JEUNE FILLE THO
soleil couchant se réfléchissent et colorent le tableau; elles donnent la vie aux formes bizarres et sondent les mystérieuses cavernes. Il a fallu longtemps pour faire comprendre aux Thos que le refuge était périlleux, que les pirates pouvaient aisément les enfumer dans
leur grand tunnel tournant sans qu'on eût le temps de les secourir. Ils ne pensaient déjà plus à cette époque où ils ne pouvaient s'approvisionner d'eau qu'en faisant descendre un seau dans la rivière, à l'aide d'une corde, d'ailleurs régulièrement coupée par un petit poste chinois établi dans une pirogue sous l'abri inférieur du rocher. Ils avaient oublié la rançon de dix jeunes filles et de 400 piastres que les pirates exigeaient d'eux naguère. Les Thos donnaient bien encore les dix jeunes filles, mais il leur était plus dur de s'exécuter pour les piastres. Enfin, depuis dix-huit mois que les derniers pirates se sont éloignés de ce côté, ils viennent seulement d'abandonner leurs cavernes pour aller vivre à l'air libre et cultiver sans crainte leur fertile vallée de Ban-Tao.
A notre sortie des grottes de Pong, la haute paroi à pic du Rocher de Bouddha, sur laquelle se joue une troupe de singes fauves, reçoit encore les derniers rayons du soleil. Les indigènes y voient une brèche fermée par un chapeau de nhaquk (paysan). Voici la légende que l'on raconte à ce sujet. Il y a quelque huit cents ans, Bouddha, ayant gagné beaucoup d'argent, avait creusé un trou dans la montagne pour y cacher son trésor. Il en avait masqué l'ouverture par un chapeau de nliaqué, et, pour que l'accès en fût impossible, il avait brisé le rocher. Il alla ensuite se promener dans les vallées couvertes de villages et de cultures, qui s'élevaient alors sur l'emplacement des lacs Ba-Bé, et, pour éprouver son peuple, il demanda l'aumône. Il était si mal vêtu et de si misérable aspect que personne, sauf une vieille baya, ne voulut le recevoir. Il passa la nuit dans le logis de cette vieille femme, et au matin,
pour adieu, il lui dit : Quoi que tu puisses voir et entendre, reste , dans ta- maison, et n'en bouge pas.» Dès que Bouddha fut parti, la pluie commença à tomber, tout le pays fut bien vite inondé, et tous les habitants périrent sous les eaux qui formèrent désormais les lacs Ba-Bé. Seuls la maison et le jardin de la vieille baya furent préservés ; ils formèrent l'île sur laquelle est aujourd'hui le village d'Anna; et partout où se trouvait un cochon appartenant à la vieille femme le sol fut épargné et forma ces rochers, sombres petits îlots couverts de verdure, dont le lac est parsemé. Ce sont, diton, les «cochons» de la vieille baya.
Cho-Ra, où nous arrivons en pleine nuit, est encore un de ces postes élevés sur la montagne, dominant le village, et dont nos troupes se trouvent si bien. J'y passe toute une journée à visiter, à apprendre, et j'en garde bon souvenir à mes hôtes. Je vois le tri-chau, ou sous-préfet indigène, sa vieille mère, toute une paisible population Tho. Ils excellent au jeu de volant, ils y jouent avec le pied et font des séries interminables. Un autre jeu d'adresse excite une grande émulation. Un cerceau de papier est placé au haut d'un grand mât de bambou, et jeunes gens et jeunes filles forment deux camps. Chacun lance une balle à laquelle est attachée une queue de cerf-volant; la balle est pleine de sable et doit traverser le cerceau. Le vainqueur, homme ou femme, est déclaré le plus adroit et... doit aller faire plusieurs heures de prières à la pagode.
Trois jours de marche seulement me séparent de Caobang. Le poste de Ngan-Son, pittoresquement situé entre deux hauts rochers en pyramides couverts de verdure, formant une porte gigantesque, est au centre du
pays minier : mines d'or, d'argent, de plomb argentifère, minerai d'argent et de quartz mêlé d'or. Au delà de Ngan-Son, la grande route, presque achevée, déroule savamment ses interminables lacets sur les mamelons arrondis, tous pareils, de la région de Caobang. Monotones mamelons, verts et pelés, dépouillés de leurs forêts par les Mans, sur lesquels se détache le monôme de mes porteurs et le chapelet varié des parapluies rouges, noirs, blancs, verts ou bleus des tirailleurs de mon escorte. Il fait 390 à l'ombre, le 22 mai, quand nous arrivons à Caobang.
