COMMENT MOURURBIKT
préférée à une habitante de Saint-Etienne, recommandée par l'abbé du Terray à M"' Louise de France et que l'on chargea, en compensation, de nourrir l'enfant de sa rivale. Nourrice d'une nourrice! Fi donc 1 Quel alîront! Quelle déchéance !
Inde irse. Son dépit éclata dans un factum apocryphe qui « sue la calomnie *, et auquel certains historiens ont le tort d'attacher de l'importance. Le couple nourricier s'y plaint — is fecit ciii prodest — de n'avoir reçu aucun don et que la promesse de partager les gages de la remplaçante en titre n'avait pas été tenue.
Dans ce libelle venimeux, la nourrice du petit jardinier déclare — alors que les médecins, les gouvernantes, la reine et sa suite n'avaient rien remarqué de suspect sur les enfants de M""" Poitrine — « qu'elle ne fût pas longtemps à s'apercevoir que son nourrisson était attaqué d'humeurs froides », et pourtant elle continue à l'allaiter sans la moindre protestation. Elle ajoute que les autres enfants de M"" Poitrine « y étaient sujets ».
Le père nourricier du rejeton de M'"' Poitrine fait part de la découverte de sa femme à l'abbé du Terray, qui l'engage à en instruire le roi. Mais le rustre s'y refuse prétextant qu'il était médusé par le médecin, lequel lui avait interdit d'en parler à qui que ce fût, ce qui ne l'empêche pas de se confier au directeur de M"'" Louise de France. Chose surprenante pour nous, mais véridique pour d'autres, l'abbé du Terray décida qu'il se tairait et c'est bien naturel : le nom oblige.
Cette histoire, cousue de fil blanc, imaginée par la rancune féminine et la rapacité campagnarde, est absolument invraisemblable. Ce qui n'empêche pas certains chercheurs de midi à quatorze heures de conclure, sur la foi de cet abominable écrit anonyme — dont l'abbé du Terray connaissait sans doute l'auteur — que le premier Dauphin a succombé aux humears froides transmises par le lait de M"" Poitrine.
Ils n'avaient pourtant qu'à faire un léger effort de mémoire pour se souvenir des multiples antécédents scrofulo-tuberculeux de la famille du prétendu contaminé par contagion, précurseurs des contagionnisles actuels qui ont décidé, du haut de leur ignorance inaccessible, que la tuberculose et le cancer n'étaient plus des maladies héréditaires ! Ce ne sont pas des « cliniciens à courte vue », certes, mais des amaurotiques incurables des yeux de l'esprit.
En fait, on n'a jamais signalé l'existence d'humeurs froides au cou du Dauphin, ce qui n'aurait rien eu d'anormal, étant donné le terrain scrofulo-tuberculeux ancestral. D'ailleurs, nous sommes convaincu qu'une nourrice tuberculeuse — ce qui est arrivé à la fille de notre plus intime ami, restée indemne — ne contaminera pas son nourrisson, si celui-ci n'est pas un candidat à la scrofulo-tuberculose de par Vhérédité, un tuberculisable.
Remettons sous les yeux de ceux qui ne veulent ni voir ni entendre que les pontifes de l'erreur, la clé pathogénique de la gibbosité tuberculeuse du premier Dauphin.
Son grand-père, le premier fils de Louis XV, mourut à trente-six ans d'un « rhume négligé », nous savons ce que parler veut dire. Il eut, en secondes noces, de Marie de Saxe, son troisième fils, Louis, duc de Berry (Louis XVI, le Vertueux), le père des deux Dauphins qui succomberont à la même diathèse scrofulo-tuberculeuse: l'aîné à huit ans, de carie vertébrale ; le second h dix ans; (1785-95), de péritonite tuberculeuse. Ces maladies ne doivent rien à la contagion par l'intermédiaire des nourrices, mais à l'hérédité provenant de leur grand-père et aussi de leur grand'mère qui léguèrent une constitution débile et un terrain bacillaire.
Pour nous reposer de cette aride description pathologique, occupons-nous à discuter l'attribution d'une
œuvre artistique qui a trait à notre sujet. (T. II, p. 165, fig.25.)
L'auteur des Morls mystérieuses a reproduit plusieurs fois une gravure que nous avions placée dans le premier de nos volumes sur les Sems el l'Allaitement (page 48, fig;28) sans nous y arrêter autrement et pour cause. C'est la reproduction d'un tableau de Bonaventure Peters, peintre du roi de Danemark et du prince Charles, duc de Lorraine, gouverneur des Pays-Bas. Elle est intitulée L'Amour Maternel, que notre confrère donne, à tort pensons-nous, comme le portrait de M"' Poitrine, nourrice du premier Dauphin, fils de Marie-Antoinette, document communiqué par M. Loys Delteil.
Nous contestons absolument l'attribution de notre confrère et nous allons sans peine démontrer que vraisemblablement ce portrait est celui d'une bourgeoise qui posa un sujet allégorique, que Chevillet a gravé et dédie à M°» Elisabeth Gouël de Villebraice, femme de M. de Peters, mais non pas à M"" Elisabeth, sœur de Louis XVI, ce qui tendrait à nous faire changer d'avis.
Notre excellent ami et expert averti, M. Delteil, nous avait engagé à faire figurer celte magnifique estampe dans nos Seins et allaitement dans l'Histoire, mais convaincu de la fausseté de son attribution, nous refusâmes. Les experts sont outillés pour attribuer un tableau ou une gravure à telle école ou à tel maître. Ici, pour reconnaître le portrait de M"" Poitrine, ils n'ont eu d'autre présomption que l'étalage de seins nourriciers suggestifs, mais éminemment bourgeois.
Defortesprésomptioas contraires plaident contre cette identification. L'intérieur est bourgeois ; le berceau ne porte aucun attribut ni ornement royal ; la jeune mère est une bourgeoise à son premier enfant : la taille est élancée, le visage sérieux et plein de distinction, le maintien élégant, les mains fines et les poignets menus, les seins sont relativement petits et la jeune mère eût eu
Fig. 25. — Tableau allégorique, par A. Peters. (Et non pas le portrait de la nourrice du premier Dauphin.)
de la peine à imiter M""' Poitrine qui se plaisait à presser sa « poitrine énorme », dit M"' de Bombelles, citée par le D' Cabanes, pour en faire gicler « un lait excellent » qui arrosait l'assistance ébahie et amusée.
Cette délicate beauté n'a rien de commun avec la joviale et forte « campagnarde », compagne assortie d'un rustre et dont on disait : « Elle a le ton d'un grenadier, jure avec une grande facilité... ne s'étonne et ne s'émeut de rien », sorte de grand'mère de M"' Angot ou de M"= Sans-Gêne :
Pas bégueule Forte en gueule. . .
