‹ Comment j'ai parcouru l'Indo-ChineChapitre 7 sur 47 · ANGKOR · texte numérisé non relu

ANGKOR

Le Nam Gitan appareille à cinq heures du soir, tout bariolé de drapeaux et illuminé en l'honneur du gouverneur général. La navigation est jolie jusqu'au Tonlé Sap, le grand lac d'Angkor, à soixante kilomètres de Pnom-Penh. Les rives sont bordées de caï-nhas et de jardins jusqu'au gros bourg de Kampong Leng; puis l'une d'elles s'éloigne et disparaît dans l'horizon plat, tandis que l'autre reste maintenue par la ligne de montagnes qui se profile dans le lointain et nous sépare du territoire siamois. Le lac souvent tempétueux est au calme, et nous arrivons en vingt-quatre heures au point extrême de la navigation à vapeur.

Le Grand Lac mesure no kilomètres de longueur sur une moyenne de 25 kilomètres de largeur; sa profondeur varie entre 14 mètres et, à la saison sèche, 1 mètre et même quelques décimètres. Le Mékong en se déversant, comme je l'ai dit plus haut, dans cette dépression y apporte des boues qui exhaussent les fonds. Des documents chinois parlent du Tonlé Sap comme d'un golfe maritime baignant les tours de Banon près de Battambang. Le Mékong en projetant au-devant de l'entrée du golfe sa barre d'alluvions, l'a séparé peu à peu de la mer; puis la crue fluviale l'a transformé en bassin d'eau douce, bassin dont le lit se hausse insensiblement et que les siècles dessécheront un jour. En

attendant, des marsouins et des raies vivent encore dans ces eaux,4où fourmillent des myriades d'espèces fluviales apportées par les crues; et en certains points des nuées d'oiseaux tourbillonnent au-dessus de ces multitudes grouillantes.

Nous devons attendre les pirogues, qui pourront seules continuer sur les hauts fonds et dans la forêt inondée. On dîne à bord avant le départ, pendant un terrible orage, et, la nuit venue, par le beau clair de lune, on se tasse avec ses bagages dans les sampans. Les matelas cambodgiens, qui se replient en accordéon pour faire sièges au besoin, sont étendus à terre et nous permettent d'admirer et de rêver en doux repos. Les sampans se faufilent l'un derrière l'autre à travers de grands arbres, qui laissent émerger l'énorme dôme de leur feuillage, tandis que leurs troncs plongent de plusieurs mètres sous les eaux. Souvent, on entend un bruit de branches sous notre coque : nous passons sur des arbres. Bientôt le lac boisé se fait rivière, nous entrons dans la forêt inondée. De longs aréquiers se profilent sur le ciel, et au-dessous se distinguent les sombres feuillages des manguiers, les longues feuilles luisantes des bananiers; puis des bouquets de bambous qui retombent, des palmiers, des cocotiers : toute la richesse tropicale. De place en place des lumières apparaissent et se perdent dans la brousse, on entrevoit des villages, des cases sur hauts pilotis. Le courant est très violent, les piroguiers font effort dans le calme absolu de la nature; on navigue comme dans un rêve à travers ce paysage étrange sans songer aux troncs d'arbres qui guettent nos mobiles embarcations. Les sampaniers, si habitués qu'ils soient, se perdent eux-

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mêmes dans ces dédales et l'un des sampans arrive plus d'une heure après nous.

A dix heures du soir nous stoppons à Siem Réap. Presque tous, nous devons rester dans nos embarcations, en proie aux moustiques. Les mariniers bavardent, Forage éclate de nouveau, la pluie fait rage, les indigènes disent que «le ciel tombe»; on se garantit comme on peut, on ne se repose guère, et au matin tout le monde, bien dispos néanmoins, se hâte pour aller prendre café ou chocolat dans la grande case disposée pour les réceptions. Nous sommes en territoire siamois. Trois éléphants seulement ont été amenés pour le gouverneur général, et je les aperçois dans l'eau jusqu'aux yeux, la trompe droite dressée, tandis que notre caravane continue dans les sampans jusqu'au point où des charrettes attelées de bœufs nous attendent. La route se perd invisible sous l'eau; les bêtes marchent baignées jusqu'au ventre au milieu d'une véritable forêt d'arbustes et de buissons. Les cahots sont insensés, on tangue et on roule, c'est l'illusion du bateau. On gravit même des marches avant d'arriver et rien ne se casse.

