DU CALVINISME A GENÈVE
Pah M. MIGNET.
Lu à l'Académie des Sciences morales el politiques, dans les séances
La France prit une part tardive â la réformation religieuse. Depuis le quatorzième siècle, elle avait cessé d'être à la tête du mouvement intellectuel qu'elle avait long-temps dirigé. Ses villes, déchues de leur ancienne liberté, n'avaient pris aucune part aux récentes découvertes de l'imprimerie et des verres à lunette (i), qui devaient changer la croyance de la terre et la science du ciel. Son territoire n'avait pas recueilli
(l) Le* verras à lunette Furent inventés diru le XIII e siècle pirSilviiio Degli Armati, de Florence. Cette découverte conduisit à celle des verni ulestopiques, qui fut Faite en 1S90 par Zacharie Jansen de Middelbourg.
a ÉTABLISSEMENT DE LA. REFORME
ces fugitifs de la Grèce qui apportaient avec eux , comme renfort pour l'esprit occidental , la langue et les livres de leurs ancêtres. Ses ports étaient presque déserts, alors que les navires de Vasco de Gama et de Colomb , partis des cotes de Portugal et d'Espagne, avaient marché à travers un océan inconnu, sur la foi de l'érudition, à la recherche des Indes et à la découverte d'un monde nouveau. Ce n'était pas dans ses universités dégénérées que Wiclef et Jean Huss avaient commencé l'attaque contre le système romain ; que Peurbaeh et Regioinontanus avaient hâté les progrès de la géométrie; Cardan et Tartalea ceux de l'algèbre; qu'Érasme avait aiguisé les esprits par la linesse de ses critiques, et prépare à croire des choses nouvelles en atteignant par ses doutes les idées anciennes. Enfin, ce n'était pas elle qui avait produit en même temps et par la même cause, le réformateur de la religion et le rénovateur de la science, Luther et Copernic.
A cette époque elle avait suivi l'impulsion et ne l'avait pas donnée. Ses imprimeurs lui étaient venus des bords du Rhin ; ses professeurs de grec et d'hébreu, comme ses savants et ses artistes, d'Italie; elle navigua à la suite de l'Espagne et du Portugal; et ce fut d'Allemagne qu'elle reçut les semences de la réformation. La réformation religieuse, préparée par l'état des esprits, n'avait été exécutée nulle part sans l'assentiment du pouvoir établi. En France, les esprits n'y étaient pas encore assez généralement disposés , et le pouvoir royal.y était contraire. Les rois de France l'avaient toutefois rendue possible dans le monde eu détruisant le prestige de l'autorité pontificale. C'était un roi de France qui , en devenant au XIV« siècle le libérateur du pouvoir politique, avaitc'té le précurseur
réel du libérateur de l'esprit humain : Philippe-le-Bel avait susci té Luther. Mais cette révolution elle-même, qui avait ruiné sous Bonïface VIII la monarchie temporelle des papes l'ondée sous Grégoire VII; à la suite de Inquelle les papes avaient été tenus soixante-dix ans en exil àAvignon, sous la surveillance de la royauté; qui avait enhardi les princes à protéger leurs sujets suspects pour leurs opinions, sans craindre de perdre leurs états; qui avait permis à un hérétique de pouvoir devenir un réformateur, et à un prince d'oser être un hérétique, cette révolution avait éloigné les rois de France de tout changement nouveau.
Qu'avaient- il s en effet à gagner par la réforme de Luther? Leur indépendance de la cour de Rome ? ils l'avaient conquise depuis Philippe-le-Bel. L'obéissance de leur clergé? ils l'avaient rendu gallican par la Pragmatique - sanction qui l'avait enlevé à l'influence du pape, monarchique par le concordat de I,éon X qui l'avait placé sous la main du roi. L'acquisition de ses biens? ils en disposaient parla nomination aux bénéfices, par la possibilité de les imposer ou de les vendre.
Ainsi, la réforme ne tentait pas leur ambition. Mais il y a plus, elle excitait leurs craintes. Ils étaient parvenus, au comnieiKvmeiit de ce siècle, à détruire le caractère féodal de la noblesse, la tendance romaine du clergé, les constitutions républicaines des villes ; ils ne voulaient pas laisser pénétrer dans leurs états des idées d'indépendance et des causes de contestation qui pourraient ramener la noblesse à la féodalité, le clergé à l'ultramontanisme , les villes à la démocratie. Aussi François I cf disait-il , en parlant du luthérianisnie, que cette secte et autre nouvelle secte tendait plus à la destruction des royaumes, des monarchies et dominations,
qu'à l'édification dcsamesU). Il protégea cependant la science, sans se douter ijti'il concourait à un changement dans les idées, eu eu apportant un dans les connaissances. Mais lorsque l'arbre qu'il avait cultivé pour l'ornement de son règne porta des fruits pour l'instruction de ses sujets; lorsqu'il vit que la science conduisait à la réformation , il fit partager à l'esprit la disgrâce de l'hérésie. La petite colonie de lettrés qui avait embrassé en France la doctrine de Luther, et à la tète de laquelle se trouvaient Leiêvre d'Étaples, le professeur le plus savant de l'Université de Paris, et Guillaume Fard, régent au collège du cardinal 1* Moine, fut obligée de se réfugier d'abord à Meaux sous la protection de l'évèque ISrk-onnet, que son amour des lettres avait favorablement disposé pour la réforme, et ensuite à Baie, afin de se soustraire aux décrets de la Sorbonue et aux arrêts du Parlement^). Il fallut quarante ans et la minorité d'un roi, c'està-dire l'affaiblissement du pouvoir royal , pour que la réforme parvint eu France, non pas à s'établir, mais à se montrer et à combattre. Ce n'est donc pas en France qu'il convient de chercher le protestantisme français, mais en Suisse, qui devint le lieu de son refuge et le théâtre de sa grandeur. C'est là que le caractère français eut sou représentant dans Farel , et l'esprit français le sien dans Calvin , dont l'un fut l'apôtre et l'autre le législateur de la Suisse française. Fs-
(1) Brantôme, Vie des Dîmes illustres, article VI, sur Marguerite, reine de Navarre, t. V île l'édition de Pclitol, p. 120.
(2) Je Dlnaiile pas sur ces premiers muuveinents du protestantisme en France, dont je donne l'histoire ailleurs.
savons de retracer la révolution que ces deux bannis accomplirent sur une terre étrangère, après avoir vainement essayé et promptement désespéré de l'accomplir dans leur patrie.
Guillaume Farel , qui prépara les voies à Calvin, et 411 i avait vingt ans de plus que lui, était né à Gap en ij8cj. Il appartenait à une famille de gentilshommes. Il était venu étudier à Paris, où il s'était étroitement lié avec Lefèvre d'ÉtapIcs, professeur de ma thématiques et de philosophie à l'Université (]). Devenu sou disciple , il avait été d'abord fervent catholique comme lut (a); il ne pouvait rien croire avec
(1) ■ Farel éloit natif Je Gap en Dauphiné, gentilhomme de condition,
Joué de bons moyens, lesquels il perdil tous pnur II religion AyanI
appliqua son cœur aui lettres M sciences, il les poursuivit bien avant, par un désir de s'y perfectionner, ci par bénédietion , Impielle Lliei: donna à ki études dans la ville de l'iris. Il advjnça fort dans la philo* lopbie, el dés la philnsnpbie s'efforça de connaître quelque chuse en la théologie et au* langues, surtnul d'avoir la science de la langue grecque ,■1 bébrimjue. l'n sien livre île raison, énit lunqu'il Iji.uil ses études à Paris, parle du progrès d'icelles, en l'an lîtj), l5lo, iSat, l5aî, pendant lequel temps il étoit grandement ebérï et bonoré par deux siens maîtres Cl préi'epteurs, l'un appelé Jacques Lcl'évre, d'Kstapli's en l'irardie ; l'a turc, matin' tiiraril Hiinf, lesquels, ilepuis sil sortie de France, lui ont rcsirit pour témoignage d'afleelitm. - Vie mcilite de Farci, tirée du manuscrit de la Eïbbotbèque de Genève, n" 147, în-4°.
(a) . Malstre Jacques Faber (Lefèvre) faisoit les plus grandes révérences OUI images qu'autre personnage que jaye connu; et demeurant longuement a genoux, il piioil et distiit ses lieures devant réelles; à quoi souvent je lui ai tenu compagnie, (on jnyrui d'avoir accès à on tel bomme, qui, combien qu'il fût en lacqs du pape, et qu'il tint les chines jilns 'leie^iablej de 11 papauté, comme est la messe et tonte idolâtrie papale, néanmoins souventes fuis me disoit que Dieu re nouvel leroit Je monde et que
modération. La papauté, dit-il lui-même, n'est tant papale que mon cœur l'a été. . . il n'y avait pas de chanteur de messe et d' adorateur des images comme moi — fêtais tellement perverti que s'il y avait personnage qui fût approuvé selon le pape, il m'étoit comme Dieu; si quelqu'un disait queltjue ehase où le pape fût en quehpie mépris J'eusse voulu qu'un tel et tout ce qui ne servait à la papauté et au pape , pour tout ce qu'il a ordonné en église, frit abattu, ruiné, détruit (i). La pre m ière atteinte que reçut aa foi lui fut portée par la lecture delà Bible. Je fus fort ébahi, dit-il, en voyant que sur la terre tout était autrement en vie et doctrine que ne porte la sainte écriture (a). Il rejeta d'abord ses doutes comme provenant d'une fausse interprétation des écritures ; mais Lelêvre d'Ktaples les fortifia et les étendit bientôt, en lui enseignant que le salut du chrétien ne venait pas des œuvres de l'homme, mais de la grâce de Dieu (3). C'était la doctrine de Luther à laquelle il fut peu de temps après initié en grande partie par quelqu'un qu'il ne nomme pas (4). Là,
je le verroje. ■ Manifeste Je Farel intitulé : Â tous seigneurs et peupla et pasteurs a qui le Seigneur m'a donné aece! , qui m'ont aidé cl assisté tn Vœuvrc de Notrs-Seigncur Jésus, et envers lesquels Dieu s'est servi de moi en la prédication de son saint évangile, graee ,paùc, salut il vie vous soit donnée. Il te trouve à la fin Je la Vie de Farel.rocme manuscrit, n° 147. (1) Ibid.
(,) Ibid.
(3) ■ Par sa parole me retira Je 11 fausse opiniun des mérite!, niais que unit vemiit de grai:c el |>;ir la seule miséricorde de Dieu, sans qu'aucun l'eût mérité; ce quej'ai cru sitôt qu'il me fut dit. Ibid.
Ç4) . Après ce, par un, à qui Dieu fasse grâce, me fui proposée la pure invocation de Dieu. Ibid.
dit-i\, fut du tout ébranlée ta papauté en mon cœur, et lors je commençai» ta détester comme diabolique, étant marri d'avoir été si longuement déçu, par elle, et la sainte parole de Dieu commença à avoir la première place en mon cœur (i). Il emhrassa la nouvelle croyance avec l'ardeur de son esprit et la fougue de son caractère. Il se retira d'abord de Paris à Mcaux, avec
que tout ce qui n'étoit selon la parole de Dieu eïoil péché, mécliant ei maudît, et que le) lois et traditions humaines qui changent les consciences éloient toutes abominables. Lors j'entendis que le canon même de la messe devoit faire place à la parole de Dieu , et qu'il émit digne rie toute eiécralion. Mais < <>|jfi i rhi T i t , crtruliicn que je seusse que tous les prêtres font mal de tenir leur messe pour sacrifiée pour les péchés, et de manger seuls, et qu'en ce qu'ils mettent la messe au lieu de la cène île Jésus, il y devrait avoir communion. Car eu l'ordonnance de Jésus est
malédiction qui y fût, néanmoins il y avoit heauenup de biens et bénédiction. Mais surtout la séduction m'a longuement aveuglé à cause de l'adoration du pain et du vin , et de ee que j'ai cru que le corps et le sang de Jésus-Christ y étoientau lieu du pain et du vin , je ne sais par quel mélange, car un tel songe inventé des hommes, n'ayant aucun fondement en récriture , et qui ne peut avoir lieu selon que le nom et l'être du sacrement portent, je me suis fait viulenee comme aui choses qui surmontent tant l'entendement que nous nous abaissions el soumettions notre jugement.
Ainsi ai-jc fait long-temps à ce songe papal du dieu de pastc l'ai été
fort long-temps en cette séduction ; mais ce bnn père de miséricorde à la fin m'a retiré d'une si dangereuse idolâtrie et ahusion. Ibid.
son maître Lefèvre d'É tapies, pour fuir tes persécutions de la Sorbonne et du Parlement, et plus lard il fut obligé de quitter ce refuge et de s'expatrier. Il se rendit dans les pays réformé les plus voisins de la France. Il contracta une étroite amitié avec 1rs réformateurs de l'Alsace et de la Suisse allemande : Avec llucer et Capito, à Strasbourg (i) ; Zwingle, à Zurich; Œcolampade, à Baie; Bertiiold Haller, à Berne (2). Il leur proposa de les aider. Ces réformateurs acceptèrent la coopération de Farel, et lui donnèrent la main d'association. Ils le jugèrent propre à porter leur doctrine dans la Suisse française, pays coupé en petites souverainetés, et qu'ils n'étaient pas en mesure de convertir parce qu'ils en ignoraient la langue. Ils l'y envoyèrent, o Les grands personnages n avec lesquels avoit conféré Farel , dit son journal manuscrit, 0 l'ayant reconnu d'une singulière érudition, piété et zèle, 0 bien exercé ès saintes écritures, de bon conseil et d'exéo cution ferme comme un rocher, à la vérité, et d'une vie • totalement chrétienne , trouvèrent à propos d'appliquer n son ministère envers les peuples de sa langue, et le dispo-
(i) ■ Il alla à Strasbourg (i5a3); il y rencontra deux excellents personnages, pasteurs de la tille, Wolgang Capilo et Martin llucer, auicjucls d'entrés te fit oonnoître et captiva tellement leur bienveillance, que sur les témoignages de piété, courage, icle et suffisance, lesquels il leur fit recevoir pour leur être joint en l'ccuvre du Seigneur, ils lui donnèrent la main d'association, et contractèrent par ensemble une amitié si sincère « painte quejusques à leur mort ils ont nourri par lettres une communication de sentiments, avis, conseils sur tous incidents d'affaires, et concernant la religion.- Vie inédite de Farel, ms. n° 1^7,
(a) Ibid.
• sèrent à mettre la main à l'œuvre (i). o Sa mission dans la Suisse française fut donc le résultat d'un plan concerté.
Il était éminemment propre , par ses défauts comme par ses qualités, à la tâche qui lui fut assignée dans le grand travail de la réforme. Il était infatigable de corps, ardent d'esprit, intrépide de cœur et doué d'une volonté indomptable. Sa conviction et sa passion lui donnaient un singulier ascendant. Il fut le plus entraînant des réformés français. Il avait de cette éloquence populaire avec laquelle Luther avait subjugué les masses, et de cette intrépidité héroïque qui tait sortir des grands périls en les bravant. Mais il était dépourvu de la prudence politique qui avait concilié à Luther la faveur des princes d'Allemagne, et à Zwingle l'assistance des magistrats de la Suisse. Son courage était plus celui d'un soldat que d'un chef, d'un apôtre que d'un novateur. I*s siens l'appe-N Laient le télé; mais le paeilique Érasme, qui croyait que tes idées devaient faire toutes seules leur fortune dans le monde, ■ans qu'on se dévouât pour elles, qui voulait la liberté sans combat, qui voulait la vérité, mais qui, comme il le disait luimême, ne l'aimait pas séditieuse (a), l'appelait l'audacieux et le téméraire (3).
(,) Md.
(s) Non mo veritatr.m sediticsaro. Erasmus, Epist. iivi, Mb. XVII.
(3) Chronique manuscrite de l'établissement de la rifurmation dans Genève, par le ministre Froment, même volume, n° 147. Son ami OEcclampade, avec lequel il logeait et mangeait lorsqu'il était à mie, le recommandait n Luther en ces termes : • Personne n'a plus de candeur que Farci , et quoiqu'il y en ait qui désirassent de voir sou zèle un peu plus modéré envers les ennemis de la vérité, si crois-je que c'est une venu en lui admirable et nécessaire, si elle est bien ménagée et à propos. ■ Vi* inédite île Farel, MJ.
C'est pourtant avec cette audace et cette témérité iju'il parvint, pendant les six premières années de son bannissement, à rem]>lir entièrement sa mission. Il propagea les idées nouvelles dans le comté de' Montbéliard, qui appartenait an duc de Wurtemberg; dans la ville de Morat; dans la vallée de l'Aigle, que les cantons de Fribourg et de Berne possédaient par moitié; dans le comté de Neufchâtel, dont la duchesse de Lon^uevillc éluit son w> ruine, et dans celui de \ ;illi'iif:iii; dans le bailliage de Granson, et dans les villes d'Orbe et de Lausanne- 11 rencontra de grands obstacles et de nombreux dangers. Il lui fallut tout le courage et toute la persévérance dont il était doué, pour suffire et pour survivre à cet apostolat (l). Aucun de ces pays ne fut converti en une seule (ois. Il fut chassé successivement de tous et maltraité dans pinsieurs. Ce n'est qu'à la seconde et troisième tentative qu'il parv int à y établir le culte réformé. Il y gagna peu à peu les populations et il y institua des ministres (a).
Mais pour que le protestantisme français eut son caractère et sa destinée, il avait besoin d'une ville qui lui servît décentre, et d'un chef qui devint son organisateur. La conquête de cette
(i) De i5a4 à iS3i. Vie inédite de Karcl.ct Chronique de Froment , ibid.
' (a) Entre autres, Pierre Viret . natif d'Orbe, delà juridiction commune
d'autre! enfanta du pajï, desquels il se servait çà et li, les emplopnt au sacré ministère. ■ Vie inédite de Farci, idid. Tous les CTenemenU de ce
Farel, dont le ministre Ancillon , fait quelque usage dans la VU di Parti qu'il a publiée à Amsterdam en i6oj, in-3s. Ils le sont aussi daui 11 Chronique manuscrite de Froment.
ville et la désignation de ce chef appartinrent à Fard. Ce fut lui qui donna Genève à la réformation , et Calvin à Genève.
