plus les pirates, puisque les Français laissaient une des leurs circuler librement.
Je quitte Hanoï le 10 avril. Dès cette époque les eaux baissent rapidement dans le Fleuve Rouge. Les chaloupes à vapeur des Messageries fluviales du Tonkin s'ensablent de-ci de-là; mais à la montée le courant les dégage aisément. Les rives sablonneuses défilent monotones. Dès le premier jour, nous avons dépassé Sontay et nous arrivons à Viétry, au confluent même de la Rivière Claire et du Fleuve Rouge. Viétry possède une curieuse spécialité, intéressante pour les gourmets : des soles exquises, aussi bonnes qu'à la mer, et qui ne se rencontrent nulle part ailleurs, me dit-on, dans le Fleuve Rouge ni dans la Rivière Claire. Des lignes de caï-nha-bé (1), radeaux portant une case, sont amarrées le long des rives : c'est encore l'agglomération du delta. Voici au-dessus de Hong-Hoa une foule accourue qui encombre la berge; les Annamites sont occupés à brûler un corps, celui d'un de leurs grands mandarins, si nous en croyons les parasols d'honneur qui dominent le tableau. Plus loin des buffles noirs s'enfoncent dans les grands maïs et paissent sur les étroits talus qui séparent les rizières. Aussi méchants que les buffles roses, ils se laisseraient difficilement approcher par un Européen, et on les voit, néanmoins, sur-
(1) Se prononce cagnabé.
veillés par de jeunes enfants annamites originalement grimpés sur leur dos. Avant même d'arriver à Yenbay, le terminus de la navigation à vapeur pour six mois de l'année, il faut aborder en pleine vase, continuer la route à pied jusqu'à la ville et s'organiser désormais pour voyager à cheval. Et lorsque, de Laokay, je voudrai redescendre rapidement par le fleuve jusqu'à Yenbay, mon sampan grattera sur les galets; et au voisinage de quelques tack, c'est le nom qu'on donne aux rapides, des radeaux échoués et des sampans brisés témoigneront des difficultés de cette navigation. La voie de pénétration en Chine par le Fleuve Rouge est impraticable au moins pendant une partie de l'année.
C'est toujours avec plaisir que je reprends le voyage à cheval. Montée sur un solide petit poney, je contemple, non sans fierté, du haut du sentier de la montagne, le fleuve trop large semé de bancs de sable et les grandes jonques, aux voiles (i) à peine tendues, qui montent lentement, elles, menées par des sortes de faunes, demi-nus, naviguant à la perche sur l'avant du bateau.
J'abandonne, à Ba-hoa, la rive gauche pour la rive droite; c'est un pays des plus pittoresques et qui, sous l'exubérance de la végétation tropicale, rappelle la configuration de nos Vosges. De grands népenthès, des «plantes à pipe», comme la «liane du voyageur» à Java, pendent des arbres et renferment dans leur conque un verre à madère d'une eau fraîche et liquoreuse. Le bananier n'est-il pas, lui aussi, la plante aqueuse par excellence; son eau, toujours saine à boire, se peut
(i) Grandes voiles carrées de paille nattée.