L'ancien royaume de Caobang comprenait autrefois les deux Quang : le Quang-Si et le Quang-Tung. Il a connu, sous la dynastie des «Macs», pendant environ six cents ans, une importance et une richesse dont les traces sont encore visibles dans les terrasses de culture qui s'étagent sur les mamelons déboisés le long de la frontière de Chine. Le premier «Mac» était membre de la famille royale d'Annam. Après une vaine tentative pour occuper le trône, il s'était réfugié dans la région haute et avait fondé le royaume Tho de Caobang, qui a cessé d'exister depuis plus de deux cents ans. Les populations que je verrai à Long-Tchéou et encore au delà, en Chine, sont les mêmes Thos que les nôtres. Toute cette région a une grande importance comme population et agriculture. Les Ba-Ckau (1), le pays des trois Chau (comme on les appelle encore) : Trung-Khan-Phu, Halang et Quang-Huyen, étaient administrés, à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, par de grands mandarins chinois qui y
(1) Se prononce tiao — les trois tiao.
avaient fait faire des routes et des ponts voûtés en pierre. Les Thos eux-mêmes connaissaient la brique et la tuile bien avant notre arrivée. Les fossés et les parapets de l'ancienne citadelle qu'ils avaient élevée à Caobang, pour se défendre des Chinois, en font foi. La contrée a été dévastée et dépeuplée par les guerres,
FEMMES DE LA REGION DE CAOBANG Communiqué par M. le Dr Thoclon
par la piraterie et par de cruelles épidémies. Au moment de mon passage, l'administration du 2e territoire militaire aux mains du colonel Audéoud, l'un de nos plus distingués officiers coloniaux de l'infanterie de marine, le futur vainqueur de Sikasso, était en train de remettre le pays en valeur après l'avoir pacifié. Les recettes locales du Cercle de Caobang couvraient les dépenses inscrites au budget du protectorat. Elles s'éle-
vaient en 1897 à environ 30,000 piastres. Et, puisque j'en viens à citer un chiffre et un fait d'ordre administratif, le lecteur me permettra, avant de continuer mon voyage par Trung-Khan-Phu, Talung et la frontière de Chine, de lui donner quelques détails généraux sur l'administration des Cercles militaires. Je voudrais indiquer quelques-uns des travaux que je voyais exécuter si vaillamment, dire «l'activité communicative» des chefs, les inépuisables ressources de notre race dès qu'on laisse à l'individu, civil ou militaire, l'initiative personnelle et la responsabilité de son œuvre dans un pays où tout est à créer. L'organisation militaire en elle-même offre, à l'officier, des cadres et une assistance naturelle que le civil ne possède pas.
L'effectif des troupes du Tonkin est de neuf bataillons européens et de quinze bataillons indigènes, soit 15,000 hommes. Les troupes européennes sont armées de fusils Lebel, et on a distribué aux tirailleurs tonkinois, au commencement de 1897, une carabine du même modèle qui leur inspire grande confiance. Cette arme légère, presque sans recul, arme de femme, semble-t-il, convient parfaitement aux Annamites, qui sont généralement de petite taille.
Le haut Tonkin est divisé en quatre Territoires Militaires : Lang-Son, Caobang, Tuyen-Quang et Laokay- Viétri, groupés par deux, après mon passage, sous l'autorité des colonels commandant les Ier et 4e territoires : Lang-Son et Laokay-Viétry. L'organisation des territoires est modelée sur l'organisation indigène des Thos.
Chaque Territoire est commandé par un colonel ou lieutenant-colonel, ayant près de lui un capitaine-adju-
dant, un officier de renseignements et généralement un Tong-Doc, autorité 'indigène représentant un gouverneur de province.
Le Territoire est divisé en Cercles. Le Cercle est commandé par un chef de bataillon, auquel est adjoint un lieutenant-chancelier et un officier de renseignements, et l'autorité indigène est aux mains d'un Quan-Bo, pour les finances, et d'un Quan-An, pour la justice.
