POUR SE DÉFENDRE
Immense danger. — Abdication possible. — La France se défendra. — Les Démocrates donneront l'exemple. — Tous les partis se rallieront. — La France sera victorieuse. — La trahison sera le seul danger. — Devoir deVOpposition parlementaire. — Ni émeute, ni attentai!
Immense danger.
Nous l'avons démontré dans nos premières lettres, la guerre est inévitable : la Coalition, sans repos depuis dix ans pour faire ses préparatifs, est prête aujourd'hui ; plus expérimentée que pendant la première guerre révolutionnaire, plus habile, plus irritée, plus redoutable, elle va lancer un million de soldats contre la France ; l'Espagne même médite peut-être de franchir les Pyrénées pour l'attaquer ; tandis que de formidables armées assailliront ses frontières du midi, de l'est et du nord , les flottes de l'Europe apporteront peut-être 2 ou 300,000 ennemis sur ses côtes occidentales et septentrionales ; les Despotes, épuisant les plus infâmes ressources du Machiavélisme et de l'enfer, souffleront sur elle l'insurrection, la guerre civile, le parjure, la trahison, le parricide....
Et cette France, dont les Thiers avaient juré d'assurer la sécurité , le salut , l'indépendance et le bonheur ; cette France, privée de tous ses alliés par d'indignes Ministres, coupables, nous ne dirons pas d'une trahison intentionnelle, mais d'une incapacité si monstrueuse et si funeste qu'elle
équivaut à une trahison (1) ; cette malheureuse France, désarmée, ouverte, bloquée, cernée de tous côtés, n'aura jamais couru tant d'effroyables périls. ..
Et si la guerre était une guerre seulement royale, une guerre seulement militaire et méthodique, une guerre seulementPARISIENNE, toute résistance serait impossible; il ne resierait aux Français qu'à se mettre à genoux...
A genoux ! non , non, la France préférera la mort....! la France se défendra.... La France fera une guerre nationale,
populaire , révolutionnaire / La France combattra pour
l'humanité....! Et la France sera victorieuse....!
Abdication possible.
Nous n'examinerons pas si, par opinion et par sentiment, par conviction et par conscience, par philosophie ou par tout autre motif, Louis-Philippe, personnellement, peut ou ne peut pas consentir à la guerre : nous ne l'examinerons pas, parce que, d'après la Charte, le Roi constitutionnel n'est rien sans les Ministres ; parce que les Ministres sont censés approuver et vouloir tout ce qui se fait ; parce que des Ministres qui voudraient la guerre quand le Roi ne la veut pas abdiqueraient le Ministère; parce que des Ministres qui conservent le pouvoir quand le Roi veut la paix ne peuvent , sans se déclarer les plus lâches et les plus misérables des hommes , prétendre qu'ils sont d'une opinion différente ; parce que les Ministres répondent de tout ce qu'ils laissent faire comme de tout ce qu'ils font.
D'ailleurs, si Louis-Philippe avait enfin la conviction personnelle de la nécessité de la guerre, et persistait néanmoins à ne pas vouloir la faire , serait-il impossible qu'il jugeât convenable d'abdiquer, comme Napoléon, comme le Roi de Piémont, comme Charles X , comme Guillaume, comme Christine?
Car écoutez le Commerce (du 21 octobre) répétant I e Courrier Belge :
il) La loi romaine disait : Lata êulpa dolo ccquiparatur . lAfauli grav équivaut 4 l*./m*dê+
« Louis-Philippe a vivement assuré à l'empereur d'Autriche» par une lettre autographe , qu'il abdiquerait plutôt que d'en venir, du vivant de son règne , à une extrémité de guerre, — Cette déclaration est digne de ce sa ge monarque....
v Suivant un bruit non encore confirmé, le roi Louis-Philippe aurait adressé à l'empereur d'Autriche une lettre autographe, pour lui donner connaissance de sa ferme résolution de déposer la couronne de France en faveur de son fils aîné le duc d'Orléans, si les puissances adoptaient contre Mehemet-Ali des mesures telles qu'elles obligeassent la France à remplacer, en faveur de Mehemet- Ali, la médiation diplomatique par une intervention armée. »
L'abdication est donc possible. Par conséquent, soit que Louis- Philippe se rende au vœu national pour faire la guerre , soit qu'il abdique pour laisser à son fils la liberté de défendre le pays , on peut admettre que le Gouvernement acceptera la guerre si la Nation la demande.
