HENRI IV
Sa mère, Jeanne d'Albert, selon la légende transmise par tous les historiens, serait morte, à quarante-quatre ans, en portant des gants empoisonnés par les parfumeurs de Catherine de Médicis. L'italienne était bien capable de ce forfait et le méditait peut-être, mais rien ne l'accuse.
Le D"^ Légué, dans ses Médecins et empoisonneurs du XVII' siècle, la fait mourir d'une pneumonie tuberculeuse. Pourquoi ce qualificatif? Parce qu' « elle était atteinte de crachements de sang avant son arrivée à la Cour »,
Nous aurions voulu plus de précision; ce n'est pas que nous contestions absolument sa candidature à la tuberculose, bien que sa mère, Marguerite d'AngouIême mourût sur le tard, à cinquante-sept ans, mais son oncle François \" est mort tuberculeux. Quant à la cause de la mort précoce des deux frères de Henri IV, l'un emporté à deux ans, l'autre au berceau, elle fut attribuée aux mauvais soins d'une nourrice et aux suites d'un accident; les données pour établir un diagnostic rétrospectif précis manquent, surtout pour les frères d'Henri IV.
Jeanne fit le long voyage du Béarn et de Blois à Paris en litière et s'exposa, par ce fait^ à de fréquents refroidissements. « Elle fut prise, écrit Légué, le soir du 3 juin de fièvre violente avec point de côté ; le 11, elle expirait. » Elle contracta donc une pneumonie aiguë franche et succomba le huitième jour. Jeanne d'Albret pouvait être atteinte de tuberculose ou d'affection cardiaque, en raison de ses crachats sanguinolents, mais c'est vraisemblablement à une pleuro-pneumonie accidentelle, par surmenage dû à la préparation du mariage de son fils, qu'elle succomba.
Quant à la mort de Henri IV ', pas plus que celle de son prédécesseur, elle n'offre rien de mystérieux. On sait qu'accompagné de sept gentilshommes, étourneaux, qui ne prévoyaient et ne virent rien — alors que son assassinat devait être prévu, — il reçut deux coups de couteau au côté gauche de la poitrine (fig. 13 et 13 bis) \
Vis. 13 el 13 his. — Thorax et cœur de Henri IV.
1. Voir nos Curiosa de médecine litlér. art. el anecd. el Commenl j'ai appris l'Histoire de France. Henri IV. Le François, édit.
2. Gage Ihoracique (fig. 13). Le pointillé ondulé indique la limite supérieure du diaphragme, sur lequel est couché le coeur, au milieu et à gauche, mais qui recouvre le foie, à droite et au milieu. Les cliiffres verticaux du côté gauche du thorax sont ceux des espaces intercostaux : 1, 2, 3, 4. Les chiffres de la série du côté droit 1, 2, 3, 4, 5, correspondent aux cinq premières côtes. — La croix du second espace intercostal gauche indique la place du premier coup de couteau ; celle du cinquième espace intercostal, du même côté, un peu au-dessous du mamelon, entre la cinquième et la sixième côte, montre le point où aurait pénétré la lame, au second coup, pour atteindre, de bas en haut, le tronc de l'artère pulmonaire, au niveau de la croix tracée sur la iig. 13 bis. Cette croix correspond exactement au numéro 2 placé vers le bord gauche du sternum (Iig. 13), à l'angle du second espace intercostal sur lequel aurait glissé l'arme au premier coup, d'après le procès- verbal de l'autopsie, mais dont nous contestons la conclusion. A chacun des coups, la pointe se serait arrêtée au même niveau de l'artère pulmonaire.
D'après le procès-verbal de l'autopsie, au premier coup, la lame glissa horizontalement sur la face extérieure des deuxième et troisième côtes, la pointe s'arrêta au niveau de l'artère pulmonaire qui émerge à l'origine du deuxième espace intercostal gauche, et, au second
FiG. 14. — Thorax et abdomen oiivorts. — D'après Fort (Vigot, édit.)
3. Artère pulmonaire, — 4. Aorte. —5. Veine cave supérieure. — Tronc veineux brachio-céphaliqiie. — 9. Oreillettes. — 10. Diaphragme. — 11. Vésicule biliaire. (L'oreillette droite devrait venir au contact avec le diaphragme, et n'a pu être atteinte par le second coup de couteau.)
coup, la lame à double tranchant pénétra obliquement de bas en haut, entre la cinquièm* et la sixième côtes, et sa pointe atteignit l'artère pulmonaire qu'elle per-
fora. L'extrémité du couteau, à chacun de ces coups, se serait arrêtée à ce même point anatomique.
Nous pensons que le rebord inférieur de la cinquième côte empêcha l'instrument de se diriger en avant, derrière le sternum, lequel est en contact avec ce gros vaisseau, et qu'il s'enfonça, plutôt en arrière, dans le poumon gauche. En quel cas, contrairement au rapport officiel, signé par trente et un médecins, le coup mortel serait, non pas le second, mais le premier.
Les historiens sérieux racontent que le Béarnais fat assassiné en se rendant à l'Arsenal, auprès de SuLLY, qui était souffrant, au LIT, mais d'après TalIeMANT des Réaux — qui MENT (autant d'analogies de consonances mnémoniques), ce serait en se rendant auprès du LIT de sa favorite, M'" PAULET. Dans notre Hisloire de France pour rire nous notons cette autre analogie phonétique : la première syllabe PAU du nom, PAU- LET, de cette POULETTE royale, peu connue, rappelle la ville où naquit Henri IV. Voyez-vous le Vert-Galant .se rendre à un rendez-vous intime, accompagné de sept 'seigneurs, pour tenir la chandelle I
Ajoutons en P. -S. une dernière réflexion. Bien que l«a mère fût tuberculeuse, d'après Légué, — ce qui est [fort possible, — il échappa sans doute à l'hérédité maternelle (applicable aux fils, surtout à l'aîné), parce que troisième.