Le Cercle est divisé en Secteurs, commandés par des capitaines. Le Secteur, qui embrasse généralement tout un Chau, a été créé en tenant compte, le plus possible, des anciennes divisions administratives. Un Tri-Chau, ou sous-préfet, avec un sous-Tri-Chau pour adjoint, se trouve auprès des capitaines chefs de secteurs. Les Tri-Chau sont généralement choisis parmi les Thos, et, dans l'ouest de Caobang, ils ont été souvent nommés sur l'indication d'une élection faite par les notables. On a remarqué que les Tri-Chau, pour lesquels on avait tenu compte de ce choix, ont plus d'influence que les autres sur leurs administrés.
Le Secteur, ou Chau, est divisé en Cantons à la tête desquels sont des chefs de Canton et sous-chefs de Canton, des Caï-Tong et des Pho-Tong.
Le Canton se divise en Communes, administrées par des maires ou Lythuong. Le Lythuong est assisté d'un certain nombre de notables pris dans tous les villages. Dans les Communes composées de plusieurs villages, il y a, dans chacun, un chef appelé Phu-xa, qui administre et commande le village, assisté de plusieurs notables chargés de fonctions diverses. Les chefs de villages sont toujours pris parmi les notables, c'est-àdire les gens les plus riches et les propriétaires fonciers.
33o COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
L'organisation des forces auxiliaires a rendu des services incontestables à la pacification. Ces forces se composent de -partisans, ou Linh-lé, armés de fusils Gras. Ils forment de petits postes, et les commandants de secteurs leur renouvellent leurs cartouches lorsqu'ils ont besoin de munitions. Dans quelques régions, comme à Cho-Ra par exemple, les habitants sentent si bien l'utilité de cet armement qu'ils se sont entendus et fournissent à la famille de tout Linh-lé tué à l'ennemi une somme de 50 piastres, à titre de secours, et 20 piastres pour blessures graves. Les Linh-lé en service sont nourris par leurs villages respectifs et exempts de corvée.
L'administration, qui est, au point de vue militaire, une question vitale, est d'une indépendance absolue vis-à-vis du commandement. Le commissariat colonial, service des subsistances, et le corps de santé des colonies relèvent du gouverneur général et du ministère des colonies. Les conséquences de cette organisation peuvent être très graves dans ces contrées où les principales conditions du succès sont le secret absolu dans la préparation des opérations et la plus grande rapidité dans leur exécution.
Le service du commissariat pourrait être réduit, comme personnel et comme dépenses, s'il se bornait à pourvoir les cercles qui ne peuvent pas encore subvenir à leur subsistance. En achetant le riz sur place, on éviterait les frais considérables de transport et d'avaries, et on ferait une économie de 106 francs par tonne. Par exemple, le riz vendu à Xin-Man, au sud d'Hagiang, coûte 5 piastres le picul, soit 207 francs la tonne, ce qui est exactement le prix officiel du mar-
ché de Nam-Dinh. Or, l'administration envoie, de ce dernier point, tout le rfz nécessaire au poste d'Hagiang situé à 300 kilomètres à vol d'oiseau. Le prix de la denrée est ainsi augmenté par les frais de transport en sampan et à dos de cheval, par les frais de séjour pour les gros approvisionnements, par les pertes et les avaries fréquentes causées par l'eau et le soleil. Les seuls frais de transport par chevaux au-dessus de Bac-Quan doublent le prix de la tonne. L'année précédente, un officier de la commission d'abornement a offert d'acheter sur place 15,000 kilogrammes de riz, à un prix moyen d'une piastre 60 à deux piastres le picul de 60 kilogrammes. On a préféré lui envoyer le riz au prix officiel de 5 piastres le picul, surchargé des frais ordinaires. On a protesté qu'il y avait des provisions à écouler; or, il y en aura toujours, et, pour entretenir quelques commissaires de plus, avec un personnel subalterne quelquefois médiocrement recruté, on continuera à grever lourdement l'Etat et à renvoyer à grands frais dans leur pays d'origine des denrées qui y reviennent parfois complètement avariées.
Les mêmes errements se produisent pour l'approvisionnement des bœufs. A Hong-Thou-Bi, à trois jours de marche de Bac-Quan, on trouve, chez les fermiers, des bœufs venus de Chine et bien reposés, de 8 à 12 piastres pièce. On préfère envoyer, du delta, au prix de 28 à 30 piastres, plus les frais de transport, des bœufs de l'administration qui arrivent, par suite de ce long voyage, dans un état déplorable, et tous n'arrivent pas.
