ÉDUCATION DES GARÇONS
Les enfants sont studieux, avides de savoir; personne n'oblige l'enfant à venir à l'école, il s'y endormira peut-être, mais il y vient de bonne volonté. Jusqu'à douze ou quatorze ans, garçons et filles apprennent tout ce qu'on leur enseigne avec une singulière facilité; il se produit alors un arrêt et le plus grand nombre perd le goût de l'étude. Aisément ils se plient à tout ce qui est copie ou exercice de mémoire; de là viennent les merveilleux résultats obtenus dans le premier âge. J'ai constaté dans tous les établissements scolaires qu'il m'a été donné de visiter que les élèves ont, dès l'enfance, une aptitude à bien écrire, une fermeté de main très rare chez nous. Beaucoup excellent au dessin linéaire; j'ai rencontré, les jours de sortie, les élèves de l'institut Taberd, le crayon et le calepin à la main, prenant des notes pour leurs épures devant les monuments de Saigon. Ils dessinent et copient assez habilement, et ils ont même quelque imagination pour l'art décoratif. Au collège Chasseloup-Laubat, dans les classes de dessin linéaire, les jeunes écoliers prennent plaisir à entourer leur sujet de motifs coloriés quelconques qu'ils composent eux-mêmes avec une naïveté et une vivacité de coloris, il est vrai, un peu exagérées. Ils emmêlent gracieusement parfois les fleurs, les arabesques, les oiseaux, les animaux et jusqu'aux figures
de femmes. Ils mettent l'orthographe sans trop de peine, mais la formation de notre phrase française est une difficulté que très peu d'élèves parviennent à surmonter. Les professeurs annamites eux-mêmes ne sortent guère des phrases convenues, apprises et ressassées pendant des années. Le travail est lent; tout ce qui est initiative personnelle, résultat d'un raisonnement, exige une longue culture, et ne s'obtient pas toujours. A force de labeur ils peuvent acquérir quelques connaissances, mais la composition littéraire est pour eux d'une immense difficulté. Ils ne réussissent guère que dans certains sujets familiers au caractère annamite, qu'ils jugent tout autrement que nous et qu'ils traitent d'une manière spéciale avec des images qui leur sont propres.
La ville de Saigon possède deux grands établissements pour l'éducation des garçons : le collège Chasseloup-Laubat et l'institution Taberg, des Frères de la doctrine chrétienne. Une école communale et une école professionnelle sont annexées au collège Chasseloup- Laubat, et les missionnaires dirigent l'école secondaire d'Adran. De multiples écoles cantonales restent sous la direction des administrateurs de Cochinchine. Les écoles primaires d'arrondissement sont dirigées par des professeurs français, et, grâce aux petites écoles ouvertes dans les villages et dirigées par des professeurs annamites, il n'y a peut-être pas d'indigènes de la nouvelle génération qui ne sache lire et écrire sa langue en caractères latins (qiwc-ngû).
Dans une école cantonale, à Giadinh, une méthode phonomimique employée par un jeune professeur, M. Guéry, m'a paru commencer à donner de bons ré-
sultats. Je sais toujours gré à ceux qui essaient de faire mieux. Là, j'ai été étonnée d'entendre pour la première fois des enfants épeler et lire avec une bonne prononciation. La langue parlée répond toujours pour l'enfant à un geste ou à une action dont il a compris la traduction phonétique. Le professeur dit, par exemple : «Ferme la porte,» et l'élève en faisant l'action indiquée s'initie à la conjugaison des verbes et répète : «Je ferme la porte.» L'enfant n'apprend plus des mots sans les comprendre, ce à quoi excelle l'Annamite. La langue indigène ne comporte que l'infinitif distingué en trois temps : passé, présent, futur (1); aussi la conjugaison des verbes élève-t-elle entre le français et l'annamite une barrière difficile à franchir. Les idiotismes en usage sont tout à fait contraires à l'essence même de notre langue. Ainsi on y exprime toujours la succession des actes, si bien que pour dire : «Je reviens du marché,» on dira : «Moi aller au marché revenir. » Je n'ai jamais si bien compris l'immense différence de la construction des phrases qu'au collège Chasseloup-Laubat. M. Coppe, le directeur de l'enseignement en Cochinchine, et M. Roucoules, le directeur du collège, avaient prié un professeur indigène, noté parmi les meilleurs, de faire écrire au tableau une phrase «quelconque» en annamite pour la faire traduire en français. Le pauvre professeur, très ému de cette sorte d'inspection, s'acharnait à faire écrire la leçon préparée du jour, et ces messieurs n'ont pu l'amener à trouver autre chose. Accentué par son trouble, le dé-
(1) Le présent est indiqué par l'infinitif seul; le passé, par l'infinitif précédé de la préposition dâ, déjà; Je futur, par l'infinitif précédé du verbe se, sera.