Néanmoins, sans le poignard de Ravaillac, il serait peut-être mort de la tuberculose en vertu du principe Telle mère, tel fils, qui doit être substitué à l'aphorisme faux: Tel père, tel fils. Aussi bien les présomptions biologiques plaident en faveur de cette hypothèse: le Vert- Galant était maigre, comme il convient à un bon coq gaulois. Or, la maigreur et la « salacité sexuelle » vont souvent de pair chez les candidats à la phtisie. Nous rappelons ce fait d'observation sans avoir le droit de conclure.
MARIE DE MÉDICIS f 1642 (fig. M bis)
En 1633, une consultation, recueillie parle D' Corlieu, donne des symptômes vagues d'une maladie de la reine : « hémorroïdes, migraines, foie douloureux, rate volumineuse, les chevilles enflées, etc. Un historien médical, sur des renseignements aussi vagues, se hâte d'étiqueter la maladie, et penche vers une ftèure typhoïde, mais il n'ose trop défendre son diagnostic et il a raison.
Hippocrate dit oui et Galien, sous les traits du D' Masson, dit non ety voit des manifestations d'un rhumatisme articulaire aigu, à localisation tibio-tarsienne. Quoi medici, tôt sensus.
Passons. Beaucoup plus tard, Riolan constate une dyspnée intense que l'auteur des Morts Mystérieuses croit expliquer par « la gêne de la circulation par suite de la compression des vaisseaux résultant de l'œdème abdominal ».
Rappelons d'abord que œdème signifie infiltration du tissu cellulaire et œdème abdominal veut dire infiltration de la paroi de l'abdomen, tandis que l'accumulation de la sérosité dans la cavité abdominale, provenant du péritoine, se nomme ascite.
On constatait, en outre, une forte hydropisie des membres inférieurs, qui avait progressé depuis 1633 et avait fini par faire éclater l'épiderme et déterminer des ulcérations gangreneuses de la peau.
L'anasarque tient à l'insuffisance fonctionnelle cardiaque ou rénale et la dyspnée résulte de Vœdène pulmonaire^ mais certainement pas de « l'œdème abdominal ».
L'autopsie montra, effectivement, les lésions artérioscléreuses des grosses artères ou athéromc, — ce qui n'empêchait pas l'existence de l'artériolite chronique des
FiG. 14 ils. — Naissance de Marie de Médicis. D'après Uubens.
petits vaisseaux nourriciers des viscères, — l'aorte était ossifiée, « la circonférence de la orla estolt osseuse comme un gros anneau », dit le procès-verbal, et les
118 COMMENT JIOUnUBENT
reins, surtout le droit, pourri comme tous les autres organes, « très atrophiés » : (les petits reins de la néphrite interstitielle qui se décelait objectivement par la suppression des urines et Texistence de sueurs profuses).
Ce n'étaient pas des plaques d' « érysipèle » qui couvraient les membres inférieurs, mais des plaques érythémateuses piquées de pustules de gangrène cutanée, sous forme de taches noirâtres.
Louis XIV, nous le verrons bientôt, mourut de gaagrène sèche sénile, de la jambe gauche. Ce ne fut donc pas la môme affection locale, à proprement parler, qui enleva la grand'mère et le petit-fils, mais tous deux étaient atteints d'athérome et succombèrent aux ravages de l'artério-sclérose des grosses artères.
A l'autopsie de Marie de Médicis, on trouva la muqueuse stomacale couverte d'excoriations, analogues aux aphtes ulcérés ; ce sont les érosions hémorragiques de la gastrite urémique, conséquence de troubles circulatoires de la veine porte, et que l'on rencontre aussi dans les maladies du cœur et du foie, d'après Garnier et Delamare. Ce derniier organe « tombait en pourriture » et contribua,.pour laplus grande part, au développement de l'ascite.
Revenons aux ulcérations stomacales qui expliquent « le feu dans l'estomac », dont Marie de Médicis se plaignait et le rejet de la matière « noire comme de l'encre » ou hématcmèse, analogue au « marc de café * du cancer de l'estomac.
Le D' Cabanes n'y voit que du noir et envisage la possibilité de « l'hydropisie, résultant d'une compression que pouvait exercer une tumeur cancéreuse de l'estomac ou de l'intestin ». Notre clinicien sait pourtant que l'autopsie n'a révélé la présence d'aucune tumeur ; d'ailleurs, il n'insiste pas trop et se rejette sur la tuberculose : il s'appuie sur l'état des poumons trouvés « complètement /)Of/ms ».Mais, en l'espèce, ce terme du
singulier procès-verbal ne veut pas dire explicitement tuberculeux, puisqu'il est appliqué à tous les organes : pancréas, mésentère, intestin, foie, reins, etc. Leur pourriture résultait aussi bien des lésions morbides que de l'infiltration des tissus, des congestions hypostatiques et de la putréfaction cadavérique. Quant à la « tuberculisation secondaire » — pourquoi secondaire ? — à laquelle notre confrère se raccroche en désespoir de cause, c'est, parmi tant de conjectures ondoyantes et diverses, une hypothèse rationnelle concordant avec la tuberculose intestinale de son fils, Louis XIII, et la méningite dont mourut son frère cadet.
Par contre, le D' Guillon, tout en reconnaissant « l'insuffisance des documents », formule ce diagnostic extravagant : « Marie de Médicis a bien pu succomber à « une forme foudroyante de la variole. » Le D' Cabanes, lui-même, dédaigne de discuter « cette hypothèse sans fondement » et, sur ce point nous sommes absolument de son avis.
Le D' A. Masson, déjà nommé, voit tout d'abord une cardiaque, non sans raison, dans Marie de Médicis, mais il gâte ses heureuses prémisses par cette grossière méprise : « empoisonnée par des substances caustiques ». N'insistons pas, crainte de devenir aussi caustique que ces subtances problématiques, confondues avec les méfaits érosifs de la gastrite urémique.
En conclusion, l'autopsie démontra que la reine était atteinte de tuberculose pulmonaire, constatation officielle qui nous permet de citer à nouveau et de confirmer deux exemples de plus d'hérédité et non pas de contagion de la bacillose chez deux de ses fils, la tuberculose intestinale de Louis XIII et la méningite tuberculeuse de son frère cadet.
