‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 40 sur 47 · GÉNÉRAL SOU · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL SOU

d'armée nationale proprement dite; chaque chef militaire doit recruter ses soldats.

Le village très populeux de Ha-Dong est un vrai nid de pirates; on les sent malveillants. Le mandarin militaire s'en est allé, sans doute pour ne pas me recevoir. Le docteur Thoulon, le seul fonctionnaire en ce moment à Lang-Tchéou, a la bonté* d'y venir audevant de moi. Toute la journée, nous suivons en

douce promenade la large vallée de Song-Bang-Giang, dans lequel le Song-Ba-Vong s'est jeté à Tui-To. Nous traversons en barque la large rivière pour arriver, à la nuit tombante, à Lang-Tchéou, la première future étape en Chine de notre chemin de fer tonkinois Lang-Son — Phu-Lang-Thuong. Le paysage est charmant, la ville chinoise se présente élégamment entre deux rochers pittoresques couronnés de deux pagodes; on dirait une porte merveilleuse, dans laquelle passe le bras gauche du Si-Kiang, la rivière de Canton, qui est déjà formée par la réunion du Song-Ki-Tung et de notre Song-Bang-Giang. Les maisons s'étagent sur hauts pilotis au bord du fleuve chargé de sampans. C'est tout le petit commerce de Caobang et de Canton. Sous la lumière du soleil couchant et d'un ciel chargé de beaux nuages, ville, rivières, rochers, pagodes, dans leur cadre de montagnes verdoyantes, forment un tableau dont on garde mémoire. Et quelle vue, plus tard, de la pagode de Phuc-Pô, toute décorée de faïences vernissées, plantée au sommet de son rocher, à l'ombre d'un beau banian ! La pagode est élevée en l'honneur de la dynastie des Mang. Un ancien et curieux panneau de bois doré, très fouillé, est suspendu audessus de ,1a porte; et, à l'entrée intérieure, deux immenses alvéoles se font face et abritent deux chevaux de pierre tenus en bride par leur cavalier. Le grand brûle-parfums de bronze est devant l'autel comme de coutume. Les longues tablettes d'éloges sont en place d'honneur entre les trois génies représentés de chaque côté. Ce sont les demi-dieux, amis et protecteurs des dieux lares.

La circulation dans la ville est tout à fait impos-

sible au milieu du jour : je constate 30 degrés audessus de zéro à cinq» heures du matin, et à sept heures nous en avons 34. Il me semble toujours que la chaleur est bien plus pesante dans l'inaction que dans les grandes chevauchées à l'air libre à travers monts et campagnes.

Le général Sou, que l'on nomme communément le maréchal Sou, est à Lang-Tchéou. Informé de mon arrivée, de mes voyages et des recommandations que j'apporte, il nous invite à dîner pour le lendemain dans la plus fraîche de ses pagodes sacrées, qui n'est justement pas celle qu'il habite en ce moment. Toute maison chinoise comporte une pagode, c'est l'autel des ancêtres; la maison de la direction des douanes, dont le titulaire actuel est un Américain, possède une pagode très importante que la foule vient visiter une ou deux fois par an. Mon aimable hôte, le docteur Thoulon, a aussi son autel des ancêtres, composé de dix-sept ta- •blettes qui représentent les générations de plusieurs siècles. Quand un étranger habite une maison chinoise, il accepte la condition expresse de ne pas toucher à l'autel.

Une chaise verte — couleur très honorable pour moi — sera disposée pour me conduire chez le maréchal, le Kum-Pao, quand il me fera remettre sa carte, forme de politesse, pour annoncer qu'il m'attend. Cette grande carte sur papier rouge, comme celles que je me suis fait faire, est chargée de caractères noirs, plus gros que ceux de mandarins moindres, et marque ainsi sa dignité. Une foule de serviteurs nous reçoivent à la porte, avec l'interprète Liéou, lequel est vêtu de cette soie grise empesée, qui est commune à une vingtaine de personnes de la maison de Son Excellence. On

nous conduit, de suite, dans une grande salle, très élevée, qui comprendrait une maison tout entière. Dans le fond, une estrade sur laquelle ont lieu quelques représentations théâtrales; au milieu, la table mise, avec deux gerbes de fleurs roses de lotus, qu'on me dit cueillies à mon intention et qui me seront offertes. Les grandes chaises carrées bien connues, noires et droites, en bois de fer, sont autour de la table; tandis que nous nous asseyons de chaque côté, en deux lignes, sur d'autres sièges, disposés par deux et réunis par les petites tables sur lesquelles on pose de suite la caï-bate de thé.

Le maréchal est un homme de cinquante-trois ans encore très robuste. Il me comble de politesses et me reçoit comme si j'étais un homme de distinction. Il a invité en mon honneur le Tao-Tai et tous les hauts fonctionnaires. Les deux interprètes ne sont occupés que de notre dialogue. J'occupe à table la place d'honneur, à gauche. On a mangé, bu et fumé de y heures du soir à 1 1 heures et demie. J'ai fait prier Son Excellence de m'excuser si je manquais par ignorance aux usages chinois. Elle m'a fait répondre) avec la politesse chinoise, qu'on aurait cru que j 'étais en Chine depuis une année.

