LES TERRITOIRES MILITAIRES
La région qui s'étend entre Tuyen-Quang et Hagyang est peu habitée et très boisée; quelques villages Thos se rencontrent sur notre sentier, et j'aperçois de loin en loin, espacés, isolés et demi-cachés, des villages de Mans nomades.
Le poste d'Hagyang sur la frontière de Chine se dresse à 72 mètres au-dessus de la ville et de la Rivière Claire, dans un cercle de montagnes déchirées et en pitons dont le plus proche a 2,200 mètres d'élévation et 2,000 mètres au-dessus de la ville. C'est, à une faible altitude, tout l'aspect de la grande montagne. La flottille des sampans, pour les transports des vivres, arrive en même temps que nous et développe ses drapeaux tricolores sur la rivière. Je retrouve en passant l'odieuse odeur d'opium et de nnoc-mâm (1), la senteur coutumière des bateaux et du peuple cooly. Un an plus tôt, Hagyang n'était composé que de misérables paillottes en désordre, et c'est maintenant un commencement de ville. Des incendies ont fait place nette pour des maisons en alignement, les unes en caï-fène, lattes de bambou, les autres en briques sur la grand'rue. Les marchands chinois comprennent l'économie d'une dépense qui les met à l'abri des incendies, et l'amour-
(1) Le nuoc-màm est une saumure de poisson fermenté dans des jarres et obtenue par décantation de l'huile qui surnage.
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propre aidant, tout le monde veut avoir pignon sur rue. Toutefois ces maisons doivent être en équerre parfaite, sinon leurs propriétaires seraient tiêt, ils perdraient leurs sampans, ils seraient ruinés et subiraient tous les malheurs. Ce poste, à six journées de la ville de Kai- Hoa, est appelé à un prochain développement; le colonel Pennequin, maintenant général, le considérait comme une de nos meilleures portes d'entrée en Chine.
je suis la première Européenne venue de ce côté; le commandant Nouvel et ses compagnons d'armes me font le plus aimablement les honneurs du poste. Cet officier distingué devait succomber à Hanoï, deux mois plus tard, après avoir failli se noyer avec son chef, le général de Badens, dans la descente de la Rivière Claire. Le commandant a la bonté de me faire accompagner par un de ses lieutenants, et il est convenu que je me dirigerai sur Caobang par un chemin plus long, plus mauvais, mais aussi plus pittoresque que celui qu'on a l'habitude de prendre.
Un orage effroyable éclate et dure la nuit entière. Les cataractes qui tombent détruisent les pistes que nous devons suivre, tandis que, dans le poste, j'entends en répons, tout autour de l'enceinte, les : «Sentinelle, veillez, une. — Sentinelle, veillez, deux.» Un an auparavant, tout convoi se composait de cent hommes d'escorte, et maintenant nous sommes accompagnés, pour le principe et pour l'honneur, de quinze linhs-co armés, d'un sergent et de deux ordonnances de la légion étrangère. Nous partons. Bientôt les difficultés commencent; il devient impossible aux mulets et aux chevaux d'avancer; bêtes et charges font des chutes continuelles : ici, un mulet s'embourbe dans un arroyau vaseux; là, deux
charges gisent sur une pente gazonnée tandis que le cheval qui les portait continue sa dégringolade et tombe du haut d'une corniche de huit mètres. On perd une heure pour le rejoindre et le ramener, et le pauvre animal, couvert d ecorchures, reprend son service.
Le pays est merveilleux. C'est tout à fait l'illusion
COSTUMES DE FEMMES DE LA HAUTE RIVIÈRE CLAIRE (i) Communiqué par M. le Cnc Bouquero.
des hautes cimes ! Nous laissons, à gauche, le massif découpé du Lang-Man et le Rocher Rouge, de glorieuse mémoire, témoin d'un engagement sérieux. La brèche du Song-Nien, affluent de la Rivière Claire, les sépare. Je ne la reverrai plus, la jaune rivière aux dangereux tack, qui dément le joli nom que méri-
(l) Arrière-plan gauche : Lo-Lo, Man Meo, Mari Quan, Man Koc ; Ier plan gauche : Man Tien, Yunnanaise, Man Tien.