Genève ayant été le théâtre de trois révolutions consécutives, qui li rent d'elle un état indépendant, une ville réformée, et la capitale du protestantisme nouveau, il est nécessaire de remonter un peu plus haut, pour connaître les causes et
Pincée entre le Jura et les Alpes, à l'extrémité méridionale du lac Léman, auquel elle donna son nom; assise sur le Rhône et presque baignée par l'Arve, Genève s'élevait dans un pays magnifique, sur iin territoire qui n'était plus la France et qui n'était pas encore la Suisse, mais où l'on avait l'esprit de Tune et la liberté de l'autre.
Elle était l'un des débris de ce royaume de Bourgogne qui , en touillant en pièces, avait donné naissance à des souverainetés féodales, comme le Daupliiné, la Savoie, la Provence, etc.; à des états démocratiques, comme les cantons de la Suisse ; à des principautés ecclésiastiques , comme celles de l.yon, de Valence, du Gap, de Grenoble, de Die, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, de Lausanne et de Genève. Son évèque était sou souverain (i). Élu par le peuple et le
(i) Voici comment l'érjqiu Guillaume itc Conlhns ciplirjunit lui-même h souseraineié dam dts lettres d'eseommunication, en lagi.cuntre le dauphin de Viennois, qui s'était joint au comte de Genevois pour le soutenir dans ses prétentions ; - Notoriuin est omnibus, quod cpijcopm ge-
bennensis, noo Italiens ïn domina tu ejnsdcm pariicipcm vel consoi leni, sed ■gens et eiercens ïn eS, lam per se, ([uant'pei' vice-tloniinomsuum et per alioi officinrios et judices suos , merurn et minium iniperium et oninimo T
13 ÉTABLISSEMENT M! La REFORME
clergé avant le XII' siècle, il était nommé par les trente-deux chanoines de leglise cathédrale de Saint-Pierre depuis la révolution sacerdotale qui avait concentré le droit d'élire les papes dans le collège des cardinaux, et les évêqnes dans les chapitres des chanoines. Après que l'évèque nommé par le chapitre avait été confirmé par le peuple; il était solennellement installé dans sa principauté. I*s chanoines réunis le ii-iTvaieiit en grand costume , avec les capes et la croix , à la porte de l'église de Saint-Pierre. 1,'évêque donnait aux chanoines le baiser de paix , et il était ensuite conduit par eux jusqu'à l'autel, où se trouvait un missel ouvert sur lequel il jurait, les deux mains étendues, en présence du peuple et des syndics de la ville, de respecter et de maintenir les libertés, les franchises et les coutumes des bourgeois de Genève. Il en était dressé acte par un notaire public, « c'est après ce serment qu'il était reconnu souverain (a).
alun jurisdicliiinem timpiiraluiii et spirilualem. Et quod ipsani ciïitatem (■ulicnnensum, castra, villas vt prw.simii'i, humilies, jura el jlll'UlJiclionei, ac libertates Et universa buua tcmporalii ad ecclesiain gebennenscm partitienLia, a solo imperatore romain, immediatè dignnscitur oblinere. Histoire de Genève, par Spon, édition in-4° de i-jio, note de Gautier, t. I, 5 7 .
Notorium quod ecclejia gebenneusii domina ïit el princep. unira in tolidum dvilfllis et suburbii gilienueniis. Aute cité dinj le Giudin, et dani Spon, t. I, 45-
(a) Voir le juraimntuat prœilitum per Jah. île Btrlrandù epitcaputn giiinifirsem manutcneniU libcrtalei cl francheiiai , etc, en i4og. Spon, t. Il , p. iii, piéoei juilinc»tiïe.,n Q 4»,etyu™n«f«m/aA./)™™, Coxcc^epiinpi gebenneneit, de tuendiijranchetiU,™ i4aa, ibi/L, p. i65, n° 53. Cei d*iu pièces nul ùièts des Archives de Genève.
L'évêque, dont la souveraineté datait à peu près de la même époque que celle des princes ecdési as tiques d'Allemagne (i), rendait la justice au civil, avait droit de grâce en matière criminelle, levait les impôts, battait monnaie et commandait les troupes. Mais il avait délégué sa juridiction civile et son pouvoir militaire à un vidonuu: (vice dominas) (a), qui fut, jusque vers la fin du XIII e siècle, le comte de Genevois, et jusqu'au commencement du XVI*, le duc de Savoie (3). Ce vidomne avait la garde du château de l'Isle, place sur le Rhône (4) dans Genève même, où il tenait garnison, et jugeait les petites causes par un lieutenant, d'une manière sommaire, verbale, et dans la langue du pays (6).
(i) Elle datait de Conrad le Saliquc, qui vint dans Genève en io34, comme toi de Bourgogne. Vie de Bonnivartl, p. CXXXll a CXXXJII , din* l'l'<>:n:'/jiK l - tir Gt'icve par Fraiioij de Bounifard, priai S^L'ii- Fictor, publiée! pour 11 première fois a Genève en i83i, a forts toi. in-S°.
justificative de Spon {t. Il, p. u), intitulée Acardium et traniaetiv farta iitter epiicnpam et comitem gehennt -usera, super juridictiorte et doininiitcivilatit stbenruasi!,3iaao n5S.
(3) C'est en ia55 que le comte de Savoie lit alliance avec la ville de Genève contre le comte de Genevois, et en tioo qu'il Tut substitué aut drnin de celui-ci. 11 prit le titre de iiidomne, et eut un lieutenant qui fui appelé le châtelain àa-vidomne. Plus tard, le nom de vidomne fut donné ai. cbAtetoin lui-même. Spon, pièces justificatives, n" ïi (t. Il, p. 57}, qui contient le traité d'alliance, et n" 34 (1. II; p. 5j»), qui contient l'acte d'inféodation Auvidomnar.
(4) Ce fui de iai5 à mp que Lévéque Fierre de Sessons lit bllir 1» cbàleau de l'Isle iras Genève. Spon, t. I, p. 5 1 .
(5) Spon, t. I, p. 56, note T de Gautier, a* colonne. Clnonioues de BonniMrd, t. I, p. 140. Ghouet, si* question sur l'histoire de Genève.
l4 ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFOHME
Quoique posséiK-i' par l'évèquc , et tenue en respect par le châtelain (le flsle, Genève jouissait des franchises les plus étendues, et si' gouvernait presque, démocratiquement ellemême. Tous les chefs du maison se réunissaient deux ibis dans l'année en ennseil général, au son delà grosse cloche de Saint l'ifLTe, pour élire quatre syndics et un trésorier, régler les impôts, porter îles édits , déli hérer sur les alliances, fixer le prix du vin et du ]>lé. Les quatre syndics, qui étaient l'niniE volés tous les ans, et qui ne pouvaient pas de trois ans rentier en charge, tivaiciil seuls le droit de poursuivre en matière criminelle, d'emprisonner, de mettre à la question, de condamner à mort. Entre le coucher et le lever du soleil, ils étaient maîtres absolus de la ville, dont les portes, les armes, l'artillerie étaient, en tout temps, confiées à leur garde. Ils avaient le tiers des revenus publics, dont les deux tiers appartenaient à l'évêque. Ils étaient assistés d'un conseil composé, tantôt de seize, tantôt de vingt, tantôt de trente membres, qu'ils désignaient eux-mêmes ( i}. Telle était l'organisation du parti bourgeois.
Le parti ecclésiastique était très-puissant dans Genève. Les trente-deux chanoines de l'église cathédrale de Saint- Pierre, qui portaient lepée, en étaient les chefs. Il comptait dans la ville sept (Mires, onze chapcllenies et cinq monastères (a). Sur une population d'environ douze mille nmes, il y avait trois cents ecclésiastiques dans Genève, vers le commencement du XVI ( siècle (3).
(i) Chroniques de Butinivaid, 1. 1, p. tig i iît. Spon, t. I, p. 46 a 47, J" si Ji. n«-rn(]pr, Histoire lie Genève, t. I, p. 54- (i Chroniques Je lionniïard , t. I, ch. III, p. 89 à 118, (3) Chroniques de Bonnivard, I. II, p. 385, et ta noie 1 qui j ejl jointe.
Le parti militaire y était également fort. II tenait le château intérieur de l'Isle et s'appuyait sur les châteaux de la Dalïe (i) et de Peney (a), cjui longeaient le cours du Rhône , el sur celui de Gaillard (3) qui commandait le cours de l'Arve. Ces châteaux étaient à une ou deux lieues de < ienève, dont le territoire était couvert de beaucoup d'autres cl i à ! eaux ou maisons fortes, et qui était enclavé dans les possessions, d'abord des comtes de Genevois, ensuite des ducs de Savoie. Ainsi que cela se pratiquait dans le moyen tige, la plupart des nobles terriloriatu étaient bourgeois de l.i lillc.
Cette constitution mixte, qui partageait le pouvoir entre l'évêque, le vidonme et les syndics, au nom desquels se faisaient les criées et se portaient, les stalnl? {'\ \ ; qui balançait la souveraineté de l'évêque par les prérogatives du vidomne et les franchises du peuple; qui soumettait les sentences du vidomue à l'appel de l'évêque, et celles des syndics à son droit de grâce ; qui réunissait deux fois par an tous les citoyens, aliu qu'ils délibérassent, dit Bonnivard , sur l'État public et sa réformatiùn , ce qui était pour garder l'éir'quc de tyrannie, et le petit etiti.seit tï uiigarehie cette consti-
(t) Il fui bdti en 1219, à une demi-lieue de Genève, par Girard dp Tcrny, qui en prêta linmniiij;!- à l'tïrqur Cl à la ïillu. Spon, t. I, p. Si. (a) Il fut construit par l'i ; vi : ijiie Airur [le Oariion en iïio, à deui lieuei
(3) Aimé II, camlrdc (l.iKviiis, lit liàtir ce château à une lieue de Genève, sur l'Arve, en i3o4. Spon, 1. 1, p. 58.
(4) Spon, t. I, p. A6 el 4;. Chroniques de Bonnivard, t. I, p. IÏ3.
(5) Celte phrase, qui ne se trouve pis Jins les chronique! imprimée!,
tutioti faisait de Genève une ville à la fois ecclésiastique, féodale et républicaine, et devait lui donner une existence loup-temps troublée, nue souveraineté incertaine, une liberté combattue.
Le principal danger pour clic se trouva dans les projet* ambitieux du vidomne. Il était à craindre, en effet, que Genêt* n'éprouvât |c sort eommun à tontes les villes ecclésiastiques du royaume de Bourgogne. Grenoble et Gap étaient tombées sous le pouvoir des dauphins de Viennois; Lyon, sous celui de Pbilîppe-le-Bel; Valence, Die, SaintPaul-Trois-Châteaux, sous celui de Louis XL Par suite d'une ambition analogue et d'un besoin naimil d'a^nindisscrm-ul , les comtes de Genevois et les dues de Savoie cherchèrent tour k tour à s'emparer de Genève. Ils voulurent réduire l'évêque à n'être que fe chef spirituel de la ville, et faire, de ses citoyens, leurs sujets.
Mais ils trouvèrent dans ces intrépides bourgeois une résistance qui dura quatre siècles. Tantôt soutenue par l'évêque, qui mettait sa souveraineté en commun avec leur liberté, tantôt trahie par lui, à cause de sa parenté avec les maisons qui vivaient à l'usurpation, cette résistance ne se démentit jamais. Elle se moiitr.i toujours fièrement, et quelquefois héroïquement. Pour arrêter les projets d'usurpation des maisons de Genevois et de Savoie, 1rs empereurs Frédéric liarberousse, Charles IV, Si^ismond , confirmèrent par des bulles
impériale, relevant d'eux immédiatement, et n'ayant d'autre
• i3g, de la bibliothèque de Genève.
A GENÈVE. i 17
supérieur que Saint- Pierre, en considérut'mn duquel, disaient ces empereurs dans leurs huiles (j), nous et nos prédécesseurs dans le saint empire, avons accorde à la. ville de Ceiicvc ces privilèges et ces grâces. Mais il ne suffisait pas d'avoir le bon droit, il fallait pouvoir le maintenir par la fort*. Tant que la maison de Genevois subsista , les bourgeois de Genève s'allièrent, pour lui résister, à la maison de Savoie. Lorsque celle-ci eut pris les possessions, la place, les desseins de l'autre, qui s'éteignit à la fin du XIV* siècle (2), les bourgeois de Genève cllercbèrent leurs alliés et leur appui dans
Le plus ardent et le plus redoutais des iiiila^unistt's jk mieux fut Charles III, de Savoie, qui monta sur le trône dueal
(ij Remancat, dit 11 bulle du l'empereur Frédéric Barberoussc, do Tan 116a, ipie episcopus et lui successores dominus et prïnceps civilatis, luburbiorum et limitum ipsius civitatis et cajlrorum episcopatus gebennensis, nullum en liiis recognnscdntus superioreru pricter quam beatura Petrum apostolum ob eujui reïurenliam nos et nostri in sacra imperio predecessores i.ii'i.i mntiiliiiiiif privil.'gia et gratias . 7" pièce justificative dan» le I. II de Spon, p. à 39. — Sentences et lettres de Charles IV, en i36G et i36 7 , qui se trouvent dans k> pièce! justificative, de Spon, sous les numéros 26, 37, a8, 19, t. Il, p. 96 à io3. — Huiles de l'empereur Sigismond en 1 jn et en i^io. Ibid., p. 116 et page id3, sous les numéros 49 et 5a.
(a) En i^oi, Oddo de Villars, nncled'Humbert de Villan, dernier comte de Genevois, mort en ^00, vendit ses droits à Ame VIII, comte de Savoie, pour 45,ooo livres d'or. Spon , t. I, p. 7 3. La livre JW ou le franc d'or était une monnaie d'or fin de 63 au marc, noie X de Gautier, même page. G niche non , Hitteire généalogique de la maison royale de Savait, édit. de Turin , 1778, in-foL, t. II, p. M-
l8 ÉTABLJSSEMBKT DE U RÉFORME
en i5o4- H commença avec eux une lutte qui dura vingt uns, et dont l'issue devait être l'asservissement de Geuève ou l'abolition du vidomnat. Il essaya d'abord d'obtenir la souveraineté par séduction. Les Genevois avaient perdu en i4C3 , leur* foires , qui avaient été transférées à Lyon. Le duc s'engagea, en iSia, à les obtenir de nouveau pour eux , s'ils consentaient à lui donner la seigneurie direet* de la ville et à lui faire prêter serment par les syndics. Mais ila lui répendirent : a Qu'ils aimaient mieux vivre dans « une pauvreté couronnée de toutes parts de liberté, que de
■ devenir plus riches et de vivre dans l'esclavage; que pour le
• serment de fidélité, son altesse ne trouverait pas mauvais
• que les syndics ne s' étant jamais liés par serment à aucun « prince de la terre, ils refusassent de s'engager à elle (i). = Ce moyen ne lui ayant pas réussi, il recourut à la violence. Il parvint à faire nommer, en i5i3, pour évèque Jean, bâtard de Savoie. Celui-ci ayant obtenu l'évéché à condition de livrer Genève (a), céda sa juridiction temporelle au duc et se dévoua
■ ses volontés usurpatrices.
D'un commun accord ils attaquèrent les franchises de la ville. Le moment paraissait bien choisi pour l'entreprise du duc. Allié aux maisons de France et d'Autriche, ligué depuis i lÏoq avec les cantons suisses, ayant trouvé réunis à ses états
(t)Spon,t, I, p. na a n3, et note O de Gautier ni le mime «rjet et aux jntuiiefi pagea. Chronique! de Bounivand, t, 1, p. ij,
herbe , cap il Avait fait présent de nous, devant que fussions à lai. » Chvaniquei de Genève, t. I, p. ai.Spon, t. I, p. tso, et note & lie Gautier, même page.
le comté de Genevois, la baronnie de Vaud, les seigneuries de Gex, de Faucigny, deVulromey, de Bresse, dont l'ani'ioniie désunion avait favorisé l'indépendance de Genève; possédant, à l'exception de cette ville et de celle de Lausanne, tout le bassin entre le Jura et les Alpes; disposant du chapitre qui était rempli de ses créatures, et de l'évèque, qui était complice de ses desseins; soutenu par beaucoup de riches bourgeois, moins épris d'une liberté orageuse que désireux de jouir tranquillement de leur aisance; voyant la ville sans fortifications (i), sans appui, sans alliance, le duc crut son usurpation aisée et infaillible.
Il rencontra cependant quelques bourgeois généreux qui conçurent la pensée de s'opposer à lui. 0e ce nombre furent Besançon Hugues, Jean Pécolat, François Bonnivard, prieur de Saint-Victor, et la famille Lévrier. Mais le principal d'entre eux fut Philibert Berthelicr. Il était membre du petit conseil, et l'évèque, pour le gagner, lui avait donné le commandement du château de Peney. Dès que Berthelicr aperçut les intentions du duc et de l'évèque, il se démit de cette charge afin d'être plus libre dans sa résistance (2). Il se plaça à la tête des jeunes gens, qu'il organisa en confédération de plaisir et de défense, à laquelle il donna le nom de Qui touche l'un touche l'autre (3).
(1) • Les murailles et forteresses de ta tille ne valuient 1111 coup de poing. . Chroniques de Bonnivard , t. I,p. 32.
(a) Chroniques de Bonnivard, 1. II, p. i58, et Gautier, Histoire manuscrite, Uv. m.