La France se défendra.
Que quetques aristocrates légitimistes, Français parricides, ennemis de leurs concitoyens, reste de cette Aristocratie féodale qui depuis cinquante ans estliguée avec l'Etranger contre la France , soient assez criminels pour vouloir la Restauration avec toutes ses conséquences ; qu'ils aient l'audace de laisser éclater leur espérance et leur Joie ; qu'ils appellent la Sainte- Alliance; qu'ils se préparent à trahir leur Patrie, à la livrer aux Cosaques, à se joindre à eux contre leurs compatriotes, en ajoutant la guerre civile à la guerre étrangère, c'est un fait qui, quelque monstrueux qu'il soit, n'en est pas moins incontestable , comme il est certain que l'Aristocratie Européenne veut opprimer tous les Peuples, comme il n'est malheureusement que trop vrai qu'il y a des crimes sur la terre.
Qu'il puisse exister des Ministres, des Pairs, des Députés, des Généraux, des Colonels de l'armée, des Chefs de la Qarde nationale, et quelques autres Aristocrates bourgeois, assez aveugles ou,assez coupables pour consentir à la Res-
tauration par ordre de l'Étranger, c'est encore un fait qui, tout honteux qu'il soit, n'en est pas moins indubitable.
Que beaucoup d'ingrats enrichis par la Révolution, soient aussi poltrons qu'égoïstes, c'est encore un fait évident.
Et si le reste de la Nation se laissait enchaîner > il le serait par ces indignes Français comme par les Etrangers.
Mais que feront ces vieux Patriotes de 89 qui conquirent la Bastille sur la Féodalité ; tous ces vieux soldats de nos armées républicaines, qui défendirent la République contre les Rois ; tous ces soldats de nos armées impériales qui défendirent la Patrie contre l'Europe ; tous ces soldats et ce Peuple qui chassèrent, en 1815, les commis de l'Étranger ; toutes ces villes de l'Est si nationales, tous cesdépartements si belliqueux, qui ne peuvent avoir oublié les horreurs des deux invasions ; tous ces Patriotes persécutés par la Restauration, qui se rappellent encore les cours prévôtales et les Conseils de guerre ; ce Peuple de juillet qui punit en Charles X le despote, le parjure, et surtout l'ami de la Sainte- Alliance? — Que feront tous ces officiers et surtout ces sous-officiers si éclairés et si dévoués à la Patrie; ces 400,000 soldats dont les familles seront exposées à la fureur de l'ennemi ? — Que feront ces Gardes nationales qui montrèrent tant d'enthousiasme après l'expulsion des Bourbons, tant de sympathie pour la Pologne, et dont un si grand nombre'méritèrent, par leurs sentiments trop patriotiques, la haine d'un Pouvoir à genoux devant l'Étranger? — Que feront ces Electeurs, ces Conseils municipaux, ces Députés de l'opposition, dont les votes, les actes et les discours ont condamné les lâches concessions du Gouvernement envers les Rois ennemis de la France? — Que feront ces ouvriers si généreux et si braves, que les suppôts de l'Aristocratie appellent des prolétaires et des barbares, et qui leur répondent en inscrivant sur leur drapeau vivre en travaillant ou mourir en combattant? — Que feront ces courageux écrivains, sentinelles de l'indépendance et de la liberté, qu'on peut bien torturer, mais qu'on ne peut empêcher de crier garde à vous ? — Que feront cette Ecole Polytech-
nique que tant de glorieux souvenirs appellent au premier rang des défenseurs de la Patrie , ces autres écoles qui veulent rivaliser avec elle, et cette innombrable jeunesse si capable d'enthousiasme et de dévouement ? — Que feront tous ces combattants qui , dans nos déplorables discordes civiles, entraînés par la passion de la liberté , surent braver le canon et la mitraille? — Que feront, en un mot, tous les Démocrates?
