TOUS LES PELLES SONT .MENACÉS
Une troisième Restauration est-elle possible? — Progrès de la Démocratie; Danger de l'Aristocratie. — La Guerre est inévitable. — Api es une troisième Restauration, la France serait perdue. — La Liberté serait détruite partout.
Dans nos première et quatrième lettres, nous avons prouvé que l'Aristocratie européenne veut la guerre pour enchaîner la Démocratie. Mais cette question est trop importante pour que le lecteur ne nous excuse pas d'ajouter quelques développements.
f : Dès 1835 , Carrel disait dans le National (12 janvier) :
« Une révolution s'opère actuellement dans une classe respec table, quoique peu nombreuse Frappés des grands événements qui s'accumulent depuis quelque temps , ces hommes éclaires et généreux regardent aujourd'hui comme une possibilité cette troisième Restauration, qui, il y a trois ans, ne leur eût paru qu'une absurde supposition. Ils commencent à croire que la Sainte-Alliance a résolu de réaliser cette Restauration par tous les moyens ; que c'est dans ce but qu'elle a constamment travaillé et qu'elle travaille en-
Par M. CABET.
Une troisième Restauration est-elle possible: 1
corc à isoler la France de tout le reste de l'Europe ; que, lorsqu'elle sera complètement maîtresse de la Belgique et de la Suisse, elle réunira des forces colossales sur nos frontières, et proposera l'aller native d'une nouvelle Restauration ou d'une guerre; que celte partie des gardes nationaux , des électeurs et des dépuiés, qui, depuis quatre ans, soutiennent le système du 7 août, préféreront tout à la guerre; que les hommes du gouvernement , quand même ils voudraient se défendre , abandonnés par la force sur laquelle ils étaient accoutumés à s'appuyer, n'osant faire un appel aux passions révolutionnaires, et préférant d'ailleurs une Restauration à l'avènement ée la République Jse contenteront de faire pour euxmêmes les stipulations les plus favorables ; et qu'ainsi celte troisième Restauration s'effectuera, sans résistance, avec plus de facilité que celle de 4814 et de 4813. » » * !
Il y a long-temps que la masse des hommes de juillet prévoit cette conspiration de la Sainte-Alliance , celte imminence de la guerre , cette aveugle lâcheté des uns , cette trahison des autres , cette possibilité d'une Restauration qui précipiterait la France et l'Europe dans d'incalculables calamités ; il y a long-temps que les patriotes clairvoyants considèrent l'abandon de la Belgique , de la Pologne et de l'Italie comme ayant été l'abandon des postes avancés de la France elle-môme -, et c'est par suite de cette prévoyance et de cette conviction que tant de citoyens dévoués à leur pays ont bravé les cachots et les proscriptions pour conjurer le danger que d'autres s'obstinaient à ne pas apercevoir.
Mais tous les yeux s'ouvrent enfin aujourd'hui; tous commencent à voir l'abîme ouvert devant nous.
Ainsi , dès 1835, des hommes éclairés, généreux , respectables, admettaient avec effroi que les hommes du Gouvernement, forcés de choisir entre la Restauration et la guerre, entre l'invasion et la Démocratie , pourraient bien vouloir livrer la Révolution à la Restauration, et la France à l'étranger! Ils commençaient à reconnaître avec horreur que tous les hommages prodigués à la glorieuse Révolution, tous les éloges prodigués aux héros des barricades, les protestations journalières (le dévouement à la Révolution et à l'honneur national , les promesses, les serments solennels, pourraient
bien n'avoir été que l'expression manque pour rendre
le sentiment et la pensée ; car, au milieu de tant d événements extraordinaires que nous présente r histoire , au milieu de tant de trahisons de Généraux , de Ministres et de Rois ,
quand on considère l'époque, les détails, les circonstances et les résultais possibles, on ne voit rieu de comparable à la monstruosité dont il s'agit ici, et c'est un mot nouveau qu'il fau Irait inventer pour la distinguer de toutes les monstruosités passées... Quoiqu'il en soit, c'est le danger qu'il faut voir et surtout qu'il faut écarter.
Eh bien , oui , la Sainte-Alliance veut , à tout prix et par tous les moyens, la Restauration 5 oui, le mal est énorme déjà ; oui , le péril est immense , et c'est la trahison surtout qui fait ce péril ; oui , la Restauration serait possible et la France serait perdue si le Peuple restait endormi et laissait aux traîtres le champ libre;, mais, nous nous hâtons d'ajouter, non , le Peuple français ne laissera pas achever la trahison; non, la Restauration n'aura pas lieu.