faut d'invention et d'initiative était visible chez ce pauvre maître; il a fallu lui souffler une phrase, et, lorsqu'un grand élève a dû la traduire, d'abord mot à mot, elle n'a eu pour moi aucun sens, et j'ai compris alors la difficulté qu'il y a pour les Annamites à composer une phrase française. L'éducation est ici, plus qu'ailleurs, œuvre de mérite et de patience. Par le système phonomimique, le jeune enfant forme des phrases qui ne sont plus une répétition, mais la transposition de la phrase entendue; il apprend à comprendre un français qui n'est plus du «nègre», et il dira : «Peuxtu comprendre,» au lieu de : «Y en a moyen toi comprendre. » La mauvaise prononciation, la coupure des phrases, la rapidité des sons toujours nasillards, ne permettent guère aux nouveaux arrivants de comprendre les gens de service. Il est impossible de se faire une idée du jargon des «boys». Leur langage est emprunté à l'argot de nos braves « turcos » et des premiers colons. Comme cette forme bizarre de l'expression de la pensée saisit plus facilement l'esprit de l'indigène, les gens bien élevés s'empressent de l'adopter; et c'est tout à fait comique pour les nouveaux débarqués d'entendre nos compatriotes parler aux Annamites.
Je me rappelle maintes histoires plaisantes sur ce sujet. Tel capitaine, en visitant un petit poste, préconisait la leçon de choses et voulait exercer un tirailleur sur le verbe marcher. «Je marche,» et le capitaine marchait; «tu marches,» c'était le tirailleur qui marchait; «il marche,» et le lieutenant, chef de poste, marchait à son tour. C'était presque compris, lorsque le capitaine pria de nouveau le lieutenant de marcher, pour demander au tirailleur : «Qu'est-ce que fait le
lieutenant? — Mon lieutenant f... le camp,» répond-il. Ailleurs, dans un petit poste également, le lieutenant commandant avait fait quelques recommandations pour me recevoir. Le boy devait venir dire le classique : «Madame est servie,» mais, au dernier moment, il s'avança à la porte et cria de son mieux : « Mon lieutenant, y en a moyen bouffer.» Les générations qu'on élève donneront probablement des résultats plus satisfaisants.
Le collège de Chausseloup-Laubat choisit ses sujets parmi les élèves qui ont obtenu les certificats d'études, entre les 4,000 enfants des vingt écoles d'arrondissement qui lui servent de pépinières; tandis que l'institution Taberg accepte les bourses qui lui sont données sans pouvoir choisir les enfants. Malgré ce désavantage, les Frères de la Doctrine chrétienne, dans les cinq ou six dernières années, avaient fourni, en dehors des élèves destinés à la culture, 50 à 60 sujets pour les bureaux administratifs et les services privés. Tous les élèves passent un concours de fin d'année et reçoivent un certificat de fin d'études. L'histoire n'est pas enseignée.
Chaque service administratif avait autrefois ses examens d'admission; les enfants étaient poussés selon leurs capacités et se présentaient à celui qu'ils préféraient. On a voulu fondre ces divers examens en une épreuve unique après laquelle les candidats peuvent choisir le service dans lequel ils veulent entrer. Ce système de centralisation et d'unification (que nous étendons partout) semble présenter des inconvénients. L'Annamite, nous l'avons dit, n'est pas accessible à un grand nombre d'idées, sauf celles qui sont afférentes
aux choses ordinaires de la vie, et il est fâcheux de disperser son attention.