Cette France si guerrière, qui jadis chassa les Anglais à qui l'Aristocratie et la trahison avaient livré le pays (en 1420); qui, sous Louis XIV, lutta déjà contre toute l'Europe ; qui, pendant vingt-deux ans, la vainquit sous la République et l'Empire; qui ne succomba en 1814 et 1815 que parce qu'elle fut trahie par quelques uns de ses chefs, parce que l'Empereur commit l'incommensurable faute de craindre les ouvriers plus que les Cosaques, de ne pas vouloir appeler le Peuple à la commune défense, et de ne faire qu'une guerre impériale et stratégique avec des soldats (1) ; cette France consenlira-t-elle à passer sous les Fourches Caudines ? Se mettra-t-elle à la discrétion des Rois? Se laissera-telle piller, ruiner, désarmer et démembrer? — Non, non ; vaincre ou périr sera comme autrefois le cri général.
Que de malheurs, dites- vous, entraînera la résistance l -—Mais à qui la faute? N'est-ce pas à nos pères, qui , depuis huit cents ans, irritent les Despotes par leurs insurrections? N'est-ce pas à la Nation, qui se révolta contre Louis XVI, contre Louis XVIII et contre Charles X?... Mais que disons-nous ? Les Nations peuvent-elles avoir tort contre les Rois ? Les révolutions ne sont-elles pas le droit et la vertu des Peuples opprimés? Les guerres à Restauration et toutes leurs calamités ne sont-elles pas la faute et le crime des Rois oppresseurs ?
Quels que soient d'ailleurs les désastres de la guerre , ne seront-ils pas cent fois moindres que ceux de la Restauration? Ne pourront-ils pas être réparés par la France en-
(1) Histoire populaire de la Révolution française, t. IV, p. 557 et 60C.
tfére? Ët dût on succomber, une mort glorieuse en combattant n'est-elle pas préférable à la honte , à la proscription, à l'esclavage? Est-il une mort plus horrible que la mort sous le bâton d'un Autrichien ou sous le knout d'un Cosnque?
Oui , vaincre ou périr, c'est le cri de la nécessité , c'est le cri du salut.
Les Démocrates donneront l'exemple
C'est aux Démocrates à donner l'impulsion. — Ce sont eux qui seraient principalement l'objet de toutes les accusations et de toutes les vengeances. Lorsque les Ministres de celui qui leur doit la couronne les ont poursuivis et les poursuivent avec tant d'acharnement, que devraient-ils attendre de celui qu'ils ont expulsé et des Rois qu'ils ont menacés? Pour connaître le sort qu'on leur réserve, écoutez le journal de l'Étranger, celui qu'on appelle le Journal des Judas, le Journal des Débats :
« Oui , Il y a en France un Parti qui vit dans l'Isolement, toujours prêt à se ruer sur la Société; un Parti qui fait bon marché de la civilisation , de la science, de la propriété, de l'industrie ; un Parti aux yeux duquel il n'y a de vrais patriotes que ceux qui n'ont rien et ne savent rien ; un Parti qui sollicite, qui provoque avec bonheur, avec une indicible satisfaction , une guerre européenne, non pas pour sauver et agrandir la France , car il ne veut rien de tout ce qui constitue la France actuelle, mais pour V exposer follement aux plus affreux périls, dans l'espoir mal déguisé qu'elle y succombera et qu'elle en sera réduite enûn à souffrir les atteintes de l'Impuissance Républicaine. Ce Parti n'a qu'un mot d'ordre : Réorganisons la Société ! A tous les événements il crie d'avance : Trahison ! et l'on sait ce que cela veut dire. Pour ce Parti , la guerre en Orient ou en Occident ne sera jamais qu'un prétexte, jusqu'à ce qu'il devienne un moyen de détruire la Royauté , les chambres, le corps électoral , les lois , la propriété ! »
N'est-ce pas dire que les Démocrates sont des brigands , des scélérats, des monstres , qu'il faut déporter, exterminer comme les mômes Dèbate disent que lë vénérable Lamennais est un écrivain régicide qu'il faut foudroyer ou faire pourrir dans un cachot?