Mais quand on considère les résultats possibles de la lutte qui va s'engager, le bonheur ou les calamités qui peuvent en sortir non seulement pour la France mais pour l'Europe elle-même et pour l'Humanité tout entière, on est convaincu que jamais aucune question n'a mieux mérité l'intérêt de toutes les classes, de tous les citoyens, de tous les Peuples. — On nous pardonnera donc de l'examiner encore avec quelque étendue.
Portons d'abord nos regards en arrière ; jetons un rapide coup d'œil sur la marche de la Liberté depuis quelques siècles, sur les progrès toujours croissants de la Démocratie et sur les dangers qui menacent les Aristocraties et les Rois.
Progrès de la Démocratie. — Danger pour l'Aristocratie.
Après l'invasion des Barbares au V e siècle, le Gouvernement féodal s'établit sur toute l'Europe : partout les Rois, les Nobles et les Evêques étaient maîtres de tout, des hommes, des terres et du pouvoir; partout les Peuples étaient esclaves, dépouillés de leurs propriétés, privés de tous leurs droits naturels, ne pouvant plus ni se marier, ni changer de place, ni exercer une industrie quelconque sans la permission de leurs maîtres.
Et sur quel titre étaient fondées cette Monarchie féodale, cette Aristocratie féodale, cette prétendue Légitimité qu'une sacrilège audace appelle de droit divin ? Etait-ce sur la raison, sur la justice, sur le consentement des Peuples, sur la volonté du Dieu créateur de l'univers?— Non, c'était sur la
force brutale, sur la guerre et la conquête, sur le pillage, la dévastation et le massacre!...
Aussi la résistance, la révolte et l'insurrection , conseillées et commandées par la Nature à tous les êtres attaqués et opprimés v ont-elles, presque continuellement et partout, protesté contre l'usurpation et revendiqué les droits de l'humanité.
Et qui donna l'exemple de la résistance à l'oppression? — V Aristocratie et la Bourgeoisie. L'Aristocratie, qui voulait bien opprimer les Peuples, mais qui ne voulait pas être opprimée par les Rois , fit long-temps la guerre à ceux-ci, les excommuniant, les déposant et les emprisonnant, ou leur arrachant des concessions et des chartes, et les forçant à n'être que ses chefs et ses instruments, tandis qu'elle serait elle-même leur complice et leur appui, afin de mieux s'assurer tous les avantages de la conquête. — Quant aux Peuples, il y a long-temps que l'Italie, l'Espagne, la Suisse, la Belgique, la Hollande, la Pologne et plusieurs villes d'Allemagne, ont secoué le joug de leurs oppresseurs ; mais c'est surtout en France et en Angleterre que l'amour de la liberté et l'esprit révolutionnaire n'ont presque pas un moment laissé le Despotisme tranquille.
Dès le xi* siècle, en effet, les Bourgeois français, c'est-àdire tous les habitants des bourgs et des villes, esclaves des Seigneurs et Évôques, s'animent et s'échauffent dans des Sociétés secrètes, bravent héroïquement tous les dangers de l'insurrection, reconquièrent leur liberté les armes à la main, organisent par toute la France des associations appelées Communes qui ne sont autre chose que de petites Republiques, et rétablissent des assemblées populaires, des élections annuelles, des magistratures électives. — Peu après, les Paysans eux-mêmes bravent aussi tous les périls, et reconquièrent à leur tour le premier droit de l'homme , la liberté. — A peine la Nation se trouve-t-elle représentée par les Etats-Généraux ( convoqués pour la première fois en 1301 ), que, dès 1355, elle proclame sa souveraineté et presque la République. En 1358, pendant l'insurrection de la Jacquerie, le peuple de Paris et les paysans réalisent presque la révolution. — Vers 1520, la Réforme religieuse, secomiée par la découverte de l'imprimerie, répand dans toute l'Europe l'esprit républicain avec l'esprit d'égalité, et produit une immense révolution morale qui prépare pour tous les pays des révolutions politiques. — Peu après , les Bourgeois de Paris dans la fameuse émeute des Barricadet,
et les Protestants de France militairement organisés pour se défendre, parviennent presque fonder le gouvernement Républicain.
Mais les Anglais, toujours en lutte contre le despotisme, proclament la République en 1649, après avoir vaincu, condamne et fait exécuter leur Roi Charles I« — En 1688, une seconde révolution expulse un autre Roi, Jacques II, et donne a la Grande-Bretagne un gouvernement représentatif qui doit assurer la liberté populaire.
En 1776, treize colonies anglaises, de l'Amérique septentrionale, confédérées pour leur commune défense, recouvrent leur indépendance par l'insurrection, adoptent la République, et proclament les droits de l'homme, la Souveraineté du Peuple, la Liberté et l'Égalité.