mettre dans le kèdiou, le narghilé annamite, pour faire passer la fumée. Ailleurs, pour ne parler que des arbres dont la rencontre est précieuse, le joli caryota urens, le palmier à vin, est aussi, me dit-on, le palmier à pain. Il contient dans sa racine (1) une sorte de farine, comme le manioc, dont les indigènes font des gâteaux recherchés. A travers montagnes et bois, les rivières grossies encore après les pluies se répandent sur cent mètres de largeur, et les ponts n'ont pas résisté à la crue. Ces ponts sont généralement placés sur de hauts gabions, grandes corbeilles rondes à claire-voie remplies de grosses pierres. Les gabions représentent les piles du pont, et quand les joncs viennent à se rompre, ce qui arrive chaque année, les pierres s'étalent, le pont s'écroule, et on ne le rétablit qu'à la saison sèche. Aussi les passages de rivière modifient-ils souvent les itinéraires, et si l'on doit construire des radeaux pour faire traverser hommes et chevaux, il importe encore de trouver un point de débarquement favorable. Il y a quelques mois à peine on se battait dans cette région, et nos officiers aujourd'hui, toujours en haleine et en marche, accomplissent, chacun dans son poste, une œuvre d'organisation pratique dont la France peut leur être reconnaissante. C'est après cet intéressant crochet au sud de Laokay que j'arrive à la frontière et qu'il me faut renoncer à mes projets de voyage en Chine par le Yunnan et le Sé-Tchuen. Laokay, sur la rive gauche du Fleuve Rouge, est agréablement situé sur un rocher, au confluent de l'arroyo-frontière qui le sépare de Song-Phong, la ville
(1) Cette racine s'appelle dao. Les indigènes lui font subir toute une préparation; ils la râpent et en expriment la sève, ils en font une sorte de farine qui ressemble à de la sciure de bois.
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chinoise, que les pilotis de quatre à cinq mètres de ses maisons de bois, étagées sur la berge, ne préservent pas de l'inondation à l'époque des hautes eaux. En quelques mois, Laokay a multiplié ses constructions, sans augmenter encore son mouvement commercial, si médiocre quand on le compare à celui de Bhamo, lui aussi à la porte du Yunnan et desservi par le large Irrawaddi. La grande route qui devait relier Laokay à Ba-hoa, puis à Yenbay, se faisait alors en toute hâte. Aux Indes, je voyais préconiser par les Anglais un tout autre système. Pas de larges routes, coûteuses à entretenir, tant qu'il ne s'agit pas d'y faire rouler un service de poste; mais de bons petits chemins de caravane pour les coolies-porteurs, pour les bêtes de charge et, au besoin, pour les chars; puis, à côté des fleuves navigables, des chemins de fer, tels que ceux de Birmanie à 1,250 kilomètres de la mer.
Après avoir parcouru les deux rives du «Grand Fleuve», je me dirige par Phu-Yen-Binh sur Tuyen- Quang, et, par la vallée de la Rivière Claire, sur Hagyang, aussi à la frontière de Chine. Je suis reçue à Tuyen-Quang chez le bienveillant général de Badens, qui devait si cruellement, deux mois plus tard, trouver la mort dans la fatale Rivière Claire; l'aimable famille qui me recevait si joyeusement allait être plongée dans la douleur.
Les grandes routes militaires en construction dans le haut Tonkin n'étaient point achevées entre Tuyen- Quang et Hagyang, et les sentiers indigènes offraient encore quelques surprises aux voyageurs épris de pittoresque. Les rapides du Mékong, de Xieng-Sen à Luang- Prabang, m'avaient amplement édifiée sur les risques
à courir, et je me suis toujours refusée à la navigation de la Rivière Claire, sauf pour un court trajet en étroit canot dans les rapides du Grand Bouddha. Nous avions fait halte à un poste du service des routes, agréablement perché au-dessus des rapides et à côté de la pagode qui leur a donné son nom. Le passage en forêt, le long du fleuve, est presque impraticable. A grand' peine et le coupe-coupe à la main, se traînant sous les branches, les hommes pourront y faire passer nos chevaux; tandis qu'en deux heures, assis deux par deux, en vis-à-vis dans un étroit tronc d'arbre, nous remonterons, tirés à la cordelle, une des moins mauvaises parties de ce trop célèbre tack. Nous n'avons pas rencontré d'éléphant; et d'ailleurs, nous ne nous serions pas tirés d'une chasse aussi glorieusement que des légionnaires, quelques jours auparavant, sur la même Rivière Claire. L'un d'eux, étant en sampan, a tiré sur un énorme éléphant; l'éléphant, furieux et probablement blessé, s'était lancé à la poursuite du sampan, dont il n'aurait fait qu'une épave si toute la mousqueterie n'était rapidement intervenue. Ce devait être un animal splendide, si j'en juge par les deux mètres de longueur de ses défenses. Ces grands pachydermes sont nombreux dans la région : j'aperçois souvent les traces de leurs gros pieds ronds sur le sentier humide, avec des empreintes de tigres et de chats-tigres. On prétend que, dans le cercle de Tuyen-Ouang, on sacrifie encore chaque année au dieu-tigre, Seigneur le Tigre (ong-côp), un enfant n'ayant ni père ni mère. Dans une carrière et dans quelques chantiers de la route en construction il a fallu armer des coolies chinois parce que le tigre venait chaque jour au milieu des travaux. On ne circule
qu'armé, pour, au besoin, l'effrayer d'un coup de feu.