On apporte toujours devant chaque convive des portions considérables dont on peut laisser ce que l'on veut; mais il n'est pas d'usage d'y toucher avant que le maître de maison n'en ait donné le signal au personnage qu'il reçoit. Même règle pour prendre le thé pendant les visites et pour boire pendant les repas. Le maréchal levait son verre, et me provoquait la première, comme en un toast. Je devais vider mon

verre tout entier et le lui montrer vide. Tout le monde boit en même témps/boit même plus qu'à sa soif en ce moment-là, quitte à ne le pouvoir faire la minute d'après, bien qu'on puisse en avoir besoin. Une grande amabilité à laquelle il n'est pas permis de se dérober par un refus, c'est l'offre d'une bouchée de choix que votre hôte prend dans son assiette et qu'il dépose dans la vôtre. J'ai été plusieurs fois honorée de cette jolie croûte vernie qui recouvre les viandes, attention dont je n'étais pas plus fière. Le docteur a eu dans les mêmes conditions la faveur d'une coupe de Champagne reversée dans la sienne.

Des amandes de noyaux d'abricot et des pépins de pastèque grillés sont déposés près de chaque convive dans de petites assiettes à deux compartiments. On les grignote tout le temps et ils servent à un petit jeu de table assez innocent. On prend une poignée de ces graines; on les dispose en rond; chacune d'elles désigne un des convives suivant la série, et celui auquel échoit la dernière graine doit vider sa coupe.

Au milieu de ces divertissements les pipes chinoises sont incessamment offertes par les serviteurs; on en aspire les trois uniques bouffées, et le porc frais, particulièrement bon, nous est servi sous toutes les formes. Puis, c'est le «poisson en éponge», c'est-à-dire, probablement, une peau de poisson frite; ce sont des croquettes de farine de riz bouilli avec des champignons à l'huile d'arachide, des nids d'hirondelle au gras, et plus tard au sucre; des pieds de porc et champignons, des tartelettes et des ailerons de requin, que sais-je? j'en passe et des meilleurs. Au milieu du repas le Kum-Pao s'est étendu pour fumer quelques pipes

d'opium. Le second service achevé, je rentre chez moi et le Tao-Tai me fait remettre un éventail peint par sa femme; tous les mandarins me comblent des mêmes attentions. Son Excellence a dicté elle-même plusieurs dépêches à mon sujet; tout le long de la route un de ses officiers de bouche nous précédera et fera préparer les repas chez les mandarins. Aux moindres haltes le Champagne sera servi, et par 50 degrés de chaleur on préférerait s'en dispenser.

Nous quittons Lang-Tehéou en pirogues et remontons le Song-Ki-Tong; les rives sont délicieuses, les eaux très basses et les rapides nombreux. Nos cinq piroguiers font force de bras et de jambes, on navigue à la perche et le timonier se tient à l'arrière. Sur chaque côté de la barque, une planche étroite va de l'arrière à l'avant. Elle est traversée par des taquets de bois formant escalier pour arrêter les pieds, et longée par un bambou auquel s'accrochent les mains; les perches armées d'une pique de fer se terminent en béquille à l'autre extrémité; et les piroguiers ainsi placés, la main au bambou, les pieds aux traverses, pour faire ressort sur les perches, tendent sans cesse leurs jarrets dans un effort extrême pour forcer la montée presque continue des rapides.

A la Ia-Tché-Tchane (rapide du Canard) le mandarin nous a fait préparer un plantureux déjeuner; le maréchal a envoyé des chaises à porteur pour nous abriter pendant les heures les plus chaudes, et l'escorte de Réguliers chinois nous attend. J'admire à la porte de tous les villages les longs abris couverts, si pratiques dans ces contrées de grandes chaleurs et de grandes pluies; de-ci de-là, devant les auberges et les cabarets,

de longs toits de chaume répandent une ombre bienfaisante sur toute la' longueur de la route. Dès que la plus grande chaleur du jour est passée, je reprends avec bonheur un excellent cheval que le docteur Thoulon a bien voulu me prêter déjà pour arriver à Lang- Tchéou, le brave « Picrate » qui se jette à l'obstacle avec des bonds superbes. Nous sommes, à la nuit, devant la porte du camp retranché de Nam-Ouan, où l'ordre a été donné de me remettre la photographie du Maréchal; et il est plus de neuf heures du soir quand nous arrivons à Pin-Siang. Notre logement est préparé et nos hôtes sont chargés de m'adresser des «paroles de printemps» — les compliments de Son Excellence.

Le lendemain, le docteur Thoulon me ramenait en territoire français et m'accompagnait jusqu'à Lang- Son. Beaucoup de maisons aux portes garnies de faïences vernissées appartenant aux fonctionnaires indigènes, de larges voies, de confortables habitations européennes, une prison moyennageuse et une belle et fraîche résidence à l'aspect monacal pour le Colonel Commandant la place, laissent de Lang-Son, doré par le soleil couchant, le plus agréable souvenir.

Il ne me restait plus, pour gagner Phu-Lang- Thuong, qu'une journée en chemin de fer, en vagontramway de troisième classe, pour éviter le petit compartiment clos absolument impraticable, et une autre journée en pousse-pousse pour arriver à Hanoï. Ces moyens de transport encore dépourvus de confort laissent regretter les belles chevauchées; sans compter le regret qui s'attache à toute fin... et à l'adieu qu'on dit à un pays parcouru pendant plusieurs mois.

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