LE CHRISTIANISME EN INDO-CHINE FRANÇAISE
L'éducation est une force qui modifiera la nation. Que donnera-t-elle? Administrateur et missionnaire, chacun se le demande, à des points de vue différents. Il ne suffit pas d'apprendre à l'indigène le b a bas il faut encore éveiller sa conscience, ses sentiments; il faut élever son caractère et, pour cela, savoir se donner à lui. Il lui manque surtout un sentiment du devoir assez fort pour imposer à ses actes la règle de la loi morale. Or, cette règle, il ne la trouvera que dans l'union de sa conscience et de la doctrine qui doit diriger sa vie. C'est, en effet, une doctrine supérieure qui peut seule avoir assez d'autorité pour faire préférer par la conscience le devoir au plaisir. Les Annamites croient à la vie future, et, par là, nos idées chrétiennes peuvent les atteindre.
A Dieu ne plaise que nous désirions voir imposer par l'autorité une foi religieuse à nos protégés, ce serait également contraire au libre arbitre et à la nature de la religion. Nous demanderions simplement qu'il fût permis de proposer à la liberté de l'Annamite une doctrine de vérité assez forte pour éclairer son intelligence et régler ses mœurs.
C'est 'un grand tort de ne vouloir pas comprendre, même au point de vue rationnel, que le sentiment religieux est notre meilleur moyen d'action sur l'Orien-
tal, et qu'en renonçant avec lui à la foi religieuse nous renonçons pour lui à toute base morale. Dans la pratique de la vie l'Annamite ne s'occupe pas d'études abstraites; les règles issues de la formation des siècles passés, que quelques honnêtes gens, non religieux, savent s'imposer, dépassent absolument ses moyens et sa compréhension. Le catholicisme est la grande force par laquelle nous pourrions atteindre les peuples d'Orient, c'est une force que nos rivaux protestants nous envient, comme je les ai entendus nous envier nos missionnaires, et il est vraiment fâcheux de voir nos gouvernants la négliger. Partout le missionnaire a marché seul, mal soutenu, souvent abandonné, quand il n'a pas été persécuté. Quels mouvements extraordinaires ont cependant su créer ces modestes pionniers. Est-ce que ce ne sont pas les grands évêques de l'Indo- Chine qui ont préparé la conquête de notre empire colonial? Les missionnaires des Missions Etrangères qui évangélisaient le Tonkin depuis 1662 nous ont tracé le chemin. Lors de l'occupation, ils nous ont fourni des renseignements et procuré parmi leurs chrétiens des sujets plus dociles. Chrétien, l'Annamite est, par cela même, plus rapproché de nous; et les mandarins d'Annam ne s'y trompaient pas au temps des massacres de 1886 qui ont suivi la prise de Hué. Ils appelaient leurs chrétiens les Français du dedans, non que ceux-ci ne fussent fidèles au roi et n'obéissent à la loi annamite, mais les «lettrés», tous les mandarins en herbe, redoutaient le lien qui les unissait à l'Européen. Ils voyaient en eux les alliés naturels de la France. L'occupation française détermina seule des massacres qui ne furent décidés que pour enlever un point
d'appui aux conquérants; 25,000 Annamites chrétiens périrent à cette époque.
Le sang des martyrs a fructifié : dix ans après, la ville de Hué avait vu se former de nouveaux chrétiens, plus nombreux; ils sont 60,000 maintenant, — 250,000 en Annam, — et parmi les convertis figurent beaucoup de massacreurs. Ces conversions ne peuvent être que sincères et désintéressées, car les chrétiens ont tout à perdre vis-à-vis des mandarins et rien à gagner près des fonctionnaires. Ceux-ci craignent d'autant plus de se commettre avec les intérêts de la Mission et de se compromettre avec son personnel qu'ils se trouvent plus nombreux et surveillés les uns par les autres. Ne sont-oe pourtant pas ces chrétiens qui rendent notre situation possible dans les douze provinces d'Annam, où nous ne possédons pas 400 soldats?
Les missionnaires trouvent leur consolation dans le ministère auprès des Annamites, très accessibles au sentiment religieux. Il n'est même pas rare en Annam de voir des païens demander le baptême pour leurs enfants prêts à mourir. Ils croient volontiers que le baptême délivre l'enfant de toute origine de péché, qu'il le fait fils de la divinité et de ce fait lui assure la félicité. Ils le croient d'autant plus que beaucoup de médiums, — vrais ou faux, — plus nombreux qu'on ne pense en ces pays, interrogés sur ce point, ont répondu que les enfants baptisés jouissaient du bonheur suprême. C'est ainsi que le roi d'Annam lui-même, très malade dans son enfance, fut baptisé, ce qu'il ignore peut-être, sous le nom de Paul. Les indigènes sont, d'ailleurs, assez fidèles au christianisme quand ils l'ont embrassé.