Au dire de M"" Campan, citée par l'auteur des Morts myslérieiises, « la nouvelle nourrice du premier Dauphin devint si grosse — particularité nullement indiquée sur le tableau allégorique précité — que la mauvaise santé de ce prince fut généralement attribuée à Yembonpoint de sa nourrice ». Il n'est plus question des écrouelles perturbatrices dénoncées par l'odieux libelle '.
De plus, la coiffure simple et gracieuse, d'un goût exquis, ne ressemble guère à « la cornette de six cents livres », tapageuse, dont la villageoise tenait à se parer.
Et comment supposer que le graveur d'un tableau qui, dit-on, représente le Dauphin et sa nourrice, dédie son œuvre à la femme du peintre danois, aux lieu et place de la reine ou tout au moins de Mesdames ?
Dernier argument — péremptoire. Est-il possible d'admettre qu'un peintre en renom commette le contre-sens d'allégoriser Z,'^/nour maternelle {sic) ^ar... unenourrice, une mercenaire qui allaite l'enfant d'une autre, aussi mauvaise mère qu'elle ?
1. C'était une gaie luronne, une quasi-Z'emme à babbe. Comparaison qui a l'avantage mnémonique de rappeler son nom de famille : Barbieb.
Un détail musical curieux, pour finir. Gc fut M"® Poitrine qui mit à la mode la chanson de Malbrouk, vainqueur de Villars à Malplaquet. Un jour, en présence de Marie-Antoinette, la nourrice endormit son royal poupon avec cette chanson burlesque, imitée de celle du Convoi du duc de Guise (1563), tué à Orléans par Pol- Irot, et qui était populaire dans son pays. L'air plut? à la reine et fit bientôt fureur à la cour d'abord, puis à la ville, pour se répandre rapidement dans tout le royaume.
LOUIS XVII t 1795 ou Le Roman chez la Portière du Temple
Nous avons hésité à nous lancer dans cette première Affaire Dreyfus, qui n'a pas eu de commencement et n'aura jamais de fin, et nous étions résolu à ne produire que quelques notes médicales sur le second Dauphin. Ne voulant pas accepter tant d'assertions conti-ouvées, de faits contradictoires, de déductions illogiques et giraldiques, nous nous sommes décidé à pénétrer dans ce maquis historico-pathologique, la férule de magister en main, pour seule arme défensive.
Louis Charles est mort au Temple de périlonite tuberculeuse ; il présentait, en outre, des tumeurs blanches du genou droit et du poignet gauche. L'autopsie ne révéla rien de particulier dans la poitrine si ce n'est une adénopathie des ganglions des bronches, signes ressortissant à la phtisie. Toutefois les tubercules pulmonaires n'avaient pas encore eu le temps d'évoluer.
Il hérita, comme son frère aîné, de la prédisposition à la tuberculose, dont moururent son grand-père et son oncle précité, Louis, duc de Bourgogne. (Consultez le dossier morbide des dix enfants de Louis XV.)
Ab ovo, le second fils de Marie-Antoinette fut, selon la règle, « bel enfant jusqu'aux dents de lait ». Accordons-lui, au surplus, un sursis jusqu'à l'éruption des dents temporaires ; mais issu d'une mauvaise semence de son grand-père, le grand Dauphin, il ne pouvait qu'être de constitution chétive, comme son frère, dont il partagea et subit le sort misérable.
Les historiens éoasionisles veulent que Louis XVH
eût une santé florissante, pour faire admettre leur alibi, c'est-à-dire que l'enfant scrofule-tuberculeux, qui décéda au Temple, était un enfant substitué. Aussi s'évertuentjls à établir que « le second fils de la reine était d'un tout autre tempérament que son frère aîné », et jouissait d'une excellente santé, en dehors de convulsions fréquentes, « analogues à celles de l'épilepsie », auxquelles il était sujet et dont ils attribuent la cause aux vers. Pourtant, ses médecins lui firent poser des sangsues aux oreilles ; nous ne sachions pas que ces hirudinées fussent des succédanées des vermifuges.
Les portraits de Louis XVII, peints par Kucharski (1792) et Fragonard, nous montrent le duc de Normandie plutôt maigre et malingre, quoique flatté, selon la coutume des peintres de cour, aussi bien que ceux des bourgeois.
Sous la surveillance — qui dura six mois ' et finit le 19 janvier 1794 — du savetier, pardon, de Yinslituleur Simon (fig. 24), le médecin Thierry soigna le prisonnier et lui fit 77 visites, ce qui n'implique pas une brillante santé, semble-t-il. Nous parlerons bientôt de son orchite traumatique.
Enfin, le 10 thermidor. Barras, qui connaissait fort bien le Dauphin avant son incarcération, examine les genoux du malheureux enfant : « ils étaient très enflés, écrit-il dans ses Mémoires, ainsi que les chevilles et que les mains ; son visage était bouffi, pâle... » et il déclare « dangereusement malade, le prince » — et non pas le prétendu muet moribond substitué... par les « marchands d'histoires », qu'Hugo appelle des « critiques de surface ».
Pour mieux prouver que le second fils ne ressemble point au premier, l'auteur des Morts mystérieuses relate
1. Consignons, au pied levé, un moyen mnémonique (notre dada avec ou sans jupe) : SIMOn et Six MOis ont quatre lettres semblables, SIMO, disposées dans le même ordre.
ce propos de V Autrichienne, au sujet de son premier rejeton, peu avant octobre 1786' : « C'est un vrai enfant de paysan, grand, frais et gros », ce qui soit dit entre parenthèse ne concorde guère avec le désir de le montrer chétif. Mais quelques pages plus loin, dans une note, notre confrère prête encore les mêmes termes à la reine au sujet de son second fils: « Elle écrit, rapportet-il, à Joseph, le 22 février 1788, la même phrase*. »
Il faudrait savoir au juste, de quel enfant la reine parlait. Admettons, malgré celte confusion, que la phrase s'applique au second Dauphin qui avait trois ans ' : « bel enfant jusqu'aux dents », répéterons-nous à notre tour. Pour être fixé sur la valeur de ces pronostics morphologiques de la première enfance, il suffit de jeter un coup d'œil sur la figure d'un autre « gros paysan » joufflu, François II, dans son jeune âge, ce qui ne l'empêcha pas de mourir strumeux à dix-sept ans (flg. 9).
Dès son entrée au Temple, le « gros paysan » contracte la coqueluche, maladie qui dura plusieurs semaines et n'était pas faite pour le fortifier, mais au contraire. Peu après, le prince se plaint d'un « point de côté », avec fièvre, d'une durée de trois semaines: pleurésie apparemment, conjecture que l'autopsie confirmera : « les poumons adchroient par toutte [sic) leur surface à la plèvre ». Nous savons que la pleurésie est la cousine germaine de la tuberculose.
A peine remis, il prend une orchile « en chevauchant
1. Page 168. « L'enfant (Louis-Joseph 1" dauphin) dont sa mère disait, peu auparavant (octobre 1786*, avec orgueil, qu'il était « un vrai enfant de paysan, grand, frais et gros... » II avait alors cinq ans.