' Lorsque leur» compatriotes noircissent de tant de calomnies les Démocrates , que ne diraient pas contre eux les Aristocraties étrangères pour exciter la fureur de leurs soldats ! Ils seraient traqués partout ; on en ferait, comme disait la Gazette, une battue générale. Se défendre est pour eux surtout une question de vie ou de mort.
C'est aussi une question (/'honneur et de devoir? car ils se prétendent les plus patriotes , les plus dévoués et les plus énergiques; ce sont eux surtout qui se disent les défenseurs de l'indépendance nationale , de la liberté , de la civilisation et de l'humanité; ce sont eux qui provoquent les Peuples à l'affranchissement : c'est donc à eux à donner l'exemple.
Tête de colonne , avant-garde du parti national , c'est à eux à marcher en avant î
Qui les soutiendrait, s'ils s'abandonnaient eux-mêmes? Qui pourrait empêcher le découragement des timides et l'audace des traîtres , s'ils montraient de l'hésitation ?
Mais ce serait outrager les Démocrates que de douter un moment de leur résolution. C'est précisément la prévoyance de la trahison et de la Restauration , c'est la conscience du danger public , c'est le dévouement à la Patrie , qui nous ont jetés tous dans une opposition aussi ardente que notre conviction du péril que couraient l'indépendance et la liberté. Pleins du souvenir de cette héroïque Révolution qui voulut réaliser tous les bienfaits de la Philosophie , dignes fils de ces patriotes de 89 et de 92 qui préférèrent la mort à l'esclavage, et qui se dévouèrent pour la délivrance de l'humanité, nous imiterons leur dévouement sublime, nous jurerons de ne plus voir ni invasion ni Restauration* de vaincre ou de périr, de nous ensevelir s'il le faut sous les ruines de la Patrie; nous le jurerons sur le tombeau de nos pères , sur le berceau de nos enfants , sur la tête de nos femmes et de nos filles , à la face du ciel et de la terre ; puis nous nous précipiterons tête baissée dans la lutte , sans examiner qui nous suivra et qui nous abandonnera , ni quels ennemis nous trouverons par devant et par derrière, déter-
minés à les combattre tous et à les vaincre pour n'être pas anéantis par eux ^ et notre inébranlable résolution entraînera la France entière.
Tous les Partis se rallieront.
Le reste de la France pourrait-il , en effet, hésiter? Ne s'agit-il que d'une question de Démocratie et de Démocrates? N'est-ce pas une question de Nationalité, de Pairie, de France, de patriotes et de Français? N'est-ce pas une question de salut pour le père de famille, pour le négociant, pour le propriétaire , pour tous? N'est-ce pas une question de liberté, de dignité humaine, de civilisation et d'humanité? Et sur ce terrain, toute l'opposition , toute la presse opposante , le Tiers-Parti lui-môme, le parti social , l'immense majorité du Juste-Milieu, qui jusqu'à présent n'a été que trompée et égarée , ne s'empresseront-ils pas de se réunir aux Démocrates contre l'Etranger? Vous y verrez venir môme beaucoup de Légitimistes, qui n'ont pas perdu tout sentiment d'honneur, de patrie et d'humanité.
Et pourquoi tous ces hommes craindraient-ils de se réunir aux Démocrates? Est-ce qu'il faudrait encore repousser ces accusations lancées contre eux depuis dix années? comme si ces accusations n'étaient pas évidemment d'atroces calomnies employées par un Pouvoir ennemi du mouvement qui n'avait pas d'autre moyen de tromper et d'attirer à lui les timides et crédules amis de la Révolution! Comme si les événemens ne justifiaient pas les Démocrates! Car, à quelle époque s'est formé le Parti qu'on appelle Républicain , peu nombreux d'abord en juillet? N'est-ce pas quand les défenseurs les plus vigilants de la Révolution ont vu qu'elle était abandonnée et compromise, et qu'un déplorable Système exposait la France à la guerre, à l'invasion et à la Restauration?