Peu après , en 1789, la France , unanime et représentée par une assemblée nationale composée de 1200 députés élus par six millions d'électeurs, reconquiert tous ses droits, baaie jusqu'aux derniers vestiges de la Royauté féodale et de 1 Aristocratie, remplacées par une Royauté constitutionnelle, et proclame à son tour, du haut de sa tribune, en présence de tous les Peuples qui l'écoutent, les mômes principes de souveraineté populaire, de Liberté et d'Égalité.
I , attaquée par la plu* existé, elle répond à l'aj -jsant, comme FAnglete. , une tete de Roi sur un échafaud , en proclamant la République, en appelant tous les Peuples à l'insurrection.
Comme sa voix puissante retentit dans l'Europe entière i Au mm â s R °y aut és et les Aristocraties féodales sont ébranlées par ces trois gigantesques révolutionsd'Angleterre, a Amérique et de France i Comme les Peuples répondent a rappel de la Raison, de la Justice, de la Philosophie, de la Civilisation et de l'Humanité !
L'Italie entière , l a Suisse , la Belgique et la Hollande se lèvent aussitôt, et, Républiques nouvelles, viennent entourer la République française.
C'est en vain que le° Consulat arrête le mouvement Républicain, et que l'Empire le détruit en remplaçant les Républiques par des Royautés , prétendues représentatives ; cest en vain que les Rois et les Seigneurs féodaux ramènent les Bourbons sur leur trône féodal : le 20 mars apprend à l'Europe que le Peuple français ne veut plus de féodalité.
C'est en vain que les baïonnettes étrangères rétablissent
une seconde fois les complices des Rois étrangers , et que les Despotes , renouvelant le crime de l'antique conquête , se partagent les Peuples comme de vils troupeaux ; car voyez que de progrès fait la liberté, plus puissante que les Rois ! Onze nouveaux États de l'Amérique septentrionale ^grandissent la vaste confédération des treize premiers Etats- l nis; l'Amérique Centrale et l'Amérique Méridionale s'affranchissent à leur tour; et le Nouveau Monde tout entier , indépendant et républicain , fait entendre à l'Ancien Monde les cris d'indépendance et de République. — Les Peuples d'Allemagne et de Prusse, que leurs maîtres n'ont pu soulever contre Napoléon qu'en leur promettant la liberté, réclament partout l'accomplissement de ces promesses ; la Bavière , le Wurtemberg , Bade, la Hesse, arrachent des constitutions; la Prusse elle-même obtient quelques concessions; l'Espagne, le Portugal, Naples et le Piémont, savent conquérir des gouvernements représentatifs ; au cœur de l'Empire Russe lui même , une conspiration républicaine est au moment de planter le drapeau de la liberté sur le trône du Despote maître de toutes les Russies; et la Grèce, endormie depuis vingt siècles dans le berceau de la République, vient à peine de se réveiller aux applaudissements de tous les Peuples, quand la France, combattant et triomphant en trois jours, appelle de nouveau l'Europe à la liberté.
L'Europe et l'Univers en frémissent de joie , tandis que les Rois et les Aristocrates sont glacés de terreur sur leurs troues ébranlés.
Se lèvent aussitôt la Belgique, la Suisse, la Pologne , la Saxe, le Brunswick, la Hesse, Bade, l'Italie, l'Espagne, et par-dessus tous la puissante Angleterre : c'en est fait des Royautés absolues et des Aristocraties féodales, si la France n'est point arrêtée dans son essor.
Mais c'est en vain que les Ministres les plusaveugles, les plus stupides ou les plus lâches , s'ils ne sont pas les plus perfides et les plus criminels, repoussent la Belgique, jouent l'Espagne, et laissent écraser la Pologne et l'Italie; c'est en vain que ce Gouvernement parvient, à force de ruse et de tromperie, à diviser les Français, à désarmer la garde nationale, à dissoudre les associations, à martyriser la presse, à remplir les prisons d'hommes de juillet , comme s'il était l'agent et le complice des Rois étrangers : pour être comprimée, la Liberté n'est pas morte : elle respire encore en Pologne, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Suisse, en
Belgique, en Allemagne , en Danemark , en Angleterre , en France; et la compression ne fait que lui donner plus d'ardeur et d'énergie: partout on réclame de véritables représentations nationales et l'égalité; partout on veut des Gouvernements à bon marché ; partout on désire la fraternité des Peuples ; partout la Démocratie déborde; et ce n'est pas, comme le dit la mauvaise foi , le résultat de l'esprit de désordre et d'anarchie ; c'est l'effet de la civilisation et des lumières, c'est l'esprit du siècle, c'est l'irrésistible progrès de l'humanité , c'est la nouvelle croyance du Genre humain. — Dans cette situation , que feront les Rois et les Aristocraties?
La guerre est inévitable.
Les Rois et les Aristocraties n'ont que deux partis à
prendre, céder ou résister.