2. Page 187. « Le nouveau Dauphin (Louis-Charles dit Louis XVll) était plus fort que son aîné. « C'est un vrai enfant de paysan, disait en riant « sa mère, grand, frais et gros. » Lettre à Joseph II, 22 février 1788. »
3. Gabriel Peignot.dans son Abrégé de l'Histoire de France, fM naître, à tort, le second dauphin en 1783, au lieu de 1785, et à la page suivante, il renouvelle son inexactitude: « Le dauphin (Louis XVII), écrit-il, est âgé de dix ans à la mort de son père, en 1793 «.C'est huit ans qu'il faut lire.
sur un biUon », écrit notre confrère; tel Agésilas à cheval sur un bôton, au témoignage de Plutarque.
Coïncidence bizarre — et mnémolechnique — ce fut le chirurgien Pipelet qui soigna l'épididymite du jeune
Fig. 26. — Porlrait de Marie-Anloinette, dans la charette, dessiné à la plume par David « spectateur du convoi ».
prince, avec l'aide du gardien ou pipelet Simon. Que de pipelets en cette lugubre affaire, sans compter les historiens évasionistes convaincus, soit par défaut de jugement, que tout le monde [croit posséder et qui est fort rare, rara avis, soit pour se singulariser. Nota : les
orchites s'observent fréquemment chez les tuberculeux. Tout de môme cet accident exigea quatre semaines de soins.
Ces multiples maladies, jointes au manque d'hygièae résultant de la réclusion dans une pièce étroite, obscure, mal aérée, humide et glaciale, et aux peines morales qui assaillent tout prisonnier, plus fortes encore chez un prince habitué à d'autres soins et à d'autres espérances, durent changer rapidement notre « gros paysan ». Le chagrin qu'il éprouva le 3 juillet 93, à la suite de la séparation maternelle (fig. 26), n'était-il pas de nature à le déprimer davantage?
Jl est facile de comprendre que le savetier Simon et la portière sa femme, si sympathiques aux évasionistes, dans le désir de s'attirer les félicitations et les bonnes grâces de la Commune, firent du zèle et ne péchèrent pas par excès de tendresse à l'égard de leur prisonnier.
A l'exemple de Lenôtre, le D' Cabanes défend avec chaleur le geôlier alcoolique' : « Il ne fut pas, écrit-il, le brutal savetier que la légende a consacré », et ,il ne veut pas que les époux Simon aient infligé de mauvais traitements au Dauphin. Si ces époux assortis sont des tourtereaux, des agneaux, des modèles de douceur, une crème Simon en un mot, pourquoi les vitupérer, d'autre part, et rappeler leurs vilenies et infamies?
Notre confrère répond à ceux qui doutent de la mort de Simon sous le couteau de la guillotine, < qu'il a bien et dûment payé sa dette à la société, en montant sur l'échafaud ». S'il approuve la sanction pénale, il le croit donc capable de quelques « mauvais traitements » ; ce qu'il vient de nier.
Pourquoi, par ailleurs, flétrir le ci-devant savetier, pcomu au -grade d' « instituteur » et sa moitié, à celui
1. Sur le croquis d'après nature (lig. 34) l'exophlelinie alcoolique est caractéristique.
lo2 COMMENT MOURURENT
de « gouvernante »,sur la demande de Danton, au sujet « de l'horrible déposition arrachée, sous l'influence de l'ivresse, à l'enfant royal », qui accusait sa mère d'inceste, à l'instigation du geôlier, dont il se fait l'avocat complaisant? Pour lui, le gardien du Dauphin était son ange gardien.
Pourquoi, après ces constats, si défavorables à la moralité de ses clients, s'en prend-il encore « aux âmes sensibles de s'être apitoyées sur les prétendus sévices exercés sur Louis XVII par le ménage Simon ' »? Estime-t-il qu'il vaut mieux s'apitoyer sur ce couple de brutes ?
Oublie-t'il que lui-même confirme ces prétendus sévices, quand il critique, à tort d'ailleurs, les médecins chargés de procéder à l'autopsie du prince — et non pas d'établir son identité — de ne point avoir consigné dans leur rapport les « stigmates » que présentait le corps du Dauphin : « La trace, près de l'œil, du coup de serviette » (un rude coup qui a laissé une cicatrice) « donné par Simon, et, sous le menton, une cicatrice correspondant au coin de la chaise, sur laquelle, repoussé par son gardien, — un ange de douceur vient de dire son défenseur — l'enfant s'était buté ». Autant de griefs à la charge du client qu'il veut défendre de l'accusation de brutalité.
Revenons à notre « frais et gros » Dauphin qui eut à subir, pendant six mois, le zèle du Simon, dévoué à la Commune, sans compter le régime anti-hygiénique du lugubre cachot du Temple.
1. D'après Lenôtre, un des ardents défenseurs du geôlier dont l'ivresse était l'état normal, le D' Naudin, appelé au Temple pour la femme Simon, fut témoin d'un acte de barbarie de cet abruti. « Il vit le mari enlever l'enfant par les cheveux et le menacer de mort.» Naudin lui arracha le pauvre petit martyr qui, le lendemain, lui offrit deux poires (l'emblème des maniaques de la réhabilitation des monstres de l'espèce dite humaine: Néron, Simon, Marat, etc.) en disant : « Je n'ai que cela, vous m'avez défendu hier, vous me feriez bien plaisir de les accepter. » Le docteur a déclaré que la Simon était humaine.
Quoi qu'en dise notre confrère, la duchesse d'Angoulême, sœur du Dauphin, également prisonnière, a eu raison d'écrire dans ses Mémoires : « Sa santé commença à se gâter (à partir de l'orchite) et elle ne s'est jamais remise depuis. » — « Comment, risposte-t-il, l'a-t-elle su puisqu'elle ne l'a pas vu depuis qu'elle en a été séparée ? » Si sa sœur a consigné cette remarque, c'est qu'elle eût vent de l'accident.
Le docteur croit embarrasser les adversaires des geôliers, en leur demandant d'expliquer « cette coïncidence qui veut que les brutalités de Simon aient cessé à partir de la date de la confrontation », du 7 octobre 93, une des hontes du « bloc » de la Révolution.
Cette « coïncidence » s'explique facilement : le savetier, heureux d'être parvenu à obtenir la complicité du prince inconscient, dans ce faux témoignage, le récompensa en le comblant de gâteries promises avant l'exécution du forfait. Nous en appelons à la vraisemblance.
Voici le document qui est produit pour établir « la certitude» que la santé du Dauphin ne s'est pas altérée après le mort du Marie-Antoinette. L' « instituteur » du Dauphin, d'après un arrêté de la Commune « interdisant le cumul », donna sa démission le 16 janvier 1794 et, six jours après, il remit le petit Capet aux mains de « quatre commissaires chargés dorénavant de sa surveillance ».