1 Et ces Démocrates, qui sont-ils, quel est leur nombre? Qu'ils en prennent ou n'en prennent pas le titre, les hommes les plus dignes de l'estime universelle par leurs vertus
ou leurs talents ne sont-ils pas dans leurs rangs? Les Dupont (de l'Eure), les d'Argenson, les Lamennais, les Arago, les Cormenin , les Martin (de Strasbourg), les Garnier- Pagès, les Michel, les David , et cent autres dont chacun peut ajouter les noms , ne sont-ils pas inscrits à leur tête? Dans cette France si passionnée pour Y égalité , qui tout entière en 1792 et pendant huit ans courut aux frontières au cri de vive la République et qui récemment encore n'a pu tolérer l'hérédité de la Pairie, n'est-il pas vrai que la jeunesse , les ouvriers, les soldats , le Peuple, sont Démocrates? Tant de dissolutions de Gardes nationales et de Conseils municipaux, tant de lois contre les associations, contre les ouvriers, contre la presse bourgeoise , surtout contre la presse populaire , contre le jury, contre la République et les Républicains, ne sont-elles pas une proclamation solennelle du Pouvoir lui-môme que la Démocratie est la majorité de la France, son activité, son enthousiasme , sa puissance et sa vie ? Oui, quoi qu'on en dise, les neuf dixièmes des Gardes nationaux et des hommes de Juillet sont Démocrates'; et la Démocratie n'est pas l'anarchie , le pillage et la violence ; la Démocratie, c'est la justice et la loi , c'est l'ordre et la liberté , c'est la dignité humaine et l'égalité , c'est l'honneur et la morale , c'est la protection de l'industrie, c'est la paix et la fraternité des Peuples , c'est le progrès et la pieuse entreprise de perfectionner le Genre humain pour accomplir les vues bienfaisantes du Créateur de la Nature ; la Démocratie, c'est aujourd'hui la défense du territoire ; la Démocratie, c'est le Génie sauveur qui nous appelle à la frontière pour défendre la Patrie; et tous les patriotes, qu'un Gouvernement entraîné par l'esprit de vertige n'avait ralliés autour de lui qu'en leur garantissant la paix, irrités de voir des Ministres insensés ou traîtres, sans âme ou sans cœur, précipiter la France dans tous les périls d'une guerre amenée par lui, l'abandonneront pour se défendre avec les Démocrates.
Qui pourrait les retenir? L'amour-propre, l'entêtement, la fausse honte de reconnaître qu'ils ont été trompés?
Comme si les plus sages et la France entière n'avaient pas été dupes ! Comme s'il y avait de la honte à ne pas avoir soupçonné dès le principe que tant de protestations de loyauté ne cachaient que la plus monstrueuse de toutes les déceptions ! Comme si , dans une si terrible tempête , il restait de la place pour l'amour-propre et l'obstination !
Invoqueront-ils] leur conviction, leur conscience? ï)iront-ils qu'ils sont convaincus que la paix à tout prit , l'invasion môme et la Restauration, valent mieux que la guerre, et que toutes les concessions sont préférables à la résistance? Eh bien, s'ils sont réellement convaincus, qu'ils suivent la voix de leur conscience! Mais nous , Démocrates , n'avons-nous pas aussi une opinion , une conviction, une conscience? Et si notre conscience nous crié qu'on nous perd (involontairement ou volontairement, qu'importe?), qu'on perd nos femmes, nos enfants, nos familles, la Patrie et l'humanité!... Ce sera donc conviction contre conviction, conscience contre conscience, crainte de mort contre crainte de mort , volonté de se sauver contre volonté de se sauver!... Oui , c'est là le point décisif : convaincus qu'on les perd , obéissant à leur conviction et à leur conscience, les Démocrates voudront se sauver et courront aux frontières. Mais les Démocrates ne fussent -ils que 6, ou 5 ou 2 millions , ce sont la jeunesse, les ouvriers, les hommes les plus généreux ; c'est la partie de la Nation la plus active, la plus enthousiaste, la plus énergique , la plus guerrière , la plus vigoureuse ; c'est cette partie qui fera la guerre.