Consentir des Constitutions serait le plus sage ; et que leur rôle serait magnifique encore ! Mais renoncer à leurs privilèges ce serait pour eux la mort; régner en maîtres , ne fût-ce que sur des ruines et des cadavres , c'est pour eux la vie. A tout prix, à tous risques , ils veulent régner, et par conséquent résister. — Eh bien , alors il faut détruire la Révolution et l'esprit révolutionnaire; il faut détruire la Démocratie et toutes les institutions populaires, toutes les presses et toutes les tribunes nationales, redoutables foyers d'où la peste de la propagande se répand partout ; il faut détruire la liberté en Suisse, en Espagne, en Belgique, comme elle est déjà détruite en Pologne, en Italie, eu Allemagne ; il faut la détruire surtout en Angleterre , en Amérique, en France, parce que tant qu'elle existera dans l'un de ces trois pays, elle menacera d'embraser l'univers ; il faut commencer par la France , parce que , détruite en France, la Liberté serait du même coup détruite sur tout le continent Européen. 11 faut se hàler, parce que chaque jour répand la lumière et fait croître le péril , parce que demain peut-être il ne serait plus temps.
En un mot, il faut la guerre, la guerre universelle comme en 1792 et comme en 1815.
Et qu'on ne cite pas, à l'appui de l'opinion contraire, célte étrange révélation du vieux et traître Talleyrand : « Les Rois
»de la vieille Europe , connaissant la profonde pensée de »» Louis-Philippe, se contentent de réclamer sa garantie , et » joignent leur admiration à leur confiance (1). »
Car il ne suffit pas de vouloir, il raut pouvoir : or, quelle que soit la volonté de faire le Louis XIV ou le Napoléon (rôle qui serait difficile aujourd'hui pour Louis XIV en personne et pour Napoléon lui-même), les Ministres n'ont pas encore eu la puissance d'obtenir les bastilles nécessaires à leur sommeil î Et croit-on qu'il soit encore long-temps possible de réduire 33 millions de Français à n'avoir que 170,000 électeurs, quand 24 millions d'Anglais ont près d'un million de citoyens exerçant le droit d'élire leurs députés? Quelque succès qu'aienteu jusqu'à présent les manoeuvres électorales, la corruption parlementaire et les roueries ministérielles, est-on sûr d'avoir toujours la majorité législative ?
En un mot, est-il sur la terre quelqu'un qui puisse garantir que tôt ou t ird le volcan révolutionnaire ne fera pas en France une nouvelle éruption? Les Rois peuvent-ils s'endormir sur un cratère toujours fumant?
Dira-t-on que la Diplomatie, les congrès, les protocoles, les lois et les lignes de douanes sufiisent pour étouffer la Liberté en France et partout....?— Sans doute, tous ces moyens et toutes les ressources de la ruse qui trompe, divise et corrompt, sont de puissants auxiliaires du despotisme et de redoutables préliminaires de guerre ; mais ce n'est que par les armes que les Rois peuvent achever ej consolider leur ouvrage.
Dira-t-on encore que la guerre a des chances terribles pour les trônes? — C'est vrai. Si la France est victorieuse , les Royautés féodales et les Aristocraties sont perdues; mais ne sont-elles pas également perdues sans la guerre? Dans un an , dans dix ans, dans vingt ans, le vent de la Démocratie n'aura-t-il pas certainement desséché les branches et les racines de l'arbre féodal ? Que les Rois périssent par la guerre ou par la paix, comme disait Metternich attaquant la révolution de JVlodène, que ce soit demain ou après-demain, que leur importe? Quelque périlleuse que soit la guerrre, c'est la fatalité qui la leur impose.
N'oublions pas d'ailleurs ce que disait Talleyrand au congrès de Vienne, le 26 septembre 1814: «La lutte existe « entre deux principes, la légitimité des Rois et la souve- » raineté des Peuples. Tant qu'une seule dynastie révolu-
(i) Lettre de Talleyrand du 13 novembre 1834.
» thnnaire existera, la Révolution ne sera pas terminée. Il » faut donc que le principe de la Légitimité triomphe sans » restriction; sans cela point de paix, mais seulement une » trêve >. — Et Tallevrand , il faut bien l'avouer, avait raison dans l'intérêt des Kois; car il est évident que la Légitimité et la Souveraineté sont deux ennemies mortelles qui ne peuvent exister en même temps, qui ne peuvent avoir ni sécurité ni repos tant qu'elles seront en présence, qui doivent se faire la guerre jusqu'à ce que l'une ait anéanti l'autre, et qui toutes deux ne doivent s'occuper qu'à chercher des alliés. Chacune doit f.nre et fait de la propagande, la Légitimité comme la Souveraineté, et laSouveraineté comme la Légitimité; chacune doit faire et fait la guerre à l'autre, doit vouloir et veut sa mort. Celle des deux qui dirait le contraire mentirait.
