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EDUCATION DES FILLES

Le rôle important de la femme dans la famille annamite paraît nous faire un devoir de lui procurer une préparation intellectuelle et morale qui aiderait à la formation des générations futures. L'inconstance et le manque de persévérance propres à la race exigeraient, dans l'éducation des jeunes filles, une sollicitude soutenue, et jusqu'à présent l'administration ne s'en est nullement occupée. Elle n'accorde pas de bourses aux filles des Annamites, et il n'y a du reste que peu ou point de demandes. L'enfant, dans sa famille, ne reçoit aucune direction. En général, les Annamites ne donnent pas d'instruction à leurs filles, sinon les catholiques et quelques personnages de haut rang, comme le Doc-Phu (i) de Cholen, dont toutes les filles, sauf les deux aînées, ont été élevées à la Sainte-Enfance de Saigon.

On prétend que, derrière le mur de la vie privée il se passe souvent, dans la famille, des choses honteuses; doux et faible, l'Annamite est aussi incapable de résister aux passions qu'aux influences, et le sens moral de la femme indigène est, à juste titre, tenu en état de

(i) Préfet.

suspicion. A l'école municipale des filles de Saigon il n'y a pas de serviteurs indigènes; tous les employés sont des Chinois et des Chinoises, qui ont l'avantage d'avoir moins de connaissances dans le pays. On considère qu'il n'est pas possible de se fier aux femmes annamites, elles seraient près des pensionnaires les plus fâcheux intermédiaires. On va jusqu'à limiter leurs relations avec leurs propres filles, car on les croit capables de les vendre pour 50 piastres, quand le père est mort ou parti au loin. La Société de Protection et d'Education des jeunes métis des deux sexes confie les filles à l'école municipale et aux couvents de la Sainte-Enfance de Saigon et d'Hanoï. La mère a bien le droit d'aller visiter sa fille, mais non celui de la faire sortir. Jamais, me disait une vieille religieuse, l'Annamite n'a la délicatesse de cœur de l'Européen, et celui-ci s'en plaint. La métisse, plus orgueilleuse, n'a pas non plus nos qualités, tandis qu'elle participe des défauts des deux .races. Cependant les filles légitimes franco-annamites que l'on prend la peine de suivre et de diriger peuvent fournir d'excellents sujets. Ces jeunes filles ont généralement une facilité particulière pour la musique.

L'éducation des filles présente évidemment un danger qu'il faut prendre soin d'écarter, aussi bien pour la métisse que pour l'Annamite. Elle facilite les liaisons qui font d'elle une proie aisée pour la prostitution, si une sollicitude prolongée ne les accompagne. La directrice de l'école municipale et les religieuses de la Sainte-Enfance n'obtiennent de résultats, au point de vue moral, qu'à condition de ne jamais «placer» leurs enfants, mais de les marier. On leur fait

souvent épouser des interprètes, des employés, des mécaniciens, et ces unions forment de bons ménages. Les mariages entre métis sont rares, sauf entre catholiques; la société de protection et d'éducation des jeunes métis a pour but de les favoriser. La métisse cherche toujours à s'élever; jamais elle ne consent à épouser un Annamite, tandis que le métis, qui n'a guère chance d'épouser une Européenne, retourne fatalement à l'Annamite.

On prétend généralement que la femme française s'anémie au bout de peu d'années, qu'elle supporte mal le climat et, trop souvent, doit retourner vivre en France. Dans les petits emplois elle est une lourde charge pour le budget. Le résultat est, d'une part, l'isolement du mari et, de l'autre, la tentation ou la nécessité des mariages mixtes assez exceptionnels dans les colonies anglaises et si fréquents chez nous, surtout dans la classe inférieure. Les fréquentes unions légitimes (même les unions illégitimes et si souvent prolongées) de Français et d'Annamites ne devraient-elles pas donner une importance capitale à la question de l'éducation des filles et à l'élévation morale de celles qui deviennent les mères de tant de métis français? L'enfant ne tient pas seulement de son père, il tient aussi de sa mère, et la séparation de la mère et de l'enfant, outre qu'elle est contre Tordre naturel, est tout au plus un palliatif; mais elle ne change pas la nature de l'être né de deux ascendants si complètement différents.

Les religieuses de Saint-Paul de Chartres, en Cochinchine, en Annam et au Tonkin, élèvent charitablement de jeunes Annamites. Elles ont 250 élèves au couvent de la Sainte-Enfance à Saigon. Là, elles ensei-

gnent le catéchisme, la langue du pays et un peu de français. Ces pensionnaires sont formées à devenir des ménagères, vertu un peu difficile pour l'Annamite, naturellement molle et paresseuse dans son intérieur. Elles apprennent à assurer les soins de la maison et à décortiquer le riz, manœuvre longue et compliquée qu'elles pratiqueront toute leur vie dans leur ménage. Au couvent, je les voyais se mettre à sept pour frapper, en bascule et par leur propre poids, le riz dans le pilon. Chaque mesure doit être pilée environ un quart d'heure, puis, il reste le vannage et le triage; rien n'est perdu, tout est strictement employé. Ce sont les élèves également qui fabriquent les nattes pour l'entretien de la maison et des lits. Les matelas sont en feuilles de bananier, ce qui a l'avantage d'être doux, sain et pas chaud. On y joint quelquefois un peu de crin végétal. Elles filent aussi et tissent la soie par petite quantité, mais le mûrier est encore rare et ne permet qu'insuffisamment la culture des vers à soie.

J'ai dit que les religieuses avaient dû renoncer à placer leurs enfants chez des particuliers. Les jeunes filles ne quittent la maison que pour se marier, et c'est le couvent qui leur donne généralement les vêtements de noce, la robe de soie, presque toujours violette, que la mariée mettra sur deux autres robes de soie. (Au Tonkin, la jeune femme porte, le jour des noces, jusqu'à six robes superposées.) Souvent aussi, le couvent les aide à bâtir la caï-nha, la maison.

La mission catholique est seule, jusqu'à présent, à s'occuper des jeunes filles. L'administration n'auraitelle pas, à son tour, le devoir de leur réserver une part dans son budget.

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