On compte 100,000 chrétiens dans la Cochinchine
et le Cambodge, et il se fait de 8 à 9,000 baptêmes par an, dont plus 'de 3,000 donnés à des enfants de chrétiens. Le Fleuve Rouge et la Rivière Claire divisent les Missions françaises et espagnoles entre lesquelles avait été partagé le Tonkin avant notre occupation. Lors de la conquête, tous les missionnaires français et espagnols se sont empressés à nous servir; les prêtres des Missions Etrangères, retrouvant leurs compatriotes et parlant la même langue, ont été plus à même de leur rendre, et de fait leur ont rendu, plus de services que les Dominicains espagnols, à qui notre langue n'était pas familière. La Mission française possède au Tonkin 220,000 âmes, dont 200,000 dans le diocèse d'Hanoï. La Mission espagnole compte 230,000 chrétiens dans ses trois évêchés (1), ce qui porte à 450,000 âmes la population chrétienne du Tonkin.
La formation d'un prêtre annamite exige dix-huit à vingt années et l'ordination n'a jamais lieu avant l'âge de trente-deux ans. Au séminaire ils commencent naturellement par apprendre le latin, et, plus tard, l'intelligence ouverte par la syntaxe, ils apprennent aisément le français par le latin. Tous les élèves qui ne peuvent arriver aux ordres retournent à leurs anciens travaux ou cherchent à entrer dans les emplois administratifs ou privés selon l'instruction qu'ils ont acquise. Les meilleurs interprètes de la colonie, comme M. Pétrus Ky (2), par exemple, ont été formés par la Mission. On a plus d'une fois reproché aux missionnaires l'en-
(1) Tonkin central, résidence à Bui-Chu; Tonkin oriental, résidence à Haï-Duong (et de fait à Hriï-Phong); Tonkin septentrional, résidence à Dao-Ngan.
(2) Mort en 1898.
seignement du latin dans leurs séminaires; mais on oublie que le latin est la langue liturgique et qu'à côté des séminaires, les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne, pour ne nommer que ces maîtres éducateurs, donnent, aux colonies comme en France, l'enseignement le plus pratique.
Le missionnaire français porte en lui, plus excellemment que tout autre peut-être, la vertu de zèle; et, en quelque pays qu'il soit, par le seul fait de sa nature française, par la chaleur de son cœur et son amour inné pour la patrie éloignée, il se montre le pionnier et le témoin de la France, et représente le type des meilleures qualités de sa race. D'instinct, il fait aimer son pays, il force le respect et l'admiration des païens et des protestants, et se plaît à enseigner notre langue, comme j'en ai vu quelques exemples en colonie anglaise. La religieuse française, plus admirable encore de renoncement et d'abnégation, emporte, comme lui, cet amour de la France dont le Français ne ressent vraiment toute la puissance que sur la terre lointaine.
Je me souviendrai toujours d'une visite à Agra, chez les Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, un ordre français de Lyon, qui a fondé de nombreuses maisons dans le nord des Indes anglaises. L'œuvre a été créée par des Sœurs françaises, mais le nombre de celles-ci maintenant, me disait mélancoliquement la Mère Provinciale, est moins grand sur la terre que sous les pierres tombales qui a voisinent leur chapelle. Les deux seules survivantes sont aujourd'hui la Mère Provinciale, qui est là depuis 1854, et une vieille assistante, Sœur Geneviève, qui n'espérait pas revoir de compatriotes avant de mourir. Mais les autres, originaires
d'Irlande ou d'ailleurs, Européennes ou Hindoues, élevées par les religieuses françaises, ont aimé la France avec les Mères qui les ont formées, et toutes parlent correctement notre langue. La bonne Provinciale me disait pieusement que la France avait fait beaucoup pour les Missions, qu'elle avait donné sans compter ses enfanfs et son argent, qu'aujourd'hui les Missions le lui rendent en prières, et que peut-être ces humbles prières seront la sauvegarde de la mère patrie. Je n'ai pu entendre sans émotion un souvenir de 1871 qu'elle évoquait devant moi.
