‹ Comment je suis communisteChapitre 7 sur 27 · CONTRE MOI · texte numérisé non relu

CONTRE MOI

Que vous vous efforciez, Messieurs du National 9 de vous identifier Arago, je le conçois, car vous ne pourriez pas avoir un meilleur bouclier ; mais que vous espériez y parvenir, je ne le conçois guère, puisqu'Arago a voté et écrit contre la loi ; et que vous vous berciez de l'espoir de l'indisposer contre moi en dénaturant tous les faits, je ne le conçois pas du tout, puisque je suis là pour rétablir la vérité.

Vous connaissez d'ailleurs parfaitement mes sentiments pour Arago; vous savez que, quels que soient vos éloges, je suis toujours prêt à les confirmer et même à y ajouter encore ; vous savez que, patriotisme, civisme, désintéressement, simplicité de goûts et de mœurs, probité, honneur, incorruptibilité, talent, courage, célébrité française et même européenne, influence de premier ordre, je reconnais en lui toutes ces qualités réunies, réunion qu'on ne trouverait probablement que dans un bien petit nombre d'autres , réunion qui m'inspirait autant d'estime et d'affection que de confiance et de dévouement. J'ai pu dire néanmoins que le général Bertrand l'avait entraîné a envoyer au National deux lettres qu'il lui avait confiées, et à engager le journal à les publier et à demander des fortifications; j'ai

pu le dire, parce que le fait est vrai, public, annoncé par Arago soit à l'instant dans le National même soit plus tard dans sa brochure comme dans vingt autres occasions, et publié par le Journal de Francfort, du 46 février, en ces termes :

« S'il était vrai que cette lettre du général Bertrand, développée avec approbation par la plume éloquente d'un député (Arago), absent alors de Paris, ne soupçonnant certainement pas le piège tendu à son ancien collègue par le président du ministère (Thiers), et précisément celui-là môme qui en 1833 s'était le plus énergiquement récrié contre les forts, n'aurait vu le jour qu'afin de sonder les esprits et les préparer d'une manière plus ou moins propice? — S'il était vrai que cette lettre et son appendice n'eussent été insérés de préférence dans le journal {le National) qui avait antécédemmcnt fait ressortir le plus vigoureusement l'opposition de l'appendice que pour tâcher d'affranchir Al . Thiers, au moins pour un temps, des coups redoutables et incessants du parti dont ce journal est l'organe?....

Il m'a même été impossible de ne pas parler d'Arago en parlant du National qui demandait les fortifications, le 5 août, en publiant la lettre du premier. Et d'ailleurs, n'est-ce pas vous, Messieurs du National, qui avez sans cesse affecté de répéter que vous aviez du bonheur à rappeler cette lettre d'Arago du 5 août?

Je déplore profondément qu'Arago se soit laissé entraîner par son patriotisme, par son amitié et par sa confiance pour le général Bertrand, parce que sa démarche a fourni le prétexte et donné le moyen pour obtenir les fatales bastilles; mais je n'ai jamais dit ni même jamais pensé ( et cette pensée me ferait horreur ) qu'il eût été le complice de M. Thiers et l'entremetteur d'un arrangement entre M. hiers et le National : m'imputer cette imputation est une infamie ; et je le prouve ; car voici tous les passages du Dialogue qui peuvent concerner Arago et le National :

Dans la scène >l re , M. Thiers expose qu'il promettra les bastilles pour redevenir ministre. — Dans la scène 2 e , il explique comment il s'y prendra pour avoir les bastilles.

Thiers. — Soyez tranquille! J'aurai l'Opposition.... J'aurai même la presse....

Le Comte. — Comment, vous achèterez la presse... ?

Thiers. — Personne ne proclamera plus haut les principes de moralité, d'honneur, de respect pour l'indépendance des écrivains

Mais vous avez trop l'expérience des affaires pour ne pas sentir qu'il existe mille moyens de récompenser le dévouement à la bonne cause. .. J'aurai pour moi le M essager, la Presse, les Débats.... J'aurai la Revue des deux Mondes.... J'aurai le Constitutionnel, le Temps, le* Siècle avec ses quarante mille abonnés , même \e Courrier-Français... . Vous allez peut-être rire, mais j'espère avoir le National pour soutenir mon projet de bastilles.... Oui, je l'aurai! Vous comprenez que je me garderai bien de parler de bastilles, et que je ne parlerai que de fortifications pour défendre Paris contre l'étranger. Je commencerai même par joindre C enceinte continue aux forts détachés, pour finir par avoir les forts sans l'enceinte, ou pour faire de l'enceinte un double embastillemerit....