(3) Notice, géntahgiqwx par M. G»liffe, 1. 1, p. 8 et 9 : ■ Ils s'assemhloierjt, ■ dîtbprocédurequifutdirigéeconlreeuïetquiaétéeitraiiedesArcldvespar M. Galifle, el imprimée dus ses Matériaux pour unir h l'Hùtoir» du Grrùut ,
Cette confédération fut ie premier instrument du salut de Gnitivt, qu'elle conduisit à 1 indépendance par les voies apparentes du desordre. Les amateurs de liberté dans Genève, dit Bonnivard, noyant tous les obstacle qui \'<i/>pt>.soicnt à son maintien, ne voulaient hasarder leurs personnes et biens
pour une cltose de lai/uel/e ils n'eussent sçu espérer issue. Si que ne devons le commencement de la restauration de notre liberté aux sages, mais aux imprudents, du rang desquels
je ne me ■veux exempter, car j'étoî.* nloiw il:: i'dge de -vingtquatre à vingt-cinq ans, mené plustôt par affection que bon conseil ni avis, comme les autres. Mais Dieu donna à nos
folles entreprises bonnes issues (i). C'est avec ces jeunes gens inconsidérés, nommés les Enfants de Genève, ne comprenant .d'abord que les droits de la dissipation, n'ayant que le pa-
. il» s'assemhloientau Mulard, àPtaïupalais eldans d'autres lieu* publie» ou
- secrets, sans la permission, l'ordre ou la volonté de monseigneur l'évéque,
- et ses officier), formant des conven tien les au mépris de son autorité;
- dans lesquels consenti eu le* et congrégations ils sont convenus d'être
- unis el unanimes pour se secourir l'un l'autre, comme tous, au nombre
- de cinquante et plus, se sont, de plein accord, donne leur foi de le faire,
. de ne pas souffrir que leurs franchises et libertés fussent enfreintes de . droit et de fait , et que si l'un d'eux étoit arrêté par le vidomne ou . les autres officiers de l'évcquc, ils sa révolteraient et ne permettroient
- ps qu'on le trjunluU, qu'en l'arrêtai, ou qu'on le mit en prison, et qui ■ en toucherait un serait censé avoir touché tous les autres, et qu'ils je . défendraient l'un l'autre avec leurs armes, leurs ongles et leurs dents.. Histoire de Genève par A. Thourel, t. I,p. 3oo, 3fii , édition da Génère, i83a, 3 vol, in-6" 1 .
(i) Chroniques de Bonnivard, 1. 1, p. 38 et 39,
trïolisine nécessaire pour défendre leurs plaisirs, croyant que la li/ierté pour chacun fût de vivre à son appétit, sans loi, règle, ni compas, que Berthelier essaya de rétablir cette autre liberté, qui n'est pas de faire ce que l'on veut, si l'on ne veut re que l'on doit (i). Il corumissiiit les (hirigiTs auxquels il s'exposait, et le sort qui l'attendait. Aussi disait-il souvent à Bonnivard : Monsieur mon compère, pour l'amour de la liberté de Genève vous perdrez votre bénéfice (a), et moi la tête (3).
C'est en 1 5 17 que commença sérieusement l'attaque du duc contre la ville de Genève. Pour avoir bon marché de ses droits, il songea à perdre ses défenseurs. Il fit donc intenter par l'évèque une accusation capitale contre les plus indépendants des bourgeois, qui furent poursuivis comme ayant voulu empoisonner Jean de Savoie, avec des pâtés de poisson. Jean Pécolat, ayant dit que l'évèque ne vivrait pas longtemps, fut saisi, conduit au château de Thïez, et appliqué à la torture au nom et en présence de Jean de Savoie ,
(1) Chroniques de Bonnivard , t. I, p. 1$ ei af|.
(1) Ce bénéfice était 1res consid Arable. Le prieure de Saint-Victor comprenait là ou 20 villages, luis que Cartigny, Cbaney, Avusv, Laconei, Troïnex, Landecy, Con*ii;iioii, eu-., dont les ducs dp Savoie étaient seigneurs suzerains. Picot, Histoire de Gcricvc, 1. 1, p. 5û et Bo.
(3) Rertlielier avait alors cinquante ans, . et ne faut dire qu'il eut ce fait ïmpreméditement, car il sayoit très-bien qu'il mourrait pour cela, et s'en tenoit certain comme de la mort en général. Ce qu'il m'a dit cent fois; Monsieur mon compère, dîsoit-il, touchei-là, car pour amour delà liberté de Genève vous perdrez votre bénéfice, et moi la 1ère. - Chroniques de Bonnivard, t. II, p. 307, a38.
Sa ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME
quoique ce droit fût réservé auï syndics (i). Il résista courageusement à deux, de ces cruelles épreuves; mais les tourments tirent fléchir sa force d'ame à la troisième, et il dit tout ce qu'on voulut contre Berthelier et ses autres amis. Il s'empressa, dès qu'il fut rendu à lui-même, de rétracter ses aveux. Lorsque plus tard on allait l'appliquer une quatrième fois à la torture, il se coupa la langue pour que la douleur ne lui arrachât plus de paroles Funestes à ses concitoyens (a). Deux, de ceux-ci, nommés Navis et Manchet, périrent pour ce prétendu complot. Le duc les fit prendre sur ses terres, où ils se trouvaient alors, appliquer à la torture et décapiter. Leurs tètes furent clouées à un noyer, sur les bords de i'Arve, afin d'effrayer les autres (3).
{.) Chroniques deftonni.ard, t. II, p. a8i à a85.— Histoire inédite de Genève, par le syndic Michel Rose!, lis. I, ch. 81. Spon, t. I, p. ia3 à ia;.
(a) . Si Cul mis ès prison» des clercs et fut advisé do lui raire (raser) les cheveui et la barbe [>onr ce que l'on duMoil qu'il n<: h'it ciurmé contre la torture. Il prit le rasoirdu barbier, et s'en coppa une partie de la langue, voyant qu'on le vouloil contraindre de parler contre les Ubcrtés et franchises de la -ville, dont il y eu! grand Irait dans la ville avec compassion du détenu, lequel endura la torture trois fois, et fut laissé pendu à la corde long-temps, tandis que les haineux prciioir.nl le loisir de dîner. • Michel Boset, Histoire manuscrite de Genève, Ut. I , ch. Si. — Bonnivard dit, l. U, p. 3oi à 3o3 : «Maïs pour ce que l'on ayoit soupçon que quelqu'un de la part de Benhelier n'eftt cluriué Pécolat, i cause qu'ils cuidoientquc Berthclier filt un grand charmeur, et eut un diable familier, et aussi que l'on avoit une autant folle comme commune opinion que les charmeurs mettaient en des poils de leurs corps des diables qui les ga>doient de sentir douleur à la tortura , il fut arrêté de lui faire mire tous les poils de la partie de son corps, et pour ce, etc. •
(3) Avec une croix blanche et un écriteau portant: Ce jwit ici Ici traitrts
A CENÈVB. 23
Berthelier, auquel un sort pareil était réservé s'il ne s'était pas évadé, se réfugia à Frjbourg. Pendant cet esil momentané, il ménagea à sa patrie menacée une protection plus puissante que celle des jeunes gens enrôlés sous sa bannière de dissipation et d'indépendance. Il disposa les Fribourgeois à se lier par un traité de combourgeoisie et de défense mutuelle avec les Genevois , que les attentats du duc avaient tires de leur indifférence. Ces derniers lui accordèrent même un sauf-conduit pour qu'il revint se l'aire juger par les syndics qni l'acquittèrent (i).
Le traité de combourgeoisie, préparé par Berthelier, fut conclu par Besançon Hugues, alors syndic, qui se rendit tout exprès à Fri bourg (a). Dès ce moment se forma le parti politique des EùlgHenots (3), ou des confédérés, qui succéda à la
de Gtnevt. Spon, t. I, p. i36. — Gautier, Hisl. ms., liv. III. — Chronique»
(i) Chroniques Je Bonnivard, t. II, p. a8o, 3i i, 3iî. — Gautier, HÏMoire manuscrite, liv. III; — et Spon, t. I, p. Ma, note H. de Gautier.
(i) Chronique) de Bonnivard, t. II, p. 33o el 333. -Et commença le peuple à connoilre le profit que provenait d'avoir alliance au pays des lignes, tu que l'on n'osoit moucher aui alliés d'ieeui, non plus que an feu saint Antoine. » /*. p. 357. — Sur la conclusion de l'alliance, noie H. de Gautier dans Spon, t. I, p. i^a et suivantes.
(3] Eidgcnossen, lUt par iimie», don l'on fil Eii/guenoti à Genève, M Hugatnott en France, lorsque les reformés français furent rus 1660
qui les dirigeaient. • Eidgenoss signifioit en allemand les lignés ou alliés , dn quel nom s'appellent les Soirisies en général, car Ejd lignine serment, et Ganu participant. .. Ceux qui ttnuicnt le parti dei princes à cette cause par moquerie les appeloîent les Eiigtnm , et ceui de la part delà liberté
a4 ÉTABLISSEMENT DE LA DEFORME
bande licencieuse lies Enfants de Genève. Les créatures et les soutiens du duc composèrent, sous le nom de Mamcluz{\\ le parti contraire. La ville fut divisée en deus factions, dont l'une s'appuya sur la Suisse, l'autre sur la Savoie. Les Eidguenots portaient à leurs chapeaux des plumes de coq , à la façon des Suisses, les Mumeliiz y portaient du lioux comme le* Savoyards.
Le due, dont les prétentions avaient suscité la bande de
Herthelier, et les violence
s le traité avec Fl
ibourg, fut ex-
trèmement courrouce. Il i
regarda l'alliance c
caution dangereuse pour
lierthelicr comme une bra
sauce. Il résolut
de faire rompre l'une, et <
sasscr l'autre. D m
- plaignit à tous
s à Zurich, de cel
ui de Fribourg,
qui avait conclu un traité i
\i\ diète se prononça pont
- l'annulation de la
Mandai ou monscigncurisles , le houx, qui se nomme cri Miotlws Ir liarègle, et faisoiem dicliers et chaînons les uns contre les autres. . Chroniques de Bonnivirti, t.Il,p.33i.
(t) - À tous en général la commune roii imposa nom de Mamtlia, à cause qu'ainsi que les Mamclui avoieiit renoncé JésiH-Chrisi pour suïtre Mahomet, aussi avoient ceui-ci leur liberté el chose publique pour se assujettir à tyrannie, to. p. 387, aoU.
* Il j avuii à la teie de cette faction près de quarante riches marchands donl quelques-uns avoient jusqu'à 5o,ooo cens de fortune ■ Gautier, Histoire manuscrite, liv. 111.
Mais les villes de Fribourf; et de Genève y persistèrent, malgré toutes les tentatives du duc pour les y faire renoncer (i).
Le duc recourut alors à lu force. Il assembla secrètement une armée, et se présenta devant Genève, qu'il déclara rebelle a feu et à sa'ii;. Avant que les Fribourgeois pussent secourir leurs confédérés, il entra dans la ville à la tète de ses soldats. 11 fit abattre la porte Saint- An loi ne, sur laquelle' il marcha en signe de triomphe. Il défendit aux bourgeois de porter des
Fribourg. I.cs syndics, sous lesquels le traité de eombourgeoisie avait été conclu, furent déposés, et le duc, par la terreur qu'il inspira, parvint à n'introduire que des Mamelaz dans le petit conseil (a).
Bertlielier n'avait pas pris la fuite. Ce grand mespriseur de mor{(3), connue l'appelle Bonnivard, attendit avec une intrépidité tranquille le sort qu'il prévoyait depuis long-temps
(i) Chronique! rie Bonnivanl, t. H, p. 336 à 338.Ginricr, Hijt. minujerite, ILv. IV. Spon, I. I, p. i<fa et suivantes. Voir en outre la longue
(a) Spon, t. I, p. iA4 et suivantes. Chroniques de Bonnivard, t. II, p. 35o à 35o, 3jo à 3 7 8.— Gautier, Hist. manuscrite, liv. IV— Picot, Hist. de Genève, t. I, p. àn3 et suivante!.
(3) ■ Je n'iî tu ni lu oneques, dit Bonnivard, un si grand mespriseur de mort que Berthelïer, à qui il ne restait que un petit nombre de com-
eloient en tel état que nul osoit aller sur les champs.. Chroniques, t. II, p. M-,.
afi ÉT*B[.ISSEME>T DE LA RF.FORHR
pour lui. Acquitté par les syndics, ses juges, il ne voulut pas reculer devant ses ennemis victorieux. Un jour qu'il revenait de son jardin, jouant avec une belette apprivoisée, le vîdomne le lit prisonnier au nom de l'évêque, et le conduisit au château de l'Isle. Interrogé par un prévôt savoyard, chargé de le juger au mépris des franchises île la ville, il refusa de lui répondre. Il fut condamné ù avoir la tète tranchée. Il mourut avec magnanimité, en léguant à sa patrie l'exemple de son courage, et les fruits futurs de sa négociation avec Fribourg. Ses gardes lui ayant dit ; Dminndrz gr/icu ii Mrwsciaiieur — IJurl xi'iffteitr ? répondit-il. — Monsieur de Savoie, votre prince et le notre. — // n'est fins mon prince; et quand il le serait, je ne demanderais pus grâce. — Il faut donc mourir, ajoutèrent -ils. Pour toute réponse il écrivit 6iir la muraille de sa prison : Non moriar, sed vivant, et narraio opéra Domini (t). Il emporta les regrets et l'admiration de ses concitoyens qui lui firent cette épitaphe :
Quid mihi mors nocuil, virtus post fata virescii. Nec crue*, nec saivï gladio périt II la tyrannï(ï).
La tyrannie tlu duc s'exerça pendant cinq ans et sans obstacle dans Genève.
(i) Je ne mourrai pat, mail je vivrai, et je raconterai tel taamu il Seigneur.— Voir, pour les deuils de larrestauan et de la mort de Bertheles Chronique» de Bonuiwd, t. II, p. I60 a 3jo, — Spon, i. t, p. i'j-j
(i) Spun, il. — Quel mal m'a fait la mon? la vesui grandît après ta motif elle ne péril ni par le suppliée, ni sous le glains d'un cruel tyran.
« L'on n'épargnoit les bons aussi bien que les méchants, «dit Bonnivard, leur imposant de faux crimes pour s'en i venger. L'on emprisonnoït, balloit, torturait, faisoït (lé- • capiter et jjendre, en sorte que c'étoit pitié (i). » Bonnivard lut saisi, prive de ses bénéfices et eulérmé dans le château delà Orolée (2). Le conseiller Lévrier fut condamné à la peine capitale pour avoir dit dans le conseil que le duc n'était pas louveraiu de Genève. Il marcha à la mort en prononçant les vers composés pour Berthelier, et en disant : Dieu me fait la grâce dit mourir pour l'autorité di: saint l'wrm rt lu liberté de
Après ces exécutions la terreur fut profonde. Quarante des principaux Eidguenots se réfugièrent à Fribourg pour échapper au sort de Berthelier et de Lévrier. Leur parti semblait détruit, les courages étaient abattus dans Genève, et le peuple était plongé dans l'assoupissement que donnent l'impuissance et la crainte , « parce qu'il avoit été trop maltraité , a dit Bonnivard, à sa première entreprise. En outre, la cour o (du duc), qui étoit lors grande et ample , et conséquemment
(1) Chroniquei de Bonnivard, t. Il, p. 3y<f.
(a) Chiteau du duc dans le Bugey. I* duc l'y lit renoncer à son bénéfice, et l'y retint deui ans. Chroniques de Bonnivard, 1. H, p. 353- 354," les notes. — Il fut pris de nouveau en i53o et enfermé pendant six ans dans les souterrains du cliàteau de Chillon , d'où les Bernois le délivrèrent, lursuu'ils se rendirent maîtres du pays de Vaud. Ainsi s'accom-
(3) Spon, t. I, p. 169 à 171 Chroniques de Bonnivard, r. II, p.3glà
thives.— Gautier, Histoire tnaniis., IÏt. III.
l8 ÉTABLISSEMENT DE LA REFORME
n dépensoit beaucoup d'argent en la ville, avoit attiré à l'aimer o petits et grands adonnas au gain. Les jeunes même et défi bauchés étoient assoupis par jeux et passe-temps que l'on « y faisuit ordinai renient. Il n'y avoit plus de Berthelier qui « méprisât si fort la mort Messieurs des Ligues, sur lesquels u la liberté de Genève s'étoit toujours appuyée, étoient en " grand souci à cause de la maison d'Antrielie qui éloit leur n ennemie de tons temps; outre qu'ils étoient en gros dillëri ml « entr'eux à cause de la religion, non seulement ville contre « ville, mais ceux d'une même ville l'un contre l'autre. Se « restoit que Dieu qui liiisoit le guet pour Genève tandis « qu'elle dormoit
Dïetl veillait eu effet sur cette petite ville qu'il réservait à de grandes ehoses. Son état d'oppression ne pouvait être que passager, f, 'union de l'évèque el du duc l'avait préparé; une surprise armée et des violences sanguinaires l'avaient établi; la présence du duc dans Genève l'avait maintenu. .Maïs rien do cela n'était durable. A la mort de Jean de Savoie, le nouvel évêque devait préférer sa propre souveraineté à celle du due. Il était impossible que le duc luimême demeurât perpétuellement dans la ville, et le jour oil sa présence ne soutiendrait plus son usurpation, celle-ci devait succomber sous l'élan patriotique des citoyens. Pour que le duc restât maître de Genève, il fallait qu'il en fît sa capitale. Mais , placé sur les deux versants des Alpes, cherchant tour à tour à étendre d'un côté ses états de Savoie, de l'autre ses états de Piémont; engagé dans le conflit des
(i) Chroniques de Ilonnivard, t. U, p. 3g5.
a genève. ay deux, maisons d'Autriche et de France, son ambition et les événements devaient tôt on lard, en l'éloignant de Genève, rendre cette ville à sa liberté et à ses alliances.