D'après d'Arconville, cité par le D'' Cabanes, le 1" juillet (la reine mourut deux jours plus tard), Riolan, son premier médecin, « s'aperçut de quelques taches noires
à une de ses jambes. Il ne douta pas qu'elle eût la gangrène. ... Celle-ci faisant des progrès très rapides, les médecins décidèrent qu'il fallait couper la jambe ».
On se contenta d'incisions qui parurent soulager la moribonde. C'étaient, nous le répétons, des points gangreneux cutanés du membre œdématié : les mouchetures donnèrent libre cours à la sérosité.
En outre, « le mésentère était verdâtre et pourry », indiquant de plus une péritonite tuberculeuse. « Les poulmons pourris et noirs comme de l'ancre et retirés tout en haut, attachés aux costes et au dedans fort... »
Singulière coïncidence : Marie de Médicis, paraît-il, est morte h Cologne, le 3 juillet 4642, dans la maison même où naquit Rubens, son peintre panégyrique qui exécuta une suite de 24 toiles allégoriques de la Vie de la Reine. Quatre de ces chefs-d'œuvre ont contribué à illustrer notre Henri IV et celle qui a trait à la Naissance de Louis XIII a été reproduite dans nos Accouchements à la Cour ; nous la rééditons plus loin (fig. 40), pour les lecteurs qui ne possèdent pas cet ouvrage et nous en ajoutons plusieurs autres (fig. 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21), sans toutefois épuiser cette merveilleuse série.
La reine déchue prit pour devise : De ma chute ma blancheur, qu'elle symbolise par une cascade écumante, rappelant ses CASCADES avec Concini, « le premier rastaquouère », au dire de Robert de Fiers, chute d'eau analogue à celle que Rubens a représentée dans le tableau de la galerie précitée, VEdacation de la reine (fig. 18, hors texte).
« Elle entendait ainsi, dit E. Muller, dans son Voyage à travers V Histoire et le langage, qu'elle ressemblait à l'eau de la cascade, qui loin de perdre son éclat en tombant, devient plus brillante encore. » Par le choix de cette allégorie, la reine CASCADEUSE se rendait justice.
Fig. i8. — Éducation de MARIE DE MÈDICIS, par Rubens.
Ces quelques lignes, sur la devise de la seconde femme du Vert-Galant, reproduites dans notre Henri IV, inspirèrent, à l'accoucheur Ferdinand Lovio, (qui taquine agréablement la Muse, alors que naguère, « travailleur de la mère » il taquinait, non pas le goujon, mais le fœtus dans les eaux de l'amnios), ce charmant rondeau simple, comportant ses treize vers réglementaires :
Rondel.
« De ma chute ma blancheur »
Marie, était ta devise Et si bien qui symbolise Les cascades de ton... cœur —
A l'eau qui choit des hauteurs, Comparant tes paillardises :
« De ma chute ma blancheur »
Marie, était ta devise —
Oui, puisque libre impudeur,
— Mieux que honte et cafardise —
L'innocent caractérise.
Tu pus dire, sans erreur :
« De ma chute ma blancheur. »
122 COMMENT MOURUKEKT
LOUIS XIll f 1613 (fig. 19, p. 243)
En consultant le dossier des antécédents héréditaires de ce « neurasthénique distingué », selon la remarque pittoresque du D"^ Helrae, que Lacour-Gayet désapprouve, nous rencontrons quelques pièces qui ne sont pas dépourvues d'intérêt. Sa grand'mère, Jeanne d'Albret, d'après le D' Légué, serait morte de pleurésie ou de pneumonie de nature tuberculeuse.
En plus, l'autopsie décela que sa mère, Marie de Médicis, avait les poumons « pourris », qualificatif qui prête à l'ambiguïté, il est vrai. Quelle qu'ait été l'influence de ces antécédents, l'autopsie de Louis XIII démontra l'existence d'une entérite tuberculeuse avec ulcérations du côlon, dont l'une provoqua la perforation et détermina une péritonite mortelle.
Excepté chez les enfants élevés au biberon, avec lait de vache contaminé, et offrant par hérédité un terrain propice à la contagion, on peut dire que cette entérite est toujours secondaire, c'est-à-dire le résultat d'une auto-contagion — surtout, répétons-le, chez les jeunes filles du monde — par les bacilles de Koch, provenant de crachats tombés dans l'œsophage ou entraînés par les bols alimentaires, à leur passage dans le pharynx, tapissé d'expectorations bronchiques et peut-être consécutives aux végétations adénoïdes de la strume (Lacour- Gayet et Potiquet).
Aussi trouva-ton « le poumon gauche entièrement attaché aux côtes » par les fausses membranes d'une pleurésie, l'ombre de la tuberculose pulmonaire, et, au sommet, « une grande cavité ulcérée, pleine de boue », une grande caverne, que pour les besoins de sa mauvaise cause, le D"" Guillon déclare « de formation récente ».
Voici de quoi nous divertir un instant parmi ces convois funéraires et mystérieux.
D'après le politicien Raspail, ex-professeur chez les jésuites d'Avignon, et qui était néanmoins atteint de la triphobie du znercure, de l'arsenic et des jésuites, Louis XIII aurait succombé à un empoisonnement lent, à longue portée, comme les Berthas, administré par Richelieu, mort avant sa victime. De plus en plus fort comme chez Nicolet. Et il s'est trouvé un historien médical, sans doute par sympathie politique, le D' Masson, de Lyon, pour défendre cette thèse abracadabrante.
Les laryngologistes subtils veulent bien admettre, par esprit de corps, que l'entérite tuberculeuse a été secondaire, selon la règle, mais soutiennent qu'elle fut consécutive aux mucosités pharyngiennes provenant, non pas des crachats bacillaires, mais des végétations adénoïdes qui existent souvent chez les scrofuleux et les tuberculeux. La grande caverne du sommet du poumon gauche — le siège de prédilection des manifestations pleuropulmonaires — s'inscrit en faux contre ce distinguo spécieux des spécialistes désemparés.