C'est pour pouvoir échapper au tigre que, près des villages ou des cultures, s'élèvent, à 2 ou 3 mètres du sol, de très petites cases où l'indigène se réfugie en cas d'alerte. Là, vigie attentive, il se tenait en observation pour signaler l'arrivée des pirates. Là, surtout, il vient surveiller ses champs, faire du bruit pour effrayer les oiseaux qui mangent le grain, et guetter le cerf, ennemi intime, auquel il tend des pièges cachés sous des feuilles de bananier.
Les serpents sont communs, mais, en réalité, moins nombreux, moins redoutés, moins dangereux qu'aux Indes anglaises. Lorsque à cheval je marchais à l'avant de la caravane, j'ai vu souvent se dérouler des serpents de deux mètres et fuir de petits serpents noirs. Près de Cao-Coc, entre Hagyang et Nassa, les hommes ont tué un boa de sept à huit mètres.
Les forêts sont peuplées d'oiseaux, les paons sont nombreux au voisinage de la Rivière Claire, mais ils n'ont plus la belle quiétude d'oiseaux sacrés que je leur voyais aux Indes, où nul ne peut les chasser ni les pourchasser; là, maintes fois, ma voiture a dû s'arrêter devant un paon qui noblement traversait la route. En Indo-Chine, l'indigène ne caresse jamais les animaux domestiques; jamais il ne leur donne à manger ni ne les soigne. Les animaux doivent vivre comme ils peuvent. J'admire les belles ailes rousses des coqs de pagode à la longue queue et au vol lourd; j'aime le doux «hou houp» de ma vieille amie la houpe du Cachemire, mais je me lasserais un peu de la perdrix qui répète ce que nos soldats lui prêtent, le sempiternel «t'auras pas d'tafia» que l'on entend toujours dès que l'adap-
tation verbale a été indiquée. Il en est de même du gros merle, qui, avec persistance, crie nuit et jour «3 fr. 50», disent encore les soldats, et d'un autre oiseau bavard qui redit sans cesse «tu périras, tu périras » ; mais il ne faut pas se laisser impressionner par ce présage, car il crie la même chose à tout le monde. Dans la région des deux villages de Bac-Quan et de Bac-Mouk, un oiseau répète ces deux noms. C'est l'oiseau chanteur de la légende qu'à peu de distance on raconte avec une variante. La voici :
Il était une fois un pauvre gnio (enfant annamite) dont le père s'était remarié. Pendant la journée entière sa marâtre lui faisait garder ses cinq buffles, et quand, le soir, il les ramenait à la cœi-nha, il devait les attacher à cinq piquets et s'attacher lui-même au sixième. Le pauvre petit était si fort détesté et maltraité qu'il en mourut. Lorsqu'il entra dans le paradis, Bouddha lui demanda ce qu'il désirait pour sa récompense : «Je veux,» répondit l'enfant, «passer dans le corps d'un oiseau et aller jour et nuit, près de la maison de ma mauvaise mère, chanter à perpétuité : «Nam tiot, sao tioc» (cinq buffles et six piquets). Cette légende prouverait surtout qu'en fait de rancune l'Annamite ne connaît pas de fastidieuse besogne. Puisque nous en sommes aux légendes, en voici une autre qui témoigne de sa malice et rappelle par quelques points la fable Le Renard et le Bouc de notre La Fontaine.