Hé bien , la trêve dure depuis dix ans; la guerre ne peut donc tarder à commencer !
Du reste, les faits parlent : que disent-ils? — La conduite des Puissances, leurs ruineux armements , leurs projets d'invasion anciennement avoués par Soult (1) et par Louis-Philippe (2) , leurs attaques contre la Pologne et l'Italie , leur ardeur à s'assurer l'Allemagne entière, rétablissement de leur formidable système de douanes , leurs menaces contre la Suisse et la Belgique, leurs protocoles sur le Luxembourg, leurs secours à don Carlos renvoyé par elles en Espagne , leurs congrès clandestins , leurs mystérieuses et fréquentes visites, leurs instances pour faire évacuer Ancône, les intrigues anglaises pour s'emparer de la direction du Portugal et de l'Espagne, la subite reconstitution de la Coalition de Pilnitz . la guerre contre le seul allié qui reste à la France , le bombardement de Beyrouth, l'entrée d'une Hotte russe dans la Méditerranée , le refus de vendre des chevaux à la France, des mouvements en Vendée , tout n'annonce- t-il pas la résolution de la guerre et l'imminence des hostilités?
Maintenant quel en sera le résultat? — Si la Révolution
(lj Soult. — Séance du 13 avril 1831. — « Quand je suis entré au mi- » nistère , le 17 novembre 1830 , V invasion était menaçante. »
(2) Louis-Philippe.— Réponse aux députés le 1 er janvier 1833.— « L ex- » pédition d'Anvers a eu pour but de garantir la France des dangers » auxquels l'avait exposée une politique ennemie par l'agglomération de » forces trop rapprochées de nos frontières et qui pouvaient les me- • nacer. »
— iode juillet avait eu un Gouvernement populaire et courageux ; si le Peuple vainqueur avait pu suivre l'entraînement de son enthousiasme révolutionnaire; si la France, courantaux armes, se précipitant à ses frontières, et proclamant la fraternité des Peuples, avait promis son appui à tous ceux qui voudraient s'affranchir, l'E^oagne se serait levée comme la Belgique, la Suisse, la Saxe, la Hesse, le Brunswick , Bade , la Pologne et l'Angleterre ; le Piémont , la Lombardie, Naples, auraient fait comme Modène, Parme et la Romagne ; les Peuples d'Allemagne , de Prusse et de Danemarck auraient répondu par des cris de sympathie ; les Rois n'auraient pu faire la guerre, et la liberté se serait établie partout; ou, si la guerre avait éclaté pendant que la Belgique, la Suisse, l'Italie, la Pologne et les autres Peuples insurgés anraient combattu avec la France, la victoire ne pouvait être douteuse, et le triomphe de la liberté n'en aurait été que plus prompt, plus complet et plus décisif. —Ha, qu'ils sont coupables, non seulement envers la France, mais encore envers l'humanité tout entière , ceux qui, trompant et trahissant le Peuple de juillet, méprisant ses sentiments et ses vœux, enchaînant son courage, adoptant un immuable système de résistance et d'impopularité, ont sacrifié les Peuples aux Rois, repoussé la Belgique, trahi et livré à leurs bourreaux la Pologne et l'Italie I qu'ils sont coupables ceux qui , agissant comme s'ils étaient les „ agents de la Sainte-Alliance, comme s'ils étaient Russes, Autrichiens ou Prussiens, ont privé la France de ses alliés, ont désarmé la garde nationale et ses principales villes frontières, ont divisé ses citoyens , ont irrité et poussé son armée contre son Peuple, ont encouragé ses ennemis intérieurs, et jeté dans les cachots ses plus ardents défenseurs î — C'est par leur faute ou leur crime que la guerre aura lieu ; c'est par leur faute ou leur crime que la lutte sera bien autrement périlleuse et bien autrement longue et terrible ; quel que soit son résultat pour la France, victoire ou défaite, elle entraînera désormais d'épouvantables calamités
Î>our elle et pour les Peuples, et toutes ces calamités seront eur ouvrage !
Mais la France succombera-t-elle ? la Restauration aura-t-
(1) Lord Grey déclare au parlement d'Angleterre, en janvier 1832 , que , si la France avait bravé la guerre , personne n'aurait osé l'attaquer, mais qu'on l'aurait vaincue en temporisant.
elle lieu? — On ne peut se le dissimuler, les Peuples ne pourront se lever pour la France avant sa victoire ; il faut qu'elle soit victorieuse pour les encourager et les délivrer. Les Italiens et les Polonais ne combattront pas avec elle ; ils viendront môme la combattre, incorporés malgré eux parmi les soldats Autrichiens et Russes. Continuellement affaiblie depuis dix ans, tandis que ses ennemis se sont continuellement fortifiés, luttant seule contre tous, le péril est dix fois plus grand.