Élre conquise par le due de Savoie, ou lignés avec les cantons suisses, voilà donc ce qui attendait Genève. l,c passé
I Lui , ■■ I ■ if'l Il"- l-l Lull ■!•* I "a fuir h. .J
siècles le système de la coniédéi'atuni [uii'tLiit dans lis Alpes sur celui de la conquête. Il n'y avait pas eu là de dynastie militaire assez, puissante pour i iialilir l'unité territoriale, plus diflieilc i-neore à atteindre dans des montagnes qu'ailleurs. Les maisons de Ziihi ■in^en et des dauphins viennois s'étaient éteintes; celle d'Auti ii hi' s'était déplacée en se transportant du milieu des Alpes sur les bords du Danulie ; celle de Savoie était trop faible d'une part, et trop mal placée de l'autre. Aussi , depuis les victoires de Morgarten , de Granson, de Morat, la forme 'canton a aie s'étendait successivement dans les vallées alpines, aux dépens de la puissance féodale et de la souveraineté ecclésiastique. Tout ce qui se rapprochait de la sphère d'action de cette indépendance fédérale, devait y entrer, et Genève n'était pas destinée à devenir terre de Savoie , mais canton suisse.
Le moment décisif pour résoudre cette question arriva bientôt. La nature même des choses et des situations le fit naître. Jean de Savoie, mort en i5«3, fut remplacé par Pierre de la Baume. C'était une créature du due, dans les Ktats duquel il possédait de riches bénéfices ecclésiastiques (i). Mais
(i) - Il n'y entât point c[ui lui (au duc) Fui plus agréable que inessiie Pierre de la Baume, frère du connu de Mnntrevel, qui émit déjà commandalaire (abbé) des abbaies de Susc ^ <!<■ S.iim-Cliiiiilo, «t avoit beaucoup d'autre) bénéfices. . Chroniques de Bimniviid, t. 11, p. 38i.
3o " ÉTABLISSEMENT RE LA RÉFORME
s» nouvelle dignité altéra ses sentiments en changeant sa conilition. Tl aima mieux être souverain libre que sujet reconnaissant, et il se montra favorable aux intérêts et aux droits de Genève. Ce qui eut des conséquences plus graves encore que l'élévation de Pierre de la Baume à l'épiscopat, ce fut le départ du duc de Savoie pour ses États de Piémont, où l'appelèrent les événements du Milanais, la bataille de Pavie, et la prise de François l' r ( i). Avant de qui lier Genève, vers la fin de r5a5 , il voulut s'assurer de sa fidélité. H assembla les bourgeois dans un conseil, qui fut appelé le Conseil des hallebardes, et il obtint du dévouement des uns et de la terreur silencieuse des autres, qu'ils vivraient sous ses édits, son obéissance et sa protection (2). Il sortit ensuite de la ville pour ne plus y rentrer.
Pendant son absence, les Génevoïs, soutenus par leur évèquu et secondés par les Eiilguenols fugitifs, négocièrent une alliance nouvelle, plus solide et plus étendue, entre leur patrie opprimée et les deux cantons de Fribourg et de Berne. Ceux-ci envoyèrent le commissaire Louis de Sergino à Genève, pour examiner ses droits, consulter ses dis[M>sitions, et savoir si elle avouait les démarches des bannis. Il la trouva presque unanimement disposée il secouer le joug. Il fut conduit devant le conseil par les parents et les enfants des fugitifs et une multitude immense de citoyens. Un vieillard nommé Jean liandièrc , père de l'un des exilés, porta la parole et dit
(1) Chroniques rie Bonnivsrci, t. II, p, 4n. — Guiclienon , t. Il, p. îoî.
(s) Histoire de Gmictc pjr M. Tliourel, t. r, p. 45g-3o-3i Le prorà-
in-bil de ce conseil se Irouve dans les maleriaui hinoriqu.es de M. G»liffe.— Spon, 1. I, p. 175-176.
A GKNÈVK. 3l
aux conseillera en leur montrant ses petits-fils et le» enfants des autres proscrits : f'vs scignriirirs cimniiîssrnt-clles ces petits infants, qu'on peut appeler orphelins quoique, leurs pires vivent encore:' — Oui, oui, répondirent-ils. — Ne sontils pas gens de bien ? — Oui, oui. — Ne sont-ils pas citoyens de cette ville? — Oui, oui(i). Alors il demanda que tout ce qu'ils feraient dans l'intérêt tic (lenéve cl de l'cvcquc reçût la sanction publique. Il protesta contre tous les attentats du duc envers les personnes des citoyens et les franchises de la ville, et somma le conseil de lui donner acte de sa démarche et de ses aveux. Le conseil surpris restait silencieux. Mais Robert Vandel s'écria : Qu'cst-il besoin de délibérer pour nous donner acte de notre protestation ? Il pria en même temps le commissaire fribourgeois de dresser lui-même cet acte.
Le commissaire, s adressant à l'assemblée, dit alors : * Mes* o sieurs les citoyens et bourgeois qui êtes ici réunis, et qui me " demandez ces testimoniales, approuvez -vous et avez-vous « dit que les honorables hommes qui sont actuellement dans n le pays de MM. les Ilelvétieus sont gens de bien , de bonne ■ réputation et renommée, dignes de tout honneur et louange? « Est-ce que vous approuvez et ratifiez tout ce qui sera dit, * fait, négocié et conclu par ces dits citoyens à la louange, « honneur et faveur, et pour le bien et utilité de cette illustre n cité? — Oui ! oui!» répoudit-on de toutes parts. Le commissaire prit aussitôt à témoin les syndics et le conseil , et il rédigea l'acte sur le pallier même de i'hôtel-de- ville. Cet acte,
(i) Chronique» île Bonnrnrd , t. II, p. 435.— Noie q de Gautier, * lâ page 178 du I. r de Spon.
3a ÉTABLISSEMENT de la réfoiime
qui appelait les bannis meilleurs citoyens qu'aucun autre habitant île la rillr, ru qu'ils avaient abandonné leurs maisons, four* femme.*, leurs enfants et leurs biens pour le maintien rie .tes libertés, fut signé par un très-grand nombre de bourgeois et approuvé presque par tous (i). On alla en effet de maison en maison , pour s'assurer des sentiments de chacun sur le traité de corn bourgeoisie, et Use trouva, dit Bonnivard, qu'il n'y avait pas dedans Genève cent personnes qui y emitredissent. Les enfants même criaient par la ville ; Vive les Eidguenoli / rive tes l'.'ulruenols ! î).
Cet événement fut le signal d'une véritable révolution. Le peuple choisit 1rs smilics de Krjli parmi les Eidi'jiei\ut.: , cl conféra même cette dignité à Jean Philippe, l'un des hnnnis(3). Tous les exilés rentrèrent apportant avec eux ic nouveau traité d'alliance avec les cantons de Fribourg et de Berne, qui fut dressé par Besançon Hugues, le 8 février i5a6 (5). Les avoyers de ces deux villes, et les syndics de Genève, au nom de leurs villes, se reçurent en combourgeoisie, et
(0 Voir, pour l'histoire Je cet incident décisif, le procès-verbal fait par le conseil, dans Flournois et Leclerc, et le I. I, p. 434 à 53 7 de l'Histoire de Genèse par M. Tliourel , qui en a fait le récit d'après le procès-verbal original qu'en avait dressé le notaire de Louis de Scrgino.
(ri) Cl.rnniqu.es de Botiniwd, t. II, p. 435-436.
(3) liai. p. 437-438. — Fragments historiques avant la réformation ,
(4) - L'on tira l'artillerie, et entrèrent les fireiuifs dedans Génère, chacun d'eui étant au milieu d'un de Berne, et d'un de Fribourg. - Chroniques de Bonnivard, t.It, p. 440.
(5) Bering, Histoire de Genève, 1. 1, p. i3S, et voir sur ces événements |e> Fragments historiques, p. 117a i34.
jurèrent de se soutenir en cas d'attaque. Ils jurèrent en même temps de se donner passage sur leur territoire respectif et dans leurs villes, pour les guerres dans lesquelles ils seraient engagés, de s'accorder une entière liberté de commerce, de ■'aimer et de s'entr'aider comme de lions alliés (i).
Cet acte fut ratifié, le s'-i février, par le peuple assemblé. I* vîdonme prit la fuite (2) ; quarante-deux Mameluz qui se prononcèrent contre l'alliance furent bannis, et leurs biens
([) Ce traité , induit dp l'original allemand, se trouve dam Ici pièces justitii'jlivts de l'Hi-toitr i]<: limiirvc, par Spoîi, J la page 178 du t. II, aoui le n° Go. Voici le débul de ce traité ; ■ Au nom de la sainte et très-liaute . Trinité, Dieu le Père, le Fils et Saint-Esprit, Amen.
. Nous, les noyers de Berne et Fribuurg, d'une parti et nous, les sïu-
. letire, ou l'entendront lire, qu'après une mure délibération et un con-
. pais, contrées, liommcj et numlrmpiiii , ,i!in de nous maintenir en paix . et en iranquillili 1 , diiM'siuvjni, il.jn» 1er vmssessiiiriset les JruitSiJue Dieu . nous a donnez; nous, avovrrs, .«imlics , conseil, bourgeois et commu-
■ eus sincèrement et loyalement dans chacune de ces trois villes, pour . nous et nos successeurs et ceui des noires qui habitent dans lesdites . Tilles, en bourgeoisie, comme nos mŒurs, noire droit, noire lii>i'ili ; , dm
■ louables et anciennes coutumes nous donnent le pouvoir el l'autorité de . Iijfaire; en vertu de quoi nous nous recevons réciproquement et de
■ bon gré, pour combnurgenis : en sorte que nous jurons il Dieu et aui
■ saints, les mains élevées, ce qui suit : ■ etc.
(a) Chroniques de Bonnivard, t. II, p. 440.— Fragments historiques avant la reformation, p. n5.
turent plus tard confisqués (1). J«a mémoire de liertlielier (a) fut réhabilitée. Lu constitution de Genève devint plus iudépendMiiIe et plus déni ocra tique. Les armoiries du duc furent jetées dans la rivière pendant la nuit (3). Sou autorité fut anéantie avec le vidomnat, aboli Je l'ait Bans l'être encore de droit, et dont le tribunal fut remplacé par celui d'un lieutenant civil, auquel on donna quatre bourgeois pour assesseurs. Saris être supprimée, l'autorité de levèque fut affaiblie (4)- I*
i) Gautier, Histoire manusc,, liv. IV.-Spon.-Fraginents historiques.
(3) * L'on disoil ou'ou ne siiïoit t|uï pouvoil avoir fa il i.-h, fors monsieur Saint-Pierre. . Chroniques de BonnÏTOrd, t. II, p. 448.
[4) - L'on eut aussi c«anl à lii rrlormiili.m de lii justice , pour ce qu'il J avoit tant de cnurs que le pimif peuple i-ri etoil mange, a a savoir celles ilu vidomne, de lolïiciaj et du conseil cpiscopal. L'on tâcha, pour ce que l'on ne les osoit abattre par force, cela faire par famine, car il fut ordonne qui- cnn qui animent îles pmei-s, se ilussetu siuimettre amiahle-
de Savoie délogé <le Genève. . Ih. , p. tfiy -45n. Leveque^nfirma au. syndic» le droit de juger les causes civiles. 16., p. 4>-,J 7 i. Gautier, Hist. mauiisc, liv.lV.I,e 16 février i5s8,uu syndic, deu. membres du petit conseil, deui de celui des soixante, deux de celui des deux cents, fuient commis pour juger les procès de première installer. ISiuinivard, * II, p. .(7}). Trois iius après, ou créa le lriiiiin.il de. app.-Unïums, compose des quatre syndics et de quatre conseillers, pour juger les causes civiles eu dernier ressort. Clirou. lie DijiiuiïiirJ, 1. Il, p. 480.— Giiotier, Hitt. maniisr.,
liv. IV. .
» GBNÈVE. 35
petit conseil , qui gouvernait la ville avec les syndics , lut soumis à deux autres conseils composés 6e soixante et de deux cents membres investis de. pouvoirs supérieurs, et crées à cette époque sur le modèle des conseils de Fribourg et de Berne (i).
Pour éviter une nouvelle occupation militaire de la ville par te duc, on rest.iiu ;icLoii étendit ses fortilîcu lions. On nomma des capitai ries, des bande rets, desdizainiers, placés souslecommandemeut d'un capitaine général, qui fut le libérateur Besançon Hugues. Cbaque citoyen reçut l'ordre de se fournir d'armes, de porter l'épée et d'obéir à ses chefs sous peine de mort. La retraite fut sonnée à la lin du jour; les clefs des portes furent déposées à l'hôtel- de- vil le pendant la nuit, et des postes, tour à tour visités par les membres du petit conseil, veillèrent à la sûreté de la ville (2).
Afin de protéger cette révolution démoci atique qui fit passer l'autorité civile et la puissance militaire des mains de l'évêque et du due entre celles des bourgeois, ou entretint dans Genève deux pensionnaires de Fribourg et deux de Berne (3). La présence des représentants de ces redoutables
(1) • L'on Forma h chose publique du mieux que l'on put, sur le patron de Berne et de Fribourg. Si que Ton adjoignit au conseil étroit ceux des soixante et des deux cents , à la façon desdites villes, sans lesquels le ennaeil ctroil na pouvoit délibérer de ehoses d'importance ; et lurent établis les soixante sus le conseil étroit, et les deux cents, sus tous, ■ Ciwon. dt Bonnivard, t. Il, p. ,J.(p.
(1) Fragments historiques, édition de 1B1Î, p. l3o à i53.
(3) Spon, t. I, p. i85, dit qu'il J en avait s il de chaque canton; mais Gautier assure, d'après les registre*, dans la note E, mèmû page, qu'il n j en avait que denx.
36 Établissement de la béfohmk
cantons suisses, qui avaient gagné sept batailles rangées contre l'empereur d'Allemagne, détruit à Granson et à Moral la puissante et la maison des dues de Bourgogne, vaincu à Novare le roi de France, dont toits les princes briguaient l'alliance et redoutaient l'inimitié, devait rassurer la villa contre la colère du duc.
Ce prince venait d'échouer une seconde fois. La force ne lui
sa tyrannie avaient valu luileunitils l'appui de deux puissants caillons, et fait bannir les Mamelut , qui s'en étaient rendus complices. Il était irrévocablement vaincu. Mais il n'abandonna point ses projets et ses espérances. Il employa pendant plusieurs années les menaces, les intrigues, les négociations, les armes, pour dissoudre l'alliance el rétablir son autorité. Il recourut vainement aux cantons suisses (i), Il obtint, sans plus d'effet, l'intervention de l'empereur, qui écrivil en sa faveur aux Genevois (■>). Sa réi oiieilintiim avec l'évèque, que la perte de sa juridiction civile et la diminution de ses revenus rendirent mécontent et (irent sortir de Genève, ne le servit pas davantage (3). Il n'attaqua point avec un meilleur succès les Genevois par le moyen des Mameluz et des gentils-
(i) Voir dans Spnn, 1. 1, cl dans M. Tliourel, i. II, el à la fin des Chroniques de Bonnivûrd qui se terminent en i S3o, cej nombreuses el inutiles diètes, ainsi que l'arbilrage île l'ayrrrie i-t ilu .omlu île Grujère, qui ne produisit rien , parée qu'aucune des deui parties n'était disposés à céder.
(a) La lettre de Charles V csl du 18 novembre iS3o; elle est citée par H. Thourel , t. Il, p. 54 , ainsi que la réponse de la ville, dam laquelle le»
pourrions accomplir. L'une et l'autre sonl citrailes des Archive*. (3) Cbroniqiies de Bonnivard, t. II, p. 5oo.
A GENÈVE. 37 hommes savoyards, qui, sous le nom de chevaliers de la Cuillère , se postèrent dans la forteresse de Gaillard et les châteaux circonvoisins , d'où ils firent à la ville une guerre longue et incommode (1). Les Genevois résistèrent à tout. Ils déjouèrent pur leur persévérance truites les menées du due. Ils repoussèrent ses attaques à l'aide de leurs confédérés; ils prononcèrent la peine de mort contre tout citoyen qui parlerait de rompre le traité de co m bourgeoisie; et ils répondirent à toutes les propositions du duc, quï/j laisseraient plutôt raser leur ville, tuer leurs femmes et leurs enfants et eua'-mc'met, que d'y consentir (a). Ils accomplirent ainsi par leur courage et par leur «instaure la révolution qui , en assurant à Genève son indépendance, préparait sa réformât ion et sa grandeur.
C'est à l'issue de cette lutte, pendant laquelle les esprits avaient acquis de h hardiesse et les caractères de la force, que Farel parut, en 153a, dans les murs de Genève. Des deux cantons allies de la ville, l'un, celui de Berne, était devenu protestant; l'antre, celui de Frihourg, était resté catholique. Les Bernois avaient, par leurs relations, jeté quelques semences des idées nouvelles dans Genève. <i Ils fréquen- « toientplus, dans ce temps-là, dit une histoire manuscrite
(1) Coi gentilshommes disaient que, .puisque les non-noWcs s'allioicnt, les nobles le pnuvuiiiiu ]>i. ri f'niri-; t;t el;il. lissaient statuts cl luis entre eux, couches par articles en forme de chose publique. . Chroniqnes do Bonni- •aril, t. II, p. 483.— Gautier, Histoire manusc, liv. IV. — Spon, 1. 1, p. igo ■ 107.— Cette guerre dura depuis 1 Sa j jusque vers la fin de i53o, a»ec quelques intermittences.— Gautier, Hist. manusc, lii. IV. — Honnitard, t. U, p. 484, !" note
(1) Chroniques de Bonniïard, t. Il, p. SÎ5.
