L ANNAMITE
C'est toujours une chose amusante que la variété des opinions sur les hommes et les choses. En Indo-Chine, elle s'explique aisément : l'Annamite d'Annam n'est pas le même que celui du Tonkin ou de la Cochinchine, et, de plus, si les fonctionnaires, les colons et les missionnaires en parlent de façon si diverse, c'est qu'en réalité ils ne pratiquent pas le même Annamite. Celui
que connaissent le colon et le fonctionnaire est, en général, celui qui veut gagner de l'argent, c'est souvent le fumeur d'opium et l'exploiteur. Le client du missionnaire, honnête, modeste, vit conformément à sa condition, et fréquemment le missionnaire lui confie des sommes importantes sans jamais être volé.
Nos compatriotes, bien souvent, se diviseraient aussi en deux types : ceux qui se plaignent de tout, et ceux, très nombreux, qui s'assimilent entièrement à l'indigène, qui l'admirent et le «copient». Ces deux manières d'être ne sont pas faites pour nous renseigner; elles sont aussi nuisibles l'une que l'autre à notre influence, et elles entraveront pour longtemps tout progrès dans la voie d'élévation morale où nous devrions conduire l'indigène.
Pour des causes que j'ignore, nous tirons de nos Annamites bien moins que les Anglais n'obtiennent des Hindous aux Indes. Les Annamites sont moins soumis et ne fournissent guère de domestiques très bien dressés. Quiconque veut s'assurer un bon service doit prendre des Chinois, lesquels sont plus intelligents, plus travailleurs, mais se font payer plus cher. Nos compatriotes, oubliant peut-être que l'œuvre d'assimilation est une œuvre de longue durée, ont voulu aller trop vite dans la manière de diriger ce peuple, dont la civilisation est si différente de la nôtre. Commander est d'ailleurs un art extrêmement délicat et qui exige une éducation et une élévation de caractère que nos coloniaux, il faut le reconnaître, n'ont pas toujours eues. Trop disposés à traiter les Annamites en égaux, ce qui ne peut être sans grands inconvénients, ils tombent brusquement dans l'excès contraire. Des
abus de toutes sortes furent commis, et pour les réprimer, l'administration dut établir des pénalités et des amendes. A l'heure présente, l'Annamite peut en appeler en justice pour la moindre gifle qu'il a eu peut-être l'habileté de s'attirer, et toujours l'Européen sera puni, au plus grand dommage de son prestige.
Dans la famille annamite, le père, chef politique et religieux, arbitre souverain des contestations qui surgissent entre les siens, a le droit de donner à son fils, jusqu'à sa majorité, les coups de roï (1), mais en frappant, il observe froidement les règles qui, chez ce peuple, déterminent de manière précise les formes de ce genre de correction. C'est une justice rendue, et le fils s'y soumet. L'indigène aurait pu accepter de l'Européen, son maître, le même châtiment régulier sans croire pour cela sa dignité atteinte; mais nous frappons souvent avec colère, de n'importe quelle façon, et le boy se révolte. En réalité il faudrait traiter l'Annamite en inférieur, ou plutôt conserver à son égard l'attitude et le rang de l'homme vis-à-vis de l'enfant. Nos vivacités et nos colères troublent cet être pusillanime. En Annam, comme en Chine, l'emportement est un signe de faiblesse qui étonne et inspire le mépris.
A priori, j'ai pensé que le fait de savoir la langue de celui que l'on veut dominer est une façon d'avoir barre sur lui. Tous les fonctionnaires anglais des Indes sont obligés de savoir les langues du pays, et l'effort qu'ils ont fait pour les apprendre les attache d'autant plus à leur poste. En colonie française tout le monde parle français aux indigènes, ou plutôt emploie ce
(1) Baguette de correction.
jargon assez comique qu'on appelle «petit nègre» et qui donne à l'indigène le droit de ne pas comprendre ce qui lui déplaît.
La langue annamite semble tout d'abord fort difficile à parler, non qu'elle comporte un très grand nombre de mots, mais parce qu'en variant l'intonation on donne à certains mots deux, trois et jusqu'à cinq sens différents. Dans cette langue chantante, les nuances de tonalité sont fort difficiles à percevoir et à rendre. Néanmoins, les missionnaires qui arrivent de France sont ordinairement en état de prêcher au bout de six mois de résidence.
Le Cochinchinois, plus fait à nos manières, ne s'améliore pas à notre contact. En France, non plus qu'en Europe, on n'est pas suffisamment arrivé à croire que ceux qui possèdent des colonies par droit du plus fort ont charge d'âmes, et il faut bien avouer que, le plus souvent, les Européens ne prêchent pas d'exemple chez les peuples qu'ils ont la prétention de civiliser. Il faudrait, au début de toute œuvre civilisatrice, que fonctionnaires coloniaux, officiers et colons (le moindre Européen a sa part d'influence en Extrême-Orient) eussent davantage le respect d'eux-mêmes et des indigènes.