Ainsi, le 16 janvier Simon remet aux commissaires le vrai Capel, certifié conforme par le geôlier démissionnaire ' qui, lui, le connaissait bien. Il ne s'était donc pas évadé à cette époque et les quatre commissaires, sur cette référence officielle, pourront le reconnaître à
1. On cite avec éloge le désintéressement de Simon « éducateur » du jeune prince, qu' « il souilla de chants et de lectures ignobles >., écrit son panégyriste, qui abandonne une place de 10.000 livres ; mais on se garde de dire que la Commune oubliait de lui régler intégralement son traitement.
loi COMMENT WOURUREîiT
l'avenir. Or, ce document générateur « de certitude » est une pièce de la Commune qui constate que l'enfant du Temple a été remis « en bonne santé ». Mais il est évident qu'on ne doit accorder aucune valeur médicale à ce libellé administratif.
Est-ce que ces commissaires de Courteline étaient médecins ? Nullement. Leur but ? Ils voulaient donner à l'opinion publique une preuve de l'bumanité de la Commune envers le jeune prisonnier. Ces certificats de complaisance, rédigés par esprit de parti et parfois de patriotisme — pensez au procès-verbal d'autopsie de Napoléon I" — ne sont pas rares dans l'histoire. Nous en dépisterons d'autres chemin faisant.
Dans l'esprit de certains historiens évasionnistes, le doute sur l'existence du prisonnier au Temple plane deipuis le mois de janvier 94. Mais ne nous a-t-on pas dit que Simon le remit à la fin de ce mois aux quatre commissaires, lesquels le visiteront désormais tous les quarante jours. La surveillance se serait reldchée par la suite. Selon une autre version, celle de E. Angot, ces quatre délégués par la Commune étaient chaque jour renouvelés et passaient vingt-quatre heures de suite au Temple. « Beaucoup, ajoute-t-il, connaissaient le Dauphin pour l'avoir déjà vu au Temple, ou même de longue date, en qualité de .gardes nationaux, surveillé de fort près sur la terrasse des Tuilleries. »
Certes, la Commune pouvait et devait se préoccuper de l'évasion, mais cette crainte et cotte prévision ne prouvent pas qu'elle eût lieu. La meilleure preuve qu'elle ne fù.t pas effectuée, c'est que ses partisans, flanqués de leurs faux témoins, ,1a veuve Simon en tète, n'en peuvent pas fixer la date. Voir nos Addenda.
Le 11 mai 1794, le lendemain de l'exécution de M"" Elisabeth, Robespierre vint s'assurer par lui-même, que le prisonnier était toujours sous les verroux et il connaissait fort bien le jeune prince. Puis, Barras qui
connaissait aussi le Dauphin, vint à son tour au Temple, le lendemain du 9 thermidor, le 28 juillet. A sa -visite, qui prouve l'existence du petit Capet au Temple, six mois après la livraison du prisonnier « bien portant » aux commissaires par Simon, il le trouve au lit, « les genoux et les chevilles enflés », ce qui datait apparemment de quelque temps.
Barras, lors de cette visite, à la fin de juillet, avait placé comme gardien le citoyen Laurent et, le 8 novembre 94, le Comité de Salut public, effaré des bruits d'évasion, pour rassurer l'opinion du populo toujours crédule, lui adoignit Gomin qui « n'avait jamais vu le Dauphin », fait observer le D' Cabanes. Est-ce que Laurent qui le connaissait ne le lui a pas présenté ? « Il y avait, prétendait-on, beaux jours que le Dauphin avait quitté la prison, avance notre confrère, avec assurance », sans autre preuve que les On dit, bruits vagues que les gens sérieux ne doivent pas écouter. Et voilà la base glissante sur laquelle les partisans de la substitution appuient leur fragile hypothèse et leurs pauvres arguments.
La Simon « n'a jamais varié » déclare, son défenseur convaincu ; aussi trouve-t-il son témoignage « vraisemblable » et il nous livre quatre versions inconciliables, reposant toutes sur les dires de son Egérie. Celte bavarde, disait-on, « parlait comme le vent marche ».
1" Version. La Simon aurait emporté le Dauphin dans la charrette qui opéra son déménagement (p. 198, note il).
2° Version. En 1S16, la veuve Simon dépose : « La veille de la mort du prince, elle vit passer, à côté de l'Ecole de chirurgie, la voiture du blanchisseur du Temple et elle reconnut un panier dans lequel on aura /)a introduire un autre enfant destiné à être substitué au prince, qu'elle dit avoir été enlevé à celte époque. » Ce n'est plus à l'époque de son départ que le libre échange des deux adolescents eût lieu.
3» Version. A l'hospice des Incurables, elle ne dit plus qu'elle a fait évader le Dauphin, mais qu'elle a appris l'évasion. Ce noble spécimen du sexe mythomane glisse à une religieuse cette autre contre-vérité : elle certifie formellement que c'est dans un panier de linge sale qu'on mit le Dauphin et qu'elle s'opposa à ce que les gardiens « qu'elle bouscula » ! ne visitassent la voiture, « criant que c'était son linge » (p. 207). Telles sont les versions de la versatile Simon « qui n'a jamais varié ». Alors que l'évidence éclate aux yeux de qui réfléchit. Mais, on le sait, rien n'égale la puissance de surdité volontaire des fanatismes. Avec Virgile, nos canimas siirdis (nous chantons pour des sourds), et le pire sourd est celui qui ne veut pas entendre.
On a beau réfuter ses vains raisonnements. Son esprit se complaît dans ses faux jugements.
De tout temps, les écrivains dépourvus de l'esprit scientifique, n'ont pu se résoudre à imiter les vrais savants, tel Litlré, que la froide logique conduisit à opérer maintes rétractations, particulièrement pénibles, sur la prévision de la fin des guerres, par exemple, justifiant la sévère remarque d'Anatole France : « L'humilité, rare chez les doctes. Test encore plus chez les ignares. »
« Que serait devenu le Dauphin à sa sortie de prison ?» se demande notre historien désorienté. « Ici, conclut-il avec justesse, on retombe dans le chaos et dans le mystère », surtout avec les partisans des « morts mystérieuses ».
Le voilà l'argument décisif contre les évadéens : si Louis XVII était sorti du Temple, il se serait caché quelque temps à Paris ; mais après le 9 thermidor libérateur, 011 se serait-il réfugié? Dans la famille de sa mère, ou chez sa sœur, si l'on ne veut pas qu'il se rende auprès de ses oncles, le comte de Provence (Louis XVIII)
et le comte d'Artois (Charles X), les croyant capables de faire disparaître leur rival, pour prendre sa place sur le trône.
