SAÏGOX ET PNOM PENH
Le 6 octobre 1896, après vingt-trois jours de traversée, le Melbourne, des Messageries Maritimes, prenait le pilote, au cap Saint-Jacques, pour remonter jusqu'à Saïgon la rivière du même nom. Au delà de cet abrupt promontoire couvert de brousse l'atmosphère devient subitement pesante et un silence profond succède à tous les bruits du large. Les rives sont basses et plates, bordées de mornes palétuviers, coupées à droite et à gauche d'innombrables canaux naturels que
l'on nomme en Orient des arroyos et en Cochinchine des rachs. Tout semble dormir sous le soleil ardent; de loin en loin quelques sampans, abrités sous les branches tortueuses d'un palétuvier, quelques jonques se laissent porter par la marée. Sur notre droite, un puissant cours d'eau, le Donnai, descend de la chaîne annamitique, et la plaine cultivée apparaît tout à coup, semée de bouquets d'arbres qui indiquent un village, une paillotte; enfin de massives constructions, des docks, s'élèvent aux abords de la métropole indo-chinoise.
Malgré l'intensité des rayons du soleil, une foule européenne, tout de blanc vêtue, se presse sur le quai à l'arrivée du Melbourne; l'impression de mélancolie causée par la monotone rivière disparaît et, avec une réelle fierté, je reconnais dans notre Saigon la plus charmante ville de l'Extrême-Orient. En effet, malgré leur importance très supérieure, hélas ! les villes des Indes anglaises et néerlandaises et les comptoirs de Hong-Kong et de Chang-Haï ne répondent pas à l'idée que nous nous faisons d'une grande ville. Batavia, Calcutta, Bombay, Colombo, Singapour, ne groupent par leurs maisons, elles les disséminent sur de longs espaces de sable, comme Madras, ou les cachent au loin sur des avenues plantées dans le désert, comme le plus grand nombre des villes de l'Hindoustan.
A Saigon, nous sommes dans le décor d'une vraie ville, coupée de larges et ombreuses avenues. Mais je n'ai pas plus l'intention de décrire la capitale de la Cochinchine, ses pagodes et ses tombeaux, que de raconter son histoire et sa vie propre, ce que tant d'autres ont fait avec une autorité et un talent que je ne possède pas.
Saigon et la Cochinchine n'ont été pour moi que le point de départ de mes excursions au Cambodge et au Siam, lesquelles n'étaient elles-mêmes que les préliminaires de ma longue traversée de la Birmanie à l'Annam à travers l' Indo-Chine, dans sa plus grande largeur.
J'ai passé une quinzaine de jours à Saigon en deux séjours, j'y ai été très gracieusement accueillie, très fêtée même, et j'en garde reconnaissant souvenir au bienveillant gouverneur général, M. Rousseau; à Mme Rousseau et à M. et à Mme Blanchet des Messageries Fluviales, mes aimables hôtes.
Le gouverneur général se disposait, au moment de mon arrivée, à partir pour le Cambodge et à visiter le roi Norodom; il a la grande bonté de m'inviter à me joindre à ses hôtes pour prendre part à ce voyage. C'est une faveur précieuse qui me permettra de voir une foule de choses peu connues et d'assister à des réceptions, à des fêtes originales qui ne se rencontreraient pas pour des voyageurs isolés.
Rendez-vous est fixé à six heures du matin à la gare de l'unique chemin de fer de Cochinchine et au wagon officiel du gouverneur général. Le wagon est décoré et drapé comme il l'avait été quinze jours auparavant pour l'inauguration de ce même train express qui, en deux heures et demie, fait ses 70 kilomètres pour atteindre Mytho, le terminus de la ligne.