L'Annamite est d'une grande douceur naturelle et possède une intelligence vive. Il a le culte de la famille ascendante et descendante et volontiers consulte sa femme dans ses entreprises. La femme annamite, fût-elle femme de mandarin, vit libre, et sort comme elle veut. Seules, les femmes de la famille royale ne peuvent circuler que sous tentures closes. Les filles du roi ont, dans le mariage, une situation particulière :
le mari et la femme vivent dans une même enceinte, mais non pas* dans la même maison, et le mari ne peut venir chez sa femme que sur la demande de celle-ci. Toute la direction de la maison et le soin des enfants reposent sur la femme annamite; veuve, elle remplace son mari et devient chef de famille. «Mon mari fait mandarin, » dira, dans la langue usitée, la femme d'un rang élevé, «mais tout le reste me regarde.» C'est elle, presque toujours, qui tient les cordons de la bourse; et elle s'entend à les serrer.
La première femme est la vraie femme, et, selon l'ancienne loi annamite, c'est elle qui doit faire la demande de la seconde. Si elle s'oppose à la nouvelle union, le mari ne peut passer outre, et c'est matière à scènes violentes. Les deux ou trois femmes qui pourront être adjointes à la première ne seront que ses suivantes; leurs enfants les appelleront «ma tante», tandis que la première femme sera «ma mère» pour tous; mais, comme chaque femme doit avoir sa maison, les riches seuls ont plusieurs femmes. La dissolution du mariage se fait par consentement mutuel. On rompt la sapèque et un bâtonnet, chacun en emporte la moitié et tout est dit.
Les trois doctrines de Confucius, de Bouddha et du Laotze forment le Tarn Giao, auquel se joignent des pratiques empruntées au Taoisme et des prières transcrites du sanscrit en chinois. Telle est la loi religieuse des bonzes d'Annam. Il n'y a pas dans les bonzeries de hiérarchie constituée, chacune d'elles est indépendante. Le titre de bonze est conféré après des épreuves par une réunion de luc-ron (nom des chefs de bonzeries et des bonzes solitaires). Le premier degré
est celui de lue-son. Chez les moines bouddhistes l'extérieur seul est sévère, et souvent plus sévère que chez nous. Le sacerdoce proprement dit n'existe pas; tel quel, il est généralement uni à l'autorité paternelle oui l'autorité impériale. Mais, si les bonzes ont une apparence de religion, il n'en est pas moins exact que le peuple annamite sinisé depuis le huitième siècle, imbu des principes chinois, ne pratique guère que le culte des ancêtres.
Le fils ou l'adopté doit continuer le culte de la famille. Le malheur le plus redoutable serait d'avoir ses houen, ses mânes, privés de sacrifices. Le gendre, lorsqu'il est adopté, prend le nom d'excroissance, et pratique le culte dans la famille de sa femme. Simplement marié, il reste attaché au culte de sa propre famille.
Dans la cérémonie funèbre, le fils aîné ou l'héritier du culte doit précéder le cortège en marchant à reculons, penché sur un bâton dont la moitié inférieure est de forme carrée, en mémoire de la terre qui est carrée, et la moitié supérieure est de forme ronde, en mémoire du ciel qui est rond. Ce bâton doit atteindre à la hauteur de son cœur. Ses cheveux sont dénoués eï sa tête est ceinte d'une couronne de feuilles de bananier. Le dernier-né de la famille doit marcher sous le brancard sur lequel le mort est porté. C'est le rituel, d'ailleurs, qui dit à la famille : à tel moment, levez-vous, pleurez, prosternez-vous; et les gémissements éclatent ou cessent à l'instant précis.
Le vêtement de deuil est fait de fibres d'abaca (latanier). C'est une espèce de chemise sans ourlet que les parents portent sur leurs habits, nouée à la ceinture par une sorte de corde. Détail particulier : cette chemise
doit avoir une pièce à l'épaule, symbole du fardeau de la douleur qui a. usé l£ vêtement. On l'appelle pièce de la douleur. Le deuil dure trois ans et le code annamite contient cinquante pages sur le rituel du deuil.
Les Annamites sont petits, mais bien proportionnés, et ils rachètent par leur souplesse leur manque de force. Grâce à l'écartement des orteils, leurs pieds ont une singulière dextérité; ils ramassent ainsi facilement un objet sur le sol, et 1 élèvent à la hauteur de la main.