On pourrait l'intituler le tigre et le singe. Un singe se promenant dans la forêt tomba tout à coup dans un trou si profond que, malgré son agilité, il n'en put sortir. Ne recevant aucun secours du ciel, il eût péri misérablement si son ingéniosité bien connue ne l'eût
tiré d'affaire. Plus tard, croyant entendre des pas pesants!... «Ne serait-ce pas Seigneur le Tigre quêtant sa proie?» se dit-il; «si c'est lui, quelle heureuse chance; il me servira de tremplin pour atteindre le sommet de ma fosse. Le tout est de décider Sa Grandeur à descendre ? » Les pas se rapprochèrent. « Seigneur Tigre, avancez donc ! Eh ! Monseigneur, où allez-vous? • — Que t'importe, répondit le roi des forêts,- je cherche ma nourriture. — Il m'importe beaucoup, répliqua le singe; vous ne savez donc pas quel danger vous menace? Les plus fameux devins ont annoncé que le ciel allait tomber, écrasant tout ce qui serait à la surface de la terre. — Non, je l'ignore, répondit le tigre, mais tu te moques... — Me moquer, Seigneur, je ne l'oserais. Et la preuve, c'est que moimême, je suis descendu dans ce trou pour échapper à l'universel désastre. Tenez, en souvenir des bons procédés que vous avez eus à mon égard, je vous offre une petite place près de moi, et le ciel pourra tomber sans nous atteindre.» Cette fois, le tigre convaincu sauta dans la fosse; mais à peine eût-il touché le fond que le singe, d'un seul bond, lui passa sur le dos et s'échappa du trou. Puis, regardant le tigre tout penaud, il lui cria : «Attends, attends toujours; mais tu as le temps de mourir avant que ne tombe le ciel. »
Les Annamites ne sont guère bouddhistes que de nom. Dans maintes pagodes du haut Tonkin j'ai cherché vainement une représentation de Bouddha. La pagode de Phu Yen Binh contenait uniquement les tables pour les sacrifices aux mânes des ancêtres. A certaines fêtes, les tables se couvrent d'offrandes en
victuailles, animaux offerts et provision de riz que l'on mange de compagnie. Les indigènes croient vaguement que les ancêtres prennent leur part du festin, mais qu'ils ne mangent pas à la façon des vivants. C'est assurément une façon plus économique.
Le macoui (1) joue un rôle considérable dans leurs
FEMME MAN-MÉO (CERCLE DE CAOBAXG) Communiqué par M. le Dr Thoulon
préoccupations. Les Thos, une des plus nombreuses populations du haut pays, sont accusés d'avoir un macotii et de le jeter sur les Annamites. Les rochers isolés, couverts de grands arbres, sont généralement l'objet de superstitions et presque toujours on y. élève une pagode pour conjurer le macoui. Les viacoui sont par-
(1) Mauvais génie.
tout, dans les arbres et dans les choses de la nature. Il m'est arrivé plusieurs fois de m'arrêter, pour la halte du déjeuner, sous un bel arbre à l'épais ombrage, un caï-soung, espèce de figuier dont les figues poussent directement sur le tronc; nul indigène ne se reposerait sous son ombre : cet arbre est habité par un mac oui! Partout on frappe du tam-tam pour éloigner la maladie. On élève de petits porches de bambou à l'entrée des chemins, des villages ou des maisons pour empêcher le diable de passer. Malheureusement les porches sont trop bas pour les cavaliers, ceux-ci passent à côté, et j'ai bien peur qu'ils ne mènent le macoid en croupe! Un jour, une femme d'un village où je m'étais arrêtée s'étant avisée d'avoir une attaque de nerfs, on l'a crue possédée et on l'a rouée de coups pour l'exorciser. Les comètes jouent un grand rôle dans les présages; les Annamites sont persuadés, sur quelques coïncidences probablement, que toutes les fois que paraît une comète toujours survient, en même temps, un grand roi ou un prince qui doit livrer et gagner une grande bataille. Les Thos de Luang-Tam- Ki sont convaincus qu'ils ne seront délivrés des Français que lorsqu'une comète sera venue à leur secours. Avis aux astrologues !