Or, on peut affirmer « avec certitude » qu'on ne l'a jamais vu nulle part, ni en Vendée, ni à Coblenlz, ni en Autriche : mais jen revanche les faux dauphins ont pullulé. Citons parmi ces vingt-cinq imposteurs, Naundorff, Jean-Marie, Hervagault, Reichemond, Bruneau, etc.
Autres péripéties du Roman chez la portière. Le Dauphin/)ar/a/7 peu — ce qui ne veut pas dire ne parlait pas — à son gardien, Gomin, dont il se méfiait et qui avait été adjointe Laurent, trouvé trop tiède, sans doute, par la Commune.
Le roitelet Louis XVII, avant la lettre, observait aussi un mutisme absolu en présence des Conventionnels, qu'il avait le droit et le devoir d'exécrer comme bourreaux de sa famille. De subtils historiens en ont conclu à la substitution au Dauphin d'un sosie, chélit et muet, pour qu'il ne puisse trahir son idendité. Toujours des imaginations de romanciers à la Ponson du Terrait ou de dramaturges en gésine. Aussi voyons-nous Victorien Sardou figurer à la tête de ces machinistes machiavéliques. Mais ces habiles écrivains — nous ne disonspas historiens ni histrions, ce serait excessif, pour qui la muse de l'histoire, au lieu de Clio, est la légère sylphide Gléo, — oublient de dire que ce mutisme n'était que relatif et cessait en présence des médecins plus sympathiques et plus humains que ses « humanitaires » gardiens.
Lisez Paméla, pièce historico-fantaisiste de notre Imaginatif et spirituel spirite Sardou, membre décoratif, ainsi que Paul Bourget, de la Société palhologico-historiqiie mort-née, et chaud partisan de l'évasion. Il fait enlever le Dauphin par Paméla, dans une brouette. Toutefois, notre célèbre dramaturge thaumaturgique ne partage pas l'avis du certificat des commissaires, relatif au
prisonnier remis « en bonne santé »» « Au second acte, écrit le soiriste A. Hepp, à la vue du. Dauphin égro-, tant, toussotant, chevrolant cl pleurolanl, les mouchoirs firent éponger quelques yeux afleclés d'incontinence de larmes. »
D'autre part, Rifhemont, un des faux dauphins, raconte que le jour du déménagement des Simon, qui firent sortir Louis XVII du Temple, le 19 janvier 179-i, « un agent royaliste, conducteur de la charrette avait apporté dedans un cheval à jupe, lequel dissimulait le remplaçant du prince, un enfant endormi par un narcotique et muet et que le vrai Dauphin, roulé dans du linge sale, remplaça dans la voiture le cheval à jupe. » Une broderie de l'imposteur sur un des mille et un récits de la Simon.
Notre confrère, monté ou non sur le dada « à jupe » de la Simon, revient à la charge pour assurer que le Dauphin n'était ni rachitique ni tuberculeux, malgré l'évidence du procès-verbal d'autopsie. Il soutient mordicus que si son frère aîné est mort de carie vertébrale, c'est la faute à la poitrine de M°°^ Poitrine — pardon I Les contes de nourrice après le roman de la portière.
Louis XVI ni Marie-Antoinette n'étaient rachitiques, nous dit-on. Non certes, mais notre nécroclinicien oublie que lorsque les descendants n'héritent pas des caractères biologiques, psychiques ou morbides de leurs père ou mère, l'hérédité est, le plus souvent, directe du grand-père au petit-fils, comme le rappellent les D" Garnier et Delamare. Or, l'autopsie de l'aïeul ou grand-père de Louis XVII et de son frère aîné révélèrent l'existence de tuberculose et de carie osseuse. Ergo, n'ergotez plus partisans de l'évasion, on ne s'évade pas de'l'évidence pathologique.
Passons rapidement sur les potins qui ont trait aux empoisonnements attribués à la Convention. Le Dauphin serait mort, dit-on, d'un poison lent » — comme celui de Louis XllI, d'après la médecine Raspail —
apprêté dans un plat d'épinards », relate notre confrère, selon le grand Eckard (pardon ! c'est passé à l'état chronique). Et certains médecins qui avaient soigné le Dauphin dans sa dernière maladie : Desault, le chirurgien Chopart et le D' Doublet, auraient été empoisonnés, comme sous les Borgia. En fait, tous trois ont succombé, coup sur coup, à une mort naturelle, mais on ne saurait le persuader aux croyants de l'évasion. Inutile die fournir à leur mentalité ratatinée des explications-qui ont le grave défaut d'être trop simples, comme la vérité.
Notre historien médical, porté naturellement au merveilleux et « au mystérieux », ne veut pas en démordre. Ce tenant de l'évasion quand même « dont rien ne saurait ébranler la foi » (p. 220), pas même l'autopsie faite par Corvisart, attribue la mort de Desault « au chagrin, à la préoccupation des responsabilités qui lui incombaient ».
La suite du « roman » continue: Desault, ayant dû se taire après avoir reconnu la substitution, serait mort d'un empoisonnement moral.
Pelletan remplaça Desault auprès du moribond, le 5 juin 1795, et il s'adjoignit Dumangin. Le Dauphin était donc encore au Temple à cette époque, trois jours avant son décès.
La Commune ordonna l'autopsie de « Yenfxml mort au Temple », terme générique de la formule administrative consacrée, ne pouvant décemment dire: « du petit Capel » ou encore moins de Louis XVIL
Mais si Pelletan, à l'autopsie, déroba le cœur de « l'enfant », comme une précieuse relique, c'est qu'il était convaincu que le décédé, qu'il avait soigné, était bien le Dauphin. Si, d'autre part, Louis XVIII refusa le cœur et la sœur du Dauphin, les cheveux que Pelletan remit à Dumont « commissaire civil de la section du Nord, de service au Temple », — encore un témoin d'identité,
fonctionnaire de la police, reconnaissant le Dauphin dans le cadavre autopsié, — c'est qu'ils eurent des doutes sur leur origine.
On s'étonne que les registres du Temple aient disparu sous la Restauration et que le procès-verbal d'ouverture du corps ait été soustrait aux Archives ; mais nul n'ignore que, dans toutes nos administrations, des pièces de la plus haute importance sont soustraites par des employés infidèles et que, dans les bibliothèques publiques, des livres disparaissent fréquemment : plusieurs de nos ouvrages manquent à la Bibliothèque de la Faculté.
Notre confrère qui défend désespérément une mauvaise cause, brûle ses dernières cartouches ; il « épilogue » sur le libellé du procès-verbal d'autopsie, lequel prête à la critique pour ceux qui sont étrangers à la rédaction de ces rapports de médecine légale ou administrative.