La remonte a des pratiques non moins fâcheuses. Je rencontrais justement un officier de remonte, en voyage
pour trois mois, à 12 francs d'indemnité par jour, dans le but de ramener à Hanoi 22 chevaux, assez médiocres, achetés au-dessus du tarif courant. Quand on sait qu'un officier vient pour acheter des chevaux, les prix montent immédiatement. L'indigène en réalité ne vend son cheval que lorsqu'il a besoin d'argent : perte au jeu, funérailles, fête du Têt (1), cérémonie quelconque.
Tous les commandants de frontières seraient dans les meilleures conditions pour faire la remonte, car la Chine fournit de bons petits chevaux; mais il ne faut pas être obligé de les acheter à jour fixe. Les commandants pourraient envoyer à Hanoï, à moitié prix, des chevaux excellents, alors que le cheval d'arme est le plus souvent très médiocre. Tous les chevaux qui me sont aimablement prêtés, en cours de route, ont coûté 30 ou 40 piastres; ce sont des bêtes parfaites et résistantes; tandis que les poneys achetés par l'officier de remonte ont coûté de 55 à 60 piastres, plus les frais de voyage de l'officier. Quelques-uns de ces animaux reviendront d'Hanoï dans la même région, et leur prix sera grevé de leurs frais de transport, aller et retour. Je ne parle pas du poney d'un sous-officier qui m'a accompagnée plusieurs jours avec ce même poney qu'il avait payé une piastre, nourri trois mois avant de s'en servir, et qui a fourni les étapes sans effort.
Le service des Routes, sous la direction du commandement supérieur, est indépendant du service des Cercles. De grandes voies de pénétration sur Laokay, Hagiang et Caobang étaient en œuvre et se construi-
(1) Jour de l'an annamite.
saient hâtivement lors de mon passage en des chantiers de 500, 700, 1,000 coolies, chinois pour le grand nombre, meilleurs travailleurs que les Annamites, et tous recrutés parmi les anciens pirates, auxquels ces travaux fournissent des moyens d'existence.
On reproche à l'autorité militaire de ne rien produire financièrement parlant, on oublie que dans les pays nouveaux le dilemme se borne à ceci : faire payer et faire le désert, ou bien amener à nous les populations et attendre pour les faire rapporter au point de vue fiscal qu'elles se soient reconstitué des ressources. Par la simplicité de ses subdivisions en cercles et en secteurs, modelées sur l'administration indigène, le territoire militaire coûte beaucoup moins cher que le territoire civil, et reste, pour longtemps encore, un type parfait d'organisation, à la condition que les commandants de secteurs soient à la hauteur de leur belle mission et qu'ils la comprennent : «Right man in right place. »
Les changements de personnes et d'idées sont là aussi le plus grand écueil. «Mieux vaut,» a dit quelqu'un, «une médiocrité pendant dix ans que dix génies dans le même temps.» Au bout de deux ans, trois ans, au maximum, l'officier est rappelé en France, quelle que soit la besogne qu'il est en train d'accomplir, et jamais probablement il ne reverra les cultures, les maisons, les pépinières qu'il a créées. Il s'en ira à la Martinique ou à Madagascar, et les langues apprises ne lui serviront à rien.
Les mesures générales ne peuvent convenir dans des contrées où les conditions, les productions, les communications, les ressources et les moyens sont différents.
Sous l'impulsion du colonel Galliéni, aujourd'hui général, le mouvement de décentralisation et d'indépendance des cercles a donné aux chefs de poste l'initiative et la responsabilité des travaux et des progrès qu'ils pourraient accomplir dans leurs cercles et dans leurs secteurs. Pour bien remplir leur mandat, les commandants de poste doivent être non seulement architectes, constructeurs, ingénieurs, agriculteurs, et connaître un peu tous les métiers, mais il leur faut être administrateurs patients et politiques habiles. Ils doivent avoir une grande activité physique et intellectuelle, des idées larges, être entreprenants et «ne douter de rien ». « On fait ce qu'on veut, me disait-on, avec des Annamites.» Sans négliger leurs devoirs militaires, instruction des troupes, défense de la frontière, ils doivent savoir et pouvoir faire autre chose que l'exercice et le service de caserne. J'ai pu constater avec plaisir, dans un grand nombre de secteurs, que les successeurs des officiers administrateurs qui nous ont acquis la riche Cochinchine n'ont pas dégénéré. Presque partout, un grand effort s'est produit : création et construction de postes, tous en pierre ou en brique, selon la région; routes et ponts pour le passage des caravanes, essais de cultures diverses, défrichement, assainissement, nouveaux levés topographiques, une immense somme de travail accomplie et obtenue dans certains endroits en quelques mois seulement, et avec de si faibles moyens financiers ! Partout où un chef vraiment actif et intelligent a voulu transformer le pays, il a obtenu des résultats extraordinaires.