Ils calculent leur âge d'une bizarre façon. Les Annamites ont toujours un an le jour de leur naissance, et le jour du têt, qui est leur jour de l'an, ils prennent une nouvelle année, si bien qu'un enfant né la veille du têt a deux ans le lendemain de sa naissance.
Le Tonkinois semble plus éveillé que les autres Annamites. Il est très industrieux et travaille avec succès la soie, le coton, le cuivre, le bois. On parle de quelque similitude de qualités et de défauts entre le Tonkinois et nous : insouciance gaie, esprit volage, moqueur, ironique, curiosité frisant la badauderie, colères subites, apaisements soudains, bravoure, souvent plus passive que la nôtre, mais qui va pourtant quelquefois jusqu'à l'héroïsme, amour du savoir, que sais-je encore? Avec cela joueur passionné; il joue sa femme et ses enfants, et cooly, il joue ses jours de travail; il se joue lui-même. Incapable de prévoir et d'économiser, il est très généreux, dépense follement; très sensible à l'intérêt qu'on lui témoigne, il peut s'attacher et se dévouer. Pendant les persécutions on a vu cent fois les catéchistes se sacrifier et vouloir se faire tuer pour sauver le missionnaire. « Nous, pas prêtres, disaient-ils, vie à nous moins précieuse. »
36o COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNDO-CHINE
Comme tous les Annamites, le Tonkinois est essentiellement menteur, voleur, craintif; c'est un être imitatif, maniable, qui reste enfant jusqu'à cinquante et soixante ans. J'ai dit que les Annamites sont particulièrement voleurs, et cependant une poignée d'Européens, perdus parmi des millions d'habitants, couche partout portes ouvertes. J'ai fait de même quand j'avais des portes; pendant plus d'une année, en Indo-Chine et en Chine, je ne me suis jamais enfermée. Qui oserait en faire autant en pays civilisé?
La duplicité iest innée dans la race jaune; mentir et tromper sont les vices des faibles et des opprimés. Confucius n'a-t-il pas donné comme principe de prudence : «Ne laisse jamais connaître ta pensée à ton frère.» Et le fils annamite de Confucius a le devoir de nous tromper. Il est un modèle de vanité et d'orgueil, et le Français, quoi qu'il fasse, demeure toujours à ses yeux un être bon enfant et naïf. Porté à la critique, il raille volontiers et se venge par des plaisanteries de son humilité forcée..vis-à-vis de ses supérieurs. Son amour-propre est immense, il s'abaisse rarement à témoigner de l'admiration pour quoi que ce soit. Elevé et traité par nous comme un égal, ce qui est peut-être prématuré, au fond de son âme, il se croit supérieur, non seulement parce qu'il nous dupe, mais parce que certains ordres d'idées lui demeurent fermés. Son esprit n'est pas susceptible de vues d'ensemble et s'arrête toujours à un simple détail qui le frappe : c'est le fruit d'une éducation à horizon borné. L'étude des caractères chinois développe en lui la mémoire aux dépens du jugement : incapable d'approfondir une idée, il ne raisonne pas, ne déduit pas de la
cause à l'effet, ne généralise pas. Un jour, un Annamite visitait une grande usine; rien ne semblait l'étonner; quelqu'un lui demanda si un Annamite eût pu inventer et mettre en œuvre de pareils engins. « Pourquoi pas, répondit-il, j'ai un cousin chauffeur sur un bateau; il fait aller sa machine.» Pour lui, il n'y avait pas de différence entre un inventeur et un vulgaire manœuvre.
Dans la pratique de la vie, les Annamites s'assimilent rapidement les notions usuelles, mais ils ne savent qu'imiter, et seraient incapables de rien créer, de rien perfectionner d'eux-mêmes. Le nombre d'idées qu'ils peuvent remuer est très limité, et la plupart du temps leurs conversations sont simplement enfantines. Une différence, qui, en fait, est un abîme, existe entre notre formation intellectuelle et la sienne. Cette distance n'est peut-être pas plus grande que celle qui nous sépare de nos ancêtres de la vieille Gaule? Peut-être le temps peut-il la combler? Ce que nous regardons comme des qualités constitue fort souvent de graves défauts aux yeux de l'Annamite. Sa morale est surtout négative, et il lui est difficile, mais non impossible, — certains exemples l'attestent, - — de progresser dans une vertu quelconque. En dépit de quelques traits de caractère communs, il y a, entre l'indigène de l'Annam, celui du Tonkin et nous, une telle différence de point de vue moral, une telle opposition, qu'il s'écoulera de longues années avant que nos nouveaux sujets puissent nous comprendre, et, d'ici là, nous aurons, avec eux, toujours tort de ne pas garder les distances.