Le Cochinchinois est essentiellement agriculteur; à la rigueur, il forge et fond les métaux; il réussit dans les métiers de maçon, de charpentier, de menuisier, de sculpteur, et les artistes en ces travaux sont considérés; mais, chez lui, le commerce n'est pas estimé. Un préjugé, qu'il y aurait intérêt à combattre, l'en éloigne. L'Annamite ne fera guère le grand commerce comme le Chinois; il pratique volontiers le petit commerce, et les femmes s'acquittent habilement de la vente des produits naturels et industriels du pays. Chinois et Annamites envisagent de façon différente ce que l'on appelle l'honnêteté commerciale. Le premier, tout aussi voleur que le second, comprend qu'il doit conserver ses coassociés au même titre que ses clients. L'Annamite comprend un peu qu'il doit conserver ses clients, mais il a plus de peine à ménager ses coassociés. C'est tout un ordre d'idées dont on voudrait voir l'administration se soucier. Il nous appartient, en effet, de détruire ce préjugé, non seulement par des moyens qui relèveraient des exemples que les Français de Saigon peuvent offrir à l'imitation des indigènes, mais encore par des méthodes d'enseignement appropriées à faire figurer aux programmes de nos établissements scolaires.
Le principe même du commerce, qui repose, en partie du moins, sur l'épargne bien conduite, est menacé dans ce pays par un double danger, le jeu et l'exploitant chinois. La passion du jeu est une cause de ruine pour l'Annamite, et le Chinois est l'éternel tenancier. C'est lui qui tient le bacuan; il est le banquier de tous les jeux, et le commerce du riz, la plus grande richesse de
la Cochinchine, est entièrement entre ses mains. C'est le Chinois qui s'en va partout, dans les campagnes, acheter à chaque famille l'excédent de récolte. Il paie, mais le soir, au bacuan, il reprend au nha-cue (i), au paysan, tout son argent, et retourne au port d'embarquement avec les récoltes et l'argent.
Il y a bien peu de temps, il était impossible de traiter sans le fatal comprador, l'intermédiaire chinois qui, en réalité, ruine le paysan et empêche l'exploitant de s'enrichir. Un grand effort a été tenté pour supprimer ces intermédiaires, mais la puissance d'association des Chinois, si fortement accusée par leurs syndicats, est une force contre laquelle nous ne pouvons encore lutter; les industries les plus productives et toutes les /«rizeries» (2) sont maintenant en leurs mains.
Une société française dirigeait au Cambodge, dernièrement encore, une usine à égrener le coton et en exportait l'huile au Japon. Les Chinois ont forcé la société à liquider et ont repris l'usine, qu'ils exploitent dans des conditions d'autant meilleures que les frais généraux sont loin d'être les mêmes pour eux que pour nous. Très sobre, le fils du Céleste-Empire dépense peu pour sa nourriture et son logement, tandis que l'Européen a de suite des charges relativement considérables. On se plaint, non sans raison peut-être, en Cochinchine, mais la question est complexe, de la tolérance et des facilités que l'Administration accorde aux Chinois; ils naviguent librement, sans les condi-
(1) Se prononce gna-coué.
(2) Le paddy, riz en paille, est travaillé dans les rizeries; transformé en cargo, il sert pour la fabrication de l'alcool, et le riz blanc est employé pour l'alimentation.
tions imposées aux Français, et, en cas de guerre, ils feraient des pilotes excellents pour conduire l'ennemi dans toutes nos rivières.
Mais laissons ces questions d'ordre économique et d'ordre politique qui demanderaient une étude plus approfondie; revenons aux écoles d'indigènes et poursuivons notre enquête scolaire, au Tonkin plus spécialement.
En tous pays l'école a été considérée comme un des meilleurs moyens d'assimilation et, par suite, de colonisation. Les Chinois ont toujours su l'employer, et cependant j'ai pu constater, en Annam, qu'après vingtdeux ans d'occupation nous ne possédions pas une seule école en dehors des établissements congréganistes. En 1886, Paul Bert désirait modifier l'enseignement officiel annamite; il voulait joindre aux programmes existants l'enseignement de la langue française. Elle devait être exigée, dans un délaide deux ou trois ans, pour les différents examens qui confèrent le mandarinat. L'acte n'a été signé, avec la cour de Hué, que dix ans plus tard, par M. Rousseau, quelques jours avant sa mort. Il stipule que l'enseignement du français doit être donné par les professeurs annamites, ce qui ne peut évidemment pas encore faire espérer un résultat satisfaisant.
Lors de mon voyage à Hanoï nous négligions nos écoles tonkinoises d'une façon fort regrettable. Le budget de l'instruction publique est, au Tonkin, de 136,850 francs. J'ai le détail des dépenses sous les yeux. Il comprend : loyers des écoles et entretien des bâtiments, traitement des professeurs et institutrices, frais de services et de tournées, fournitures scolaires,
achat de prix, chauffage, éclairage et bourses d'études au collège des interprètes. Cette allocation de 1 36,850 fr. doit servir à l'entretien d'un collège d'interprètes, d'un collège proprement dit et de 20 écoles avec 1,400 élèves; c'est tout ce qui a été fait pour l'instruction publique dans un pays qui compte dix millions d'habitants.