L'assemblée des notables indigènes avec le Tong- Doc, gouverneur indigène de la province; l'administrateur et les fonctionnaires français, les troupes miliciennes et toute une foule nous attendent à Mytho, pavoisé de drapeaux. Des voitures attelées de petits
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poneys endiablés nous conduisent à ^Inspection par une avenue de jolis arbres. Inspection est le nom conservé en Cochinchine à l'habitation des administrateurs. Dès notre arrivée, on nous offre le Champagne, avant neuf heures du matin ! Au delà du canal de Suez, il n'y a pas d'heure pour servir le Champagne; chez l'indigène riche, comme chez l'Européen, le plateau de coupes remplies dans lesquelles flotte le morceau de glace est apporté comme le café chez les Arabes et le thé chez les Chinois.
La foule nous a suivis et entoure YInspection, groupée dans un ordre de préséance très pittoresque. Le Tong-Doc placé au milieu, sous le haut parasol d'honneur qu'un serviteur élève au-dessus de sa tête, est une figure originale. J'apprends qu'il a rendu des services au temps de la conquête. C'est un long vieillard, sec et mince, dans une grande robe sombre. Son visage, sans être dépourvu d'intelligence, est comme figé dans une immobilité voulue, tout à fait étrange; il semblerait une statue, un bouddha de bronze, n'était la croix de grand officier de la Légion d'honneur qu'il porte en double de sa croix d'officier, avec les décorations de l'Annam et du Cambodge, les sapèques d'or et de jade qui constellent sa poitrine.
A onze heures du matin seulement, on signale le Mé&ong, vapeur de la compagnie des Messageries Fluviales, qui, par le long détour du Sua Rap et de la mer, a mis douze ou treize heures pour nous rejoindre; et dans la même pompe, au plus grand soleil, entre les lignes de miliciens et les bannières, découpées en flammes, variées de couleur, de toutes les corporations, les voitures nous ramènent au ponton, situé en face du
chemin de fer. De longues grappes de pétards, petits et grands, suspendues en chapelets de chaque côté du ponton sont allumées dès que nous enfilons le long et large pont qui nous y conduit. Le gouverneur général ne marche qu'accompagné de parasols d'honneur en tissus brodés formant trois étages, comme les parasols bouddhiques que je voyais au Tibet; le gouverneur a droit à quatre parasols et le roi d'Annam est entouré de cinq ou six. En plus des parasols rituels, deux énormes parasols plats étaient portés de chaque côté de lui pour l'abriter du soleil.
Notre beau bateau s'avance noblement, lui aussi, tout pavoisé et entouré d'une ceinture de palmes qui transforme le pont en serre flottante. La table, toute fleurie, est mise à l'arrière dans la douce pénombre des toiles baissées.
Tout l'après-midi nous regardons fuir les rives cultivées et la végétation tropicale de ce large Mékong qui roule en tous temps ses flots d'or comme il convient à un roi. Vers quatre heures, à l'heure où le soleil atténue l'ardeur de ses rayons, et un peu avant d'arriver à Vinh Long, une douzaine de jonques minces et effilées, montées chacune par une trentaine de rameurs, sont venues au-devant de nous et font la course à côté de notre grand vapeur. Chaque escouade a son costume particulier, et tous ces costumes éclatants forment, dans un cadre magnifique, un ravissant spectacle. C'est au milieu de cette fête pour les yeux que nous arrivons à Vinh Long, une des plus coquettes et des plus pittoresques stations du bas Mékong. Sur les berges, de nombreuses bannières de toutes les couleurs tremblent à la brise, et les grands parasols, rituels ou non,
détachent leurs broderies sur un fond de verdure audessus d'une immense foule indigène. Sombres costumes parmi lesquels les vêtements blancs de quelques Européens jettent une tache éclatante.
Nous montons en voiture escortés de cavaliers indigènes, et en peu d'instants nous arrivons chez l'administrateur, M. Masse, un habile metteur en scène. Nous entrons, à pied, dans le jardin, à l'abri des arbres, entre des haies de notables dans leurs soyeux costumes de fête. Une sorte d'autel s'élève à un carrefour, c'est la table des offrandes, et une longue allée toute droite mène de ce point à Ylnspection. La foule s'incline profondément sur notre passage. A peu de distance de la large terrasse qui précède l'habitation, une nouvelle table supporte un long écrin de laque rouge, dans lequel est enfermé le discours qui sera prononcé; puis, deux minuscules bouquets d'or et d'argent aux fleurs pendantes, mobiles et tremblantes, qui seront offerts à Mme Rousseau. Sur cette terrasse le gouverneur général, entouré du général Dodds et de M. l'administrateur, les fonctionnaires en arrière, les dames de côté, reçoit les lais ou hommages des principaux personnages qui se ' présentent isolément, ou par petits groupes. Ces gens placent leurs mains l'une contre l'autre, s'inclinent profondément, se prosternent la face contre terre, puis se relèvent et recommencent par trois fois.