D'autre part, Michelet se trompe quand il conteste k Loufs XIII la paternité d'Henri IV. Homère plaide déjà que, en raison de la perfidie féminine, « Nul ne connaît son père » ; mais dans la circonstance, Michelet se fonde « sur le peu de ressemblance morale du fils avec le père ». C'est un peu mince. Le D' Cabanes qui rappelle le mauvais argument du « bénédictin de l'Histoire » n'oppose pas à sa faiblesse la loi biologique qui fait hériter le fils aîné de sa mère et la fille aînée de son père.
En conclusion, Louis XIIÎ est mort de tuberculose du côlon, consécutive à la phtisie pulmonaire et compliquée de perforation et de péritonite, cause accidentelle du décès.
Demandons-nous, en mot de la fin : Louis le Chaste qui était bègue, avec la réserve de bégueule, en est-il mort ?
ANNE D'AUTRICHE f 1666
Un cancer du sein est la cause certaine de la mort de la reine, admise par tous les historiens et aussi par tous les « marchands d'histoires », à l'exception de Raspail qui, atteint de toxicomanie, y découvre encore un empoisonnement, mais cette fois par les médecins.
Cet esprit extra-lucide ctaie son opinion sur celte subtilité péjorative : « parce que la reine, d'accord avec l'opinion publique, entravait la marche du procès de Fouquet » et, sa phobie du mercure aidant, il précise son diagnostic : « Cancer hydrargyrique », déterminé par la Faculté de Médecine.
L'empoisonnement politique devient « un empoisonnement médical ».
Et voilà comment cet historien politicien écrivait l'histoire. C'est à l'aide de tels diagnostics et de tels épouvantails, agités devant un peuple souverain (souverainement imbécile) qu'il décrocha l'auréole de la célébrité. Vive la médecine que la pharmacie et le charlatanisme éclairent 1 Rappelez-vous par quel sophisme raffiné ce méridional et demi, surmalin, natif de Carpentras, terrifiait l'esprit simpliste du populo gogo, au sujet des dangers des préparations mercurielles : les bains de sublimé corrosif, ordonnés par les médecins, insinue le génial potard, dans son Manuel de Santé, doivent se prendre dans une baignoire en bois parce qu'ils attaqueraient le métal ; jugez des dégâts que cet horrifique médicament produit à l'intérieur du corps 1
Ce raisonnement par l'absurde contre le sublimé, est sublimement absurde, mais comparaison n'est raison que pour les pauvres d'esprit. N'oublions pas que Raspail, atteint de la folie des jésuites, entra au Séminaire
d'Avignon et y devint professeur de théologie. Quelle girouette ! On n'est jamais trahi que par les siens.
Le roi Camphrinus ne fut ni pharmacien ni médecin, ce qui ne l'empêchait pas de tirer profit des produits pharmaceutiques qui formaient le trépied de sa médecine clandestine : le camphre, l'aloès, l'eau sédative, et de « donner — philantrophique euphémisme — des consultations pour lesquelles il exigeait parfois jusqu'à 20 fr,», écrit un de ses adeptes, L. Couturier, et d'être condamné par la police correctionnelle (audience du 19 mars 1846) pour exercice illégal de la médecine. Poursuite maladroite qui lui servit de merveilleuse et fructueuse réclame.
Quant à l'apostrophe adressée au tribunal du procès Lafarge, consignée dans les Morts Mystérieuses, « qu'il se ferait fort de trouver de l'arsenic jusque dans le bois du fauteuil du président », c'est un mot historique qui n'a jamais été prononcé, pour la bonne raison qu'appelé tardivement par la défense, la rupture de l'essieu de sa chaise de poste ne lui permit' d'arriver à Tulle que plusieurs heures après le prononcé de l'arrêt.
MARIE-THÉBÈSE D'AUTRICHE •;- 1683
La mère de Louis XIV, quoiqu'en dise la haute école des simili pharmaciens historiens, est bien morte d'un carcinome du sein droit et la reine Marie-Thérèse d'Autriche, son épouse, d'un abcès de l'aisselle, auquel les médecins n'ont rien vu et qu'ils ont laissé fuser dans la cavité thoracique.
M"' de Sévigné, un Raspail en jupons, discutant médecine avec l'assurance sans réplique et l'imagination débridée de son sexe, attribuait à l'emplâtre préparé par M"" Fouquct, la mère du malheureux surintendant des finances, « un effet prodigieux »... qui n'avança ni retarda la mort de la reine Anne d'Autriche, comme aurait agi un cautère sur une jambe de bois.
La médecinante épistolière attribue — tout comme Raspail — la mort de Marie-Thérèse à un empoisonnement médical, organisé par d'Aquin, Fagon et Moreau. Que vouliez-vous que la reine fît contre trois présomptueux médecins humanistes, emperruqués, qui n'y voyaient goutte et se refusaient de s'adjoindre des chirurgiens, lesquels étaient dédaignés de ces morticoles bouffis d'orgueil, parce qu'ils ignoraient le latin?
Nous aussi nous accusons ces marchands de santé vaniteux, mais du fait de leur incurie. On pourrait leur appliquer l'épigramme, obligeamment communiquée par M. Paul Castiaux, sur la mort de Marguerite de Navarre :
Vous, médecins, s'il vous plaist, Ne ti'availlez plus pour elle :
Par son médecin elle est ^Maintenant toute immortelle...
Pour se disculper, au dire d'un historien, les médecins de cour, juges et parties, consignèrent dans le Journal de sanlé du Roi, que « ses poumons étaient gangrenés ». Rapport mensonger destiné à sauver la mise. Voilà où conduit un trop ardent amour du grec et du latin. Aux médecins humanistes, salut !
Les trois archianes archiatres, responsables du meurtre de la reine, étaient en réalité : d'Aquin le Superbe, Vallot le Vaniteux et Fagon, le bossu mal fagoté. Ces trois célébrités présomptueuses personnifiaient fort bien les trois cigognes des armes de la Faculté, portant la prétentieuse devise : Urbi et orbi salus : saluberrima Facultas.