Or, qu'on y prenne garde ! Dans cette grande crise , où vont se décider les destins de la France et de l'Humanité, personne ne pourra rester spectateur immobile; tous devront concourir à la défense commune; chacun devra se prononcer pour ou contre et se déclarer ami ou ennemi; il n'y aura que deux Partis , celui de la France et celui de Y Etranger; il faudra prendre rang dans l'un ou dans l'autre; et comme l'ennemi du dedans, placé sur les derrières, épiant l'occasion favorable pour attaquer, serait le plus inquiétant et d'ailleurs le plus odieux, c'est avec lui que le
combat s'engagerait d'abord... Le Parti de la paix sera donc forcé défaire la guerre, avec les Démocrates contre l'Etranger ou avec l'Étranger contre les Démocrates. Eh bien, les adversaires de la Démocratie pourront-ils entreprendre un combat à mort contre les Démocrates? Pourront-ils se résoudre à exterminer des millions de Démocrates ( car il faudrait les exterminer tous), des compatriotes, la jeunesse, dont le crime est de vouloir le bonheur de l'humanité et de courir au martyre pour leur religion politique? Et pouf qui voudraient-ils exterminer ainsi leurs concitoyens? pour Y Étranger /... contre leur propre intérêt ! ... Car, vainqueurs ou vaincus, ils n'en seraient pas moins perdus eux-mêmes : vaincus (et qui peut douter de leur défaite?), ils disparaîtraient emportés par la fureur populaire ; vainqueurs , ils aéraient écrasés plus tard par l'Étranger, combattant non pour eux mais pour lui, aux yeux duquel tous les Français seraient des Démocrates, des Républicains, des Révolutionnaires , comme en 1792 tous les patriotes étaient à leurs yeux d«'S Jacobins, comme en 1815 tous les Français étaient pour eux des Napolèonistes et tous les soldats des Brigands.
Puissent donc toutes les autres classes s'unir, se rallier, fraterniser avec les Démocrates, pour combattre avec eux TÉtriinger î Personne ne fait pour cette union des vœux plus ardents et plus sincères que les nôtres, parce que personne ne pratique plus religieusement le culte de la fraternité, parce que personne ne désire plus passionnément le bonheur de toutes les classes, sans aucune exception. Mais à nos vœux pour l'union nous joignons l'espoir et la conviction de sa-prochaine existence.
Se croiraient-ils forcés de combattre les Démocrates par le souvenir du mal qu'ils leur ont fait , et dans la crainte de leur vengeance ? — Ah ! oui , on a été bien injuste et bien cruel envers les Démocrates î Comme on leur a prodigué les calomnies , les insultes , les outrages , les barbaries les plus atroces , à eux si généreux en juillet ! Que de misères cachées, que de secrètes souffrances, que de désespoirs inconnus , sont les seuls fruits de leur générosité ! Combien
leurs cœurs devraient être ulcérés! Que leur colère serait excusable aux yeux de la Postérité î Peut-être môme faudra-t-il..? Oui, il faudra un acte éclatant de la justice nationale ; il faudra une satisfaction à cette irritation universelle et profonde qu'exciteront tant de malheurs et tant de dangers ; il faudra que la responsabilité ministérielle ne soit pas un vain mot , et que les Ministres , cause de tous ces malheurs et de tous ces dangers, en répondent au pays; il le faudra, ou bien il ne serait plus possible de parler de justice sur la terre.- mais pour le reste... le Peuple de juillet s'est montré si magnanime ! la générosité fait tant d'honneur à la force et à la victoire I Elle excite tant d'admiration et de sympathie! La vengeance est si rarement utile et si souvent nuisible! L'intérêt de la Patrie , cet intérêt sacré qui doit être la première loi d'un vrai patriote, réclame si visiblement V Union de tous ses défenseurs!...