38 ÉT»BMSSRMF.NT (1K t,fl RBFOnME
■ de Genève, la ville que les Fribourgeois , et blàmoient <. publiquement les prêtres, à cause de leur vie débordée, <• et des défenses qu'ils faisoïent de manger de la chair penn dant le carême et les vendredis et samedis; d'où, il résulta i que plusieurs citoyens ne voulurent plus leur obéir (l). »
Les jeunes gens qui avaient Ifs premier! embrassé la cause de la liberté politique sous l'impulsion de Bcrthelier, furent le» premiers à pencher pour l'émancipation religieuse. Ils y cherchèrent d'abord la satisfaction de leurs goûts. Être réformé pour eux ne consista point à détenir plus moral dans sa vie, et plus éclairé dans, sa croyance, maïs plw libre et moins gêné dans sa conduite. Ils violèrent publiquement les prescriptions jusque-là respectées de l'Église, et mangèrent de la chair les jours défendus. Ces infractions commencèrent dès l'aimée i5»8, époque oiv le parti épiscopal se sépara du parti populaire, filles alarmèrent assez les prêtres, en i53o, pour que le procureur fiscal de l'évèquc demandât des mesures répressives contre elles. Le conseil des deux, cents condamna les riches qui les commettaient à une amende suffisante pour la construction, de trois toises dé muraille au faubourg Saint-Gervais, et les pauvres à un emprisonnement corporel (a). Il fut en même temps défendu aux prêtres dViih-ftenir des Jt-iiunes de mauvaise vie. Us reçurent l'ordre de chasser celles qu'ils avaient avec eux (3), et l'on chercha à prévenir les essais de réforme, par l'inter-
(i) Manuscrit annnjmf il» Archives cité dam te tome premier dei Chronique] de Genève, par Honnirait!, p. CLXXVIIL (a) Chronique! dp Bonnivard.t. 11, p. 55l.
(3) Ibiâ.
diction des abus les plus révoltants. Les syndics engagèrent même J'abbé de lionmont , grand vicaire (Je l'évcque , à faire prêcher l'Évangile dans sa pureté.
Malgré ces mesures, l'esprit d'innovation avait l'ait des progrès. Les Genevois consulteront le prieur de Saint- Victor, qu'ils savaient plus altaelié à leur vil].; connue patriote, qu'à son intérêt comme riche bénéficier ecclésiastique, pour lui demander son avis sur une tentative de lét'ornialion. Jîoimivard leur répondit : • Je voudrais bien que le nul fût ôté de i notre Église et des autres aussi , pourvu que le bien y . succédât; le mal étant évité, et non par aventure, changé «eu pis. — Vous voulez réformer notre Eglise, ce dont, à la « vérité, elle a bon hesoin , tant en doctrine qu'en mœurs;
• niais comment la poutrez-vous réformer, vous qui êtes si o difformes? Vous dites que les prêtres et moines ne sont o que des paillards, aussi ètes-vous ; qu'ils son! joueurs et a ivrognes , aussi ètes-vous. La haine que vous leur porte/ « est-elle par contrariété de complexiou ? Certes non, muïs « par ressemblance. list-ce pour nettoyer la ville des vices? «Non; mais afin que nul ne s'en sente, sinon vous. Vous « voulez chasser les prêtres et tout le clergé papiste, et en « leur lieu mettre des ministres de l'livangile; ce qui sera un « très-grand bien en soi-même , maïs un grand mal au regard « de vous, qui n'estime/, antre bien, ni félicité , que de jouir « de vos plaisirs désordonnés , ce que les prêtres vous pern mettent. Tout ce que Dieu a défendu , ils vous le permettent
pour la pareille. I! vous défend de paillarder, jurer, ivrogoer, « jouer; ils vous le permettent, sauf qu'ils ne veulent lâcher
* oe que le pape défend; maïs si vous aviez des prédicants, ■ ils vous permettront ce que le pape défend, mais ils ne
« feront pas le semblable des ordonnances de Dieu. Ils prou cureront une réformation, par laquelle il faudra punir les < vices, ce qui vous fâchera bien.
o Vous avez liai les prêtres, pour être il vous trop semblables;
« blables; et ne les aurez gardes deux ans que ne les souhaitiez o avec les prêtres, et ne les renvoyiez. , s;ms les payer de leurs ci peines qu'à bons coups de bâton. Et pourtant, si vous me « voulez croire, fuites de deux choses l'une, savoir: si vous o voulez être toujours difformes, comme vous l'êtes à présent, (i souffre/ aussi les autres, pour la pareille; ou , si vous voulez b les réformer, montrez-leur le chemin. Puis envoyez querre o des prédicants qui vous endoctrineront à persister dans ■ votre réformation (i)d.
Mais outre cette difficulté morale, il y avait des difficultés d'une autre espèce. Les Fribourgcois, qui avaient été les pre-
liques. Ils menaçaient 'leurs confédérés de rompre le traité de conibourgc"i;.ie s'ils ipiiMaicnl l;i religion de leurs ancêtres. Le parti sacerdotal était encore très-puissant, et le parti démocratique se trouvait intéressé.') ne pas ajouter l'hostilité des prêtres à celle du duc. Ainsi le relâchement des mœurs, qui étaient fort dissolues, comme dans les villes ecclésiastiques, et la profonde ignorance des esprits empêchaient de désirer une réformation que repoussait encore la crainte de soulever les prêtres et de perdre la protection de Fribourg.
(i) httme mantucril anonjme du Archiiei, ciiéa. ta page CLJEXVIII du I. I des Chroniques de Bunnïïard.
A GENÈVE. 3l
Il n'y avait donc pas beaucoup de chances de succès pour la nouvelle doctrine dans Genève. Farel n'entreprit pas moins de l'y établir. « Non obslanl cela , dit îe ministre Fro- « ment., Farel, selon son zèle accoutumé', ne laissa point « d'espérer que l'Kvangile serait planté dans Genève (i)d.
C'est avec cette espérance hardie qu'il s'y présenta , après avoir propagé la réforme dans toute la Suisse française , au retour d'une assemblée de toutes li s églises vauiioises, tenue dans la vallée d'An grogne. Il était accompagné d'un jeune
lr- J. -il (■ .*, f n> iiii.ii S Il l'ai! "i » ■•*■
munir de lettres tic recommandation de la seigneurie de Berne pour ses alliés rie Genève. Il vit ceux des bourgeois qui étaient le mieux disposés , cl il commença ses prérlicaliims secrètes. « Farel et son compagnon, dit Froment, se dona lièrent à connoître à quelques citoyens et bourgeois, leso quels avoient déjà quelque goût pour l'Fvangile et avoient « ouï parler de Farel. Ils commencèrent ù leur parler et n prêcher, les confirmant et édifiant de plus en plus par
(i) Chronique inédite d'Antoine Froment, n" i4 7 .— Vn trouvé l'ouvrage de Froment dans deux manuscrits de 11 bibliothèque de Ge-
inanuscrit original qui est am Archives. Dans le n" 147, l.i En de l'histoire
du temps de leur rifarmatian, et comment ils Font reçue, rédigez jiar eimllltdnq mit tmitt deux.
4a ÉTABLISSEMENT DE LA HÉFOHMli
ii l'écriture sainte, en quoi ceux i[(ii les oyoient prenoient un s i^riiiid plaisir, qui fut cause que plusieurs furent esmus à « les voir et ouïr. C'est pourquoi plusieurs venoient au logis n où ils étoieilt, toutefois serrèlernent ci j\rr [irande crainte. « Lesquels elant par ieeui enseignés, s'en [eiouruoiejil jdoriii Haut Dieu , et par ce moyen plusieurs ferment la con- « noissance dè l'Évangile (i)>. De ce nombre furent parmi les principaux bourgeois : Claude Bernard, Baudichon de la Maison-Neuve, Etienne Dada?., les frères Robert et Pierre Vandet, Jean Chautemps, Claude Roset, Jean Goula, Anry Perrin, et quelques autres encore (a).
La présence et les succès de Farel attirèrent l'attention des syndics et alarmèrent les chanoines. Sur la plainte du grand vicaire, Farel fut cité devant le petit conseil, qui lui enjoignit de sortir sui -le-elianip de la ville; mais il montra les lettres de la seigneurie de Berne, (jui priait les syndics de le bien accueillir et de lui permettre de prêcher, l«i protection des Bernois adoucit le conseil (.'!). Il fut alors convenu (pie l'are] et Saunier seraient appelés devant le conseil épiscopal et le chapitre, pour s'expliquer sur leurs doctrines. Ils y furent conduits par deux des syndics, Guillaume Hugue et Jean Bal lard , qui les prirent sous leur sauvegarde, et leur annoncèrent qu ils pourraient exposer et soutenir en liberté leur croyance. f*s deux réformateurs se rendirent, à travers
(i) Spon, i. 1, p. ai à, rWs la noie P de fia u lier.— [lis mire lie Genèie pr M. Thourel, t. II, p. 88.
(3; i:hr<raii]iit- inédite de froment, mamisc. n" 147.
. <™èv„. 43
une populace presque ameutée, à la maison du grand vicaire où tons les prêtres se trouvaient réunis. Le juge des excès ecclésiastiques avait détourné ses confrères de touledise.ushion eu leur disant : Si l'on discute, toute notre autorité sent renversée (i).
Aussi , à peine Farci , accompagné de Saunier rt des deux syndics, lut-il en présence du grand vicaire et des chanoines, qu'il fut assailli des plus liai en tes interpellations : « Farel , a lui cria-t-on , es- tu baptisé? ■ — ■ Pourquoi troubles-tu toute « la terre? — Qu'es-tu \enu Taire ici ? — De quelle autorité « prèches-tu ? — N'es-tu pas celui qui a prêché les hérésies ■i de Luther et troublé tout le pays ? — Pourquoi es-tu venu « troubler cette ville eu y semant les hérésies ? = Seigneurs, ■ leur répondit-il , je suis baptisé au nom du père, du fils o et du saint-esprit. Je prêche Jésus-Christ mort pour nos h péiJiés et ressuscité pour nuire justification. Je le prêche à « tous ceux qui viennent m'onir, et je ne cherche pas autre « chose qu'à le faire recevoir par tout le monde. C'est pour n cette cause, et non pour une autre . que je suis venu en cette n ville. Mon autorité vient de Dieu , dont je suis serviteur, a et non pas des hommes. Je suis prêt à exposer ma foi if devant vous , et à la maintenir jusqu'à la denuère goutte de fi mon sang. Je ne trouble point la terre , ni cette ville , ainsi « que vous dites. Mais comme Élie répondit au roi Achah, « c'est toi, roi, qui troubles tout Israël , et non pas moi; aussi « je vous puis répondre que ce n'est pas moi, mais vous et « les vôtres qui ave/, troublé , non-seulement cette ville, mais
(i) Si disputetur tolum ministerium noslrum oerlctur. Spon , 1. I, p. 319. — fjotr P de Gautier, qui commence pige 31 5.
« aussi tout le monde, par vos invention* humaines, par vos o vices et dissolutions (i). n
Cette audace augmenta l'irritation des prêtres. Le grand vicaire signifia à l'are] l'ordre de sortir dans trois heures de Genève, sous peine de la vie. 11 ajouta que si on ne le traitait pas plus sévèrement, c'était pour l'amour de messieurs de lierne, bons amis et alliés de Genève. Mais Farci s'étant plaint d'avoir été condamné sans avoir été admis il discuter sa croyance, l'un des chanoines, nommé Don Eergery, l'interrompit en criant : Blasphemavit, reus est morte (2). — Servezvous des paroles de Dieu, lui répliqua Farci, et non des paroles de Caiphe. — On cria alors de toutes parts : Frappez, frappez.' au BhÂne, au Rhône (3)! Il fut assailli, renversé, 'battu; et le syndic Hugue, sous la parole duquel il s'était présenté, eut. beaucoup de peine, en mciiaranl les chanoines de l'aire sonner la grosse cloche et d'appeler le peuple aux armes, à le tirer tout meurtri de leurs mains. Fard sortit de Genève avec Saunier. Il tut accompagné par Amy Pcrrin, Claude Bernard et Jean Goula , qui l'embarquèrent sur le lae, et le déposèrent entre Marges et Lausanne.
Tel fut le début de la réformation dans Genève. Pour tout autre que pour Farel il n'aurait pas été encourageant. Mais c'était là un des événements ordinaires de son apostolat (4). H
(1) Chronique inédite de Froment, manusc. n" t4j. (s) 11 a blasphème, il est digne de mort.
(3) Cette scène est [irée Je l;i Clu-oimpur imidili; de Froment, manusc.
(4) Voir pièces justificatives, annexe A, à la fin du mémoire. On y trouvera le récit des premières entreprises religieuses de Farel dans les rallécs des Alpes, d'après Froment, son disciple.
n'en fut ni surpria, ni abattu. Il rencontra près du lac d'Iverduo un jeune ministre nommé Antoine Froment (i) , ijn'i) envoya dans Genève pour y cultiver les semences qu'il y avait laissées. Froment trouva le parti évangéliqne eitrèmement intimidé. Personne n'osait le recevoir dans sa maison, ni communiquer avec lui. Il s'annonça non comme prédicateur, mais comme maître d'école. Il loua une grande salle près de la place du Molard , et fit afficher dans les carrefours de la ville le billet suivant :
« Il es! venu en cette ville un homme qui veut enseigner « à lire et à écrire en françois , dans un mois , à tous ceux ou « celles qui voudront venir à lui , suit grands ou petits, soit « hommes ou femmes. Que si dans un mois ils ne savent lire i et écrire , il ne demandera rien de sa peine. Vous le troua verei eu la grande salle des lioites auprès de la place du * Molard , à l'enseigne de la Croix-d'Or (2). b
Ce moyen détourné lui réussit parfaitement. Les entants furent envoyés auprès de lui pour apprendre, et les parents y vinrent eux-mêmes pour l'écouter. 1! joignit la prédication • à l'enseignement. Les sermons d'un cordelier qui prêchait alors l'A vent dans Genève , et qui avait un secret penchant pour la réformation, contribuèrent à augmenter le nombre
(1) Froment dit qu'il avait déjà été ministre en cet endroit depuis deui ans , et il ajoute sur lui-même : . Et certaines années auparaiant Froment avoit fort fréquente avec Farel comme disciple et serviteur d'icelui, lequel l'avoit enseigné et l ayoit introduit a prêcher, car combien qu'il fut jeune, si le dressoit-il bu ministère de la parole de Dieu.» Chronique inédite de Froment, manusc. n° 147.
M iw.
/|(î ÉTABLISSEMENT DR LA REFORME
de ses auditeurs. Trois mois après son arrivée, soit curiosité, soil persuasion, la salle qu'il avait louée cessa d'être assez grande pour contenir la foule qui s'y présentait. - «Un « jour, dit-il , après Noé) , qu'ils s'a ssemljl oient pour m'ouïr, x ils ne purent point Ions entrer dans la maison. Tout étoit i plein jusqnes à la porte, et il y en avoit beaucoup sur les it toits et en la rue; les uns iouloieni les inities, tant ils étoient n affectionnés à m'ouïr. La presse éloit si grande que je ne " poiivois parvenir pisques à la salle, pourquoi iis commen- •< çérent à crier à haute voix que j'allasse à la place du Molard , « et que le prêche s'y fit (l). » La foule le conduisit en effet,
Klle le lit monter sur un banc. I*s hommes, et les femmes surtout, qui se pressaient autour de lui, lui criaient : Presclie-noiis , presche-nons la parole de Dieu. — Je le veux //t'en, leur répondit-il : c'e,t( aussi celle qui demeure éternellement cl donne lu vie éternelle il ecu.V qui y croient. — Il fit en même temps signe de la main à l'immense auditoire qui l'entourait, de garder le silence. Lorsque tous se furent tus, il les exhorta à se mettre à genoux et à invoquer Dieu intérieurement. Il éleva alors la voix et fît précéder son ser. mon de la prière suivante :
k Dieu éternel , père de toute miséricorde , tu as promis de
« donner à les enfants tout ce qu'ils te demanderoient avec • foi, au nom de ton fds Jésus-Christ, notre seigneur, sans n rien leur refuser, moyennant que ce soit chose piste et rarn sonnable. Tu connois ce qui est nécessaire à ce pauvre
(i) Chronique inédile de Froment, minust. n" 147.
« peuple mieux qui; lui , ni moi. Ramène-le dans tes sentiers « par la connoissance de ta parole ; et puisqu'il t'a plu de " ni 'envoyer auprès de lui, fais que j'aie l'intelligence de ta « parole et qu'il reçoive ee que tu mettras dans la bouche «de ton serviteurfiju. 11 finit son invocation par' l'oraison dominicale, et il prit ensuite pour texte du premier srrmon rélbrmé qui lut prononcé dans Genève, un verset de sainl Mat.lliivu sur les fiiux prophètes. Il exposa, à ce propos, la doctrine évangélique d'après les opinions de Zwinglr, qui étaient aussi celles de Farci, et il attaqua les dogmes, le culte et les prescriptions de l'église romaine.
11 parlait depuis quelque temps, lorsque le conseil, qui s'était réuni à cette nouvelle, lui envoya l'ordre de cesser, par le grand sautier, exécuteur de ses volontés, .liais il répondit, par la plirase usitée, qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et il continua. Un instant après, il l'ut pins sérieusement interrompu. Les piètres s'étaient assemblés de leur coté, et descendaient en armes de l'église de Saint-Pierre sur la place du Molard. Claude Bernard, l'un des bourgeois l'i'riti^r/it/ui'.t, vint eu donner l'avertissement, tout elfraié, eu criant : Sttlivez-imus, sauvez-vous. Froment lut ont ruiné malgré, lui et caché. H resta quelque temps encore à Genève, enfermé dans les malsons de Jean Chautemps, d'Amy Perrin, et d'Aymé J.evet, qui, selon le droit qu'ils tenaient de leurs privilèges, le lirent passer pour leur serviteur ou leur apprenti, afin de pouvoir le garder dans la ville. Mais comme il y était une occasion permanente de trouble, et que les partisans des
(i) Chronique inédite île Froment, nianusr, n' i4j.
