Cf. éd. Jannet, t. IV, p. G
Pasquier a sans doute conclu de ce passage que Marot avait eu recours pour sa traduction à celui de ces « divins esprits » qui connaissait le mieux l'hébreu, à Vatable.
Après Et. Pasquier, Florimond de Rémond affirme à son tour que Vatable collabora avec Marot. Bien plus, ignorant que Marot avait commencé sa traduction avant i533, il rapporte que ce fut Vatable qui engagea le poète dans cette entreprise après son retour de Ferrare (ï53j) : « Vatable donc luy mit en tête de quitter ces vers folâtres et lascifs et mettre la main à la version des Psaumes de David, ne pensant pas à luy faire porter la marote qu'il porta depuis, ny que cela peut servir de marchepié à l'Hérésie, car Vatable étoit bon catholique... Or, Marot, conduit par ce bon maistre qui luy mettoit l'Hébrieu mot à mot en François, entreprit cette version bien hardie pour un homme de sa taille. Il étoit homme qui n'avoit aucune connoissance des langues et nul fond pour les sciences... Or, soit que Vatable n'y prît pas garde de si près qu'il devoit ou qu'il lui donnât trop de liberté dans la contrainte de ses rhimes, ne pensant pas que cela deut être employé en cet usage où on le vid depuis, Marot y fit plusieurs fautes lourdes et grossières'. »
Ces assertions de Florimond de Rémond, qui contiennent une erreur manifeste sur la date à laquelle Marot aurait entrepris sa traduction du Psautier^ n'ont pas plus d'autorité que celles de Pasquier, dont elles procèdent sans doute. Elles accusent même l'invraisemblance de cette collaboration de l'hébraïsant du Collège royal avec le poète. Comment Vatable, après avoir traduit
I. Histoire de la naissance, progre^ et décadence de l'hérésie de ce siècle, divisée en huit livres (Paris, 1610), livre VIII, ch. xvi. La biographie de Marot, par GuifFrey, publiée récemment par Yves Plessis (tome I de l'édition Guiffrey, Librairie de l'Art français, Jean Schemit, Paris, 1912), fait état de ce passage de Florimond de Rémond. Cf. p. 441 et suiv. Mais ces pages attestent de singulières inadvertances chez GuifFrey; par exemple, il transporte à Marot le reproche que Th. de Bèze fait à Vatable « de n'être pas entré où il a conduit les autres », c'est-à-dire dans la Réforme.
LA TRADUCTION DES PSAUMES DE DAVID. l5
mot à mot le texte hébreu, aurait-il toléré que Marot altérât cette traduction par des fautes « lourdes et grossières » ?
Marot a donc traduit ses Psaumes non d'après un texte hébreu, mais d'après un texte latin. Il reste à déterminer quel était ce texte. Depuis qu'Érasme avait montré les insuffisances de la traduction du Nouveau Testament, toute la Vulgate était discréditée. Un esprit acquis aux idées des novateurs, comme Tétait Marot, devait naturellement affecter un certain mépris pour le texte traditionnel de la Vulgate. Recourir au texte hébreu lui était impossible; mais il ne manquait pas, en i53o, de traductions latines des Psaumes qui se piquaient de suivre le texte original plus fidèlement que ne l'avait fait saint Jérôme.
Les premières années du xvi» siècle avaient vu se multiplier les éditions du Psautier offrant sur des colonnes parallèles le texte hébreu, le texte grec, le texte de la Vulgate et une ou même deux traductions latines nouvelles. Je relève entre autres le Psalterium Hebrœum., Grcecum^ Arabicum et Chaldceum cum tribus latinis interpretationibus, Milan, i5i6; le Quincuplex psalterium, gallicum, romanum, hebraïcum, vêtus, conciliatum, publié à Paris en i5o8 et une seconde fois en iSoq, chez Henri Estienne; le Psalmorum liber latine, a fratre Felice, Venise, i5i5. Enfin, en i53o, à Lyon, chez Sébastien Gryphe, avait paru le Psalterium sextuplex, Hebrœum, cum tribus Latinis, videlicet, Divi Hieronymi, R. P. Sanctis Pagnini et Felicis Pratensis. — Grœcum septuaginta interpretum cum Latina vulgata. L'éditeur, dans sa préface, explique pour quelle raison il a donné en regard de l'original hébreu la triple traduction latine de saint Jérôme, de Santés Pagnini et de Félix Dupré : « Quorsum, inquies fortasse, tanta interpretum multitude? Non temere, mihi crede, hoc a nobis factum est. Poteramus quidem esse contenti unica interpretatione, sed ostendere volebamus quam varie Hebraea verti possunt; ad haec saepenumero tibi continget ut quod in uno minus assequeris, alius veluti
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in tabella depictum dilucidissime ob oculos ponat... » Ainsi Séb. Gryphe prétendait éclaircir les obscurités d'une traduction par le rapprochement de deux autres traductions. Les ressources ne manquaient donc pas à Marot, quelque ignorant qu'il fût de l'hébreu, pour donner une traduction qui se recommandât sinon comme « translatée de l'hébreu », du moins comme très proche « de la vérité hébraïque ». Il reste que cette prétention à contrôler la traduction traditionnelle de la Vulgate par le texte original, et à la corriger à l'aide de traductions latines, n'était point faite pour plaire aux théologiens de Sorbonne. Aussi bien, pour avoir traduit en langue vulgaire un texte de la Sainte Écriture, Marot avait violé une des règles de la discipline catholique que la Faculté de théologie de Paris venait de renouveler en termes décisifs.