Cependant, nous n'en doutons pas, la France sortira victorieuse de cette terrible lutte; et, pour nous en convaincre, voyons d'abord quels seraient les résultats d'une troisième Restauration.
Après une troisième Restauration, la France serait perdue.
Supposons la Restauration opérée par la guerre, après tous les périls pour les Rois, après plus ou moins de combats et plus ou moins de sang versé sur les champs de bataille; supposons les Coalisés entrant vainqueurs dans Paris : qu'y feraient-ils?
On frémit d'y penser!... — Rétablir Henri V comme Roi de la vieille France féodale, comme Souverain tout-puissant par le droit de l'épée et par la grâce de Dieu , sans garde nationale, sans presse > sans élections, sans tribune, ou bien avec la charte de 1814 réoctroyée et corrigée, ce serait un immense malheur; car ce serait l'esclavage avec toutes ses calamités; et cependant ce ne serait presque rien encore. — Entourée d'un million de soldats, dont elle augmenterait encore le nombre pour mieux assurer tous les fruits de sa victoire, maîtresse absolue de la France enchaînée, n'ayant rien à ménager, parfaitement libre de ne consulter que son intérêt et sa colère, la Coalition hésiterait-elle à faire ce que tous les despotes, les nobles et les prêtres humiliés, menacés, blessés, irrités et victorieux, ont fait dans tous les temps et dans tous les pays? — Hésiterai l-elle à
Gromettre le pillage à ses soldats, à irriter leur orgueil mitaireet national, à exciter leur fureur et leur vengeance en répandant mille calomnies contre les Français? Et quand on a vu nos propres soldats, trompés ou forcés d'obéir, traiter leurs concitoyens avec tant de cruauté, peut-on douter que les soldats étrangers ne marquassent leur passage par l'incendie, le viol et la dévastation? — La Sain te- Alliance
hésiterait-elle à faire en Franco, ce qu'elle a fait en Espagne, en Italie, en Pologne , quand la France est bien autrement coupable à ses yeux, elle qui, depuis des siècles, répand en Europe le feu de l'esprit libéral et révolutionnaire ?— Hésiterait-elle à faire aujourd'hui ce qu'elle voulait déjà faire en 1792 et ce qu'elle a déjà fait en 1814 et 1815, quand les deux saignées des premières invasions n'ont pas suffi pour éteindre les forces du géant, quand le subit réveil des Trois Jours Ta tant effrayée, et quand elle croit ne pouvoir trouver de repos et de sécurité que dans la ruine de son trop redoutable ennemi? — Pense-t-on qu'elle se ferait scrupule d'exiger des milliards pour le remboursement de ses frais d'armement depuis dix ans, et de tous les frais de la guerre?
— Espère-t-on qu'elle ne désarmerait pas l'armée, la garde nationale, et môme les simples citoyens, les remplaçant par de nouveaux gardes-du-corps, par une nouvelle garde royale, par de nouveaux Suisses et par une armée de sergents-deville?— Qui l'empêcherait de s'emparer aussi de nos manufactures d'armes et de nos arsenaux, et de détruire nos places fortes ou de les occuper? — La France ainsi désarmée, qui peut espérer qu'elle ne serait pas partagée ou démembrée comme l'a été la Pologne en 1773, 1792 et 1794, comme voulaient déjà le faire les Coalisés de Pilnitz?
f* C'est alors qu'on aurait des armées d'occupation comme en 1815, et des garnisons autrichiennes, russes et prussiennes, comme celles qui font peser leur joug de plomb sur la malheureuse Lombardie et sur l'infortunée Pologne! C'est alors qu'on élèverait partout des bastilles!— Pourquoi les Français ne seraient-ils pas incorporés avec les Cosaques, comme les Italiens le sont avec les Hongrois, et les Polonais avec les Russes? — Pourquoi, comme Louis XVI II, comme Nicolas, comme le duc de Modène, comme tous les Rois triomphants, Henri V ne punirait-il pas des sujets révoltés?
— Pourquoi n'offrirait-il pas à ses amis toutes les tètes qui pourraient leur déplaire ou leur plaire? — Pourquoi les Républicains et leurs enfants ne seraient-ils pas déportes en Sibérie, ou en Afrique, ou en Amérique , comme les Polonais et leurs enfants , comme autrefois les Juifs et les Protestants? — Pourquoi ne les exterminerait- on pas comme les Conquérants ont jadis exterminé les Peuples vaincus, comme les oppresseurs victorieux ont extermine les Chrétiens, les Hérétiques, les Vaudois et les Albigeois, les habitants de Cabrières et de Merindol en Provence, et cent mille protestants pendant la Saint-Rarthélemy .' —
Pourquoi Paris, le criminel Paris, ne serait-il pas brûlé et détruit, comme autrefois Troie et Babylone, comme Athènes et Carthage, comme Jérusalem et Rome, comme Beyrouth? — Pourquoi les Cosaques ne détruiraient-ils pas nos bibliothèques, nos musées, nos écoles, nos imprimeries et nos librairies, comme les lieutenants de Mahomet brûlaient la bibliothèque d'Alexandrie, inappréciable dépôt des connaissances de tous les siècles précédents?