A présent, la foule qui est venue, en bon ordre, remplir l'avenue derrière nous, se prosterne à son tour. Les dos sombres s'abaissent jusqu'à terre, les faces claires réapparaissent comme dans un éclair en ce mouvement répété, si parfait d'ensemble, qu'il fait songer à de
longues vagues humaines dont le flux et le reflux se prolongeraient au delà de l'avenue, dans les tournants du jardin. Après les laïs des hommes, les laïs des enfants; les hommes s'effacent de côté, les enfant s'avancent, les plus petits en avant, gardant tous leurs distances, et le même salut recommence aussi réussi. Alors trois vieillards s'avancent et se placent devant la table des offrandes; celui du milieu ouvre le coffret et en extrait une belle pièce d'étoffe brodée qu'il étend devant lui, sur laquelle est écrit le discours qu'il lit au gouverneur général, tandis que les deux autres élèvent précieusement à la hauteur de leur tête les petits bouquets de métal. Tout le cérémonial de la réception se poursuit dans une ordonnance pompeuse que le crépuscule et notre départ doivent abréger.
Le lendemain, 12 octobre, nous longeons au matin l'immense «Plaine des Joncs», inondée en grande partie presque toute l'année, bordée de caï-nhas (1) (cases) sur pilotis ou sur sampans (bateaux). Nous sommes encore en période d'inondation, quelques caïnhas communiquent entre elles, à l'aide de planches jetées de l'une à l'autre, et toute une population, au repos absolu depuis deux ou trois mois, nous regarde passer. C'est un paysage nouveau pour moi et un peu étrange, parsemé, emmêlé d'arbres et de cases, noyé dans une lumière blanche, sous le ciel brumeux au delà du brûlant miroir d'argent des eaux. Tout à coup, derrière un groupe d'arbres, je devine un clocher blanc : une gracieuse église gothique de France s'élève là sur un îlot, dans cette vie presque aquatique. On reste très
(1) Se prononce cagna.
surpris. C'est Banan, une chrétienté importante où les cases se pressent et se succèdent.
Quelques heures plus tard nous arrivons à Pnom- Penh, la capitale du Cambodge, à 300 kilomètres de la mer. On croit entrer dans un vaste lac dont les quatre branches se distinguent à mesure qu'on approche. Les caï-nhas sur pilotis ou sur sampans sont nombreuses et pittoresquement semées dans la verdure. En arrière d'une sorte de quai s'élèvent des maisons européennes : celles du résident général, M. de Verneville; du résident, M. Garnier Laroche, de l'agent des Messageries Fluviales de Cochinchine et toute une suite de constructions demi-cachées, en ligne, sous les arbres. Un petit jardin précède la résidence générale, devant laquelle nous stoppons et où nous attendent M. de Verneville et tous les fonctionnaires français, les notables de Pnom- Penh avec les ministres du roi Norodom habillés de l'écharpe formant culotte, le joli sampot, et de la blouse de soie; le ministre de la guerre est coiffé d'un képi de général. Le soir les élégants portent le sampot de soie sombre, bleu foncé ou prune, les bas noirs, les souliers vernis, l'habit noir, toutes choses qui siéent fort bien.