Tout de même, à bien considérer, faisons amende honorable ; la machine à écrire perfectionnée, la Sévigné, a raison : Marie-Thérèse d'Autriche est morte empoisonnée... mais par le pus de son phlegmon axillaire.
LOUIS XIV t 1715
Si la mort de Marie-Thérèse est certainement imputable à l'insuffisance et à la suffisance des arcliiatres de la cour, par contre, la Faculté ne fut pour rien dans celle de son époux, quoiqu'en pense la mauvaise langue du duc de Saint-Simon, dont le jugement, plus âpre que sûr, est ici en défaut.
« Nous penchons, dit avec justesse l'auteur des Morts Mystérieuses, pour l'hypothèse gra/i^rè/ie sénile » et deux lignes plus loin : « Il convient, cependant, ajoule-t-il, de dire que l'hypothèse de gangrène diabétique n'est pas insoutenable. »
Pour nous, il est certain et non pas hypothétique que Louis XIV succombât aux suites d'une ^on(/rè/2eSÉNiLE, SÈcHE et SEnestre (trois mots mnémoniques commençant par SE), qui n'envahit qu'un seul côté, la jambe gauche ; tandis que la gangrène diabétique est humide, suinte — nous avons procédé au raclage de plusieurs — et occupe souvent les deux extrémités.
Que si, d'autre part, Louis XIV, né avec ses incisives ', « perdit ses dents de bonne heure », ce fait s'observe en dehors du diabète, dont ce Souverain n'est pas mort à soixante-dix-sept ans (chiffres qui ont la forme mnc-
1. Au musée de Versailles est exposé le portrait, non pas de la Nourrice de Louis XIV (iig. 21 bis, hors texte), ainsi que l'indique le livret, mais d'une de ses nourrices, par un peintre inconnu. Ce prince vint, effectivement, au monde avec des incisives ; ce qui obligea de changer huit fois do nourrices, à cause dos morsures intolérables qu'il leur faisait. Ce n'était donc pas, comme le prétend Pierre Dionis, chirurgien de la reine et des princes du sang, parce que le nourrisson royal avait un grand appétit qui ne cessa qu'avec sa vie. Les x nourrices (dont le chiffre couché rappelle la forme des deux seins) sont le seul point de contact que Louis XIV eut avec notre plus grand roi, Henri IV.
Fig. 21. — Une des nozirrices de LOUIS XIV. (Musée de Versailles.)
(Giraudon, phoi.)
motechnique de l'initiale retournée et renversée L de Louis, dont le total, 7 + 7, est 14.)
Le grave et graveleux Loyis XIV, astre necpluribus itnpar ' (fig. 22), dont l'auréole, à regarder de près, n'était qu'une perruque de cabotin, — auquel eut mieux convenu
Fig. 22. — Composition allégorique sur le Roi-Soleil '.
1. Bourdaloue appelle le siècle de Louis le Grand « un siècle d'hypocrisie 0 ; il fut encore qualifié, Ludovico regnunle : « lie des siècles ».
2. A chaque rayon qui émane du globe solaire, fixez un nom des principales célébrités du siècle de Louis XIV, lesquelles ont contribué à son éclat.
ÉcRivAi.vs. — 1* Poètes. Pierre Corneille. Thomas Corneille. Racine. Molière. Regnard. Boileau. La Fontaine. M™* Ueshoulières. Quinault. J.-B. Rousseau. 2» Orateurs. Cheminais de Montaigu. Mascaron. Bossuet. Bourdaloue. Fléchier. Massillon. 3° Philosophes. Descartes. Gassendi. Malcbranche. Bayle. Pascal. Antoine Arnault. La Rochefoucault. La Bruyère. 4° Historiens. Perefiïe. Mezerai. De Retz. M"" de Motteville. Le prince d'Orléans. Boulainvilliers. L'abbé Dubos. L'abbé Fleury. Saint- Real. Le père Daniel. Vertot. Saint-Simon, i' Littérateurs. Voiture. Vaugelas. Balzac. M^' do Sévigné. M"« de Lafayelto.'Le père Bouhours.
une tonsure en pleine lune de calolin, — succomba, comme sa grand'mère, Marie de Médicis, aux manifestations de l'athéromc des grosses artères, reconnue à l'autopsie : « les extrémités des vaisseaux et quelques valvules du cœur étaient osseuses » ou athéromateuses et provoquèrent la gangrène sénile qui lui donna la mort. Celle-ci fut naturellement supportée avec stoïcisme : la dignité royale oblige à ne jamais se plaindre.
Nola bene. — A en croire Bergerat, le Roi-Soleil était, pour son beau-père, Théophile Gautier, sa bête noire, après « le bourgeois », qu'il appelait le bôrgeois, « Théo maltraitait le monarque Nec plaribus impai\ comme un Michelet doublé d'un Père Duchêne ». Lisez le portrait-charge qu'il traça en termes virulents, rappelant le cynisme du langage d'Hébert :
... Un porc grêlé comme une écumoire et petit. Il n'avait pas cinq
pieds le grand roi 1 Toujours à manger et à c C'est plein de ra... ce
temps-là. Lisez la lettre de la Palatine. Et borné avec cela... Parce qu'il donnait des pensions pour qu'on le chantât... Une fistule dans le c. et une autre au nez, qui correspondait avee le palais... Ça lui faisait juter par les fosses nasales les carottes et toutes les juliennes de son temps. Et c'est vrai ce que je dis là.
Charles Perrault. Saint-Evremond. Fénelon. Laraotte-Houdard. M"' de Lambert. Fontenelle.
Savants. — 1' Mathématiques. Pierre de Fermât. L'Hôpital. Jacques Bernouilli. Jean Bernouilli. 2» Géographes et Voyageurs. Sanson. Guillaume. Delisle. Dernier. Vaillant. Tournefort. Chardin. 3° Érudils. Théodore Godefpoy. Adrien de Valois. Ducange. L'abbé Moreri. Domat. Tillemont. Mabillon. De Sacy. Saumais». Le père Jouveney, Dacier. M"» Dacier. Rapin. Santeuil. Le père d© la Rue. Cardinal de Polignac. Le père Brumoy.