Trois de ces écoles sont à Hanoï. Je n'oublierai pas celle que j'ai visitée : dans une véritable baraque annamite, sans air ni lumière, 40 enfants étaient entassés dans un espace tout au plus assez grand pour une quinzaine d'entre eux. La seconde classe, placée dans une autre masure voisine, comptait 75 élèves, serrés et pressés comme on ne peut le voir nulle part ailleurs qu'en Orient.
Dans nombre d'écoles les différentes divisions ne peuvent être reçues qu'à tour de rôle, le même local devant servir à toutes successivement. La méthode Machuel y est employée. Un petit enseignement en cent pages répond absolument aux besoins. Il n'y manque, à mon point de vue, qu'un peu de catéchisme pour l'éducation morale.
Le Tonkinois semble plus particulièrement éducable que les autres Annamites, et je reconnais avec plaisir que M. Dumoutier, le directeur de l'enseignement au Tonkin, obtient, dans ses écoles trop peu nombreuses, des résultats dont il faut lui savoir gré. Archéologue et épigraphiste bien connu, depuis vingt ans il consacre sa vie à étudier les Annamites et les choses d'Annam. Sa grande expérience et le mérite de ses méthodes lui permettent de réussir, malgré la pénurie de son budget, aussi bien au point de vue de la
prononciation que de la véritable connaissance des mots.
L'école des; interprètes mérite particulièrement d'être remarquée. Cinquante boursiers réunis dans une ancienne pagode sont divisés en deux classes qui forment trois divisions. Les élèves y arrivent avec le certificat d'études et sont choisis parmi les meilleurs sujets. Faute d'argent, 150 demandes d'admission venaient d'être refusées. Les études doivent embrasser une période de trois années; mais, malheureusement, on manque toujours d'interprètes et on cueille le fruit vert : le programme est le plus souvent rempli en une seule année, ce qui stérilise les sacrifices que fait le protectorat pour la formation de bons interprètes.
Ces jeunes gens destinés à traduire et à rédiger des actes qui sont tous en chinois apprennent le français traduit en caractères chinois. Sur leurs devoirs, je lis les formules du «Saint Edit» de l'empereur K'ang-hi et les règles des cinq relations sociales : relation de souverain à sujet, de père à fils, d'époux à épouse, de frère aîné à frère cadet, d'ami à ami. Le législateur leur enseigne bien leurs devoirs; mais, nulle part, il n'est question de leurs droits. Il traite de mille choses : de la nécessité de développer la culture du riz ou du mûrier pour pouvoir payer l'impôt, des travaux publics, des routes, digues et canaux qui sont le résultat de l'impôt et le principe de la prospérité du pays; de l'utilité de l'éducation pour obtenir l'emploi qui fait vivre. La plupart des lois de la sociologie chinoise y sont enseignées, et autour d'elles gravitent les rites, les coutumes, les usages qui gouvernent scrupuleusement, et dans leurs moindres détails, toutes les actions de la vie, jusqu'à la mort inclusivement. L'exis-
tence entière de ces peuples est figée dans ces règles, immobilisée dans cette civilisation.
Il me souvient d'avoir lu, sur un cahier, qu'une femme avait réuni sa très nombreuse famille et avait distribué des présents pour célébrer ses «quarante ans ! » Voilà une fête qui, si je ne m'abuse, ne deviendra pas à la mode dans notre Occident.
Les élèves sont particulièrement exercés à la connaissance du sens des mots par la logique et l'analyse. La méthode de M. Taupin (i), directeur de l'école des interprètes, donne d'excellents résultats. J'avais constaté dans les grands collèges de Saigon, chez des élèves capables de réciter couramment, mais peu distinctement, des pages de physique et de chimie, une difficulté presque insurmontable à exprimer des idées personnelles, à décrire des objets usuels, à en expliquer l'usage; aussi ai-je beaucoup apprécié les candidats interprètes me donnant la définition de certains mots abstraits que je relevais sur leurs cahiers, tels que : doctrine, amplification, engagement légal, etc. Ces jeunes gens, dans leurs hésitations mêmes, sont toujours restés dans le sens réel. Ils trouvaient facilement les mots synonymes, lorsqu'il y en avait, et raisonnaient leurs réponses mieux que ne le feraient chez nous des enfants de douze à quatorze ans, insuffisamment exercés à ce genre de travail.