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teraient, mieux qu'elle, ses clairs et limpides affluents. Elle remonte en Chine vers Caï-Hoa. Nassa, la première étape après Hagyang, se compose de quelques cases, les unes accrochées sur une falaise presque à pic, les autres reposant au bord du torrent derrière un champ de mais. L'une d'elles me donne asile; un seul bambou mal fixé, percé de quelques anfractuosités où l'on met les pieds, sert d'échelle. L'air ne manque pas dans les cdi-nha, à travers les treillis de bambou; on y dort à merveille; les chevaux sont abrités sous les cases, quelques feux sont allumés pour éloigner les fauves, tandis que dans la forêt retentit la voix rauque du cerf poursuivi par le tigre.
Par de hauts escarpements, nous gagnons en cinq heures et demie la halte de Thuong-Lam, et par la vallée du Song-Gam, que nous suivons sur une festonnante corniche bien ombragée, nous arrivons à Bac-Mé. Son poste, situé à 92 mètres au-dessus de la rivière, s'aperçoit longtemps avant d'arriver. Comme de coutume le village est couché sur la rive, au pied du mamelon. Le site est charmant, doré à présent par les rougeurs du soleil au déclin. Pendant qu'on nous amène les canots pour la traversée du Song-Gam, simples troncs d'arbres à peine évasés, les chevaux passent à la nage, deux par deux, maintenus par un homme en canot. Un arc de triomphe décoré de mouchoirs rouges tordus en nœuds est préparé pour ma seule réception par l'unique résident civil, un modeste et courtois commis aux subsistances. J'avais cru à une fête indigène, ne prévoyant pas tant d'honneur.
La route de Bac-Mé à Phia-Ma devient vraiment fantaisiste; les guides se trompent eux-mêmes, les
chutes à pied et à cheval se multiplient. Les animaux de bât ont été remplacés par des coolies, et nous avons beaucoup de peine à acheminer nos chevaux. Nous sommes maintenant au milieu d'une forêt aux pentes escarpées où la marche devient un exercice d'équilibre et de gymnastique permanent. Cette marche, en diagonale sur les pentes, consiste à choisir, en bien le visant à quelques mètres du point où l'on se trouve, un arbre qu'on se propose d'atteindre, à y courir par une glissade qui ressemble à une chute, puis à en viser un autre ensuite, à la manière de ces billes qui dégringolent le plan incliné d'un billard en butant sur des clous verticalement implantés. Je vois encore mon compagnon, le lieutenant, glissant tout à coup à quinze mètres plus bas, et se retrouvant à califourchon sur son ordonnance, tandis que nos pauvres chevaux roulaient en désordre.
L'épisode le plus comique de cette odyssée a bien été celui-ci. J'en étais à ma troisième chute de cheval depuis le matin. (Avec ces petits chevaux légers, aux pieds non ferrés, les accidents sont rarement graves.) Nous marchions sur une étroite crête de glaise entre un profond précipice sur la gauche et une crevasse sur la droite. La brousse épaisse remplissait ce ravin et le sommet des arbres paraissait un tapis verdoyant. Les deux chevaux qui me précédaient avaient fatigué le terrain mobile de l'arête, et mon vigoureux poney, sentant soudain le sol fuir sous ses pieds, fait un bond à droite. Quelques grosses branches providentielles se trouvent emmêlées sous son ventre et le tiennent suspendu. Pendant une seconde j'ai eu conscience d'être à cheval dans le vide. Comment j'ai quitté ma bizarre
et périlleuse situation? je ne le saurais dire. Des perches se sont tendues, j'ai regagné la crête, et à ma stupéfaction, de plus en plus grande, j'ai pu contempler mon étalon toujours suspendu, mais déjà fléchissant du train de devant. Jusqu'à ce que les hommes viennent avec les coupe-coupe trancher les branches, il reste accroché par les jarrets de derrière. Il dégringole alors de 5 ou 6 mètres et on le repêche sans une égratignure. Ces bons petits chevaux tonkinois et chinois ont une endurance et une agilité merveilleuses et possèdent l'art de tomber en boule sans se rompre les membres. J'ai toujours pensé que la conquête avait été chose bien malheureuse pour ces excellents petits poneys, obligés maintenant de porter de grands et lourds Français au lieu des petits indigènes leurs anciens maîtres. Il y a toutefois une compensation : les Français les nourrissent, les étrillent, et ils gagnent cent pour cent en force et en beauté. Il ne s'agit bientôt plus de remonter à cheval ; pendant cinq heures il faut passer à pied sur des pentes presque verticales, pistes montantes et descendantes qui dérangent singulièrement nos centres de gravité : officiers, soldats, voyageuse et porteurs roulent et s'endommagent.