Artistes. — 1° Peintres. Lasueur. Poussin. Lebrun . Mignard, Jouvenet. Regaud. 2" Sculpteurs. Puget. Girardin. Coysevox. Nicolas Coustou. Guillaume Coustou. 3» Arohitectes. François Mansart. Jules Hardouin et son neveu, dont le chef-d'œuvre est le dôme des Invalides. Claude Perrault. Le Nôtre. 4» Graveurs. Nantouil. Audran. 5» Musicien. LuUi. 6" Ministres. Mazarin. Colbert. 7» Guerre. Du^ay-Trouin. Jean Bart. Vauban. T urenne. Gondé.
Effectivement, c'est plus exact — si cela se peut dire — que les courtisaneries de Dangeau et de Boileau ou les complaisances de Voltaire ; Théo ne craint pas de vilipender le prestige artificiel et l'orgueil espagnol et outrecuidant de celui qui, jusqu'à son derniei- jour, se considéra comme « le représentant de Dieu sur la terre », précurseur de Guillaume II, le Picrocholle de notre grand rieur, le docteur Rabelais qui a démontré que « foi est argument d'absurdité ».
Tout de même, rendons à César ce qui appartient à César. C'est lui qui fut le génial inventeur des talons, dits à notre époque Louis XV, pour son usage personnel^ échasses dont la mode stupide fait fureur en ce moment (1920) et transforme en grues, de la famille des échassiers, le sexe aux longs cheveux et aux courtes idées, classé jusqu'à ce jour parmi les oies blanches.
Le frère de Louis XIV, Philippe d'Orléans, ainsi que son neveu, le duc d'Orléans, régent de France, moururent d'apoplexie. Ce dernier, « dans les bras de la religion », disaient les bien pensants, mais en réalité dans ceux de sa favorite, la FALari (dont les trois premières lettres ont une analogie phonétique et mnémonique avec celles de PHALLus), comme plus tard il arrivera à un haut fonctionnaire de la R, F. « Il ne faut pas le saigner, disait M""" de Sabran aux médecins appelés auprès du moribond ; il sort de dessus sa gueuse ! »
DESCENDANCE de LOUIS XIV. — Louis de France, le Grand Dauphin, mort de la variole à quarante-neuf ans, malgré une varioloïde contractée dans son enfance,
13i COMMENT MOURURENT
comme on le verra pour Louis XV, eut de Marie de Bavière, morte de tuberculose, trois enfants.
1. Louis, duc de BOurgogne, BOssu et BOileux (trois mots encore mnémoniques commençant par BO), fils aîné du Grand ou 1" Dauphin, et dit 2' Dauphin. 11 avait la mâchoire inférieure proéminente comme celle des gol'illes. Sa boiterie provenait d'une coxalgie et sa gibbosité, d'une carie vertébrale (mal de Pott). L'aîné tenait de sa mère, il était dans la loi de l'hérédité croisée. 2. Philippe, duc d'Anjou et 3. Charles, duc de Berry, lequel passait pour avoir causé la mort de sa mère à sa naissance.
Celle-ci s'en alla avec cette idée, que Fléchier partagea. A son lit de mort, elle l'embrassa tendrement en disant: « Je t'aime beaucoup, Berry, mais tu me coûtes bien cher. » Phrase historique qui pourrait bien avoir été inspirée après coup par le vers de Mithridale, acte III, scène viii :
Ah ! mon fils que tes jours coûtent cher à ta mère I La mort de Berry fut attribuée aux suites d'un accident de chasse. Le soir de l'accident, après une contusion violente du thorax sur le pommeau de sa selle, il rendit du sang par l'instestin. Huit jours après, il restitua, par la bouche, du sang « noir comme du charbon ». Les médecins, déroutés et effarés y perdaient leur latin et aggravaient son état par des saignées répétées et l'administration de 45 centigrammes de tartre stibié ou émétique « pour avoir l'air de faire quelque chose », disait M°°° de Sévigné dans un cas analogue. D'où l'épitaphe épigrammatique — Alphonse Allais dirait épigrammémélique — bien connue, citée par le D' Cabanes :
Ci-gîsent les nobles mânes De Charles, duc de Berry, Par le cheval a-t-il péri ?
Non ! c'est par quatre ânes.
N'oublions pas toutefois, que le duc de Berry, par hérédité maternelle, était voué à la tuberculose,, qui fut vraisemblablement la cause de sa mort. Le cheval n'y fut pour rien ; ce qui émousse le trait acéré du quatrain satirique,
A propos des enfants de Louis XIV, Voltaire dit: « Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles morts dans l'enfance. Ses amours furent heureux ; il n'y eut que deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau ; huit autres vécurent, furent légitimés et cinq eurent postérité. »
Sur ce mauvais sort qui poursuivait les rejetons légitimes, on cite un mot du médecin Guénaud, fort joli, mais d'une authenticité suspecte. « Me diriez-vous, Guénaud, demandait le monarque, pourquoi mes bâtards sont sains et ne meurent point, tandis que les enfants de la reine sont si délicats et meurent? — Sire, répondit le docteur, c'est que Votre Majesté n'apporte chez la reine que les rinçures du verre '. »
De môme, l'empereur Joseph I" reprochait à son épouse de ne lui donner que des archiduchesses: < Sire, lui répondit la princesse, si Votre Majesté avait donné en dépôt à quelque personne de sa cour une caisse remplie de kreutzers, pourriez-vous exiger qu'il vous la restituât remplie de ducats d'or ? Je vous rends le dépôt dont je n'ai été que la dépositaire ; il n'était pas en mon pouvoir de le changer. » La princesse, ainsi que Guénaud, oubliaient de tenir compte des tares héréditaires provenant du côté féminin.
Faisons observer, en outre, que, du côté de Louis XIV, le mot porte à faux : le duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV et de la Montespan, était boiteux et, d'autre part, si les ducs légitimes de Bourgogne et de Berry
1. Voir notre Génération hum&ine, 9" édition, 1920, avec 108 gravures et 3 planches en couleur, découpées et superposées.