Que l'on me permette d'en citer trois exemples pris dans trois territoires différents.
J'arrivais à Vinh-Thuy, dans le 3e territoire, cinq mois après que. le" capitaine Hutin y avait été envoyé. Le secteur passait pour le plus malsain qu'il y eût. Le poste était au confluent du Song-Con et de la Rivière Claire, au pied d'un mamelon boisé comme toute la région.
Le capitaine s'était empressé de faire défricher tout le mamelon et de construire son poste à 60 mètres audessus de la rivière. Voici dans quelles conditions il a pu travailler. Les bois sont utilisés pour les constructions, tous les matériaux peuvent se trouver sur place, et la main-d'œuvre est fournie par les tirailleurs tonkinois. Les Annamites ont l'esprit d'imitation très développé et on les emploie aisément à toutes sortes de besognes : on en fait des charpentiers, des scieurs de long, des menuisiers, desmineurs, des chaufourniers, des briquetiers. Les seuls matériaux qu'il y ait à acheter au loin sont les ferrures, serrures, clous, vis, cadenas, vitres, tôle ondulée et ciment, avec les collections d'outils pour charpentiers, scieurs, mineurs et maçons.
Le capitaine ou chef de poste avait reçu 1,700 francs sur l'allocation de 3,000 francs par an accordée à une compagnie. Cette allocation peut suffire pour installer confortablement les troupes dans des constructions de brique ou de pierre, couvertes de tôle ondulée ou de tuiles, bâtiments bien aérés, avec fenêtres vitrées, portes à deux vantaux, persiennes aux fenêtres et aux portes. Us ont à se garantir de la chaleur pendant l'été et du froid pendant l'hiver, quand le thermomètre ne marque plus que quelques degrés au-dessus de zéro. .
Toutes les constructions étaient en œuvre lorsque je suis arrivée à Vinh-Thuy, au commencement de mai.
En cinq mois, le mamelon déboisé s'était couvert de cultures : maïs, blé, patates; le déboisement autour du mamelon se poursuivait avec d'autres cultures. Le chef de ce poste assainissait la région, il permettait d'améliorer la nourriture des hommes et il intéressait leur travail. Il s'était procuré quelques bœufs, utilisés pour les travaux, dont il allait faire des animaux de ferme, exemple d'une tentative d'élevage dans un pays où il est tout indiqué. Le poste manquant d'eau potable, il fallut assainir l'arroyo qui pouvait la fournir. A cet effet, le cours d'eau fut mis à jour, débarrassé jusqu'à sa source de la brousse qui le recouvrait et des détritus organiques qui le comblaient en l'empoisonnant. Le défrichement et la culture immédiate de ses deux versants sur un large espace, seule défense contre la broussaille renaissante, dotèrent le poste d'une eau excellente.
Deux mois après, cet officier de mérite rentrait en France; et le secteur de Vinh-Thuy, réputé autrefois pour être le plus malsain, devenait le siège du Commandement de Cercle.
Le poste de Cam-Duong, dans le 4e territoire, sur la rive droite du Fleuve Rouge, est un autre exemple de ce que l'énergie d'un homme peut faire et de ce qu'il est possible d'obtenir dans ces riches et merveilleux pays. Six mois avant mon arrivée, en novembre 1896, le capitaine Colonna d'Istria se battait encore, et, dans un brillant engagement, repoussait les pirates. Tout était à créer, le poste et les chemins. Lui aussi avait dû défricher tout un mamelon, commandant la vue d'une douzaine de villages; des terrassements considérables avaient été nécessaires, et les cons-
tructions de tout un poste habilement conçu sortaient de terre au mois d'avril 1897, — quelques-unes sous leurs toitures, à la mode chinoise, — pour être terminées pendant les pluies.