Un autre jour c'est le soleil qui achève de mettre le désordre dans notre convoi : deux de nos légionnaires sont frappés d'insolation, mais, grâce à Dieu, n'en meurent pas. Malgré mon nombreux personnel, je me vois obligée de continuer la route seule; sous le soleil de feu je me laisse glisser comme je puis, tandis que la caravane s'égrène en avant et en arrière. Au bas de la descente embrasée il faut passer quelques ponts composés d'une seule planche douteuse; puis, de nou-
veau la forêt. Quel contraste ! Grands arbres et fourrés touffus, c'est presque la nuit sous ces épaisseurs sombres. Un bruit de torrent me guide; je pousse des appels vains et près de l'onde pure je retrouve le lieutenant assez mal en point, lui aussi, des atteintes du soleil ; mais, tant pâmé que fatigué, tout le monde s'en tire; le guide lui-même se retrouve, et après lui une piste qui mène à un hameau composé de deux caï-nhas, : Les deux cases sont situées hors de la forêt près d'un torrent; elles sont si peu engageantes qu'on me construit en hâte une paillotte en beau bambou vert. Pendant ce temps je prépare du thé au rhum, j'en distribue aux légionnaires, que je sauve d'un accès de fièvre causé par les péripéties du jour et par la fraîcheur du crépuscule. Des femmes mânes, en joli costume à broderies rouges, nous contemplent pendant notre dîner. Il fait un clair de lune merveilleux, et les tigres ne viendront pas dévorer nos chevaux au milieu des grands bûchers qui flambent en des crépitements menaçants.
Quatre heures de marche seulement nous séparent de Phia-Ma, et le voyage continue par les lacs Ba-Bé et les grottes de Pong. A Ban-Tao, auprès du petit lac de Tao-Bé, nos bagages sont dirigés avec nos chevaux, quelques coolies et un sergent de la légion, directement vers Cho-Ra, pendant que nous nous embarquons sur quatre pirogues avec les ordonnances, huit tirailleurs, nos boys et la cuisine. Les pirogues sont d'étroits troncs d'arbre formant deux canots accouplés. La première reçoit le lieutenant et moi en vis-à-vis; les ordonnances font contrepoids dans le second canot. Nous naviguons doucement sur le Song-Nang, affluent du grand Song- Gam, laissé à Bac-Mé, et passons par de plus petits
affluents jusqu'aux lacs Ba-Bé. C'est, après un labyrinthe de cours d'eau, une succession de lacs qui se tiennent et se suivent dans un cadre verdoyant, pittoresque, gracieux et désert. Quelques rares cases sont disséminées, à peine entrevues dans la grande brousse, jusqu'au village d'Anna, situé sur une île dans le troisième lac. Sous l'ardent soleil de l'après-midi, sur le miroir incandescent du lac, j'aurais vraiment peur de quelque insolation grave pour mes compagnons, si une brise bienfaisante ne venait les sauver de l'engourdissement dangereux. La nombreuse tribu des jolis singes noirs que j'avais vus le matin prendre leurs ébats, se poursuivre sur les rochers de la berge, fait la sieste dans les profondeurs de la lourde forêt peuplée de fauves.
Deux heures après, le capitaine Gay, un de nos plus actifs pionniers, arrive au-devant de nous dans une large pirogue, suivie de deux autres plus petites contenant des vivres pour trois jours. C'est l'imprévu qui est le prévu dans la brousse, et on ne part jamais pour la moindre excursion sans un viatique abondant, en prévision de retards toujours possibles.
Les grottes de Pong, une des plus grandes originalités naturelles de la contrée, sont traversées par la route d'eau qui mène à Cho-Ra, le secteur de mon nouvel et excellent hôte le capitaine Gay. Ces grottes étaient encore plus curieuses lorsqu'elles donnaient asile, à peine y a-t-il quelques mois encore, à des villages Thos de 400 âmes, qui s'y abritaient des pirates. Les grottes elles-mêmes sont très pittoresques; elles ont 45 mètres de hauteur au-dessus de la rivière. Arches et voûtes sont ornées de stalactites aux formes de pen-
dentifs et de larges draperies tombantes. Je me hisse dans toutes les cavernes; les cases, sans toiture sous l'immense voûte, entassées dans les anfractuosités et sur les plates- formes, gisent abandonnées. Les lueurs du
Uff