Le chinois diplomatique et administratif, qu'on apprend au collège, est hérissé de caractères inconnus au chinois des classiques, et c'est celui qu'il importe
(i) « Recueil de petits textes à l'usage des Annamites étudiant la langue française et des Français voulant apprendre l'annamite, » par Madame Taupin, professeur au collège des interprètes.
d'apprendre à nos futurs interprètes, avec le vocabulaire et les locutions particulières à l'armée, à la marine, au commerce et à l'industrie.
Beaucoup d'élèves de l'école des interprètes donnent des leçons en ville, où, à leur tour, ils ont jusqu'à dix et douze élèves auxquels ils s'empressent de communiquer les connaissances qu ils ont acquises. Apprendre aux autres est d'ailleurs une des meilleures façons de bien apprendre soi-même.
J'ai assisté à Hanoï à une distribution de prix à l'Ecole Mutuelle annamite. Après leur sortie des écoles, les jeunes gens se réunissent pour faire des sciences, de l'électricité, de la photographie, de la mécanique, un peu de tout enfin. Ils s'associent pour acheter des livres; ils prennent à des Revues des abonnements collectifs; ils travaillent ensemble et s'enseignent réciproquement ce qu'ils savent. Il y a là une preuve de zèle à vrai dire admirable, bien que ce zèle paraisse résulter des moyens que la civilisation chinoise leur a enseignés, depuis des siècles, pour s'assurer des titres et des positions relativement lucratives. C'est aussi une preuve évidente du désir qui pousse ces populations à apprendre le français et de la facilité avec laquelle le succès couronnerait nos efforts, si nous prenions la peine de propager sérieusement notre langue et de favoriser l'instruction dans la colonie.
Une discussion est toujours pendante, en matière d'éducation, entre les amis et les ennemis des caractères chinois. La Cochinchine a essayé un instant de les supprimer de ses programmes et de leur substituer
le quoc-gnù (i). On appelle ainsi la notation, en caractères romains, des sons annamites; il a été inventé par les missionnaires portugais, venus les premiers évangéliser l'Annam. C'est un outil excellent, et dont nous ne pouvons pas nous passer, malgré les petits défauts dus à son origine et à la nationalité de ses inventeurs, défauts qu'il eût été si facile et si nécessaire de corriger au début de notre occupation. Certains assemblages de lettres ne répondent pas à notre prononciation, mais, par un travail de quelques minutes, il est possible de se mettre au courant de ces petites anomalies.
Le quoc-gnù nous permet d'apprendre l'annamite comme une langue européenne, sans cette rebutante étude des signes, dans laquelle se dépense une partie de l'existence des lettrés indigènes. Transcrite dans nos caractères, la langue annamite peut être lue par tout le monde et traduite à coups de dictionnaire par n'importe quel fonctionnaire ou industriel. Au moyen du quoc-gnù lepaysanle plus illettré apprend, à l'aide d'un alphabet invariable, à écrire à peu près bien sa propre langue en moins de deux mois, ce dont il est fort étonné lui-même. C'est la raison du grand succès, au Tonkin, des écoles libres, dites de Quoc-gnù, dont le protectorat a le grand avantage de ne payer ni les maîtres, ni les fournitures scolaires. On y enseigne uniquement les caractères chinois et la transcription de l'annamite en caractères latins.
La langue annamite n'est pas moins pauvre d'idées que de mots. Sa littérature se compose surtout de chants populaires et de proverbes, et ne comprend
(i) Se prononce cuoc-gneu.
guère que quelques pages sur un nombre de sujets fort restreint, comme l'amour filial, l'amour conjugal, le courage militaire. Elle est sans lexique et ne possède d'autre grammaire que celle que nous lui avons faite. Les hiéroglyphes annamites, les chu-noms, diffèrent des caractères chinois, dont ils sont dérivés.