étaient contrefaits, ils le devaient à leur mère, Marie de Bavière, princesse de sang royal, morte apparemment de tuberculose.
Louis, duc de Bourgogne, bossu et tuberculeux, fils aîné du 1" dauphin, mourut d'après le D' Corlicu, de fièvre pernicieuse à forme péiéchiaie, ainsi que sa femme.
Pour mémoire. John Brunton a publié, dans son Anthologie, le quatrain suivant, qu'il attribue à M"" de Maintenon, irritée que Louis de France, le grand Dauphin, se soit opposé à la déclaration de son mariage avec Louis XIV:
Ci-gît le sire de Meudon, Qui vécut sans ambition Et mourut sans confession, Dépêché par la Maintenon.
La veuve Scarron ne peut être l'auteur d'une épigramme qui l'accuse d'empoisonnement et semble plutôt dirigée contre elle. D'ailleurs, le Dauphin mourut, on le sait, de la variole ; il fut, effectivement empoisonné, mais par le pus virulent des pustules infectieuses.
LOUIS XV f 1774
Duc d'Anjou, 3° fils de Louis, duc de Bourgogne, et de Marie de Savoie, par conséquent arrière-petit-fils de Louis XIV.
Après avoir « baillé sa vie », comme Chateaubriand» Louis XV mourut de la pelile vérole. « Rien n'est pelil chez les rois I > s'exclamaient, à ce sujet, les mauvais plaisants qui attribuaient sa mort à la grosse maladie dont fut atteint, et non pas victime, le tuberculeux François I".
Une lettre de la Palatine, datée de Saint-Cloud, 30 septembre 1696, ironise ainsi cette grandeur souveraine: « Votre Dilection se trompe si elle croit que notre roi a tout plus grand que n'ont les autres ; j'ai souvent entendu dire à des gens qui savaient bien à quoi s'en tenir, M"^ de Monaco, par exemple, que le roi n'est pas grand en toutes choses. » De même l'autopsie du grand Nafjoléon révéla qu'il avait un cœur petit (celui des mégalomanes) et des organes génitaux peu développés. Mais ce ne sont pas toujours les plus gros nez qui ont le plus de flair.
En 1728, âgé de dix-huit ans (l'addition des chiffres de cette année, 1 + 7 -f 2 -f 8, donne 18), à Fontainebleau, il avait été atteint soit de varioloïde ou variole sans suppuration, soit de la varicèle, dite petite vérole volante, bien que distincte de la variole.
Le roi, peut-être suggestionné par les médecins, disposés à aggraver leur diagnostic pour se faire valoir, comme les malades pour se faire plaindre, — c'est humain — était convaincu qu'il avait eu la variole ; dès
COMMENT MOUnURENT
l'apparition de la nouvelle éruption, il la reconnut et clama : « Mais c'est la petite vérole ! » Nous admettrons donc qu'il eût la varioloïde à dix-huit ans. La récidive est possible à un si long intervalle ; c'est d'ailleurs ce qui justifie les revaccinations.
Si V
LOUIS DE FRANCE Dauphin \ 1765
De sa seconde femme, Marie de Saxe, Louis, dauphin de France, fils de Louis XV (qui n'eut, comme tous nos souverains, que du sang étranger dans ses veines), eut trois fils qui régnèrent : Louis XVL duc de Berry, Louis XVin, comte de Provence, et Charles X, comte d'Artois'.
Louis de France contracte la variole à vingt-trois ans et meurt d'un ulcère du poumon, selon le procès-verbal d'autopsie. « Qui pourrait dire, écrit l'auteur des Morts mystérieuses, que ce n'est pas la variole qui a préparé le terrain propice à l'évolution de la phtisie. » (Treize ans avant !) « Rien ne le prouve mais tout permet de le supposer. » Cette logique, qui fait litière de la raison et de l'expérience, n'a certes rien de commun avec celle de Port-Royal. Conception hasardée d'un autre clinicien apparemment, mais qu'il endosse volontiers,car sa muse, comme celle de Balzac, « est réellementfille de mémoire ; il n'invente que ce qu'il se rappelle ». Notre confrère oublie que son thuriféraire académique, Landouzy, a émis cet axiome contradictoire : « la variole est préservatrice de la tuberculose ».
Le Dauphin est mort de la tuberculose à trente-six ans. Coïncidence curieuse, où la contagion problématique de la phtisie n'est pour rien (en dehors des terrains prédisposés par l'hérédité), la dauphine Marie-Thérèse, fille de Philippe V, roi d'Espagne, est morte au même ûge, de suites de couches, à la naissance de sa fille unique, Marie-Thérèse de France, qui vécut à peine deux ans et qui, elle, tenait sans doute, par hérédité croisée, du père phtisique.
Le Dauphin Louis meurt donc jeune, à trente-six ans, d'un « rhume négligé » ; retenons ce détail, il a son importance etnous sera utile pour confirmer l'ascendance héréditaire de la scrofulo-tuberculose de Louis XVIL On sait que cet euphémisme « rhume négligé » est synonyme de phtisie et s'emploie dans les familles disposées à se faire illusion. Pourquoi un historien médical évasionniste écrit-il : « rhume négligé, bronchite chronique, dirions-nous aujourd'hui, probablement de nature tuberculeuse, puisqu'il connaît le résultat confirmatif de la nécropsie ?
Dans les familles, on attribue aussi à la négligence des nourrices, par défaut de soins ou suites de chutes, des maladies qui résultent de tares constitutionnelles. Par exemple, la mort en bas-àge des deux premiers fils de Jeanne d'Albret, nous l'avons déjà dit, fut expliquée, suivant Ch. Le Cœur, la première « par suite de l'excès de soins inintelligents de sa nourrice » et la seconde, ■« par l'imprudence de sa nourrice et d'un jeune gentilhomme qui, jouant à se faire passer l'enfant d'une fenêtre à une autre, le laissèrent échapper de leurs mains et, pour dissimuler leur faute, ne firent pas donner, de suite, à l'enfant les soins qui pouvaient le sauver ». Légende purement familiale.