Deux jours durant, j'ai suivi, sur le sol battu, de bons petits chemins d'un mètre cinquante à deux mètres de largeur, que le capitaine venait de faire avec une centaine de ces ponts indigènes si ingénieux et si rapidement construits, mais qu'il faut réparer ou renouveler chaque année.
Ce travail de six mois a été fourni par les tirailleurs et par les corvées des nhaqués. Ces malheureuses corvées, pourtant si nécessaires dans le haut Tonkin au moment de tout créer, sont rachetées à vil prix. Les indigènes doivent trente jours de corvée, mais le gouvernement les force à payer 2 piastres de rachat (5 francs) pour vingt jours de travail, alors que dans le haut pays l'habitant préférerait travailler plutôt que de payer, et son travail pendant ces vingt journées serait profitable au progrès des secteurs.
J'ai réservé le 2e territoire pour terminer.
Dans le territoire de Caobang, en dehors des grandes voies du service des Routes, indépendant des Cercles, 650 kilomètres de petits chemins, soit une moyenne de 65 kilomètres par secteur, ont été créés par les seules ressources militaires et n'ont rien coûté. Je citerai dans ce territoire le secteur de Trung-Khan-Phu, le plus grand après celui de Cho-Ra : il s'étend en Chine, comme une enclave, avec 100 kilomètres de frontière. Sous le commandement du capitaine Laverdure, la piraterie y a pris fin en 1894, après la construction de blockhaus sur toute la ligne de frontière et par suite de
l'organisation des postes de partisans et de l'armement des villages.
Je me souviendrai toujours de mon arrivée de nuit à Trung-Khan-Phu ; les éclairs sillonnaient le ciel et embrasaient les montagnes, tandis que brillaient les étoiles, et que — étoiles des terres tropicales — les lucioles, les mouches éclairantes, illuminaient littéralement les buissons. Au dernier village, des hommes avaient été requis avec des torches, et des tirailleurs étaient envoyés audevant de nous avec des « photophores » ; c'est dans ce grand appareil que j'arrivai au plus monumental et au plus décoratif de nos postes-frontière, après 75 kilomètres de route à cheval. J'avais quitté Caobang le matin; et, après avoir franchi une légère petite chaîne de montagnes, je m'étais trouvée dans le pays le plus étrangement pittoresque qui se puisse voir. C'était une baie d'Along, plus verdoyante et sans mer : mêmes pics isolés, dressés en pyramides, surgissant du fond des vallées dans des cirques de montagnes déchirées, creusées de grottes profondes.
Trois grandes rivières, dans le seul secteur de Trung- Khan-Phu, forment de larges vallées déjà peuplées et bien cultivées, embellies de superbes cascades dont on ferait grand bruit dans les Alpes. Je me rappelle, le. lendemain de mon arrivée, au cours d'une promenade d'une cinquantaine de kilomètres, mon saisissement, tout près de Pak-Muong, devant la large ligne des cascades du Song-Quei-Cheum, barrant le paysage. Ailleurs, sur la route de Ban-Cra, la cascade de Ban-Gioc en demi-cercle, dans un cirque de verdure et de montagnes pittoresques, étage ses blanches écumes sur plus de 60 mètres de hauteur. Elle forme cinq ou six chutes
distinctes plusieurs fois superposées et lamées de longues traînées de végétation tropicale. En pays anglais ces cascades seraient célébrées par les Illustrations; au haut Tonkin, la cascade de Ban-Gioc, une des plus belles et des mieux encadrées qui se puisse voir, n'est connue que des officiers de la région.
Tous les essais de culture ont heureusement réussi sur les pentes des mamelons comme dans les vallées. Les grottes de ces montagnes, creusées à toutes les hauteurs dans des rochers escarpés aux formes bizarres, renfermaient, hier encore, des villages entiers, tout comme les grottes de Pong. Petit à petit, les Thos commencent à se rassurer, et, nous voyant construire des maisons de pierre, ce qui était nécessaire même politiquement, ils descendent de leurs curieuses cavernes, au pied des rochers d'abord, puis se répandent dans la plaine au milieu de leurs cultures. Des norias font monter l'eau d'étages en étages dans les rizières avec cette simplicité ingénieuse qu'on ne se lasse pas d'admirer. Tels aussi les petits moulins à décortiquer le riz qui le pilent par un habile mouvement de bascule fourni par la pesanteur de l'eau.