(j8 ÉTABLISSE M EVF DE LA REFORME
prêtres venaient assaillir d'injures et de pierres la maison qui lui servait d'asile, il fut contraint de sortir de la ville comme l'avait fait Farel (i)-
Son départ n'arrêta point les progrès de la réformation. Le parti évangéliqnc devint chaque jour plus considérable. Il resta encore quelque temps à l'état de parti secret. 11 tint des semblées, mais il les tint de nuit. Ceux, qui le composaient se réunissaient altt-i 'Hâtivement dans les maisons les uns des autres, ils avaient des exemplaires de la ltible, traduite en français par Robert Olivctan, et imprimée à Neufehàtel par les soins de Farel. Ils avaient une bourse commune pour secourir les pauvres d'entre eux et les étrangers. La première cène leur lut distribuée dans le jardin d'Etienne Dadaz, placé dans les faubourgs de la ville, par un bonnetier nommé Guérit!, n Inspirés du Saint-Esprit, dit Froment, ils ne cessèrent « de s'assembler par les maisons et jardins, pour faire prières « à Dieu, chanter psaumes, écouter l 'Écriture-Sain te , de « sorte que la vie dissolue, fausse doctrine, superstitions i t i' h il s des prèiirs , c loi en) drja dire rmvi'Tfs et tournés en mok querie par le peuple, même par les femmes et petits eno i'ants, qui commençoient à disputer contre eux, et à les o arguer publiquement (a), a
lies Évrtngéliijues, dont le nombre et la ferveur croissaient chaque jour, et les Catholiques, que leurs convictions, leurs intérêts et leurs passions rendaient défenseurs opiniâtres de l'ancienne croyance, formèrent dans Genève deux nouveaux
(i) Ce récit est tiré de la Chronique inéd. de Froment, manu se. n" U;- (a) Chronique inédite de Froment, wiuusc. n° 14-.
partis. Ces partis succédèrent aux Eidguenots et aux Mameluz, et s'appuyèrent, l'un sur )a ville protestante de Berne, l'autre sur la ville catholique de Fribourg. La lutte s'engagea promptement entre eux. Son issue était marquée d'avance par le sort des partis précédents. L'unité de croyance ne pouvait pas plus se conserver que l'unité de puisai rire n'avait pu s'établir. L'esprit de liberté et !e besoin d'amélioration qui avaient donné la victoire aux Etdgucnuti sur les Mtimcluz, devaient la donner aux protestants sur les catholiques, et le parti évangélique élait destiné à triompher de l'évêque, comme le parli patriote avait triomphé du duc.
I.*s catholiques, qui formaient !e parti le plus ancien et le plus animé, commencèrent l'attaque. Ayant vainement tenté d'empêcher l'introduction du protestantisme dans leur ville, ils recoururent aux armes pour arrêter ses progrés. Les Bernois adressèrent, le a4 mars 1 533 , aux magistrats de Genève, par un héraut, des lettres en faveur des évangêliqucs, et demandèrent qu'on cessât de les persécuter. Cette nouvelle émut extrêmement la ville. Le conseil s'assembla pour en délibérer (i); mais les prêtres se réunirent de leur côté, dans la nuit du jeudi au vendredi -saint (28 mars), chez le grand vicaire de. l'évêque, et résolurent d'assaillir les luthériens le lendemain. Ceux-ci , secrètement avertis par un prêtre, se rendirent en armes, au nombre de soixante-deux, dans la maison de Baudir.hon. Ils y attendirent leurs ennemis de pied ferme. Pendant que les syndics et le conseil étaient en délibération
(1) Spon, I, I, p. saa-aaS, cl pour les incidents de cette attaque, h Chronique inédiu dt Froment, liv. I, maniue. n" 147.
5o ÉTABLISSEMENT DE LA HEFOHME
sur les lettres écrites par la seigneurie de Berne, les prêtres lireut fermer les portes de la ville et convoquèrent !e peuple au son de la grosse dodu' (le Saint-Pierre. Pierre Vandel s'étant présenté dans la réunion des prêtres pour leur porter des paroles de paix, Portery, secrétaire de levêque, lui dit: — Comment traître , tu viens 'tons épier just/i/e dans le temple? Il lé blessa d'un coup de couteau, et Vandel eut beaucoup de
Les catholiques armés marchèrent, tambour eu tète et enseignes déployées , sers la place du Motard, lieu de leur rendezvous. Ils avaient une pièce d'artillerie pour battre en brèche la maison de. Uaudichoji. \&m première bande était lorte de plusieurs centaines d'hommes, et arriva seule au rendez- vous. Ils en attendaient deux autres avant de se mettre en mouvement; l'une commandée parle capitaine Balesserd, l'autre par le chanoine de Vegi. Celle du capitaine Balesserd, qui venait du faubourg Saint-Grevais , l'ut rencontrée par le capitaine général Jean Philippe partisan secret, des réformés, et prononcé par devoir contre ces désordres publics. Il la somma de se disperser, et il n'en vint à bout qu'en employant la force. Le capitaine ei quelques-uns des siens furent blessés; les autres, intimidés, se retirèrent dans leurs maisons. Cette nouvelle arrêta la bande du chanoine de Vegi , et répandit le découragement dans la troupe déjà assemblée sur la place du Molard.
Ce fut alors que s'entremirent comme médiateurs entre les deux partis, des marchands de Fribourg qui se trouvaient à Genève. Ils allèrent d'abord dans la maison de ISaudiehon. I*s évangéliijnrs s'étaient recommandés à Dieu, après avoir juré à genoux de mourir pour sa cause, et de ne point s'a-
a GBNBTE. Çl bandonner les uns les autres. Os s'étaient mis en bataille dans l'allée de la maison, la porte ouverte, attendant courageusement leurs ennemis. Comme ils n'étaient pas les agresseurs, ils accueillirent les propositions des Fn bourgeois. Ils leur dirent qu'ils ne demandaient qu'à vivre en paix et selon Dieu; sinon, qu'ils su défendraient jusqu'au bout, tiuaujW //i : ]>l<ii.ïii:ts, ajoutaient-ils , de nous /mt/rr nmlre nus parens, amis et voisins, à l'appétit dct prêtres et des moines (l).
lies Fribourgeois n curent pis de peine à prouver aux syndics et aux capitaines de quartiers, que s'il y avait du sang versé il retomberait sur eux, et que leur charge les obligeait à rétablir le bon accord dans la ville. Mais ils trouvèrent les prêtres plus inflexibles. Ils leur représentèrent vainement que s'ils étaient plus nombreux , leurs adversaires étaient plus intrépides et dans un meilleur ordre; que leurs propres partisans avaient des enfants, des parents, des amis dans les rangs contraires, et qu'ils ne voudraient ni les tuer ni se l'aire tuer par eux , qu'ils conseillaient donc aux bourgeois catholiques de se retirer et de laisser les prêtres tout seuls combattre les luthériens. I.e peuple, qui les entendit, les approuva. Les catholiques rentrèrent chez eux en disant : Nous sommes bien fols ; pourquoi nous faire tuer pour tes prestresP qu'ils se défendent, s'ils veulent, et qu'ils disputent par la sainte Écriture et non pas pa,r Cépée (a).
La paix se lit. Chaque parti donna trois des siens en i ilagc. On promit de vivre en bonne amitié, Les syndics et le
(j) Chronique inédile de Froment, liv. I, maiiiuc. n" 147. ,
(■•) md.
conseil firent crier le lendemain à son de trompe : Que les inimitiés cesseraient de part et d'autre , et qu'on ne s'adresserait ni injure ni reproche; qu'on ne parlerait point contre les sacrements de l'Église, et qu'on vivrait en toute liberté; qu'on ne mangerait pas de cliair le vendredi ni le samedi; qu'on ne pourrait pas prêcher sans la permission des supérieurs ecclésiastiques et des syndics, mais qu'on n'avancerait rien dans les sentions qui ne pût se prouver par l'Écriture- Sainte (l). De ces articles (j), que [es séculiers jurèrent d'observer devant les syndics, et les ecclésiastiques devant le vicaire de IcvOque, il résulta que le culte eatholique serait respecté, et que la liberté de conscience serait admise. Mais la question restait trop indécise, et les passions qui voulaient la résoudre étaient trop animées pour que de part et d'autre on ne cherchât point à la soumettre de nouveau à la décision
Les catholiques crurent avoir trouvé quelque temps après (3) une occasion favorable de recommencer la lutte, parce que beaucoup de marchands du parti contraire étaient à la foire de Lyon. Ils reprirent donc les armes. 1 ,es évangéUques, attaques de nouveau, se défendirent avec vigueur. Dans la mêlée, un chanoine nommé Verly fut tué d'un coup d'épée sur la place du Molard , à la tète de la bande qu'il commandait (4).
(t]Spon,t. i, p. aa5.
(a] Ces articles furent publies et jurés le io mars,— Spon , 1. 1, p. aa7, note Y de Gautier.
(3) Le dimanche, <j mai.— Spon, t. [, p. na6,— Registres des Conseils.
(4) Chronique inédite de Froment, liv. Il, mannje. n° i4j. — Spon, t. I, p. u6 et 117.
Ce chanoine était natif de Fribourg , et s'y trouvait puissamment apparenté.
Aussi les Fri bourgeois furent extrêmement irrités du meurtre de leur compatriote. Ils en demandèrent justice ans Genevois avec une ardeur passionnée. Saisissant cette occasion d'opposer une digue au cours des innovations religieuses, ils pressèrent l'évëque de retourner dans la ville pour y fortifier son parti chancelant. L'évêque se rendit à leur invitation et aux instances des siens. Il rentra dans Genève, où il fut suivi de cent vingt Fri bourgeois armés, conduits par les parents de Verly, qui vinrent se poster à Gaillard (i). Aidé de l'espèce de découragement que cause toujours un excès commis à ceux à qui on le reproche, il fit arrêter comme complices de la mort de Verly, neuf bourgeois du parti évangélique (a).
Mais il eut la maladresse d'élever un eonllit de juridiction avec les syndics, en voulant leur enlever le jugement des prisonniers, pour prononcer lui-même sur leur sort. Cette prétention, qu'il ne parvint pas à faire admettre, indisposa le parti civil contre lui. Afin de donner une sorte de satisfaction dans cette affaire à tous les intéressés, on convint que les syndics jugeraient les prisonniers en présence de deux députés de Fribourg, de deux de Berne, et de deux commissaires épiscopaux (3). Mais comme les bourgeois craignirent
(i)SpN, .. r, p. »8;« note A de Gautier.
(a) Spon, I. [, p. 119, dit qu'on ïi arrêta que neuf &MMMI ^l un, ftmmt. Mais Froment, dans sa chronique i n édile , ch. JX, maniuc. n° i3g, en nomme quinze, sam comprendre la femme de Jean Chautempt.
(3) Spon, t. Il, p. aa8 et asg, et note A de Gautier.
que l'évéque n'enlevât les prisonniers, et ne les conduisit sur terre (le Savoie, ils redoublèrent de surveillance, et setïnrent armés dans les rues pendant la nuit (i). L'évêque, intimidé par cet, dispositions, qu'il regarda comme menaçantes pour lui, n'osa pas rester dans In ville. lien sortit, le i3 juillet, par une voûte souterraine qui menait de l'évèché sur les bords du lac (-2), où il s'embarqua , et il quitta à son tour Cenève pour ne plus y reparaître. L'instruction du pror.es se poursuivit devant les syndics. Eïïe prouva l'innocence des accusés,, et la violence emportée de Verly, qui avait provoqué lui-même In sédition dans laquelle il avait péri. Les prisonniers furent tous acquittés, à l'exception d'un nommé Comberet qui avoua avoir donné au chanoine le coup de la mort, et qui fut condamné à perdre la tête (3). Apres son exécution, les parents île Verly et les Fribourgeois qui les avaient accompagnés retournèrent satisfaits dans leur pays.
Du lieu de sa retraite, Pierre de la Baume écrivit ans tîenevois pour leur interdire la lecture de la Bible en langue vulgaire et la vente deslivres sur les matières religieuses (4). ï<e parti
(i) - On setenoit la nuit sous les armes, dilSpon , de peur que ïé.eqii* n'enlevUt les prisonniers. . T. 1, p. aag.-. Leeapitainc général Jean Philippe, avec Michel Baltha^ard et Amy Bandière, mirent bon guet tome la
àe feu L'érèque et ceux du cbiiean n'en dormirent toute la nuit. -
Chronique inédite de Froment, eh. IX, manuse. n" i3 9 .
(a) Registres des Conseil s. —Histoire de Genète par Thourel, t. U, P- i°5, note s, d'après les Mémoires tnanust. de Besson.
(3) Spun, i. I, p. aîo.^,. NolE , B et C de Gautier.
-Ai Conique inédit, de lVom«,oh. X, manu.c- n" .3j.-Hi.loir. de f.eneve pJr Thourel, t. 1|, p . lo8
sacerdotal voulut en même temps opposer à ses adversaires la discussion comme la dernière de ses ressources. Il lit venir de Montmélian un moine dominicain, docteur de Sorbonne, nommé Gui Furbity, (i) pour prêcher dans Genève la doev trinc catholique. Mais si les interdictions de l'autorité n'avaient pas empêche les idées protestantes de pénétrer dans Genève, si l'emploi de la force n'avait pas pu les y vaincre, le recours à la discussion devait les y servir. Dans ce temps, discuter de la part des catholiques, c'était abdiquer. Aussi la présence de Furbity précipita leur rume.
(> (luuleiie prêcha dans l'e^lise de S;ii nl-I'ienv. Tn'-s-lmnli dans son langage, et fort emporté dans ses sentiments, il s'éleva contre les anciennes hérésies des 4 riens, des Vauilois, et il attaqua ensuite les hérésies récentes des Allemands. Il reprocha à ces derniers de déchirer l'Église, et il les compara à ceux qui s'étaient partagé les habits de .lésns-Clu isI à sa mort (a). Tl les chargea d'injures, et il pressa les Genevois de rompre tout commerce avec eux. Pendant qu'il prêchait dans la cathédrale, Froment était revenu dans Genève. Il était accompagné d'un ministre français nommé Canus ou Dumoulin (3). Jl répandait sa doctrine de maison en maison , et plus en particulier qu'en secret. H assistait même aux sermons de Furbity. Un jour celui-ci prêchait sur l'eucharistie; il
jij Senebier, Histoire littéraire de Genève, édit. in-8°dc Genève, [786, f, 1, p. 166, à l'article Fwiilj:
,» Gautier, note D de la pige a3i de Spon.t I.
(3) Gautier, note D de la p. 2 3i deSpon, l'appelle Dumoulin, er Froment, dans sa Chronique, ainsi nue Spon, p. a3i, l'appellent Canus. Mais c'en la même personne avec le môme prénom. \
attaquait, selon sa coutume, les opinions contraires aux siennes avec violence, et traitait ceux qui les partageaint , avec insulte. Après avoir dît qu'il fallait croire à la présence réelle sous ]>eine d'être damné, parée que c'était un article de foi admis pur l'Kglisc et par la Surlionnc de Paris, s'exaltant sur le mérite du prêtre qui pouvait rendre Dieu présent, et sur le crime des luthériens qui niaient cette présence, il s'écria : ■ Un
0 prêtre qui consacre est plus digne que la vierge Marie, car n elle n'a l'ail Jésus- Cl i ri si qu'une lois, mais le prêtre le fait « et crée tous les jours, et il est si digne, qu'en disant les pa- « rôles sacramentelles dans un four et dans une cave, sur le
1 pain et sur le vin, le pain est converti au précieux corps de n Jésus-Christ, et le vin au sang, ce que la Vierge n'a jamais « fait. Qu'ils viennent maintenant ces méchants luthériens qui < t prêchent le contraire, qu'ils s'avancent, et on parlera à eux. a Ah! ah! ils s'en garderont bien ces beaux prêcheurs de che- « minées, qui ne sont lions que pour tromper les pauvres -i femmes, et ceux qui ne savent rien (-!}. »
Froment, qui était dans l'église, se leva, fitsigne de la main et demanda à répondre II s'engagea, sur sa vie, à prouver par la Sainte-Kcriture que ce qu'avait avancé le docteur Furhity était faux. Profitant de la surprise causée par son interruption , il entreprit la réfutation du discours qui venait d'être entendu. Ses partisans applaudissaient à ses paroles, .-I répétaient : 11 dit bien, il dit bien, qu'il réponde maintenant. Mais Furbity confondu restait muet, cl les chanoines, voyant son silence, donnèrent à leur parti le signal d'une
(i) Chronique inédïtr Je Froment, eli. X, manusc. n" r3n.
A GENËÏB. 5"
autre espèce de controverse, en criant: Tue, tue ce luthérien! Au Rltùnc! au Rhône ! Le tumulte devint extrême. Le peuple si- p;nt;i£i;i; les amis lie Froment se pressèrent autour de lui pour le protéger et le faire sortir de l'église. Ses adversaires se précipitèrent vers lui pour le frapper ; niais Baudichoii, qui était à ses cotés, tira son épée, et dit : Si quelqu'un lu ttincln:, juin tuerai; laissez faire la justice, et celui qui aura tort qu'il soit puni. Les amis de Froment parvinrent à le dérober à la fureur des catholiques, et le cachèrent dans un grenier à foin (i).
Mais le ministre Dumoulin , qui criait à haute voix, sur les marches de l'église, que Froment avait Lien fait, et qu'il voulait prouver aussi que Furbity était un faux prophète, fut saisi et traduit devant le conseil. Le parti exalté voulait le condamner à mort; mais les hommes modérés, représentant que Dumoulin n'avait pas causé le tumulte, qu'il était Français, et que le roi de France ne verrait pas sans déplaisir qu'on fît mourir ses sujets dans Genève, qu'enfin son supplice irriterait leurs alliés de Berne qui professaient la même religion, obtinrent qu'il serait seulement banni. La nuit même, Baudichon sortit de la ville avec Dumoulin qui en était expulsé, et Froment qui n'y pouvait plus rester sans danger. Il les conduisit à Berne (a).
Cet incident fut décisif pour Genève. La mort du chanoine Virly avait provoqué l'intervention du canton de Frïbourg eu faveur des catholiques. Les outrages adressés par Furbity
{i) Chronique inéilile de Froment, clnp.i, immusc. u" iîg. (a) Ibid.
r i8 ÉTAIir.ISSF.MEKT DË LA HÉFOBME
aux Bernois, sous le nom d'hérétiques allemands, l'expulsion de Dumoulin et de Froment, provoquèrent alors l'intervention du canton de llerne en faveur des évangéUques. Sur la requête de llaudïclion, qui fut pour le parti réformé ce qu'avait été Berthclier pour le parti indépendant, la seigneurie de Berne écrivit aux Genevois pour se plaindre de Fnrbity, demander justiee de ses prédications injurieuses et se rendre partie criminelle contre lui. liaudichon, muni de ces lettres, revint à Genève. Il était accompagné de Farel , chargé par la seigneurie de llerne de défendre sa cause et sa doctrine dans ce procès. Il devait être hieutôt suivi par des députés du canton qui avaient la mission de poursuivre Fnrbity et de soutenir Farel (i).