Ah ! s'il n'était pas téméraire d'adresser des vœux à ses concitoyens, si notre voix n'était pas trop faible pour être entendue , nous crierions : « Union , union ! Ouvrons les >» yeux ! C'est l'enfer qui nous divise; que la raison et l'in- >» térêt du salut commun nous réunissent! Vous, qu'on a » séparés du Peuple, soyez plus justes, plus humains, plus
»» compatissants envers des hommes qui sont vos frères
>» Et vous, laborieux prolétaires, ne vous faites pas, sur » votre force, une illusion qui souvent a retardé votre déli- » vrance et qui pourrait vous être fatale. La Bourgeoisie ne » peut rien sans vous; mais l'histoire démontre que vous » ne pouvez rien sans elle , ou du moins sans la portion de » cette Bourgeoisie qui se rapproche de vous. C'est l'union » entre elle et vous qui toujours a fait et qui seule peut faire »» votre puissance. Déposez vos préventions contre la Garde » nationale, contre ce qu'on appelle les boutiquiers, contre » l'armée, contre tous ces hommes, sortis de vos rangs, que » depuis dix ans une déplorable organisation sociale et poli- » tique condamne à servir d'instruments pour vous combat- » tre. Détestons le Système qui les a rendus nos adversaires >» en les trompant, en nous calomniant auprès d'eux ; com- »» battons mêmesans hésiter tous ceux qui se rangeront sous
« Tétendard de l'Étranger ; car ce sera pour nous une néces- » sité de nous défendre contre tous nos ennemis, et nous ne » devrons reculer devant rien de ce qui sera nécessaire à » notresalut; mais étouffons tous les ressentiments du passé; » oublions les anciennes injures ! Nous le devons par justice » envers ceux qui se trouvaient aussi victimes d'un infernal » Système; nous le devons par suite de cette fraternité «dont nous nous proclamons les apôtres; nous le devons » par intérêt , pour être plus nombreux et plus forts ; nous le . » devons par dévouement à la Patrie , car la vengeance pour » des offenses individuelles serait le désordre et Y anarchie , » quand la Patrie ne peut être sauvée que par la discipline et » l'ordre. La vengeance une fois satisfaite ne laisse que des » regrets et ne produit que de l'affaiblissement , de l'effroi , » des divisions nouvelles , des ennemis et des dangers ; >» la générosité, au contraire, ne laisse qu'un délicieux » souvenir , élève l'àme , excite l'admiration , fait des amis » et donne une irrésistible puissance. » Nous le répétons , nous savons combien le Peuple est indigné et irrité, combien son irritation est légitime : mais nous connaissons aussi la raison et la justice du véritable Peuple; nous avons foi dans son intelligence et dans sa haute moralité \ bon, sensible, compatissant, désintéressé, il n'est rien de sublime qui soit au-dessus de sa vertu. Oui , le Peuple sera de nouveau magnanime ! Car ce ne sont pas les passions basses et viles, mais les passions les plus généreuses, qui lui mettront les armes à la main; c'est la haine de l'égoïsme, de la cupidité, de la corruption , de l'immoralité; c'est l'amour de la justice et de l'égalité , de l'indépendance et de la liberté, du progrès et de la dignité humaine, du véritable ordre public et de la régénération nationale ; c'est le dévouement aux intérêts des générations futures et de l'humanité tout entière: la grandeur de la lutte, la sainteté de la cause, les incalculables résultats de la victoire, épureront encore ses sentiments, exalteront encore sa générosité : plus les torts ont été graves envers lui , plus il mettra sa jouissance et sa gloire dans l'oubli des injures ; et c'est lui qui mon-
trera comment la force et la justice savent proclamer une
réconciliation générale.