La capitale du Cambodge, au point d'intersection des quatre grands cours d'eau qui s'y croisent en X, a été surnommée «Quatre Bras» par les premiers Français. Les deux branches inférieures descendent vers la mer dans une dépression qui fut jadis une baie, et que quelques massifs plus élevés séparent maintenant du golfe de Siam; elles se subdivisent en un nombre variable de bouches. La branche supérieure de l'est est le Mékong, descendu du Tibet oriental, la Mère Fleuve
ou le Fleuve Mère que l'on croyait encore au dernier siècle une des ganga sacrées venues des régions du Mont-Mérou, considéré par les Hindous comme la pyramide centrale de l'Univers. La branche de l'ouest, que je devrai suivre pour aller à Angkor, va se perdre dans le Grand Lac, leTonléSap ou Fleuve cl "eau douce, et offre cette particularité de changer complètement, deux fois par an, le sens de son cours. Cette coulée est de 1 1 5 kilomètres sur une largeur d'environ 500 mètres et de 1,500 mètres sur quelques points. Elle est parfois assez profonde pour recevoir des navires de guerre. A la saison des pluies et des crues, de juin à octobre, les eaux remontent se perdre dans l'immense réservoir lacustre, modérateur naturel des inondations du delta. Pendant la saison sèche la masse d'eau, évaluée à 35 milliards de mètres cubes, qui a allégé d'autant les inondations, redescend dans le delta, découvrant les terres et les forêts que je vois inondées, laissant partout son fertile humus, dans lequel les Cambodgiens s'empressent de semer et de planter le riz, richesse du Cambodge et de la Cochinchine.
La pêche est pour les riverains une autre source de fortune. Le va-et-vient des eaux fait du Grand Lac un immense vivier.
Des bancs énormes de poissons, amenés par les crues, sont repoussés dans les fonds par le retrait des eaux, et les pêcheurs, au nombre de trente ou trente-cinq mille, ne suffisent pas à les exploiter. Tous les riverains sont pêcheurs dans les villages sur pilotis et dans les sampans amarrés; et, quand les eaux redescendent, emportant les prodigieuses multitudes de poissons du Tonlé Sap, ce ne sont partout que barrages, nasses et
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treillis de jonc. On fait là des pêches miraculeuses. Le poisson est étendu, séché au soleil, puis salé. Les Cambodgiens vivent surtout de leur pêche, et ils exportent en basse Cochinchine huit à dix millions de kilogrammes de poisson.
Le monument qui a donné son nom à Pnom-Penh est le Pnom, une pagode située sur un monticule plus ou moins rapporté, qui domine la ville. Pnom veut dire montagne, Penh signifie plaine, montagne de la plaine. Le Pnom lui-même est une sorte de mausolée pyramidal qui figure, répété trois fois, sur les monnaies du Cambodge. Le monticule a été entouré d'un parc, sorte de jardin d'acclimatation fondé par le protectorat.
Je fais, dans ce jardin, la connaissance des porcsépics, amis de M. Garnier Laroche, le très aimable résident de Pnom-Penh : Atoto, Atota et Atotette que je voudrais vous présenter. Gentils animaux, pleins d'intelligence et de sentiment, très injustement comparés à des hommes rébarbatifs, car, tout au contraire, ils viennent avec empressement à l'appel des voix amies. Ils se dressent debout contre la balustrade, et répondent par de petits grognements aux caresses faites sur le museau, seule partie de leur personne qui ne soit pas piquante. Etres sentimentaux, incompris, qui paraissent hérissés et ne sont que méconnus. Il fallait venir au Cambodge pour apprécier à sa valeur le doux porcépic.
La ville de Pnom-Penh a aussi son Tour de /'Inspection, par les jolis chemins dont on ne se lasse pas, autour des villages inondés, et par la chaussée destinée à disputer le terrain aux inondations. La crue ne s'élève pas à moins de onze mètres. La ville et son roi
CAMBODGE ET SIAM n
ont depuis un mois le privilège de posséder un éléphant blanc envpyé du Laos par le colonel Tournier. Il y a cinq classes d'éléphants blancs, et celui-ci, seulement âgé de trois ans, est, paraît-il, de première classe; mais les éléphants blancs ne sont pas blancs, celui de Norodom comme ceux que j'ai vus au Siam sont rosés,