En trois années de commandement le poste de Trung-Khan-Phu tout entier, plus un marché dans le village, plus huit blockhaus ont été construits. Tous différents, fortins ou castillets espagnols d'élégante allure, perchés sur les plus hauts sommets, commandent les positions en regard des nombreux fortins chinois. De bons chemins fortement endigués, exhaussés de pierres en dos d'âne, quelquefois à un mètre cinquante audessus des rizières, entre deux profonds caniveaux, relient les postes les uns aux autres.
34Q COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
Trois grands ponts de pierre, dont la longueur varie entre 180 et 192 mètres, sont jetés, une ou deux piles en eau profonde, sur des courants qui deviennent furieux, à la crue; et ces ponts ne seraient pas désavoués par un ingénieur, mais, construits par un ingénieur, ils auraient certainement coûté plus cher au protectorat. Je ne parle pas d'une douzaine de petits ponts à culées de pierres et des nombreux ponts de bois à la manière du pays plus ou moins améliorée. Une route de roulage, de 14 kilomètres, a été construite pour aller chercher le sable; la pierre a été extraite dans le voisinage, et tout ce qu'il a été possible de trouver et de créer sur place a été habilement utilisé.
Le poste principal, qui fait grande figure à la frontière chinoise, est estimé 150,000 francs par les autorités indigènes, et, aux mains d'un entrepreneur, il aurait coûté cette somme. Le capitaine Laverdure a reçu en trois ans, pour toutes les dépenses afférentes à son poste, une somme de 2,400 piastres (6,000 francs), et 200 piastres par blockhaus (500 francs). Ce sont là travaux de durée exécutés avec les seules ressources du secteur, travail des tirailleurs, corvées des nhaques, travail des communes, patience des sous-officiers surveillants des travaux, énergie, volonté soutenue, science, goût et art de l'officier commandant. Telle est, en gros, l'œuvre accomplie par un officier déjà reparti pour Madagascar.
En ces contrées appauvries et dépeuplées, il nous faut accueillir avec bienveillance tous les Chinois qui demandent à s'établir sur notre territoire pour ne plus relever que de l'autorité française. Dans plusieurs cercles militaires j'entendais raconter que des familles
chinoises venaient demander des terres qui leur étaient accordées. Des habitants, réfugiés de l'autre côté de la frontière, revenaient dans leurs anciens villages. Les pirates eux-mêmes ne sont que des industriels, qui font commerce de leurs rapines, et auxquels il importe de procurer d'autres moyens d'existence. Les Thos de Lang-Tchéou et du Ouang-Si sont absolument semblables aux nôtres, et la Chine doit être pour notre haut Tonkin la réserve de bras et de travail. Quinze ou vingt ans de paix avec ces peuples prolifiques ramèneront la richesse pour peu qu'on la dirige.
Le haut Tonkin présente d'immenses étendues de terre cultivée au siècle dernier et qui pourraient l'être encore, non seulement en riz, maïs, sarrasin, thé, badiane, tarot, tabac, canne à sucre, mûrier, coton, etc., mais encore en toutes sortes de céréales de France qui y viendraient à merveille. Le blé pousse dans certaines régions aussi bien sur les mamelons que dans les vallées; l'expérience a été faite par plusieurs chefs de poste. Nombre de secteurs pourraient se fournir de blé sur place, ce qui serait une richesse pour le pays. Une autre question se pose : encourager la culture du riz par les indigènes en leur en assurant la vente, ou en préconiser la culture par des colons européens.
Tous les légumes de France réussissent pendant huit ou neuf mois de l'année; et nos arbres fruitiers et la vigne se rencontrent presque partout à l'état sauvage. Les ceps sont très vigoureux, les arbres greffés donnent des fruits : tels les pruniers, les pêchers, les poiriers, les châtaigniers, à côté des orangers, des citronniers, des mandariniers, des bananiers, des letchis, des caramboliers, etc. Immenses forêts, pâturages infinis,
pas une parcelle de terre qui ne puisse produire, si j'en juge par ce que j'ai vu et entendu dire. Les forêts présentent les plus grandes variétés d'essences de bois dur et tendre, des bois odoriférants, résineux : camphriers, bois de teck, de foc, de mite, de gô-lim (bois de fer). D'autres encore sont exploités tant bien que mal par les indigènes. L'abondance des rivières et des chutes d'eau permettrait d'installer des scieries pour la meilleure exploitation des bois qui pourraient être descendus en radeaux à la saison favorable.