L'appareil photographique est souvent un objet d'effroi. La croyance chinoise et annamite se base sur ce que rien ne saurait venir de rien. L'empreinte obtenue appartient à la personne; elle est sortie d'elle; et ces peuples ne peuvent admettre que l'être photographié n'ait pas perdu quelque chose de lui-même.
Les populations du haut Tonkin sont très variées et très différentes de race de celles du delta tonkinois.
La. plus nombreuse est celle des T/ios, plus connus peutêtre sous l'appellation annamite de Thaïs : hommes libres. Les Thos habitent surtout les vallées. Les Mans (1) habitent plus haut dans la montagne.
JEUNE HOMME MANTIEN (RÉGION DE CHO-RA) Communiqué par M. le Dr Thoulon
Ils ont la fâcheuse coutume de brûler les forêts pour faire leurs cultures et de déplacer leurs villages tous les deux ou trois ans lorsque l'humus fertile des végétations détruites est épuisé. Ils se subdivisent en
(1) Se prononce Mann.
Mans-Koc, Mans-Tien, Mans-Kao (de blanc vêtus), Mans-Quan, Mans-Xung, Mans-Xaphos, que sais-je encore ? Ils diffèrent légèrement de coutumes et de costume; quelques-uns sont les serfs des Thos; et les vêtements bleus, les ornements rouges, les sapèques, les bijoux de cuivre et d'argent, et les blanches coquilles, comme chez les Shans, les distinguent les uns des autres. Seul le chef de famille a le droit de porter au menton les poils rares que la nature a parcimonieusement répartis à la race jaune. La barbe que nos tirailleurs, sans être chefs, se permettent de porter fera se perdre le vieil usage.
Les Méos habitent plus haut encore que les Mans ; et, depuis qu'on a pris le parti d'armer les villages, ils savent parfaitement se défendre et repousser les pirates, dont on ne parle plus dans le haut pays.
Les Nungs (i), d'origine chinoise, habitent le nord. Les femmes portent le costume chinois et des chaînettes d'argent dans les cheveux. (Le Tho les englobe avec la race chinoise dans sa haine du pirate.)
Toutes ces populations vivent juxtaposées, mais non mélangées, et l'Annamite, qui les a conquises, ne s'est pas substitué à elles.
Les Thos ne font que le petit commerce et l'agriculture. Ils sont moins sales que les Annamites. J'ai logé dans leurs cài-nha et gravi les entailles du bambou mobile qui, souvent, leur sert d'échelle pour y monter. Leurs maisons, élevées sur pilotis, les garantissent de l'humidité à la saison des pluies et servent à préserver les animaux, chevaux, buffles, cochons enfermés
(i) Se prononce noung.
sous la case à l'abri du tigre. Une auge remplie d'eau, par un système de tuyaux de bambou drainant l'eau de la montagne, se trouve sur la terrasse, et, avant d'entrer, chacun s'arrose les pieds. Les murs, comme le plancher fléchissant et les auvents qui ferment les ouvertures, sont en lattes de bambou. Le logement est souvent composé d'un grand hall, en une ou deux parties; quelques logettes de côté forment chambres, et trois ou quatre foyers sur des châssis remplis de terre servent aux différents ménages de la famille. Un petit autel, qui fait penser à la disposition de notre guignol, se trouve dans toutes les cases, c'est l'autel des ancêtres.
