‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 6 sur 47 · MUSICIENS CAMBODGIENS · texte numérisé non relu

MUSICIENS CAMBODGIENS

avec un léger duvet roux, comme les buffles roses du comte de Beauvoir à Java. L'éléphant blanc est considéré comme un palladium du royaume. L'arrivée de ce fétiche a comblé le roi de joie et de reconnaissance, et la cérémonie de réception du pachyderme a été un grand événement : visite royale reçue et rendue. Norodom a déjà été deux fois visiter son éléphant dans le bungalow provisoire qu'il occupe hors la ville, en attendant le pavillon qu'on lui construit en face du palais royal. Le jeune éléphant est nourri de riz, et il

en absorde plusieurs fois par jour un nombre de kilogrammes assez considérable avec de la paille. Chaque matin, il fait son tour de promenade suivi de son nègre, un éléphant noir; au retour, il prend sa douche, on le frotte, on le nettoie. Le jeune animal est d'ailleurs d'un caractère aimable; il recherche les cannes des visiteurs sans les casser, en attendant les bananes que l'on est admis à lui offrir et qui sont le dessert de ce personnage.

Le trésorier du roi, un jeune Siamois très chic, qui ne me vient pas à l'épaule, et qui parle le français remarquablement bien, nous mène, le général Dodds et moi, visiter le palais royal. La partie la plus intéressante de cette visite est certainement la maison où sont conservés les restes de la reine-mère, morte un an auparavant. Une pyramide crématoire avait été préparée pour incinérer cette princesse et, après elle, les personnages distingués dont les corps sont dans la même attente. Mais un typhon a fait écrouler l'édifice; tout est à recommencer et nous ne serons pas témoins de cette grande fête.

Le roi professait un grand respect pour sa mère; c'était, avec le pape des bonzes, chef spirituel de la nation, le seul personnage devant lequel il s'agenouillait. Le respect des parents, ici comme en Chine, est une sorte de religion, et la noblesse remonte au lieu de se transmettre en descendant comme chez nous. L'urne qui renferme les reliques de la reine-mère est fort bien disposée sur un grand autel pyramidal avec une sorte de long ruban symbolique déployé et replié, que tiennent les bonzes et qui est comme le lien des prières qui s'élèvent devant la morte. Une garde d'honneur se

relaie toutes les quatre heures, composée de huit bonzes et de huit femmes; .celles-ci, invisibles, veillent derrière la cloison, et un air de musique marque la fin de chaque garde.

Le directeur de l'école indigène veut bien me conduire chez le pape des bonzes et le professeur cambodgien me sert d'interprète. Il est expliqué au grand chef des bonzes que je suis une dame venue avec le gouverneur général, ce qui ne peut donner de ma personne qu'une idée d'importance. Son appartement est une sorte de grande galerie, ouverte de tous côtés. Il se tient assis, dans une partie plus élevée, sur un matelas cambodgien, avec des oreillers d'un blanc douteux tout autour de lui. Il porte un sampot jaune défraîchi et une écharpe de même couleur d'un ton plus marqué jetée en travers du buste. Un punka immobile est au-dessus de son siège. Il se lève aimablement pour nous recevoir, tandis que l'on avance deux chaises en face de lui pour les deux Européens. Il me fait adresser plusieurs questions sur le pays d'où je viens et celui où je vais, il se montre affable et paraît fin et intelligent. Il a, me dit-il, soixante-quinze ans et se nomme Préa Somoun Candom. Il prêche en pâli (1) et ses discours sont de suite traduits au peuple en cambodgien. Son logis est un vrai capharnaiim orné bizarrement de tableaux religieux, médiocres chromolithographies encadrées représentant des Enfant Jésus, des Vierge à l'Enfant, une Sainte Famille, un Saint Antoine de Padoue mêlés à des tableaux de scènes japonaises. De divers côtés s'élèvent les thiat rout, parasols

(1) La langue sacrée des bouddhistes.

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à cinq étages, placés sur les bouddhas et sur le pape. C'est devant ce personnage que le roi se met à genoux.

Les bonzes ne doivent pas recevoir d'argent, mais on me dit qu'ils sont très sensibles aux présents en papiers et en crayons de diverses couleurs, précieux pour leurs travaux de copistes et d'enlumineurs, et je me fais un plaisir de leur en faire remettre un petit assortiment.

Autre visite importante chez haute et puissante dame la cuisinière du roi, que personne ne dédaigne, et qui habite tout près de notre hôtel. Le souverain ne mange avec sécurité que les aliments préparés par elle, et que l'on vient chercher avec elle dans les carrosses royaux. Sa Majesté prend plaisir quelquefois à lui rendre visite et elle lui prépare de petites fêtes à son gré. Elle lui a jadis sauvé la vie dans un incendie et lui est toute dévouée. Elle se tient assise à terre, très agitée, très remuante; une courte écharpe jaune appuyée sur un sein passe derrière le dos et retombe en avant par-dessus l'épaule. Le sampot à peine noué autour du corps formant jupe, à la manière des femmes, laisse la moitié du ventre à nu. A chaque instant elle rattache sampot et écharpe, qui ne s'échappent jamais malgré la multiplicité et la rapidité de ses gestes. C'est aussi le costume des femmes qui sont près d'elle, avec de jolis enfants à peu près nus. La vieille a une bouche hideuse, d'une grandeur extravagante, découvrant des dents noires et isolées, une de ces horribles mâchoires que produit l'usage du bétel. Il est vrai que tous ces gens pensent que nos dents blanches sont comme des dents de chien et qu'ils n'admirent que les dents plus ou moins laquées de noir.

N'oublions pas l'école cambodgienne, encore un peu rudimentaire, ni surtout l'hôpital. Les sœurs de Saint- Paul de Chartres' recueillent ici les filles-mères, venant faire leurs couches à l'hôpital, ce qui leur coûte rarement plus d'un quart d'heure de grandes souffrances. Il existe au Cambodge un usage bizarre qui semble tenir lieu de tous nos soins antiseptiques. Les accouchées restent au moins quinze jours sur leur lit, un brasero placé au-dessous d'elles malgré les trente degrés de température ordinaire, et cet unique traitement leur réussit. Si les religieuses ne consentaient pas à les mettre sur ce chauffoir, ces femmes ne viendraient pas, et, de fait, le plus grand nombre des enfants nés au couvent y restent.

Il y a beaucoup de catholiques parmi les Annamites de Cochinchine; par contre les Cambodgiens sont plus difficiles à convertir et la polygamie nécessitée par une de leurs coutumes ajoute particulièrement à la difficulté. Les femmes ont l'habitude d'allaiter leurs enfants pendant trois ans, et pendant ce temps les maris exigent des suppléantes. Vainement on a pu décider quelques femmes à sevrer leurs enfants au bout d'un an, par mauvaise hygiène ou sevrage trop brusque les enfants sont morts. Les Ainnamites que l'on rencontre mêlés aux Cambodgiens sur le bas Mékong aiment beaucoup leurs enfants et ne s'en séparent pas volontiers. La Mission catholique ne peut guère recueillir dans ses asiles de la Sainte-Enfance que les enfants en danger de mort, et, avec de bons soins, les religieuses en sauvent un grand nombre.

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