Bandiehon présenta les lettres de la seigneurie de Berne M\ conseil des deux cenls. l e vicaire de lcvcque fut prié de détenir Fnrbity et de répondre de sa personne. Sur son refus, Furbity lut placé sous la surveillance de six gardes qui eurent l'ordre de ne pas le quitter (a). Mais la présence et les prédications de Farel îuiretil toute la ville en rumeur. Les catholiques coururent de nouveau aux armes et pour la dernière fois. I^s réformés en firent autant. Ils n'eu vinrent cependant pas aux mains, les uns n'osant point attaquer, les antres n'étant décides qu'à se défendre. Pcmlenil trois jours et Irais nuits ils demeurèrent sous les armes , faisant le guet les uns fontrr les autres, et allant quérir leurs vivres, bien accom-
ji) ^iteD deGaulier , aux papa s3i, a3a, alî de Spon. (a) Spon, t. I, p. ai'4, nnie E de (iaiiiipr i la même page.
* GENEVE- 5f)
ris i'rt;i it'ut encore en présence, lorsque les députés de Berne, ai-i-i>:iï [jayiiijs de Yirct, arrivèrent il Genève ;V,. Ils f liront tout {■tonnés, voyant Imites h-s rues remplit.; tir péris prêts a se tuer les uns les autres (3). Leurs efforts contribuèrent à rétablir le calme. Les catholiques posèrent cette lois les armes sans s'en être servis , consentant à une paix qui l'ut une véritable défaite.
Dès ce moment ies réformés acquirent une supériorité marquée, i.c-s députés de llerne, qui Itéraient (Luis lii même hôtellerie que Farel, Viret et Froment (4), demandèrent le
■ 1. 1 -ut .1- I ■■■ lii; . ■ 1 I --H il. I ... | . I. . I Mil
de leurs ministres dans lu ville. Le conseil épiscopal refusa de donner satisfaction aux Bernois en jugeant Furbity. Hais les députés Bernois menacèrent de rompre l'alliance de leur canton avec la ville de Genève, si les syndics ne ae décidaient ptis il Iei leur ureurder eux-mêmes. Geux-ri usurpèrent iilul'S ht juridiction religieuse , et ils eurent la hardiesse d'instruire le procès (l'un ecclésiastique. Furliity lut accusé d'avoir avancé des dogmes qu'il ne pouvait pas prouver par les Ecritures saintes, et d'avoir outragé les Bernois. Les syndics le condamnèrent à une rétractation publique. Mais n'ayant pas voulu s'y soumettre, il fut envoyé en prison (5).
(i) Chronique inéiliir île Frumem, t:h. xi, inauusc. n° i3g. (a) 4 jamier i534- Spon, t. I, p. a33.
(3) Clircraïquu inédite de Frorueni, ch. xi, manusc. n° i3y.
(4) Ibid.
(5) Spon, t. I,p. a34, aïâ, et noleE de Gautier, mêmes pges, ainsi que la noie G, p. aliB.
(jD ÉTABLISSEMENT DE LA RETORSE
Quant à l'exercice public du culte réformé que les députés avaient demandé pour eux pendant leur séjour dans la ville, le conseil, sans le leur permettre, leur répondit qu'il ne s'y opposerait pas (i). Cette autorisation indirecte sullît aux députés bernois ainsi qu'aux réformés de Genève, l'arel, qui depuis deux mois prêchait tous les jours dans une grande salle, près de la maison de Baudïchoii, se transporta, le i" mars <534, dans la grande église des cordeliers de Rive, qui pouvait contenir quatre à cinq mille personnes (2). Neutre dans la ville, il n'eu sortit plus avant que l'œuvre de la réf'iinnatioN v ci'il. cntièri'iiiciit réussi. Il y travailla pendant un an et demi encore, avec un zèle entreprenant et infatigable. A cette époque, les deux partis étaient à peu près égaux en force numérique, mais ils ne l'étaient pas en puissance morale. Le parti protestant, qui s'était formé dans le silence, qui avait grandi dans la lutte, dont la cause avait avancé, dont le nombre s'était accru à chaque tentative faite pour l'arrêter ou le détruire, passa alors de la propagation secrète à ta prédication publique, de la résistance à l'attaque, du prosélytisme à la conquête. L'autorité civile voulut rester encore quelque temps neutre (3) entre les deux opinions, de peur de mécontenter Fribourg ou Berne, et d'attirer de nouveaux orages sur Genève. Mais elle se trouva bientôt dans l'impuissance de suivre cette marche prudente. 11 fallut que la
(1) Spnn, 1. 1, p. aîù, 140, et note II de Ga.tlier.
(a) Chronique inédite de Freinent, eh. m, manuic. n° i3 9 . — Spon, tl,p. >4i.
(3) finies H, I, K, L, de Gautier, depuis la p. a4o jusqu'à h j>age ,46 du l. I de Span.
A GESÈVE. Cl
destinée de la ville s'accomplit, que la révolution s'achevât dans les idées, s'introduisit dans ie culte, lut sanctionnée par le gouvernement.
Farel ayant en effet obtenu la permission de prêcher dans le couvent de Rive, et n'ayant pas voulu renoncer à ce droit après le départ des députés de ISerne, malgré le désir que lui en exprima le conseil (l), s'empara puissamment des esprits dans Genève. 11 engagea avec des prédicateurs catholiques des controverses dans lesquelles sa supériorité et son éloquence lui donnèrent l'avantage sur ses adversaires. Il multiplia les conversions et les étendit même parmi les déii-iisnir^. obligés de l'ancien culte. Il gagna plusieurs moines du couvent clans lequel il soutenait .-.es discussions religieuses, et où
venait l'entendre une foule avide de ces paroles nouvelles. i<es deux conquêtes les plus importantes furent celles de Jacques Bernard, père gardien du couvent des cordeliers, et de Pierre Vandel, curé de Saint-Germain (2). L'un et l'autre
{t) Noie I de Gautier, qui commence à la page 14. du t. I de Spon, à h .-rnndi' colonne dé la page a4a.
- Les ambassadeurs (de Berne), avant que de partir, remirent les prêcheurs QUI lillul. 1 : , iL'Lit [CCOrl 1:11.1111 Lut \-: j u i:i 1 1 L 11,1 il: Ji.'j
(a) Spon, t. I, p. a5o. — Note P de Gautier, à la page a5a.
. Baudichon , Claude Bernard, Pierre Vandel et plusieurs autres attirèrent leurs frères, dont les uns eluient cordeliers, les autres prêtres gardiens en l'église de Saint-Pierre, autant et plus débordés tant après les
6a Etablissement de r,* réforme
iip|i;irli'ii;iii'[]l à des Ikniilles considérables de Genève, et leur exemple eut beaucoup d'inlluetice nui- le reste de leurs compatriotes. Les réformés établirent alors leurs quartiers dans le couvent de Rive et dans la paroisse de Saint-Germain. Ils baptisèrent, marièrent, firent la cène selon le rit de Zurich el de Berne (i), tandis que les prêtres continuaient tristement leur culte délaissé dans leurs églises solitaires.
Le parti catholique essaya encore dans la ville quelques i-l'torts désespérés, lïaccord avec l'évèque , il chercha à soulever le peuple sans y parvenir, à surprendre la ville sans
et Froment, avant d'être installés dans le couvent de Rive, tut induite par un chanoine à les empoisonner. Elle leur servit dans un repas, qu'ils prenaient ordinairement en commun , une soupe où se trouvait de l'arsenic. Un heureux hasard empêcha Farel et Froment d'en manger; maisViret,
femmes que autrement avant qu'ils lassent gagnés à U parole... .Quant aux cordeheri, plusieurs d'iceux connurent les superstitions de leur religion, et entre tous les autres leur gardien frère, Jacques Bernard, qui usa d'une grande prudence humaine avant de laisser son habit Avant que meure
d'aucuns droits et reliquaires, et surtout promis et fiancés en mariage de jeunes et belles filles, leur prouieii.iut [ii>T ■ < ;li LintrrTiierit ne les pouvoient avoir, combien que fussent lo plus beaux père, ri verdi galants de tous les autres religieux de (..eiK'ie. Chronique im-ditc de Froment, ch. «vu,
(i) Spon,t.I,p. a«.
qui en mangea, fit une maladif.- qu'on crut long-temps mortelle et dont il se ressenrit le reste de sà vie (i). La servante avoua son crime et fut condamnée à mort. Le parti catholique suivait la marche ordinaire des partis que l'impuissance conduit du combat an crime. Il recourait à l'emploi ûi\ meurtre (2) contre ses adversaires , après avoir échoué dans celui du soulèvement, comme il avait recouru à l'emploi du soulèvement après avoir vainement essaye des coups d'autorité. Ces divers moyens marquaient les degrés de sa décadence. Il avait fait usage du premier lorsqu'il était tout à fait maître et qu'il agissait en gouvernement; du second, lorsqu'il était en lutte et qu'il agissait en parti passionné; disputant i-neore la victoire ; et du troisième, enfin , lorsqu'il était réduit au fanatisme de quelques individus, et qu'il était
Aussi, laissant alors le champ de bataille aux réformés, tourna-t-il ses dernières espérances vers une attaque extérieure eontre Genève. T.'évêque excommunia la ville, et
(a) Le réformé Berger fut tué par Claude Pennct, et Nicolas Porral , autre refermé, fut mortellement blessé d'un coup de poignard par Nicolas Périnotaire Jean Portier, secrétaire de 1 evêque, auquel le duc de Savoie avait envoyé des blancs seings et un diplôme de gouverneur de Genève, et l'éviijue, des lettres ( ra janvier i534) par lesquelles il autorisait à tuer les béretiqites, et absolvait *piiiiui ]lci!'fu! "t ihiii |>. u tellement cem qui le feraient. Claude Pcnnet et Portier furent saisis, condamnes à mort et décapités. — Hegïslres des conseils, délibération des 6 et 8 février i534- — Thnurei, t. II, p. r 1 5, 1 ift— Spon, t. I, p. aîâ, et note F de Gautier.
(>4 ÉTABLISSEMENT DE LA H Eh OU ME
prescrivit au chapitre de se rendre auprès de lui à Gex (i). Les l'riboiirgeois, extrêmement indisposés des prédications de Farel et des progrès du nouveau culte, vinrent rompre le traité du coin bourgeoisie (a). Les partisans les pins prononcés de Iëvèque eurent, en ■ 534, leur émigration , comme les Mameluz du duc de Savoie avaient en la leur en i5a5. Ceux-ci s'étaient postés dans le château de Gaillard ; ceux-là se rendirent et se fortifièrent dans le château dePeney(3). Ils s'unirent à l'évèqne et au duc, qui se concertèrent avec les Friliourgeois pour l'inre. rentrer I ieuève (Lins si ni ancienne iiliéiasiitiee et dans la religion romaine. I* due et l'évéque empruntèrent de l'argent et levèrent des troupes (4). Avant i Nu|iicr les Genevois, ils les sommèrent de chasser de leurs murailles les prédicateurs luthériens; de rétablir
lever ses armoiries au château de llsle ; de reconstruire, dans le couvent de Rive, une chapelle bâtie par ses ancêtres et récemment abattue, et de vivre en bons catholiques. A ces conditions ils leur promirent la paix. Leur refus devait être suivi d'une guerre sans retard, sans relâche, sans quartier (5).
Le petit et le grand conseil, inspirés par les ministres,
(il Le 3o août i534. — Hegistres do conseils. — Spon , t. I,p. ify, *» noie M île Gautier. — Histoire tic Genève par Thourel, 1. II, p. i3i-iîa. [i) En mars iS34.— Spon, t. I, p. ifS, et noie T Je Gautier.
(3) Leurs noms se trouvent dans la délibération des conseils du 6 avril [535.— Registres du conseil.— On les appela les Pourtant.
(4) Chronique inédite dcFroment, ch. ivm, su, ut, manusc. n° l ig.
(5) lbid., eh. a.
répondirent au duc et à l'évêque : « Qu'ils perdraient « tous vie, femmes, enfants, et mettroient le feu aux quatre u coins de la ville plutôt que de renoncer à l'Évangile de « Jésus-Christ et à leurs libertés; qu'ils ne chasseraient pas » non plus ceux qui y prëchoient lu proie de Dieu ; que s si quelqu'un vouloit leur prouver que ces prédicateurs se « trompoient ou les abusaient, il seroit le bien reçu, et que, a s'il y parvenoit, les prédira ti-urs scroient mis à mort, sinon , a qu'ils les garderoient ([)». Celle réponse devint le signal de la guerre qui fut la dernière épreuve par laquelle la réformation avait à passer.
I.e duc posta ses troupes dans les châteaux de Peney, de Jussy, de Gaillard, et dans les maisons fortes qui entouraient la ville. Secondé par les bourgeois catholiques incorporés dans ces garnisons, et par les curés des campagnes, qui défendaient, sous peine d'excommunication, de porter des vivres à Genève, il fit à cette ville une guerre d'escarmouche moins dangereuse que gênante (a).
C'est au milieu de ce blocus , qui dura près de deux ans , que s'accomplit la reformution. Elle avait la supériorité numérique; il lui manquait la domination légale. On procéda à son établissement comme on l'avait fait à Zurich, à Bâle, à Strasbourg, à Neufchàtel et dans la plupart des villes où le nouveau culte avait prévalu, en employant la voie de la controverse publique et du vote général. Il fallait l'instruction pour répandre, la discussion pour prouver, l'assentiment
(i) Chronique i (») ltid., cU. «
6fi ÉTABLISSEMENT DE L* REFORME
commun pour réaliser une doctrine qui s'appuyait sur l'adhésion libre des esprits et non sur leur obéissance.
Le 3o niai de l'année i î35 fut fixé pour celte grande controverse. On invita les chefs des deux opinions à y prendre part. Le grand et le petit conseil la firent publier à son de trompe. Ils offrirent des sauts-conduits et la plus entière liberté à ceux qui voudraient la soutenir. Ils choisirent dans les deux opinions huit commissaires pour la diriger, et quatre secrétaires pour en conserver les actes (i).
Deux champions se présentèrent du côté des catholiques, Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et Jean Chapuis, dominicain de Genève. Du coté des réformés, la discussion fut soutenue par Jacques Bernard, Farel, Viret et Froment. Elle dura un mois, et roula sur tous les points qui divisaient les deux Églises : sur la justification chrétienne , sur la rémission fies fautes, sur la part du libre arbitre et de la graee, des œuvres et de la foi dans la grande affaire du saiut chrétien, sur la présence corporelle ou spirituelle de Dieu dans l'eucharistie, sur les indulgences, sur l'invocation des saints, sur les vœux monastiques, sur les cérémonies du culte, sur l'organisation et le gouvernement de l'Église. Dans cette controverse, les catholiques, qui ne surent pas donner
(i) Chronique de Froment, ch. xxii; ixï, iïxi.— Spon, l. I, p. a5a, el noie I 1 île Gautier. — Registres du conseil. — Parmi les commissaires, Michel Sept, Claude Savoie, Jean Amj Curtet, Aiuy de Ctiapcaurouge, étaient réformés; Jean Bâtard, Girardin de la Rive, Claude Hicliardet el Claude de Chieauneuf était m rMtliuliip. s. Les qiiiuri: si i n iairei , Claude Roset, André Viennois, Rieliard Vellut et François Warriel étaient également
les hautes raisons qui avaient servi de fondement à leur croyance et à leur culte, et qui leur redonnèrent la supériorité dans le siècle suivant, turent vaincus par les réformés ([). Ceux-ci opposèrent les textes des Ecritures aux conséquences qu'en avait tirées l'Eglise , et le culte chrétien primitif à celui que le temps, le besoin de l'organisation, et la grandeur même du christianisme, avaient successivement développé.
Le peuple adhéra aux dogmes protestants, qu'adoptèrent les deux champions même du catholicisme, Caroli et Chapiiisfs). Le grand conseil n'établit point sur-le-champ le culte nouveau : il craignait les conséquences d'une pareille révolution (3). Quoique pressé tous les jours par les réformés, dont le chef, Farel, s't-mpiira successif ement de tontes les églises (4). et prêcha le 8 août (5) dans l'église cathédrale de Saint-
(i) Voir l'intitule de ces thèses dans Senebicr, Histoire littéraire, t. I, p. (63, à l'article Jacques Bernard; — et Citron, de Froment, ch. xii.xixi, imtoiuc n" i3g. .
(a) . A la fin ne surent que faire sinon acquiescer et subscrire du côté du proposeur. . Chronique inédite de Fro met] 1, ch. XXXI, niatiusc. ri" i3j.
(3) . Le conseil avoil grande crainte à cause de la guerre. On lui dirait: Si vous mette* bas les images, les idoles et toute la papauté, comme les
le duc de Savoie, vous aurei le roi de France qui est son neveu, et l'empereur qui est son heiu-frère, lesquels, à la suasion de votre éréque et gens d'église, pourront grandement nuire à vous et à votre cité, principalement en ce temps de guerre. ■ Chronique inédite de Froment, ch. xxxii,
(4) Il occupa la chaire de la Mnrlc i« -/s j-jjlkt liJ i. — Ilcjjistrts du conseil. — Histoire dcThourel, t. Il, p. liy. — Note.
(5) Registres du conseil.