Le Comte. — Vous espérez....

Thiers. — Oui, j'espère éblouir avec l'enceinte continue qui serait défendue par t héroïque garde nationale de Paris et par son héroïque population.... j'espère même faire demander mes nouvelles bastilles par Arago et parle National Ce sera mou chef-d'œuvre !

Le Comte. — Oui, s'il était possible.... Mais....

Thiers. — C'est possible, si l'on veut m'aider, si l'on veut me donner tous les moyens de me populariser davantage. D'abord, je demanderai le retour des cendres de Napoléon, pour plaire au Peuple et à l'armée, pour nous attacher tous les napoléonistes, pour augmenter l'autorité de l'opinion du grand homme en faveur de la fortification de Paris, pour acquérir l'appui du général Bertrand....

Je dis donc là que M. Thiers espérait faire demander les fortifications ( qui n otaient pour lui que des bastilles ) par Arago et par le National, et tous deux les ont effectivement demandées ; mais je n'ai pas dit qu'il aurait aucune communication, directe ou indirecte, verbale ou écrite, avec Arago; j'ai fait entendre, au contraire, qu'il espérait l éblouir, ainsi que tous les patriotes, avec l'enceinte continue.

Dans la scène 5 e; M. Thiers explique comment il va manœuvrer.

Travaillons en même temps les journaux : je les connais aussi; je les aurai !... Le brave Picrron, qui m'admire et m'adore, fera partager quelques uns de ses sentiments à son bcau.-frère, qui rédige la correspondance du National avec tous les journaux libéraux des dé-

partements, et j'aurai toute la presse départementale comme toute a presse parisienne!... Appuyé par le centre, parla gauche et par toute la presse, qui pourrait me résister? La Cour m'aidera de tous ses moyens. Toutes les puissances, qui ont vu avec tant de déplaisir l'abandon des forts de 1833, qui désirent autant que nous les bastilles et qui les demandent môme, sont trop intéressées à leur construction pour me refuser leur concours en feignant de nous menacer de la guerre et de repousser toute fortification... Palmerston me secondera puissamment... Que la commission de défense donne l'enceinte continue ; que la Cour et l'Etranger paraissent la repousser; et je la ferai demander par la Gauche, par la presse, par le parti patriote , qui se fanatisera pour s'embastiller lui-même.

Ainsi, je dis "que M. Thiers espérait faire demander l'enceinte continue par tout le parti patriote en l'éblouissant. — Dans la scène 6 e , M. Thiers dit :

Thiers. — Victoire, victoire, mon cher comte I Grande conquête 1 L'une des notabilités de l'ancienne Gauche, l'un des chefs du parti Napoléoniste, le général Bertrand, est à nousl Je ne vous parle pas des caresses, des éloges pour son idole ! Nous ramènerons les cendres de Napoléon... C'est lui qui sera chargé daller les recueillir à Sainte- Hélène, avec le duc de Joinville... Il sera Pair de France... Il dépose aux piep*s de Louis-Philippe l'épée d'Auslerlistz... II offre au Conseil municipal de Paris le nécessaire en vermeil qui servait à l'Empereur pendant ses campagnes. Il lui présente un mémoire pour le conjurer, au nom de Vauban et de Napoléon, de demander la fortification de la capitale en invoquant la décisive autorité du grand homme, en • affirmant que la France aurai tété sauvée, en 181 4 et en 1815, si Paris avait été fortifié... Il se charge, ainsi que Pelet et Pierron, de faire partager cette opinion au National... Il se charge môme d'entraîner son ami Arago. Il lui écrira au moment départir pour Sain te -Hélène, afin de lui laisser moins le temps de là réflexion. Tout est gagné, s'il réussit... 1

Ainsi, je dis que M. Thiers n'espérait entraîner Arago qu'en lui faisant écrire, par son ami Bertrand, les lettres qui ont été publiées, et en lui faisant envoyer ces lettres le jour môme du départ du général , pour laisser moins h temps de la réflexion à Arago ( absent alors).