La propriété est individuelle. A la suite des actes de piraterie dont le pays a été l'objet depuis plus de quarante ans, les titres de propriété ont été souvent détruits; mais la tradition a une telle force que les contestations sont néanmoins extrêmement rares. La collectivité possède des terrains communaux que le chef de village partage et distribue; la récolte en est attribuée à celui qui y a exécuté les travaux agricoles, déduction faite d'une certaine part réservée aux fonctionnaires indigènes, proportionnellement à leur grade. Certaines terres de la commune sont en pâture, d'autres sont cultivées par corvées pour le compte des autorités indigènes. Le produit en est affecté par les habitants au traitement de leurs chefs élus.
L'impôt comporte une taxe personnelle et un impôt foncier. La taxe est établie après recensement, et l'impôt foncier est calculé sur la quantité des rizières ou autres cultures divisées en plusieurs catégories. Le produit de ces impôts est recueilli par le lythuong, ou maire, qui en effectue le versement dans la caisse de
3io COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
l'officier commandant le secteur. Ces versements sont inscrits sur les feuilles d'impôt des communes, qui restent aux mains des lythuong, signées par le commandant du secteur et par le Tri-Chau (i), ou sous-préfet. Les intéressés peuvent les consulter quand ils le veulent. Les taxes correspondant aux dépenses locales, entretien des chemins, travaux d'irrigation, etc., sont prélevées sur l'impôt foncier. Elles sont imposées par l'autorité supérieure, qui arrête et fixe la quotité des impôts de concert avec les autorités annamites. Les habitants peuvent indiquer leurs besoins pour l'entretien des chemins. Ils doivent débroussailler tous les ans après la saison des pluies, faire et maintenir les ponts et ponceaux et daller les passages que suivent les buffles pour empêcher ceux-ci de les défoncer.
La justice est rendue par le chef du village ou par un de ses chefs hiérarchiques. Leur compétence est déterminée par l'importance du délit. Le père demeure, tant qu'il le veut, le chef de la famille.
Le chef de village remplit certaines fonctions sacerdotales : c'est lui qui prononce les formules dans les cérémonies funèbres; c'est lui qui décide combien de temps on doit conserver les morts, huit jours ou plusieurs mois, afin que les Esprits soient satisfaits et permettent l'inhumation. C'est lui également qui désigne le lieu de la sépulture.
Il n'y a pas de cimetières proprement dits, mais les Thos ont pour les tombes un grand respect. Ils ont fait des exhumations parce qu'une route, qu'on avait pour-
(i) Se prononce tri-tiao.
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tant détournée, passait encore trop près d'une tombe. Ils croient qu'après la mort les mânes de ceux qui se sont bien conduits vont sur l'autel de la pagode fréquentée par la famille et y demeurent heureux et tran-
FEMME XL'.NG Communiqué par M. le Dr Thoclox
quilles. De même, ils pensent que celui qui a été exécuté pour ses crimes restera toujours au lieu de son exécution : «Lui toujours rester là, toujours voir, toujours souffrir.» Toute demande ou prière se fait en brûlant des parfums, en chantant ou en offrant des dons. Dans les grandes solennités, pour conjurer des malheurs ou
3i2 COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
obtenir des grâces particulières, qu'il s'agisse d'arrêter une épidémie ou une inondation, on construit rapidement un édifice, petit ou grand, pour faire la cérémonie et le sacrifice.
La femme Tho est achetée par le mari, après des sortes de fiançailles, qui remontent quelquefois à cinq ou six ans. En plus de la somme d'argent payée à sa famille, elle reçoit des cadeaux en vêtements et en bijoux. Le mari peut la répudier, mais il doit assurer son existence pendant trois ans. Le divorce est rare, d'ailleurs. Les Thos tiennent beaucoup à leurs enfants. La femme coupable ne peut rentrer dans sa famille ni dans son village; l'adultère peut être puni de mort.
Chez les Mans, généralement nomades, le fiancé sert trois ans chez ses futurs beaux-parents.