Les quatre médecins Pelletan, Dumangin, Lassus (ce dernier avait appartenu au Service de santé des tantes de Louis XVI et connaissait le Dauphin) et Jeanroy, autre témoin gênant, « qui n'avait vu que rarement le Dauphin », — qu'importe ! il l'avait vu peu ou prou avant son entrée au Temple, cela suffit — ces médecins contemporains déclarent: « Nous avons trouvé dans un lit le corps mort d' « un enfant », qui nous a paru âgé d'environ dix ans, que les commissaires nous ont dit être celui du fils du défunt Louis Capet... »
Parfaitement, c'est une formule de procès-verbal d'autopsie et non pas d'identité. Ce qui détruit les arguties des évasionistes, c'est que ces docteurs avaient soigné le Dauphin au Temple et plusieurs le connaissaient avant son incarcération, particularité qu'ils ne consignent pas non plus dans le procès-verbal, ne pouvant prévoir les objections futures d'une légion de chercheurs de midi à quatorze heures et de pêcheurs à la ligne.
Ces médecins légistes trouvent les signes d'une pé-
rilonite tuberculeuse ; au genou droit et au poignet gauche, des tumeurs blanches remplies de sérosité purulente. Les poumons adhéraient « par toute leur surface » aux parois du thorax.
L'auteur des Morts mystérieuses fait amende honorable (p. 251) et s'aventure timidement sur le chemin de Damas; il déclare qu'aujourd'hui «il attache moins d'importance à cet argument » sur lequel il étayait sa conviction qui, elle, persiste et que c'est « la formule d'usage... et les médecins légistes n'ont pas à se prononcer sur l'identité, c'est affaire aux magistrats ». Mais il ajoute : « rien ne saurait ébranler ma foi », aussi robuste que celle du charbonnier. Tant pis pour sa mentalité.
« Au résumé, conclut-il, nous gardons la conviction que le Dauphin n'est pas mort au Temple ». Ecoutez les ultimes raisons sur lesquelles il fonde sa conviction : « D'abord, en nous basant sur la dépositon sujette à caution (c'est nous qui soulignons cet aveu), peut-être, de la veuve Simon..,, ensuite parce qu'on a négligé de faire reconnaître l'enfant mort par sa propre sœur... (intervention inutile et plutôt inhumaine puisque son identité n'était pas contestée.)
Et voilà les raisons qui, pour nous, n'ont rien de commun avec la raison, sur lesquelles on s'appuie, qotamment sur une déposition sujette à caution de la « gouvernante » du Dauphin 1
Mais abrégeons cette discussion futile ; nous avons mieux à faire.
Un dernier mot, cependant, ce sera le mot de la fin. On a dit, sans preuves d'ailleurs, que la Simon avait « l'esprit dérangé »; un rapport de police, rédigé sous l'Empire, constate qu'elle est «en parfaite raison », rapport tendancieux et politique qui ment quand il ajoute « qu'elle tient toujours les mêmes discours à ceux qui peuvent l'approcher». Nous avons prouvé amplement le
contraire à l'aide de maintes versions contradictoires, puisées dans la serviette d'tmde ses défenseurs officieux. Notre historien médical, dans son impuissance et son désespoir de ne pouvoir démontrer l'évasion du Dauphin, lance cette flèche émoussée du Parthe, à propos de la constatation que la Simon est « en parfaite raison >: « C'est on aveu qui a son prix. » Conclusion à laquelle il attache beaucoup d'importance, car il la contresigne exceptionnellement de ses initiales A. C. Certes oui, nous sommes d'accord sur ce point : A. C. sur cette sotte aflaire.
LES HOis DE fha:hce 163
NAPOLÉON I« t 1821
En 1817, au mois de septembre, quatre ans avant sa mort, « on constatait de l'œdème du membre inférieur; les médecins l'attribuèrent à l'kydropisie >. Ainsi s'exprime un historien médical qui, sans doute, oublie que l'œdème est une hydropisie ou « un épanchement de sérosité entre les éléments du tissu conjonctif du revêtement cutané ». Cette Lapalissade, de la famille des pléonasmes, appartient apparemment aux médecins de Napoléon. Cette étourderie digne de Ménalque, nous remémore le refrain, devenu populaire, de Viclorine ou la N'ait porte conseil, vaudeville de Brazier :
En vou« voyant sous l'habit militaire, J'ai deviné que vous étiez soldat.
Autre singularité, noin plus philo'logique mais médicale. Au commencement d'octobre, Napoléon se plaint d'une pesanteur douloureuse du côté droit, coïncidant avec la douleur, dite en bretelle, àe, l'épaule droite, symptômes caractéristiques d'une affection du foie. Pour calmer « ces élancements douloureux » du côté droit, écrit l'auteur des Morts mystérieuses, il « déchirait sa cuisse gauche et la déchirait avec une sorte de volupté : les cicatrices d'anciennes blessures s'ouvrirent, le sang jaillissait. Ce sont mes crises, mes époques, disait Napoléon >. Ces déchirures de croûtes d'eczéma opéraient comme un dérivatif. Mais s'agissait-ii de cicatrices anciennes ou de plaques arthritiques ? Nous croyions jusqu'alors que les vieilles cicatrices ne s'ouvraient — en raison du tissu cicatriciel, résistant et dépourvu de vais-
seaux capillaires — que dans les feuilletons du Petit Parisien et dans les mélos de l'Ambigu.
Ce fait pathologique se complique en plus d'une bizarrerie : le coup de baïonnette, ou mieux de trident, origine de ces cicatrices, avait atteint « la jambe droite » et nous voyons les cicatrices s'ouvrir à la cuisse gauche. Est-ce un lapsus ou une singularité chirurgicale ' ?
Au vrai, Napoléon, avait une plaque eczémateuse à la cuisse gauche et la démangeaison qui résultait de cette dermatose le potrait à se gratter jusqu'au sang. Cette explication scientifique est, semble-t-il, plus véridique que la légende de eicatrices aux bâillements /)^r/odiques et détruit, du même coup, deux autres légendes propagées par les historiens et les « marchands d'histoires ».
Le prurit du génial herpétique reçoit, en effet, deux autres explications. Napoléon aurait contracté la gale au siège de Toulon, « en saisissant le refouloir d'un canonnier qui en était atteint », sans pouvoir d'ailleurs préciser si c'était le canonnier ou le refouloir '.
Bien mieux, cette prétendue éruption de gale, guérie, nous dit-on, par traitement approprié, aurait été rem-
l.Le témoignage du comte de Las Cases, auteur du Mémorial de Sainte- Hélène, doit nous tirer d'embarras. Cet historien rapporte que Napoléon lut effectivement blessé à Toulon par une bayonnette anglaise à la cuisse gauche. « A Sainte-Hélène, écrit-il, il enfonçait, devant lui, le doigt dans la dépression cicatricielle. »
De même Constant, dans ses Mémoires, relate : « A la suite d'une brillante affaire contre les Anglais, dans laquelle il avait reçu, à la cuisse gauche, un coup de baïonnette, dont il me montra souvent la cicatrice. » Quant à la blessure de RATISbonne, par une balle Autrichienne qui lui RATISSa le talon ou le tendon d'Achille, elle était insignifiante.