Les Sœurs avaient alors 200 enfants, petites Indiennes et Eurasiennes (1), qui priaient ardemment pour la chère France et ne connaissaient d'elle que les religieuses qui les élevaient. Un matin, les pauvres Hindoues, le cœur ému, arrivent entièrement dépouillées des menus bijoux qui sont leur joie. Elles disent aux Mères qu'elles n'ont pas d'argent pour faire une souscription comme les petites créoles du pensionnat, mais qu'il faut, pendant un mois, leur donner du pain sec pour leur «tiffin» (2) et envoyer en France l'argent de leur nourriture. Elles veulent, en outre, remettre à la Mère Provinciale leurs bijoux, les cercles d'argent et les verroteries, tous leurs minimes trésors, pour les envoyer aux pauvres soldats de France !
Cet acte d'amour pour notre cher pays m'a émue plus que je ne saurais dire, et, du fond du cœur, je crie merci à ceux qui savent ainsi faire aimer au loin la patrie française.
(1) Métisses d'Européen et d'Asiatique.
(2) Tijjin, second déjeuner.
C'est encore la Mission qui fournit le plus grand effort en faveur des femmes par sa création de couvents de Sœurs indigènes. Leur formation exige six et sept ans. Elles sont choisies dans les maisons de l'intérieur parmi les jeunes filles de dix-sept et dix-huit ans qui ont la vocation. Elles adressent une requête et ne sont admises dans la maison pour laquelle elles ont manifesté leur préférence que sur des renseignements tout à fait satisfaisants. Elles savent, tout au plus, lire, écrire et compter, et elles doivent recommencer à nouveau le peu d'études qu'elles ont faites : lecture, écriture, calcul, et y joindre l'étude approfondie du catéchisme et de la morale. Elles enseignent les chants d'église et organisent de petites maîtrises qui les aident à former des sujets dans les missions de l'intérieur. Chargées des écoles et des crèches, elles préparent des institutrices pour les campagnes. Elles prennent soin des linges d'église, et, en Annam, elles dirigent des dispensaires. L'Annamite malade ne se soigne guère, il ne se plaint pas et les autres ne le plaignent pas davantage. La maladie est, en général, un objet de répulsion et d'horreur; aussi est-il très méritoire pour la religieuse indigène d'être attachée aux services d'hôpitaux. Il n'y a que les Sœurs affiliées aux religieuses françaises et celles longuement préparées qui sachent s'y résigner.
Les Sœurs annamites ont peu de résistance à la fatigue. Epuisées par tous leurs travaux, la tuberculose leur est redoutable. Elles n'ont ni le même courage, ni le même dévouement, ni le même zèle, ni le même esprit d'abnégation que nos sœurs françaises; mais elles sont fidèles et consciencieuses, et bien encadrées,
elles sont parfaites. Quelques jeunes filles demandent à entrer au Carmel, mais la Mère Prieure me disait que la race jaune a généralement besoin de s'imprégner de christianisme pendant deux et même trois générations avant de produire une bonne carmélite.
Les couvents indigènes ne reçoivent rien du gouvernement ni de la mission. En Cochinchine, les Sœurs, au nombre de 418, réparties en quatre couvents, se suffisent à elles-mêmes par de petits travaux; elles font la couture des vêtements annamites et la teinture noire indigène. Elles fabriquent leurs nattes et tout ce qui est à leur usage. La chrétienté de Choquan, que j'ai visitée, possède une jolie église élevée à l'aide des aumônes recueillies dans le pays, et compte une cinquantaine de Sœurs. Moyennant 70 piastres de riz et de mam, sorte de poisson fermenté, plus 10 piastres de dépenses au marché, les 50 religieuses vivent pour 210 francs par mois. Choquan possède, dans la campagne, 20 postes où les religieuses sont deux au minimum sous la surveillance du missionnaire. Elles ne peuvent pas prendre plus de trois chiques de bétel par jour. Pour sortir, pour, aller à l'église, pour voir le Père, en toute circonstance elles doivent toujours être deux. Elles portent comme les autres femmes la grande robe de cotonnade noire lustrée, un Christ sur la poitrine, un voile noir sur la tête et sur les épaules; elles ont les cheveux coupés et marchent pieds nus suivant l'usage. Elles savent se faire respecter et rendent de grands services ; elles accèdent dans les rizières et dans les endroits que leur costume et les convenances interdisent à l'Européenne.
Elles n'enseignent pas le français, mais elles répan-
dent avec le Christianisme l'esprit de la civilisation française et préparent un peuple plus utilisable. Que la France n'oublie pas dans sa mission civilisatrice en Indo-Chine les principes vrais qui élèvent la nature humaine; qu'elle ait le courage de favoriser chez les missionnaires, hommes ou femmes, l'initiative que réclament le caractère et les traditions de ce pays, et elle en aura bientôt fait une de ses plus belles colonies.