Dans la scène 7°, M. Thiers ajoute :

Que Palmerston abuse de ma situation ou qu'il veuille me seconder loyalement, mon affaire à moi ce sont les bastilles! Et l'occasion est

magnifique ! Qu'ils exécutent le traité ; qu'ils s'emparent de la Syrie, de l'Egypte, de l'Orient, cela m'est égal! Qu'ils m'injurient, qu'ils outragent le roi, qu'ils blessent et menacent la France, qu'ils réveillent sa haine contre l'Angleterre et contre la Sainie- Alliance, tant mieux pour mes bastilles! Mes journaux vont crier à la nouvelle Coalition de Pilnitz, à la guerre...! On va chanter la Marseillaise...! Ah! si Arago pouvait se laisser entraîner par Bertrand, et le National par Arago, Bertrand, Pelet! si le savant patriote et le journal radical pouvaient demander des fortifications...! je serais bien sûr d'avoir mes bastilles...!

11 ne s'agit toujours que de la lettre du général Bertrand pour entraîner Arago, et de la lettre d'Arago pour entraîner le National. #

Voici la scène 8 e :

Le comte. — Vraiment, mon cher, vous méritez une couronne! Voilà le National qui se déclare pour vous... Voilà l'homme le plus influent du parti populaire qui lui envoie le mémoire et la lettre du général Bertrand, qui lui écrit lui-même une longue lettre dans laquelle il invoque l'opinion de son ami le général Haxo en faveur de l'enceinte continue, et qui presse le National de vous demander la fortification de Paris!... Voilà l'organe du parti patriote qui vous prie de fortifier la capitale! On n'est pas plus habile que vous pour exploiter les hommes!

Thiers.— Dites que je suis heureux... Du reste, vous savez qu' Arago ne demande qu'une enceinte en terre, sans aucun fort extérieur...

Le Comte. — Oui ; mais, la digue rompue sur ce point, le torrent saura bien l'élargir... On vous demande des fortifications ; je ne suis pas en peine pour être sûr que vous saurez bien les transformer en bastilles... Vous savez que le roi, la reine, la Cour, ne parlent que de guerre...

Thiers. — Tant mieux! Ainsi, mon cher Comte, je vous le disais bien, nous aurons des bastilles...

Je répète donc toujours qu'Arago ne fait rien autre chose que de recevoir les lettres de Bertrand, de les envoyer 'au National, et d'y joindre une lettre pour le presser de demander la fortification.

Voici la scène \ 0 e :

Thiers. — Je vais faire bien autre chose! je passe le Rubieon; je décide, par une simple ordonnance, des bastilles sous le nom de fortifications et d'enceinte continue ; j'ordonne par ordonnance ,

qu'on mette à ma disposition tous les millions nécessaires ; je déclare Curgence, et je commence à l'instant les travaux de l'enceinte...

Le Comte. — Mais on vous dira que c'est une violation de la Charte , que rien ne vous empêche de convoquer les Chambres, que c'est une plaisanterie de parler durgence, et que vous méritez d'être mis en accusation ! . . .

Thiers. — Je sais touteela : mais je sais que la fortune sourit à l'audace. Le Roi daignera sans doute donner son parc de Neuilly

et son bois de Boulogne pour commencer l'enceinte En l'absence

des Chambres, toute la presse applaudira à mon courageux patriotisme; le National soutiendra qu'il y a urgence, que la Charte n'est pas violée, et que la convocation des chambres ne pourrait qu'entraver les mesures de saluywblic... Bastide , qui discute souvent la question avec mon ami Pelet, qui se rend dans son cabinet pour examiner ses cartes et ses plans, est tellement convaincu de l'utilité de l'enceinte continue qu'il ne peut supporter la contradiction... Le National, le Courrier Français, le Siècle aux 40,000 abonnés, toute la presse , approuveront mon plan d'une enceintecontinuebastionnéeavecl8 ou 20 forts. . . Je presserai les travaux ; je dépenserai le plus de millions que je pourrai ; je retarderai le plus qu'il sera possible la convocation des Chambres ; j'invoquerai les faits accomplis et la nécessité de ne pas perdre les millious dépensés ; la Gauche m'appuiera ; et j'aurai mes bastilles...! »