Pierre, le conseil hésita encore plusieurs mois. Mais le peuple ayant commencé à abattre les images dans les églises et à troubler violemment l'exercice- du culte catlioliqne, il se décida, sur les instances de Farci (i), à exécuter le changement de religion dans Genève.- Il y procéda avec beaucoup de mesure et de prudence. Il cita à plusieurs reprises les prêtres et les moines qui, sur la défense de l'évéque , avaient refusé d'assister à la controverse, afin de les entendre avant de les condamner. Il suspendit d'abord l'exercice du culte catholique à la majorité des suffrages. Il l'abolit ensuite entièrement, le 27 août (a) , avec ordre de suivre le culte réformé, qui fut établi d'après le rit de Berne et de Zurich. Les images lurent cnlevéL's des églises; les reliques (3), dans lesquelles on découvrit des supercheries qui affaiblirent le respect, et diminuèrent les regrets pour le' culte qui se les était permises, furent visitées; les chanoines, les prêtres et les religieux qui voulurent sortir de Genève, furent conduits à Annecy; on garda dans la ville ceux qui voulurent y rester, et qui y reçurent des de l'État (4). Le couvent des cordeliers fut changé
(1) Spon, t. 1, p. j55. — Hote G de Gautier.
(a) Spon, 1. 1, p. a 5g.-Rïgijir« du conseil de Grenu*
{3] Chronique inédite de Froment, ch. mut à iiivi , inanujc. n" iig.
(ii • Bien peu demeurèrent dedans qui uni eu pension jusque* à leur tiépai. - Sommaire recueil inédit de ce qui se trouve des affaires de Genève et deTétatde l Église en icellc, jusque] à l'an l56l,p» Michel RoKt, liv. Il], chap. 4;. — Ce recueil est dans le manuscrit n". t3g de la bibliothèque de Genève. Miche! Rnset était contemporain. 11 fui quatorze 'oit syndic, dont douie comme chef du quadrille syndical.
en école, celui des religieuses de Sa in te- Claire en hôpital. Les revenus ecclésiastiques servirent à fonder des établissements d'instruction 011 de hienlaisanre , co 11 formé ment à l'esprit de lit révolution qui venait de s'accomplir, et qui , ayant la raison pour moyen et la règle morale pour but, cherchait partout à éclairer les masses et ;i améliorer leur sort (1).
Ce qui consolida cette révolution intérieure, ce fut une révolution territoriale qui survint la même année et qui assura pour toujours l'indépendance et la réforme de Genève. Pressée depuis long-temps de toutes parts, cette ville manquait de vivres et ne pouvait s'en procurer que par des sorties. Elle avait organisé des compagnies pour en enlever dans les campagnes, et avait équipe une petite flotte pour faire des descentes sur les bords du lac en terre de Savoie. Les seigneurs de Berne avaient vainement essayé de rétablir la paix entre la ville et le duc; mais les grands événements qui survinrent en Europe opérèrent la délivrance de Genève. Le due avant embrassé l'alliance de l'!''sp;ij;ne contre François I", ce prince envahit les iitats de Savoie et de Piémont, qu'il réunit à sa couronne. De leur côté, les Bernois, qui avaient menacé le duc de rompre l'alliance qu'ils avaient avec lui, et de lui faire la guerre s'il continuait d'attaquer leurs
ri) ■ De ceui qui son! partis, la seigneurie a rédigé les Lien) à 11 main pour aider aux pauvres , nourrir et entretenir les prêcheurs , maîtres d'écoles, el secourir à la république. . — Chronique inédite de Froment, ch. toi, manusc. n° i3o. — Spon, I. I, p. i5g, et la riule S de Gautier, i la page afii; — et Chronique de Froment, ch. uivu.
JO ÉTABLISSEMENT DE Ll REFORME
rdninltTt's. liiiii'ciiri'crit ui so/ours des Genevois et s'emparèrent du pavs de Vaud. Gex, Lausanne, Iverdun, Clùllon tombèrent au pouvoir de leurs troupes, qui, réunies aux bourgeois (le Genève, prirent aussi les châteaux, et les mai-
qui avaient tenu la ville bloquée, et avaient servi de lieu de refuge et de moyen d';itt;ique aux fugitifs de Genève. Les châteaux de Peney, de Jussy, de Gaillard , île Gex , de Coppet, et beaucoup de maisons fortes, furent rases ou brûlés (i). a L'on voyoit, dit Froment, brûler les maisons et châteaux <t de tous côtés, tant que sembloit pour la fumée, qu'il n'y o eût que nuées entre les montagnes et sur le lac (a). » Le territoire de Genève perdit sou aspect et son caractère féodal. I.'évèque fut déchu de sa principauté, comme dans la révolution précédente le duc l'avait été de son vidomnat. Le traité de co m bourgeoisie avec Berne fut renouvelé pour vingt-cinq ans (3). Genève ne fut pas seulement réformée, elle devint souveraine. Elle battit monnaie, prit pour armoiries l'aigle de l'empire et la clef de saint Pierre, pour devise, post tenebras lux (4), et n'eut plus un prince étranger pour
(j) La guerre île 1 535 et |536 estracontée dans les ch. mu à tu de b Chronique inédile de Froment, manusc. n" i3g. — Voir Spon , t.I.p. 261 à i63, et les notes T et U de Gautier. .
h) Chronique inédile de Froment, ch. lu, manusc. n° i3q.
(3) Spon, t. Il, p. iB6 —6a" pièce jus tificative.
(4) Après les ténèbres la lumière. — Son ancienne devise était post tenebras, spera /ut™.- après les ténèbres , j'espère h lumière. — Spon , t. 1,
A GENÈVE. -I juge, ni un évëque pour seigneur, ni des ennemis pour voisins (■).
Tout était en apparente consommé dans Genève, lorsque parut sur ce théâtre où venaient de s'accomplir plusieurs révolutions, un acteur qui devait y en opérer une nouvelle, et devenir lui-même un grand homme en rendant Genève la capitale d'une grande opinion. Cet acteur fut Calvin.
Calvin était de Noyon en Picardie. Il appartenait à une f;ini|[|i: obscure, qui le (l('Min;i d'idiot'.! ;'t l'Kglisc, jusque-là refuge de la pauvreté et de l'esprit. I,a position de son père rendait d'ailleurs presque inévitable pour lui cette première destination. Originaire du village de Pont- l'Éveque , son père, nommé Girard Cauvbi, s'était établi à Noyon, où il était devenu procureur fiscal de l'évèque ut <lu chapitre. Il avait eu quatre fds, dont le dernier mourut jeune. Profitant des facilités que lui donnaient ses fonctions, îl obtint des bénéfices ecclésiastiques pour ses trois autres enfants qu'il plaça dans le corps du clergé. L'aillé, Charles Cauvin, devint prêtre et chapelain de l'église de la ISieiihmreuseVierge
(i) Voici comment se fit le partage ites dépouille! de l'cvequeei du duc entre les Bernois et les Genevois ; . L'alliance entre lei deux villes lui continuée pour vingt-cinq ans avec ces articles : que les Genevois payernient dans le tenue de six mois, dii mille écus à ceux de Berne pour les frais de la guerre ; qu'ils leur donneraient entrée dans leur ville quand ils
pital. . — Spon, 1. I, p. 173.
ja i Établissement de la réforme
à Noyon. Le troisième, Antoine Cauvin, reçut la chapellenie deTournerolle, dans le bourg deTrachcs, de )a paroisse de Noyon. Le second, Jean Cauvin, celui dont nous nous occupons, et qui changea le nom primitif de sa famille en celui de Cutviiiits, latinisé suivant l'usage de l'époque , ne fui point oublié dans cette distribution, fruit de la sollicitude paternelle. Mieux doué que ses frères du côté de l'esprit, il eut aussi une part plus considérable que la leur. On lui réserva un bénéfice dans la cathédrale de Noyon, et la cure de Marteville, qu'il échangea plus tard pour celle de Pont-l'Évêque. Né le io juillet i5oo,, huit ans avant le soulèvcmcut de Luther, il fut fait chapelain, le 39 mai i5al, à l'âge de douze ans, et curé de Marteville , le 37 juillet 1 537, à l'âge de dix-huit ansji). Il n'eut cependant jamais que la tonsure simple (3).
Son origine, son entourage, ses commencements, ne paraissaient pas devoir le préparer au rôle que lui destinaient son esprit et son temps. Mais l'éducation qu'il reçut et les rencontres qu'il lit, l'y ramenèrent. 1] tut envoyé de bonne heure à l'Université de Paris. Il étudia successivement dans les
(i) Ces détails sur la famille de Caliin el sur lui sont tirés d'une enquête faite à Noynn par un nnlaire. Ils se trouvent dans le Jésuite vapulan de Rivet, a à ta fin de la Vie de Calvin par Théodore de Bèie, édition de i6'63, à Genùne , cliei l'ierre Chouct, p. 108 à 304.— Ils sont aussi dans les Annula deVéglist cathédrale ifc Noyon , par Jacques LeVasseur, doyen de Noyon, in-4°, Paris, 166Î. - Voir également Théodore de
(a) Bsyle, article Calvin, note A.
a osirève. ;3 collèges de la Marche et de Montaigu (1). Il devint un humaniste distingué, et acquit des connaissances fortes. Son inclination naturelle autant que le devoir de sa vocation le |K>r-
arracher. Cet homme prudent et avise crut, en voyant le clergé décliner dans la faveur publique, que son fils trouverait plus d'avantages à suivre la carrière des lois (2). I Ji corporation des légistes, qui, depuis la révolution opérée par Philippe-le-Bel , avait supplanté celle îles ecclésiastiques dans la direction de l'État, l'emportait décidément, et, suivant l'expression pittoresque d'un jurisconsulte de ce siècle, la France était un royaume de plaidoirie. Calvin entra , avec sa déférence accoutumée, mais non sans quelque regret, dans les
d'Orléans et de' Bourges. Il apprit le droit, dans l'une, sous Pierre de l'Étoile; dans l'autre, sous le célèbre Milanais André AlcUt(3j.
C'est à Orléans qu'il lut initié aux doctrines nouvelles, par Robert Olivetan, Picard comme lui et son parent (4), qui se retira peu de temps après à Genève, où il fut précepteur des lils du bourgeois Jeun Ouuiteinps, et où il traduisit la Bible
{■) Vie de Calvin par Théodore de Bèze, édition de Genève, i663, p. 10 cl 11.
(a) . I) se iwnlut de le faire étudier aux luix, voyant que f'étoit un meilleur moyen pour parvenir aux hiens et aux honneurs. ■ IbiiL, p. u. (î) Ibid., p. ,3.
(4) ./&'*, p. la.
IO
74 Établissement de la réforme
de l'hébreu en franciiis. Son esprit j>i(Jt'ti iitit et li;irdi y fit de rapides progrès. Voici en quels termes il raconte lui-même ces premiers temps de sa vie : « Dieu , dit-il, m'a tiré do très-
« père m'avait destiné à l'étude de la théologie ; mais voyant a que celle des loi* enriehissoit b plupart de ses sectateurs, " cette espérance lui lit changer de dessein : de sorte que, « quittant la philosophie, je fus contraint de m'attacber à la i' jurisprudence. Quoique , puni- seconder les volontés de mon « père, je t'aisois mes efforts de m'y appliquer tout de bon, il ii arriva néanmoins que Dieu, par un secret ressort de sa •< providence, me lit prendre une autre route. En premier ii lieu , comme j'élois trop opiniâtrement plongé dans les stii. persti lions ilii papisme pour me tirer aisément d'un si pro- ■ ■ fond bourbier, par une conversion soudaine il ploya à la « docilité mon esprit, qui s'étoit excessivement endurci pour' « i âge où j «tous, et ayant eu quelque goût pour la vraie piété, « je fus rempli d'une telle ardeur d'y profiter, que quoique je « n'abandonnasse pas mes autres études, je les poursuivois « plus froidement. Un an ne s'étoit pas écoulé, que tous ceui " qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine, se rana geoirnt pour apprendre vers moi, bien que novice etapn prentif (i). »
Sa bonne fortune voulut qu'il trouvât à Bourges, où tenait sa cour la savante et spirituelle sœur de François 1", alors duchesse de Berry et plus tard reine de Navarre, zélée protec-
(i) Elirait île la pré&ce île Cal?in sur 1rs psaumes, traduit et intiré à lu fin île la Vin de Cal»in par Théodore de Bèic, p. 180, 181.
A CEITEVE. jS
trice des lettrés et des novateurs, tin helléniste allemand nommé Melchior V'olniar, qui lui enseigna le grée dont il retira, dans la suite, de puissants services (i). Devenu théologien et humaniste du premier ordre à Paris, jurisconsulte à Orléans, helléniste à Bourges, il ne compléta qu'après sa fuite de France, et dans sa retraite à Bàle, le trésor de ses connaissances, eu y ajoutant l'acquisition de l'hébreu.
La mort de son père, survenue en i53i, lui lit quitter Bourges et l'étude du droit, fiendu à ses penchants théologiqnes, il vint de nouveau à Paris , après avoir visité sa famille à Noyou. Tl y publia, à l'âge de vingt-quatre ans, un commentaire sur le livre de la Clémence de Sénèquc (a). Étroitement lié avec le recteur de l'Université , Nicolas Cop, il l'engagea, en i53a, à basiii'ilrr imo démonstration publique en faveur des idées nouvelles, et à leur prêter l'appui de son autorité. Il rédigea la harangue que Cop consentit à prononcer à l'octave de la Saint-Martin, et que le Parlement poursuivit. Celte démarche faillît leur devenir funeste à l'un et à l'autre. Cop fut obligé de prendre la fuite. Il se retira à Bâle, d'où était originaire son père, médecin de François I". Calvin échappa par le plus heureux hasard à des recherches qui furent dirigées contre lui dans le collège de Forteret (3),
(i) Vie de Calvin par de Bèze, p. i3, 14.
(a) Il le dédia à Claude d'Hangest, alibé de Saint-Éloi de Nojon. Ce commenta ire, dans lequel Calvin piii le titre de Luchis Calvinus, eivia rominus, parut en t53a.— Papirius Masso, in Vilâ CaMni, p. 41a.— Vie de Calvin par Théod. du Réie, p. 1 5.
(3) Voir la lettre de Calvin adressée en 1 553 à François Daniel , dans laquelle il raconte cet événement; elle est la première de son recueil, IO.
j6 ÉTABLISSEMENT DE r.A HEFORME
et se réfugia en Snintonge. Il s'établit chez Louis du Tillet, chanoine d'Angoulême et curé de Clai\, qui partageait ses opinions et qui était frère de Jean du Tillet, greffier du Parlement de Paris (i). Dès ce moment commença sa vie errante. 11 parcourut, en missionnaire secret, quelques provinces du midi et de l'ouest de la France (a). Mais il se convainquit bientôt de fini puissance de ses efforts, et de l'inutilité des dangers auxquels il s'exposait. Voyant qu'il ne parviendrait point à accomplir en France un changement religieux, que n'avaient pu même préparer le courage de Berquin, la science de f.elévre d'Étaples, l'éloquence de Farel , l'autorité de Cop, il se décida à prendre, comme les trois derniers, la route de l'exil, afin de ne pas périr inutilement pour ses opinions, ci mime le premier.
La persécution étant devenue plus ardente en 1 53/i, il résigna sa eliapellenie de Noyon et sa cure de Pont-l'Évêque , qu'il
I. IX.OEtrvresdu Calvin, «dit. d' Amsterdam, i6;i , in-folio. —Théod. de DèiK, Vie de Calvin, p iG, ci liismirv dn i^lisi's réformées, 1. I, liv i, p. ,3.
(i) Rvjle, art. Calvin , note □. — Drelincourt, Défense du calvinisme, p. 4o.
{a) Il alla à Réracvoir Lefèvrc d'Étaples, qui, en 1335, avait été ohligé de quiuerMeam, et s'était rendu à Strasbourg et à Baie(Faher stapulensis Galliâ nrofugus agit Argentnrati, sed rnuialu nomine. Lettre d'Érasme, de mars i5a6 , la if? du 18" liv.), d'où il avait été appelé en Béarn par la reine de Navarre, sœur de François 1 er ( Hinc honorifiee revocatus est in Gilliam. Lettre du ij mai i5i 7 , la ifi* du ly" liv.) Théod. de Béie,Vie de Calvin, p. 17.-II revint ensuite à Paris, mai» en a'j tenant caché pour ce qu'il a'i r faisait mr pour lui. Théod. de lièze, iiid., p. 18.
* GENÈVE, 77 avait gardées jusqu'alors, et quitta la France (i). Il se rendit, accompagné de Louis du Tillet, d'abord à Strasbourg et ensuite à Mie (a), avec le désir d'y vivre dans l'étude et l'obscurité. ■ J'étois, dit-il, de mon naturel peu l'ait pour le monde, - ayant toujours aimé le repos et l'ombre.. . et n'avois d'autre
« fusse connu ... A ce dessein je quittai ma patrie et m'en allai n en Allemagne pour y trouver en quelque coin obscur le « repos que je n'avois pas pu trouver pendant un long temps « en France (3). ■
Il vécut inconnu à lîàle, où il apprit l'bébreu et continua ses études. Mais il fut, malgré lui, tiré de sa retraite, et poussé sur le eliamp de bataille de la controverse, pour défendre ceux qu'on tuait en France comme des luthériens, et qu'on représentait en Allemagne oomme des anabaptistes ennemis de tout culte et de tout gouvernement. Il jugea que son silence serait un abandon de ses devoirs , et il puhlia le livre
(i) Annales de l'église cathédrale de Nojun, par Le Vasseur, ijui dit : Totttei ces choies censtent par /' 'information de feu Antoine de MaU , doc leur ci droiti, ikrèstirii-r <■( c.hiiMiiiu: ai: l'rgliie île Nvyan, si juge ordinaire dans faadieact épiteopah. — Vie de Calvin par Tliéod. de Bèie , p. ao4. -- Drelinrourt, p. 5j.
(a) ■ Or, vnyatit le pauvre état du royaume de Franc e, (juant à la religion, il délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. Il panil donc de France l'an i5'H avec ledit jeune homme avec lequel nous avons dit qu'il demeurait en Saintonge." — Théod. de Birie,Vie do Calvin , p. iS, ly. — Hnimbourg, Histoire du calvinisme,