Sans doute il se souviendra du passé pour éviter la trahison et pour bien placer sa confiance ; sans doute il conservera la haine la plus vigoureuse contre le fatal Système qui nous a divisés; sans doute la nécessité de son salut le rendra sans pitié pour tous ceux qui se déclareront ses ennemis et s'uniront à l'Étranger contre lui ; mais c'est avec autant de sincérité que d'empressement qu'il tendra la main à ses anciens adversaires qui voudront s'unir à lui contre l'Étranger; et tous deviendront véritablement ses amis.!
Les Légitimistes eux-mêmes, ceux qui voudraient exciter la guerre civile et trahir, seront forcés de renoncer à leurs projets : car que pourraient-ils faire contre le Peuple? Ne seraient-ils pas à l'instant anéantis? — Que dans leurs salons et loin du danger ils comptent )de nombreux soldats, c'est possible; mais leur héroïne, en personne et dans tout l'éclat de sa gloire, a-t-elle pu soulever la Provence ou la Vendée? Et quand l'heure suprême du péril sera venue, quand il faudra braver la mort pour livrer la France à l'Étranger, pour consommer le parricide, que de courages on verra faillir! que de patriotiques remords se feront en* tendre! que de champions de la Légitimité manqueront à son appel I
H est facile aussi de trahir en idée ; mais ce n'est rien de vendre le pays ; l'essentiel est de le livrer, et c'est là qu'est la difficulté. — Louis XVI et Marie-Antoinette avaient bien vendu la France ; ils avaient bien promis de livrer Paris aux Coalisés; mais que leur a servi de s'enfermer dans les Tuileries remplies de Suisses et d'aristocrates armés? Des fossés devant leur palais, Vincennes, la Bastille, les auraient-ils mieux garantis quand les Gardes françaises, les soldats, le Peuple, ne voulaient pas préférer des traitresà la patrie?
Qu'ont également servi aux Généraux, aux chefede la Garde nationale, aux Commandants de places, aux grands
fonctionnaires, tous leurs projets de trahison ? Un décret de la Représentation nationale, qui les remplaça subitement, suffit pour renverser tous leurs préparatifs et toutes les combinaisons de l'ennemi.
Quand même de malheureux légitimistes auraient aujourd'hui la pensée d'une trahison parricide, l'énergique attitude du Peuple les forcerait à l'abandonner.
N'en doutons donc pas, la France se lèvera tout entière pour repousser l'invasion. Par conséquent elle triomphera.
La France sera victorieuse.
Elle paraît sommeiller, comme à la veille de 89 , de 92 , du 20 mars et du 25 juillet; mais, ainsi qu'alors, qu'elle $era promptement réveillée et debout! qu'elle passera rapidement du repos à l'action ! Après tant de compression , de contrainte et de contrariété, comme elle bondirai qu'elle aurade plaisir à se trouver libre! Débarrassée de toutes ces incertitudes qui la fatiguent depuis si long-temps, pouvant répondre enfin aux provocations des Rois étrangers, avec quelle satisfaction elle recevra leur cartel! Eminemment belliqueuse et guerrière, avec quelle ardeur elle acceptera le duel et la guerre' Avec quel transport de joie elle reprendra l'œuvre inachevée de sa première Révolution constitutionnelle, de sa Révolution républicaine et de ses trois admirables journées ! Avec quel enthousiasme les Démocrates, la jeunesse et l'armée, se précipiteront aux combats pour défendre leurs familles, leur Patrie, leur fortune et leur vie, pour laver la honte que depuis dix ans d'ignobles Ministres impriment au nom français, pour réparer l'injure des deux invasions, pour venger la Pologne et l'Italie, pour conquérir définitivement la liberté et l'égalité, pour sauver la civilisation , pour dégager l'humanité des entraves qui relardent sa marche et ses progrès! Quelle cause plus grande, plus sainte et plus sacrée fut jamais plus digne de faire courir au martyre! Aussi, quand les Démocrates s'abandonneront à toute leur exaltation patriotique; quand la jeunesse, les ouvriers, les soldats, les citoyens de toute»