La prohibition des livres saints traduits en langue vulgaire était ancienne dans l'Eglise. On peut dire que de tout temps l'Église s'était servie de la langue vulgaire pour sa propagande orale ou écrite, mais qu'en principe elle l'avait toujours exclue de la liturgie et du culte * . Cette défense avait été formulée nettement au concile de Toulouse, en 1229. Au début du xvi^ siècle, presque tous les esprits qui aspiraient à une réforme de l'Église demandaient que l'Écriture fût traduite en langue vulgaire pour servir de règle et d'étude au peuple. Érasme avait exposé cette idée dans son Enarratio primi psaltni et dans la préface de sa paraphrase de saint Mathieu. Lefèvre d'Étaples avait suivi cette direction et, en i523, avait donné une traduction française du Nouveau Testament. Mais la théologie officielle veillait. Elle protesta en
I. Cf. Collectio quorumdam gravLum authorum qui... Sacrœ Scripturce aut divinorum officiorum in vulgarem linguam Translationes damnarunt, Paris, Ant. Vitré, 1611. Brunot, Hist. de la langue française, t. II, p. i5, a donné de cette question un excellent exposé.
diverses « déterminations » de la Faculté de théologie. L'Écriture mise entre les mains des simples et « idiots », disait-elle, a toujours été une source de scandales et d'erreurs : les hérésies des Vaudois, des Albigeois et desTurlupins ont procédé de lectures de l'Écriture sainte en langue vulgaire. La malice du siècle rend cette pratique plus périlleuse que jamais. Dans une question qui n'est pas nécessaire au salut, il faut avoir égard au profit du plus grand nombre et prononcer une interdiction plutôt qu'accorder une autorisation qui, utile à un petit groupe, serait un grave préjudice pour la multitude. — Telle était la réfutation que la Sorbonne opposait, le 27 décembre 1 527, à la thèse contenue dans cette proposition d'Érasme : « Sacras litteras cupiam in omnes verti linguas^ »
La même année, sur l'avis de la Faculté de théologie, le Parlement avait fait défense aux imprimeurs de publier un ouvrage analogue à celui que devait entreprendre Marot : une traduction des Psaumes en vers français. Pourtant l'auteur n'était pas suspect d'hérésie : c'était Pierre Gringore, dit Mère-Sotte, qui ne perdait aucune occasion de maudire les hérétiques, ayant gardé un souvenir fâcheux des Rustauds écrasés par son protecteur, le duc de Lorraine ^. Son livre se plaçait sous le patronage de la Vierge, dont le culte était vilipendé par les Luthériens et méprisé par les Évangéliques français. Il était intitulé les Heures de Nostre Dame^ translatées de latin en français et mises en ryme... Un premier privilège avait été accordé le 10 octobre i525, pour trois ans. Lorsque Gringore en demanda le renouvellement, le Parlement évoqua l'affaire et fit venir Guillaume Duchesne, docteur de la Faculté de théologie, pour avoir son avis. Celui-ci dit simplement que la Faculté condamnait les traductions que l'on faisait de la Bible, parce que la sainte Écriture n'avait été approu-
1. Cf. Duplessis d'Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus, t. II, p. 60.
2. Cf. Charles Oulmont, Pierre Gringore, Paris, Champion, 1910, passim.
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vée qu'en latin, et non en hébreu, en grec ou autre langage'. Le Parlement n'était pas curieux de connaître les raisons et considérations sur lesquelles étaient fondées les déterminations de la Sorbonne. Il se contenta de cette réponse et ordonna que les Heures de Nostre Dame ne seraient pas réimprimées (28 août 1527). Mais au-dessus du Parlement, il y avait le roi. Le i5 novembre 1527, François I" accordait à Gringore, pour quatre ans, un nouveau privilège d'imprimer ses Heures de Nostre Dame, « ces louables et dévotes oraisons... ayant esté veues par aulcuns notables, sçavans et devoz personnages ausquelz elles ont esté communiquées qui les ont trouvées utilles, dévotes, louables et fructueuses. »
Ainsi, sur cette question de la traduction des livres saints en français, la Sorbonne et le Parlement avaient une doctrine et une règle de conduite d'une parfaite simplicité : toute traduction était interdite. Mais l'arbitraire royal pouvait suspendre les effets de cette prohibition. Marot, lorsqu'il se mit à traduire des psaumes en vers français, n'avait pas conscience de courir de grands risques : n'était-il pas assuré de la protection du roi ? C'est dans un recueil de poésies de Marguerite de Navarre que paraissait son premier essai de traduction : s'il offensait la Sorbonne et bravait les arrêts du Parlement, c'était de concert avec la sœur du roi.
En fait, nous ne voyons pas qu'il ait été inquiété ni pour la publication de l'opuscule de la Colombine, ni pour le psaume inséré dans le Miroir de l'âme pécheresse. Du Boulay nous dit bien, dans son Histoire de l'Université de Paris'^, que la Faculté de théologie, le 17 décembre i53i, défendit de lire les Psaumes de David traduits par Marot. Mais il est manifeste qu'il interpole le document