CONCLUSION
Me voici au terme que je me suis assigné. A dire vrai mon voyage n'est pas achevé; je ne devais revoir la «doulce» France qu'après avoir parcouru la Chine, remonté le Yang-tsé-Kiang, visité le Japon, vu Pékin et traversé la Mongolie, la Sibérie, le Turkestan, le Caucase et la Russie. C'est au monde indo-chinois, et à lui seul, que j'ai voulu borner le présent récit. Il me fournissait matière assez ample et assez intéressante pour le lecteur français, puisque nos possessions d'Extrême- Orient en étaient le sujet. C'est sur elles d'ailleurs qu'il importe d'appeler l'attention de mes compatriotes, et je m'estimerai satisfaite si j'ai pu tourner les yeux et l'esprit de quelques-uns d'entre eux vers notre belle Indo- Chine.
Quelles conclusions tirer de tout ce qui précède? Chemin faisant, j'ai indiqué les réflexions générales que m'inspiraient les régions décrites; je veux cependant insister sur l'inestimable valeur de notre empire colonial asiatique. Elle est double : nos possessions valent et par elles-mêmes et par la situation politique qu'elles nous créent en Asie. Telles sont les deux considérations sur lesquelles je voudrais terminer ces rapides impressions de voyage.
392 COMMENT j'Ai PARCOURU L'iNUO-CHINE
L'Indo-Chine est un pays magnifique, sa richesse est immense, et, à la différence des Indes anglaises, elle possède le privilège de ne renfermer aucun territoire stérile. Dans la péninsule du Mékong on ne rencontre nulle part ces vastes et horribles déserts, East India et Central India, qui sont la tare de la péninsule hindoustanique. Au contraire, les bassins du Ménam, du Mékong et du Fleuve Rouge sont peuplés et très fertiles. La prospérité du Cambodge et de la Cochinchine est connue. L'Anriam et le Laos offrent les plus grandes ressources. Quant au Tonkin, c'est un sol inépuisable. Dans le delta la main-d'œuvre indigène est surabondante. L'Européen peut, dans le haut Tonkin, non seulement vivre, mais aussi se livrer au travail manuel pendant huit mois de l'année. Le climat lui permet d'exploiter lui-même les richesses de tout genre, minérales et agricoles, qu'offre le pays. Il ne dépend donc que de nous de faire du Tonkin ce qu'il doit être : un des plus riches joyaux de notre couronne coloniale. Et cela, d'autant plus que les provinces si peuplées de la Chine méridionale offrent à son développement commercial un champ presque illimité. Nous devons à la grandeur de notre patrie de faire du bassin du Fleuve Rouge le pays prospère qu'il doit être; nous le devons à l'héroïsme des hommes qui l'ont conquis; nous le devons encore à la perspicace énergie de l'homme d'Etat qui a su conserver cette conquête au prix de sa popularité. On l'avait surnommé le Tonkinois. L'histoire impartiale saura dégager de son œuvre politique son œuvre coloniale, et lui conservera ce surnom et celui de Tunisien pour lui en faire des titres indiscutables de gloire.
CON'CLUSIOX 393
Pour obtenir de semblables résultats, que nous fautil? Trois choses entre toutes : i° l'esprit de suite; 2° la réduction du nombre des fonctionnaires; 30 le développement des moyens de communication.
Il semble qu'une bonne fée ait donné l'esprit de suite à notre gouvernement de l'Indo-Chine. Déjà, en effet, notre colonie, heureusement pacifiée et délivrée de la piraterie par la sage administration de M. Rousseau, paie une partie de ses dépenses militaires : elle sera bientôt en état d'en payer la totalité. Ses budgets se liquident désormais par des excédents, et le chiffre global de son commerce s'est vu porté en quatre ans de 220 à 473 millions.
La diminution du nombre des fonctionnaires paraît essentielle. Il est anormal de voir que la Cochinchine possède 1,500 fonctionnaires, et qu'en 1898 l'Annam et le Tonkin en comptaient 1,926 de tous rangs pour 15 millions d'indigènes et 447 colons, tandis que la Birmanie anglaise, avec ses 11 millions d'habitants, n'est administrée que par 650 fonctionnaires en tout. Il y aurait là d'importantes réformes à faire pour réduire le personnel de nos administrateurs et pour en améliorer le recrutement. Un port franc, capable de lutter avec Hong-Kong et Singapour, un bon régime douanier, un outillage économique rationnel, la construction de voies ferrées de pénétration seraient bien autrement profitables à notre possession que ce luxe d'administration coûteux et d'une utilité contestable.
L'outillage économique est la troisième condition indispensable de la mise en valeur de notre colonie. Les travaux publics sont un facteur nécessaire de la richesse en pays neuf. Le Mékong et le Fleuve Rouge
ne sont pas des voies commerciales répondant aux besoins de notre commerce. Ces fleuves, dont le régime est celui de torrents, sont barrés par des rapides qui opposent un obstacle presque invincible à la navigation continue.
Le Mékong offre bien, entre ses barrages naturels, d'importants biefs navigables, mais ces biefs euxmêmes ne seront jamais en communication facile avec la mer que par des voies ferrées. La pénétration dans le Yunnan ne se fera pas non plus par le Song Koï, mais par le chemin de fer. Les premiers tronçons du réseau des chemins de fer de l'Indo-Chine se construisent en ce moment, et ce réseau sera l'outil le plus sûr de la prospérité de notre grande colonie.
Riche par elle-même et en bonne voie d'organisation, l'Indo-Chine française a une valeur politique inestimable. Elle possède deux frontières au delà desquelles notre influence peut et doit rayonner en soumettant de vastes régions à notre direction effective. L'une au sudouest regarde le Siam, l'autre au nord et au nord-ouest regarde la Chine méridionale.
Il importe que cette question du Siam soit une bonne fois réglée conformément à nos intérêts les plus certains. A plusieurs reprises déjà, j'en ai signalé toute l'importance et l'urgence, encore accrues depuis les récents événements de Chine. On sait que, au cas où, par suite de l'intervention des puissances, le partage de l'Empire du Milieu, dont il est tant parlé, deviendrait une réalité (et cette éventualité peut se produire d'un jour à l'autre), le Japon a jeté son dévolu sur la province du Fo- Kien, située en face de ses nouvelles possessions de Formose. LTn grand nombre des Chinois établis dans