Le dialecte savant que l'on parle à la cour de Hué est le pur mandarin ; tandis que le langage vulgaire cochinchinois, proche parent du cantonnais et du parler du Fo-Kien, est composé de monosyllabes que l'on apprend à différencier par un ton chantant. Un certain nombre de mots annamites ne se retrouve pas dans le vocabulaire sinique, et provient de la langue des aborigènes. D'autres, empruntés aux Malais ou aux peuples d'Europe, et juxtaposés sans aucune flexion, forment, au point de vue de la rhétorique, un «sabir» monstrueux. Les documents officiels sont écrits en chinois, dont les caractères stables sont généralement plus simples que les chu-noms annamites.
L'ancienne domination de la Chine avait imposé officiellement sa langue, ce qui était logique, et tant que nous ne pourrons la remplacer par le français, nous resterons dans une certaine mesure à la merci des interprètes. De même, le recrutement des fonctionnaires, à la suite des grands examens des lettrés, qui ont lieu à Hué et à Nam-Dinh comme à Pékin, nous fournit, dans notre protectorat, des mandarins très doctes sur la morale de Confucius et sur les coutumes chinoises, mais professant pour les nôtres un parfait mépris. Ils ne connaissent rien, ni des sciences, ni des arts, et ne peuvent comparer ce qui se passe en Orient avec ce qui existe en Occident. Après trente-cinq ou quarante
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années passées à orner leur mémoire de ces intéressants hiéroglyphes, la plupart des mandarins, l'intelligence pauvre et dénuée, ne professent la morale de Confucius qu'en paroles, et ne songent, le plus souvent, qu'à satisfaire leur passion de jouissance et leur cupidité.
Il est certain qu'un Annamite d'Annam qui ne saurait pas le chinois serait dans une situation inférieure vis-à-vis des siens et ne pourrait prétendre à aucun des titres du mandarinat que peuvent lui conférer les examens officiels. Mais en Cochinchine la situation est différente et, avec le quoc-ngû et le français, l'Annamite peut se faire une position.
D'aucuns prétendent que le maintien des caractères chinois, et par suite l'étude de la philosophie chinoise, est l'obstacle majeur à l'assimilation du peuple annamite. Nous savons du reste de quelle muraille intellectuelle elle enveloppe l'Empire du Milieu. L'étude des caractères occupe, d'autre part, la meilleure partie de la vie, qui pourrait être plus utilement employée; elle développe, avons-nous dit, la mémoire aux dépens du jugement, et reste l'apanage des lettrés, les plus mortels ennemis de la France.
La transcription de l'annamite en caractères latins, inventée pour faire connaître le catholicisme par le livre, ne sert pas moins à la diffusion de notre civilisation française. Elle permet à un plus grand nombre d'Annamites de lire nos journaux et nos livres transcrits en quoc-ngû et de s'imprégner de nos idées. Peu d'entre eux sont capables de lire un journal en caractères chinois, tandis que beaucoup le lisent en caractères latins. C'est l'instruction et l'éducation plus largement répandues.
Il convient, d'ailleurs, d'opposer aux avantages que nous venons de faire ressortir en faveur du qnocngû les arguments que font valoir les adeptes de l'étude des caractères chinois. Parmi vingt millions d'Asiatiques, nous sommes peu nombreux, disent-ils, souvent disséminés, et d'ici longtemps nous ne pénétrerons l'annamite que par quelques points. La composition curieuse et compliquée de certains caractères chinois a pour effet de passionner quelques Européens et n'est pas sans procurer à l'esprit une certaine satisfaction intellectuelle; après avoir été supprimée, cette étude a été rétablie en Cochinchine. La nécessité de former de bons interprètes doit être un des objectifs de notre enseignement; nous aurons toujours des frontières communes avec la Chine et il nous faudra toujours des interprètes. Leur formation insuffisante est un écueil d'autant plus grand que, par nature, l'Annamite est porté à embrouiller les affaires, et que trop souvent l'interprète est dans l'impossibilité de comprendre et de traduire exactement les questions. L'étude des caractères se fait enfin au moyen des livres des moralistes et des philosophes chinois, de la littérature chinoise et du confucianisme, de la morale traditionnelle à laquelle ce peuple est habitué. Si défectueuse que soit cette morale, elle a sa solidité, et nous risquons, en rayant des programmes les études classiques chinoises, d'enlever aux Annamites la civilisation chinoise sans leur donner la nôtre. L'enseignement de notre morale, si nous ne pouvons lui donner de base religieuse, serait inutile, car, à leurs yeux, il serait dépourvu de toute autorité. On ne saurait séparer l'instruction de l'éducation sous peine d'abais-
ser le niveau moral et de ne produire qu'une race nuisible à nos propres intérêts.