2. Au siège de Toulon, en 93, « un canonnier fut tué sur sa pièce, écrit encore Constant, il s'empara du refouloir et chargea lui-même plusieurs coups. Le malheureux artilleur avait ou plutôt avait eu (?) une gale de la nature la plus maligne et l'Empereur en fut infecté... Aux Tuileries, il prit encore des bains sulfureux et garda quelque temps un vésicatoire. Corvisart avait insisté pour un cautère. Napoléon refusa. <i Ces détails confirment la nature eczémateuse de ces éruptions cutanées.
placée par la suppuration de la blessure reçue au môme siège. Or, il est bien clair que c'est, au contraire, cette suppuration qui, ayant créé une dérivation active aux démangeaisons herpétiques, a fait disparaître la gale légendaire.
« Cet émonctoire périodique, continue notre confrère qui l'admet, en pareil cas, c'était comme une fontaine salutaire >, une fontaine intermittente de Jouvence 1 L'émonctoire existait effectivement, mais, encore une fois il ne revenait point à des temps déterminés. C'est une vue de l'esprit de Napoléon, adoptée par les historiens qui ne connaissent que la médecine des gens du monde.
Vers la fin de 1819, la douleur de la région du foie persiste et est probablement confondue avec une douleur beaucoup plus vive provenant du cancer de la petite courbure de l'estomac, voisine du pylore, qui devait commencer à évoluer et non pas encore à s'ulcérer : cancer ulcéré périt dans l'année, dit un aphorisme médical.
Cette douleur prépylorique s'irradie vers l'hypocondre droit, où s'abrite le foie. Le D' Corlieu se trompet-il de côté en écrivant : « 11 éprouvait dans le côté gauche une douleur sourde s'étendant jusqu'à l'épaule. » Notre poétereau médical, quelque peu imaginalif, complète la paire de bretelles.
Ce qu'on peut affirmer c'est que ce point de côté gauche n'est pas, comme le D"" Cabanes l'assure, « le premier signe nettement caractéristique d'une lésion de l'estomac ». La douleur du cancer prépylorique ne siège jamais au-dessous du mamelon gauche, mais au milieu ou à droite et peut être confondue avec la douleur moins vive de la congestion ou de l'inflammation du foie. La douleur mordicantc et térébrante de l'ulcère simple de l'estomac siège à la pointe du sternum, au milieu, et en bas de la cage thoracique,et est généralement accom- 'pagnée d'une douleur aiguë qui correspond à la première vertèbre lombaire ; de là sa qualification de « en bro-
che », comme dans la go^ti-algie. Lorsqu'une femme se plaint de crampes d'estomac, vous pouvez ajouter : «et de douleur au milieu du dos ». Mais dans aucun cas la douleur ne s'irradie à gauche, à moins que le néoplasme n'occupe la grosse tubérosité ; ce n'était pas le cas.
11 serait possil>le, toutefois, que la douleur sourde du côté gauche dépendît d'une autre cause, dont l'autopsie nous donne la clef. D'après Aniommarchi, « les glandes lymphatiques, placées le long des courbures de l'estomac et sur les piliers du diaphragme, étaient en partie tuméfiées, squirrheuses et quelques-unes eu scppuralion » et les replis du péritoine, au voisinage de l'estomac, étaient épaissis par une inGItration néoplasique et inflammatoire- Ce qui expliquerait : 1° les plaintes de Napoléon, proférées le 20 mars 1821, au sujet d'une douleur vive dans l'hypocondre gauche, « une crampe à la milza {la rate qui était volumineuse) et à la stacca sinistra délia slomaco (et au côté gauche de l'estomac) » et 2° riHÛuence prédominante des lésions cancéreuses sur l'issue fatale. En outre. Napoléon avait une toux « sèche », fréquente et ressentait une douleur lancinante en « coup de canif» au-dessous du sein gauche. Est-ce la douleur « sourde et non pas en coup de canif, consignée par Corlieu ? Pour nous, c'était celle d'un point pleurétique. Nous trouverons effectivement à l'autopsie des signes de pleurésie ultime et, au sommet du poumon gauche, des cavernules de récente formation, détails sur lesquels nous reviendrons et qui poussent le D' Cabanes à conclare que Napoléon était tuberculeux mais tuberculeux guéri- Tout porte à croire le contraire. Mais n'anticipons pas. Après O'meara, ce fut Antommarclii qoii vint donner ses soins à l'Empereur. Ce jeune Corse, préparateur d'anatomie à Florence, choisi par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, fît preuve de grande présomption et
de peu de science, « présomptueux, léger et négligent », écrit Paul Frémeaux.
Tout d'abord, ce médecin subit l'influence du milieu ambiant et prit la maladie de Napoléon pour une quantité négligeable. Le major Harisson, selon F. Masson, ne cessait de répéter, d'après le mot d'ordre : « Toute cette histoire de sa maladie est une pure farce. » Le général baron Gourdaud — pardon Gourgaud — devenu l'ennemi de l'Empereur, parlait en l'Angleterre de « maladie feinte », dans le but d'obtenir un changement de résidence.
Un mois avant la mort de l'Empereur, son dernier médecin anglais, le D" Archibald Amott, optimiste outré, comme les autres, pensait que < le mal était plutôt moral que physique et dont le remède souverain était le mot liberté » ; il assurait au comte Bertrand ■« •qu'il n'y avait aucune espèce de danger ».
Ce chirurgien attribuait le mal impérial à l'hypoeondrie. Le D' Cabanes plaisante malicieusement Archibald qui s'est trompé, mais pas autant qu'il le donne à entendre, car l'une de nos gloires médicales, le professeur Gilbert, est de l'avis du chirurgien anglais. Effectivement, cet éminent jtnaîti-e, consulté par l'auteur des Morts mystérieuses sur la dernière maladie de Napoléon, déclare « qu'on retrouve chez lui la plupart des symptômes que nous plaçons sous la dépendance de la cholémie familiale... d'où son teint bilieux, puis olivâtre en débarquant à Sainte-Hélène >.
C'est ainsi qu'il eftt, entre vingt et trente ans, de profonds accès d'hypocondrie et, ajoute le professeur Gilbert, « il avait du prurit et le diagnostic de gale pourrait bien avoir été erroné ».
Le diagnostic de tous les médecins de Sainte-Hélène était aussi obscur que le marc de café, dont la couleur est oelle des vomissements pathognomoniques du cancer, lesquels ne se manifestèrent que huit jours avant lamort.
Toutefois, vers le milieu de juillet 1820, Antommarchi accepte le diagnostic hépatite, que lui transmet O'meara. Mais à aucun moment, non plus que ses autres confrères, il ne songe au cancer qui minait son malade et « lui rongeait les entrailles » ; aussi le traite-t-il en dépit du bon sens.