Vous vous récriez contre la supposition de tant de barbarie....'. Comme si l'histoire n'était pas là pour nous apprendre que tout est possible I Comme si cette histoire, dont on recommande si vivement l'étude et dont on vante tant l'utilité, ne devait ne nous donner que d'inutiles avertissements î Comme si, quand on a vu ce qui s'est passé depuis cinquante ans, et depuis Juillet surtout, on pouvait dire de quoi que ce soit, c'est impossible!
Mais la Civilisation, dites-vous, est trop puissante aujourd'hui....! — Est-ce que par hasard la Grèce , Rome et la Gaule n'étaient pas civilisées quand elles ont été pour ainsi dire détruites? Est-ce que les Barbares du Nord ont reculé devant la Civilisation de l'Occident et du Midi? Est-ce que les ténèbres de la Barbarie victorieuse n'ont pas, pendant des siècles, remplacé la lumière de la Civilisation, vaincue par la force brutale? Est-ce que le siècle civilisé de Louis XlA r n'a pas vu l'expulsion de 800,000 Protestants,? Est-ce que la Civilisation de 1SI? a empêché des agents de la Légitimité de jouer aux boules avec des tètes de Patriotes? La Civilisation d aujourd'hui a-t-elle empêché les deux partis espagnols de fusil 1er leurs prisonniers?
Oui de nos jours, la voix de la Civilisation s'est montrée puissante sur l'es généreux cœurs du Peuple de Juillet, et ce sera sa gloire immortelle ; mais cette Civilisation a t-clle un moment retenu l'implacable vengeance des Rois ? a-t-elle empêché ni Guillaume d incendier Anvers, m le duc de Moilène et Charles-Albert de se baigner dans le sang de leurs sujets, ni Ferdinand d'ordonner sans sourciller la tuerie de Torrijos et de ses cinquante-deux compagnons? Et Nicolas, la Civilisation l'a t-elle empêché de proscrire 20,000 héroïques Polonais, d'arracher 10,000 enfants innocents des brasde leurs mères désespérées.de fermer lesécoles, d'enlever les monuments, et de réduire la Pologne en servitude? Et celui qui doit tant aux hommes de Juillet, et qui leur a témoigné tant de reconnaissance, celui qu'on appelle le plus doux, le plus noble, le plus clément , le plus géné-
reux, le plus honnête de tous les hommes et de tousles Rois, la Civilisation a-t-elle empêché ses Ministres de faire tuer les hommes de Juillet sur le pont d'Arcole et sur la place de la Bourse, de faire fusiller et mitrailler à Paris et à Lyon? La Civilisation a-t-elle empêché les égorgements de la rue Transnonain? a-t-elle empêché de danser joyeusement le soir de cette épouvantable boucherie , comme on dansait aux Tuileries le soir du jour où les quatre immortels sergents de La Rochelle étaient judiciairement assassinés sur Téchafaud? a-t-elle empêché d'entasser dans les cachots les Démocrates, Chrétiens et Martyrs d'une nouvelle espèce, de les confondre avec des voleurs, de les réduire à se laisser mourir de faim , et de se rire de la justice et de l'humanité en retenant pendant un an sans les juger des innocents, dont on réduisait à la misère les femmes et les
enfants? ,
Non la Civilisation n'empêcherait rien : c est pour détruire la France que la guerre est résolue, et la rFance serait pillée, ruiuée, désarmée, démembrée, perdue....!
Il y a plus : tous les Peuples seraient également enchaînés.
La liberté serait partout détruite.
Ne l'oublions jamais , c'est la Révolution , c'est la souveraineté des Peuples, c'est la liberté que la Coalition veut détruire, et le but de la guerre ne serait atteint que par la servitude de l'Europe entière.
La France écrasée , quelle résistance pourraient faire la Suisse , la Belgique et l'Espagne ? Un décret du Congrès suttirait pour touf faire rentrer dans l'ordre.
L'Angleterre elle-même serait perdue ; car est-il possible de douter un moment que la Sainte-Alliance victorieuse ne veuille la punir aussi d'avoir donné l'exemple d'un Roi condamné par ses sujets et d'un aulre Roi chassé par une Révolution? Est-il permis de penser qu'en veuille lui laisser sa presse , sa tribune , et ses libertés nationales dont ses vaisseaux portentle poison dans tout l'univers, etsurtout laRéforme parlementaire qui commence pour elle la vraie liberté, et qui n'est , aux yeux des Despotes , que la République sous le nom de Monarchie représentative?