Or, la phtisie pulmonaire, dont la mère de Henri IV — son troisième fils — est peut-être morte, laisse supposer qu'on a pu charger les « remplaçantes » de méfaits imputables à une graine maternelle.
C'est aussi d' « un conte de nourrice » que vient la légende du pied-bot de Talleyrand : il aurait été blessé, dans une prairie, par un quadrupède de race porcine, tandis que sa nourrice flirtait avec un bipède d'espèce adéquate.
Fermons la parenthèse et revenons à notre collection de phtisiques royaux. Rappelons-nous que le Dauphin Louis, ce fils de Louis XV, fut le père de Louis XVI et
le grand-père des deux dauphins, (dont Louis XVII), morts de scrofule-tuberculose.
La tare bacillaire existait donc chez le grand-père et ses petits-fils ; et, dans ce cas, la loi d'hérédité nous donne le droit de rejeter les arguments des partisans de l'évasion du Dauphin : Sardou, Lenôtre, Cabanes, etc.
Mais n'anticipons pas. Ajoutons au dossier pathologique du fils de Louis XV cette autre constatation de valeur : le seul enfant qu'il eût de sa première femme fut une fille, décédée à l'âge de deux ans. Elle subit apparemment la loi biologique qui attribue à la fille aînée, notamment, l'héritage physique, moral ou morbide du père et, par contre, au fils aîné, celui de la mère.
Autres pièces instructives à joindre au « casier sanitaire » du même fils de Louis XV : de son second mariage avec Marie de Saxe, le premier enfant, Louis, duc de Bourgogne, meurt « tuberculeux », de l'aveu de l'auteur des Morts mystérieuses, dans sa dixième année.
Quant au carnet médical du Grand Dauphin, grandpère de Louis XVH, il n'est pas moins chargé. Que de pièces à conviction I En voici le bilan dressé par notre confrère : « Des dix enfants de Louis XV, trois moururent Agés de moins de dix ans ; les autres étaient ou scrofaleiix ou herpétiques ou tuberculeux. » Le Grand Dauphin (grand-père de Louis XVII et de son frère aîné) « atteint de tuberculose, conclut-il, ne pouvait donner naissance qu'à des produits plus ou moins dégénérés et c'est ainsi que Louis XVI sera adipeux, peutêtre strumeux ; et ses frères Louis XVIII polysarcique et goutteux, Charles X adénoïdien *. Le même historien médical oubliera cette conclusion, lorsqu'il traitera de Louis XVII.
Senac, premier médecin, a déclaré que la maladie de M"'" la Dauphine (la seconde) était « la môme que celle de M. le Dauphin et qu'il n'y avait pas plus d'espoir
de la conserver ». Donc, la mère de Louis XVI, grand' mère maternelle de Louis XVII, était aussi tuberculeuse. Turellement « l'évêque de Verdun, écrit le comte de *** au maréchal de Richelieu, ne se cache pas d'insinuer que M"" la Dauphine a été empoisonnée. Toutes ces daines disent que cette princesse se portait parfaitement bien jusqu'au moment où elle a pris une tasse de chocolat, qui lui a causé un indigestion suivie de convulsions très alarmantes, et que, depuis ce jour, les symptômes les plus funestes ont confirmé les doutes et les craintes ».
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Ajoutons au dossier des antécédents pathologiques de Louis XVII, qu'à l'ouverture du corps de sa bisaïeule paternelle, la mère du Dauphin, la reine Marie Leczinska, fille du roi de Pologne Stanislas, « la Faculté a déclaré qu'elle avait les entrailles pourries » par entérite ou péritonite tuberculeuse apparemment.
Récapitulons : le grand-père, la grand'mère et la bisaïeule de Louis XVI, père de Louis XVII, ont succombée la tuberculose. Souvenez-vous-en.
LOUIS XVI (fig. 23,) guillotiné, terminera le paragraphe relatif à la descendance de Louis XV. « Sa mort trouva des incrédules », s^étonne le D' Cabanes, que nous nous étonnons, à notre tour, de trouver dans le cortège des incrédules de la mort de Louis XVII au Temple. L'éternelle histoire de la paille et de la poutre.
Occupons-nous maintenant de la descendance mule de Louis XVI, les deux Dauphins surtuberculisables par une hérédité des plus chargées et où la contagion n'a rien à voir.
Premier Dauphin LOUIS-JOSEPH f 1789
Le PREMIER DAUPinN vécut huit ans, deux années de moins que le second Dauphin, dit Louis XVIL Sa première nourrice est remerciée au bout d"un mois et demi, à cause de quelque « indiscret bouton >, dit M. de Lescure, cité par le D' Cabanes. Ce « bouton » n'était vraisemblablement qu'une crevasse du mamelon, si fréquente chez les femmes qui allaitent pour la première fois. Ce n'était ni un chancre syphilitique, qui aurait laissé des traces de contagion sur les lèvres du nourrisson, ni une ulcération tuberculeuse, puisque c'était un « bouton », Etait-ce un de ces boutons herpétiques, si fréquents, mais qui ne vont guère que par troupes ?
Quoi qu'il en soit, cet « indiscret bouton » sufflrait aux chercheurs de petites bêtes et aux partisans de la contagion tuberculeuse, pour attribuer la carie vertébrale ou mal de Pott, dont le Dauphin mourra, à la contamination par sa première nourrice, et pourtant nul n'y songe et fait bien. Le qualificatif « indiscret » indiquet-il un herpès solilaire de la vulve, non spécifique, qui se manifeste aux époques ou chez les femmes peu soigneuses ?
Par un choc en retour singulier, oii l'intrigue joue le rôle principal, cette accusation retombe sur la seconde nourrice du premier Dauphin, M"" Poitrine, nom prédestiné, possédant tout ce qui est nécessaire pour justifier son nom, et de taille assez robuste pour supporter ces attaques. Pourtant tout le monde à la cour, au rapport des médecins, s'accorde à vanter la quantité et la qualité de son lait (fig. 25, hors texte).
Cette femme d'un jardinier de Sceaux eut le tort d'être