Les Nungs ne se marient que dans leur communauté locale ou dans les communautés voisines. La demande est faite au chef de village, et les parents en débattent les conditions. Le mari paie une dot à la famille de la femme, qui doit faire les frais de la noce. Usage bizarre, qui se retrouve quelquefois en Chine : le lendemain du mariage, les époux doivent se séparer pour deux mois; quelquefois, la séparation a lieu avant le soir du mariage. Le baiser n'est pas usité entre adultes, il est réservé aux petits enfants, que leurs parents embrassent jusqu'à quatre ou cinq ans; après, il n'en est plus question.
Les femmes sont chargées de toutes les corvées du ménage. Je les ai vues souvent, Thos, Mans ou Nungs, mener le buffle et la charrue, porter les fardeaux ou encore, le lendemain d'un orage, après la sécheresse, dans l'eau jusqu'aux genoux, elles poussent, à travers
la rizière nouvellement inondée, de grands filets pour une extraordinaire pêche de gros poissons, semblables à des carpes sorties de terre tout d'un coup, comme les crevettes dans les rizières du delta. Les femmes ne peuvent s'asseoir auprès des hommes que le qaat (l'éventail) à la main, sous le prétexte de les éventer.
Je demandais à un caï, caporal indigène, dans le jargon en usage : «Pourquoi toujours voir mari et femme se rendant au marché, la femme beaucoup chargée, et le nkaqué (1) les bras libres? — Femme aller faire marché, me répondit-il; nhaqaé,\m, promener marché. » L'indigène ne comprend jamais qu'un homme puisse marcher à côté d'une femme. «Même chose, canards,» dit-il, nous comparant à ces palmipèdes.
Les hommes enverraient volontiers les femmes à la corvée, si certains chefs de poste ne les refusaient impitoyablement. Le nombre des jours de corvée est fixé en raison du nombre d'hommes, et la corvée de la femme supprimerait celle de l'homme. Publiquement la femme, écrasée par toutes les charges, n'est rien, mais dans la maison elle a son franc-parler, elle est écoutée, et, en réalité, elle conserve une grande influence dans la famille, influence bien plus considérable qu'on ne pense, et qui se retrouve dans tous les pays d'Orient. Cette femme effacée, ignorante, qui ne se permet aucune revendication, tient en réalité, et quelquefois même de par la loi, une place que de plus émancipées, en apparence, n'ont pas su se faire.
Tous ces peuples ont vécu au milieu de luttes continuelles. La piraterie a détruit des villages entiers;
(1) Paysan.
3i4 COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
une foule d'habitants ont été tués ou emmenés en captivité. Les indigènes n'avaient pas, disaient-ils, le droit d'avoir des enfants, les pirates les leur volaient, avec leurs femmes, pour aller les vendre en Chine, où les marchés humains, sur la frontière, ne sont pas moins connus que ceux de Canton et de Hong-Kong. Les populations restent méfiantes. C'est que bien des fois, après avoir occupé le pays, nos troupes, trop peu nombreuses, se sont éloignées, les abandonnant aux pirates chinois, qui les massacraient alors pour leur soumission forcée à notre égard; et quand, plus tard, nous revenions, souvent nous ne nous montrions pas plus tendres.
Maintenant, nos postes plus nombreux, la frontière méthodiquement défendue, les villages armés, nos constructions de pierre et de briques et l'éloignement des pirates ramènent un peu de confiance. Quelquefois encore, sur le sentier, pendant la grand'halte, deux hommes sont de garde, en avant et en arrière. Je les vois encore, les jolis campements de halte dans la pittoresque confusion de cinquante personnes éparpillées sous les taches lumineuses qui tombent à travers les grands bois. On se garde pour le principe, et il y a si peu de temps on se battait encore! On me montre, à chaque instant, une montagne, une clairière, témoins d'un engagement. Là, bien des hommes, tel officier, dont on me cite le nom avec respect, se sont fait tuer. Ils sont morts pour la France; et le grand silence s'est étendu sur eux! Que je voudrais leur murmurer, au passage, les regrets de ceux qu'ils ont aimés !