Il serait également facile d'établir des moulins et de transporter la farine, à l'aide de chars, en utilisant les nouvelles routes d'approvisionnement.
Le pays est riche en mines; la houille se trouve sur le Fleuve Rouge comme à Hongay et à Kébao. Un jour je faisais la halte sur une mine d'or et le lendemain je déjeunais sur une mine d'argent. Chez le commandant du cercle de Caobang je voyais, prêts à être envoyés à Hanoï pour y être, je l'espère, sérieusement examinés, un grand nombre d'échantillons de métaux, notamment du quartz mêlé d'or dans une proportion qui paraissait remarquable.
La faune est très variée et le gibier abondant. Faisans dorés et argentés figurent communément sur les tables avec le cerf, les perdreaux, les cailîes et les tourterelles. Autour de son poste, un sergent a tué pendant l'hiver soixante faisans dorés.
Les rivières sont très poissonneuses, et l'explosion d'une seule cartouche de dynamite permettrait souvent de recueillir 40 à 50 kilogrammes de poisson.
Tel est le pays qui, avec une sage administration et une mise de fonds suffisante, est appelé à devenir, ainsi
que l'ont dit et le répètent de plus expérimentés que moi, la plus ricbe -de nos colonies.
Le poste de Talung est ma dernière étape avant la porte de Chine. On parle un peu de la peste bubonique; dans deux ou trois villages tous les rats sont
D^^KS^iSKS
REGULIERS CHINOIS Communiqué par M. le Dr Thoulon
morts, et plus loin, au nord, sévit le choléra. La frontière a été fermée pour éviter la contagion, et, si la mesure n'est pas rapportée, je ne pourrai rentrer au Tonkin, ce qui ne saurait m'effrayer. Les choses, comme toujours, ont été exagérées; quelques jours plus tard la frontière sera libre. C'est à la porte de Tui-Cao, qui compte au nombre des portes ouvertes sur notre frontière conformément aux stipulations, que je trouve la première réception chinoise chez le colonel Sou, le
frère du général Sou, notre ami de Lang-Tchéou.
Tout le fort et le village ont été pavoises de gigantesques drapeaux chinois, des lignes de bannières sont près de la porte du commandant du Fort et des «Réguliers» sont au-devant de nous. La table est servie sous une véranda entourée de jardins que décorent des rochers minuscules entre lesquels on a laborieusement disposé des plantes et des arbustes aussi japonais que chinois. Les salanganes (nids d'hirondelles) servies très épaisses dans de jolies caïbate (petites tasses) en fine porcelaine de Chine, le cochon de lait rôti, le canard tapé, le ventre de poisson, constituent la partie la plus solide du menu. Les Chinois excellent dans tout ce qui est friture et rôti; ils ont le génie de la cuisine. Le côté le plus critique du grand repas chinois est l'assaut des vins, et même du choiun-choum, eau-de-vie de riz. Sur la frontière, les mandarins offrent le Champagne; un vilain Champagne allemand, qui est très dur; et, à la provocation de l'hôte, il est poli de vider son verre d'un trait. L'usage est même de le renverser sur son ongle, pour bien montrer qu'on a tout bu. Je me hâte de faire dire qu'en ma qualité de femme je ne prends le Champagne que mélangé d'eau.
Nous trouvons, à la porte de Tui-Cao, l'escorte de Réguliers chinois qui doit m'accompagner jusqu'à Lang-Tchéou et me ramener à la frontière du Tonkin, par la route de Lang-Son. Les soldats sont coiffés du chapeau chinois vernissé jaune, et légèrement pointu comme celui du paysan Tho. Ils portent, sur une chemise en percale noire, une sorte de grand scapulaire en laine rouge tombant droit sur la poitrine et sur le
dos. Cette étoffe est couverte d'applications en velours noir, formant *des caractères, et bordée de même velours. Leurs fusils sont démesurément longs et ne les empêchent pas de tenir une ombrelle. Il n'y a pas