Ainsi, là, rien encore contre Arago.. — Voici maintenant ce que vous m'imputez contre Arago, Messieurs du National, dans votre acte d'accusation du 40 avril. — Vous affirmez que, dans ce dialogue, j'ai dit :

« En môme temps M. Thiers a DÉPÊCHÉ le générai Bertrand et M. ARAGO au National , afin d'entraîner celui-ci à demander la fortification de Paris. M. Cabet ne dit pas comment le National a été entraîné , ni quelles sont les clauses de l'arrangement fait entre lui et m. thiers par L'ENTREMISE DE M. ARAGO et du général Bertrand. »

Non, Messieurs, je irai jamais dit que M. Thiers avait dépêché Aragoau National... Non, Messieurs, je n'ai jamais parlé d'arrangement, de clauses, entre le National et M. Thiers... Non, Messieurs, je n'ai jamais ni dit ni pensé que, s'il y avait eu un arrangement entre eux, cet infâme arrangement aurait eu lieu par L/EN- ÏRKMISE D 1 ARAGO, pas pjus que par celle de Dupont

de VEure. Vos six lignes sont un amas de mensonges, de faussetés, d'infamie! Et je ne crains pas de vous dire comme Arago disait à ses calomniateurs : Vous mentez impudemmentl Et j'ajoute : Quelle maladresse! Quelle stupidité ! — Vous ajoutez aussi :

« Le National donc ayant été entraîné par M. Arago , qui nous a présenté apparemment la dictature en perspective, les fortifications ont pu être votéesl Sans le National, jamais cette œuvre (T abomination n' aurait été consommée. »

Non, Messieurs , je n'ai jamais dit qu'Arago vous avait présenté la dictature en perspective... Vous mentez toujours! Quant à votre ironie sur Yabomination des bastilles, ah, que vous êtes aveugles de ne pas voir une mer de sang ou la solitude de l'esclavage autour de vos abominables bastilles!

o Quelque temps après le 15 juillet, et bien avant la présentation du projet de loi , le National a demandé la fortification, de concert avec M. Arago. N'importe, dit M. Cabet, m. Arago et le National n'en i sont pas moins les COMPLICES de M. Thiers, ils tataient l'opinion * publique et préparaient les voies à la loi oVembastillement. »

C'est indigne, Messieurs...! Non, je n'ai jamais ditf qu' ARAGO eut été le COMPLICE de M. Thiers, commeje n'ai jamais dit que le désintéressement, l'honneur etl la vertu, fussent les complices de la cupidité, de la bassesse et du crime...! — Vous dites enfin:

« Nous ne ferons pas à M. Arago L'INJURE de repousser pour lui une pareille insinuation. Nous remarquerons seulement que s'iL est un homme à la Chambre pour qui M. Thiers ne cache pas son avers— s ion y c'est l'illustre député qui a soutenu, l'an dernier , à la tribune , les pétitions réformiste*. On se rappelle quels accents d.e co' 1ère M. Thiers eut alors contre M. Arago, et contre lui seul. Il faut - donc supposer le public bien crédule et être aveuglé soi-même par qu e lque passion bien imprudente pour OSER faire entendre que il/, j irago

A PU ÊTRE D'ACCORD AVEC M. THIERS pour ENTRAINER 1171 Jo umol.

OSER faire entendre qu' Arago a pu être Ttj uxord avec m. Thiers pour entraîner le Nationale J \ Vous m'indignez, Messieurs! C'est vous, vous seuls-, y ui avez l'audace de faire une si révoltante supposition* . .! C'est

vous qui, dans votre intérêt, dans votre égoïsme, faites à Arago, sous l'hypocrite prétexte de le venger, LIN- JURE et L'OUTRAGE que personne ne pensait à faire a son incorruptible et délicate probité...! Vous faites comme ce Procureur du grand Frédéric, qui incriminait et poursuivait une fable dans laquelle un chien était maltraité, prétendant que le fabuliste n'avait pu avoir d'autre intention que d'insulter le Roi sous le personnage du chien : « Misérable, dit le Prince à son Profit reur! Qui t'a dit que le chien c'est moi? C'est toi seul « qui m'appelles chien et qui m'outrages...!

Maintenant, à votre fameux article do 40 avril! À votre acte d'accusation contre moi !

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