La guerre déclarée au radicalisme de la Suisse (1), par
(1) Lettre de Metternich à d'Appony.— National du 1? février 1834.
Metternich , employant pour la première fois cette expression spéciale à la Démocratie anglaise, n'est-elle pas une menace indirecte à l'Angleterre ?
Et quelle que soit sa puissance, quelque énergique que soit son amour de la patrie et de la liberté, quand elle a peine à se défendre contre ses seuls Tories , comment pourrait-elle résister à son Aristocratie appuyée par toutes les Aristocraties de l'Europe , au milieu de la consternation et du silence de tous les Peuples ?
Et si la Sainte-Alliance voulait même envahir le sol britannique, comment cette Grande-Bretagne, si facilement conquise au \i c siècle par une poignée de jNormands , amenée si près de sa ruine par le système continental de Napoléon , pourrait-elle résister à l'Europe entière ?
Elle appellerait les Peuples à l'insurrection I Mais il ne serait plus temps : les Peuples démoralisés, décinu s, enchaînés, marcheraient contre elle comme ils auraient marché contre la France. Qui sait même s'ils ne trouveraient pas du plaisir à lui faire partager le sort commun, irrités de ce qu'elle aurait été depuis cinquante ans le principal instrument de leur oppression?
Oui , la France écrasée et les autres Peuples enchaînés, l'Angleterre serait perdue ; et l'on verrait accomplir la prédiction de Napoléon à Sainte-Hélène : « Dans vingt ans , si » l'Europe n'est pas République , elle sera Cosaque. »
Il y a plus encore : la Sainte-Alliance pourrait-elle vouloir laisser en Amérique cette contagieuse République dont l'Océan ne peut préserver l'Europe? Et les faibles populations américaines pourraient-elles défendre leur liberté contre les flottes et les armées de l'Angleterre, de la France et de 1 Europe ? Oui, le Nouveau Monde aussi serait enchaîné î
Ce sont donc les destinées de l'Univers que va décider la lutte qui se prépare, et l'époque qui s'avance sera Tune des grandes époques dans l'histoire de l'Humanité. La v ictoire des Rois serait aussi décisive et plus décisive peut être que la conquête des Romains , que l'invasion des Barbares, que l'établissement de la Féodalité.
Et que l'on ne dise pas que l'oppression ne serait qua passagère , et que la civilisation moderne , plus puissante par le secours de l'imprimerie , ramènerait bientôt la li-
berté. — Sans doute la liberté ne peut pas périr à jamais : la liberté, c'est l'homme, c'est la nature, c'est la loi du Créateur, c'est la Religion du Christ ; car ils ne sont pas chrétiens tous ces Rois et ces Aristocrates qui veulent régner en maîtres sur des esclaves î. ... Mais d'abord , que de calamités pour les générations présentes! En second lieu, que de siècles n'a-t il pas fallu pour ressusciter seulement le souvenir de la civilisation Grecque étouffée depuis deux mille ans ! que de temps n'a-t-il pas fallu pour ranimer la civilisation Romaine ! et que de temps ne faudrait-il pas pour rétablir les Peuples dans leur état d'aujourd'hui ! — Si Jes Peuples modernes ont plus de moyens de s'instruire et de communiquer entre eux que les Peuples anciens, que d'avantages n'ont pas sur les gouvernements d'autrefois les Rois et les Aristocraties d'à-présent , ligués et confédérés, agissant comme un seul homme, plus expérimentés et plus habiles, tenant dans leurs mains tous les trésors, toutes les armées , toute la puissance de l'Europe ! Tous leurs efforts n'auraient-ils pas pour but de diviser et d'isoler les Peuples , de consolider et de perpétuer l'esclavage ?
Si les Peuples succombaient aujourd'hui , attaqués à la veille d'être libres, ne seraient-ils pas attaqués encore avant qu'ils fussent assez torts pour recouvrer leur liberté? Pourquoi ne succomberaient-ils pas de nouveau comme aujourd'hui? et d'attaques en attaques, de défaites en défaites, qui peut dire quand cesserait l'asservissement du Genre humain?
Nous le répétons , ce n'est pas seulement du salut de la France qu'il s'agit, mais du salut de l'Europe et de l'Univers ; ce n'est pas seulement une question de politique actuelle , mais une question d'avenir pour l'Humanité.
Dans cette situation , que devra faire la France ? — Nous l'examinerons dans notre prochaine lettre.
i . l \i CABET.
Pari*. Imprimerie de Bourgogne el Martinet, rue Jacob, 30.