On n'est cependant pas toujours aussi heureux, et la charrette cambodgienne mérite peut-être une description. Qu'on s'imagine, posée sur deux roues, une légère esquisse de pirogue indiquée par des bambous flexibles réunis à l'avant et à l'arrière; un treillis de jonc forme le fond du char, sur lequel on place une natte ou plus simplement des feuilles de latanier ou de bananier.

Lorsque la charrette est attelée de deux bœufs le timon se redresse à plus de 60 centimètres, mince, en cou de cygne et peint en rouge. Les roues sont très écartées du char, comme je le constaterai le lendemain.

En effet, comme nous roulions dès l'aube, chacun sur un char, les uns derrière les autres, à monter quelques degrés trop rudes ma charrette se brise et il me faudra en prendre une autre. Mon matelas cambodgien m élevant au-dessus du treillis, mon équilibre en est plus instable, et à un nouveau choc trop brutal je suis projetée de côté, entre le char et la roue qui continue de tourner et dont les rayons froissent très malencontreusement mes vertèbres. Mon conducteur, un gamin de sept ou huit ans, ne saurait arrêter les bœufs; en vain, la tête très renversée, puis- je saisir la corde et retenir l'un des bœufs. Ma situation devenait critique, lorsque les gens d'arrière arrivent à mon secours. Un aimable médecin photographe a l'audace de regretter de n'avoir pas eu son objectif. Sans pitié, les spécialistes es sciences et arts ! Et il n'en a été rien de plus qu'une vertèbre douloureuse pendant quelques semaines.

Je reviens en hâte à la route qui mène à Angkor, sur laquelle nos chariots se distancent, peinant et grinçant les uns derrière les autres, dans l'enchevêtrement de la grande brousse. La végétation est luxuriante, le paysage est noyé dans une buée lumineuse qui continue étrangement le rêve vécu de la soirée précédente. Mais, bientôt, le sol s'exhausse et s'affermit, le tableau s'illumine dans l'embrasement tropical. L'épaisse forêt s'entr'ouvre à nos regards surpris, et soudain une colonnade surmontée de trois tours mitrées est en face de nous. Elle forme la première enceinte d' Angkor YVat (1), un parallélogramme de plus de six kilomètres. Auprès des

(1) Wat signifie pagode.

lions protecteurs qui en gardent l'entrée, un groupe de bonzes en robe jaune se reposait à l'ombre du grand banian, arbre sacré, qui avoisine les temples. Seuls quelques degrés restent à franchir pour nos charrettes, et nous atteignons la longue chaussée de pierre surélevée qui mène droit à la pagode incomparable, la merveille de l'architecture khmer et l'une des ordonnances les plus imposantes qu'il ait pu être donné à une pensée religieuse de concevoir.

Deux grandes caï-nhas élevées sur hauts pilotis et reliées à la chaussée par de légers ponts reçoivent les voyageurs. Ces cases sont faites uniquement en bois de bambou : les cloisons intérieures et extérieures sont formées de lanières tressées, un treillis d'autres lanières aussi solide qu'élastique constitue un plancher sur lequel sont posées des nattes dont l'insuffisance ou la vétusté laissent passer les menus objets qui tombent et vont se perdre dans la mare située au-dessous. Les indigènes, à travers la vase environnante, viennent se baigner au milieu des lotus, sans souci de tous les animaux de la création qui y barbotent. La légende prétend même qu'il est dans ce petit lac un crocodile si grand, si grand... qu'on ne s'imagine pas comment le lac peut le contenir. Personne ne l'a jamais vu, mais on entend ses bonds qui soulèvent les eaux. C'est le génie d'Angkor.

Le premier aspect de la pagode d'Angkor Wat, préparé par la longue chaussée de 500 mètres, qui mène droit de la porte monumentale de la première enceinte aux gigantesques escaliers du temple, est saisissant et grandiose. Les enceintes concentriques et superposées de la pagode proprement dite, convergeant à une pyra-

mide centrale, donnent l'impression d'une ordonnance magistrale. Quatre cours supérieures, sortes de cloîtres, enveloppent la tour centrale. Ils renferment de larges réservoirs (pleins jusqu'aux bords) couverts de lotus; les lumières et les ombres se jouent splendidement sur les eaux et sous les galeries. Rapidement nous fran-

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