Le 5 octobre, il lui fait appliquer un vésicaloire à chaque bras et le 18 novembre, il procède à la pose d'un cautère au bras gauche.
Le 22 mars 1821, six semaines avant le décès, pour calmer « la douleur gravative du foie », — lisez de l'estomac — suivant l'expression du patient qui se plaignait sans cesse de ses coups de canif à l'aine (droite), douleur térébrante provoquée par le cancer ulcéré, toujours insoupçonné, l'anatomiste Corse ordonne de l'émétique et renouvelle sa prescription contre-indiquée, dès le lendemain. Mais le martyr repousse le tartre slibié, avec énergie et raison. Son tortionnaire insiste inutilement et, de guerre lasse, conseille au valet de chambre de l'Empereur, Marchand ', qui s'y refuse, d'émétiser la boisson du malade à son insu.
« L'Empereur, écrit P. Frémeaux, en souffrit au point d'en crier et de se rouler à terre. 11 finit par traiter Antommarchi d'assassin et ne le vit plus qu'avec répugnance. »
Bref, il fallut l'apparition tardive de la gastrorragie ou vomissements glaireux couleur marc de café, pour dessiller les yeux des deux praticiens aveugles, le chirurgien anglais du 20° régiment et le prosecteur de Florence ou de Pise.
Napoléon, plus perspicace que ses morticoles, pré-
1. La mnémonie avec nous ne perd jamais ses droits (a) : CHAN de Mar-CHAN-d et GHAM de valet de CHAM-bre ont la même analogie phonétique.
(a) Sous presse ; L'art de dompter les mémoires rebelles, à l'usage dea
Instituteurs.
voyait et répétait souvent qu'il avait hérité — parfaitement — du squirrhe stomacal dont mourut son père à Montpellier. « La toux, le foie, l'estomac ! » s'exclamait-il le 18 mars 1821.
Ce cancer paternel, « c'est, rappelle Noirot d'après Chateaubriand, le seul héritage qu'il eût reçu de son père, le reste lui venait des munificences de Dieu ». .
Le D' Cabanes trouve qu'il importe peu de rechercher la prédisposition héréditaire du cancer, parce que « la doctrine de l'hérédité est fortement battue en brèche ». Ceux qui la nient ont grandement tort, et peuvent être rangés dans la catégorie que notre confrère appelle par ailleurs des « cliniciens à courte vue ».
Le cancer est absolument héréditaire ; cherchez avec soin dans les antécédents d'un cancéreux et vous en trouverez la graine, mais on ne l'observe que dans le sixième des cas. Pourquoi ? Tout simplement parce que beaucoup de prédisposés l'évitent, emportés par une maladie intercurrente, accidentelle ou acquise, avant l'époque de sa fréquence, de cinquante à soixante-cinq ans. Si Napoléon eût succombé à la tuberculose pleuropulmonaire qu'on lui prête au début de ses campagnes, il aurait ipso facto donné raison à ceux qui contestent l'hérédité cancéreuse, aussi immanente que celle de la tuberculose qui n'a jamais été contagieuse que sur des terrains propices, par hérédité ou dépression physique, à la culture du bacille de Koch, mais il subit cette loi.
Issu d'une souche carcinomateuse, il en fut victime : son père est mort à Montpellier, où il était venu se faire soigner. Rien ne dit que « l'Aiglon » n'aurait pas succombé à l'hérédité familiale du cancer s'il n'avait été enlevé prématurément, à vingt et un ans, par celle de la tuberculose, léguée par son père ; sa grand'mère maternelle mourut aussi phtisique. Il faut interpréter les statistiques sans quoi elles sont surtout des sources d'erreurs.
J70 COMMEMT MOUnURENT
Pour finir, livrons à la méditation des incrédules et des aveugles des yeux du jugement, deux cas d'hérédité typiques du cancer ; notre mère mourut à trente-deux ans d'un cancer utérin, opéré inutilement, suivant la règle, par Nélaton, et sa mère, à cinquante-deux ans, d'un cancer stomacal. Convaincu par les nombreux exemples que nous avons observés dans notre longue et pénible carrière, nous attendions la venue d'un cancer et l'année dernière, en 1918, à soixante-quinze ans, nous dépistâmes le début d'un noli me langere sur une aile du nez, dont nous suivons avec intérêt et satisfaction d'amour-propre la lente évolution.
Après cette digression scientifique, retournons à Sainte-Hélène. Dès le 18 septembre 1820, « une toux sèche se manifeste » et le 21 octobre. Napoléon demande à Antommarchi : « Que pensez-vous de mes poumons ? Est-ce que je mourrai pulmonique ? Le 29 novembre, il est pris « après le repas, d'une toux sèche extrêmement fatigante ». Le 18 mars 1821, « la toux se néveiUe e s'accompagne de sueurs abondantes » (sueurs des phtisiques).
Son amaigrissement augaiente de plus en plus. Napoléon compare ses jamljes à celles d'an squelette. Antommarchi, dans le récit de l'autopsie, — Les denùers moments de Napoléon, — déclare qu'il a maigri de Iroisquarts, depuis le jour où il a été attaché à son service- Il aurait été plus amaigri si le pylore ouïe cardia avait été envahi par le cancer, en quel cas les malades meurent d'inanition.
Pourtant, le procès-verbal d'autopsie fera cette mention : •« Extérieurement le corps paraissait très gras. > Exagération voulue pour sauvei- la mise de l'Ajigkterre et qui rappelle le rapport officiel et complaisant des Commissaires « bons enfants » de la Convention, déclarant que le Dauphin avait été remis à leur garde « bien portant ».
De même, suivant le D"^ Cabanes : « le gouvernement anglais avait toujours mis une sorte d'affectation à laisser entendre que l'illustre prisonnier jouissait d'une sanlé parfaite ».
Fermons cette petite parenthèse. Pour la toux, il y avait d'ailleurs un fâcheux précédent, remontant aux campagnes d'Italie et d'Egypte. Napoléon aurait dit que « sa poitrine devint douloureuse, la toux continuelle, la respiration pénible ». Le premier consul était « paie, maigre, défait ».
Corvisart, consulté, se prononce pour « une éruption rentrée qu'il faut rappeler à l'extérieur », faisant allusion à la gale légendaire, contractée au siège de Toulon. Le célèbre médecin applique deux vésicatoires libérateurs.
En réalité, ses éruptions cutanées dépendaient, répétons-le, d'un « vice dartreux », selon le professeur Gilbert. A Vienne, il en avait eu une poussée an oou et surtout à la cuisse gauche, dont nous avons parlé.
On a conclu de cette maladie pulmonaire mal définie, qu'il s'agissait d'une affection tuberculeuse, guérie bien facilement, et qui ne semMe pas avoir laissé de trace à l'examen microscopique, sauf les adhérences pleurétiques, peut-être anciennes. N'était-ce qn'xLTve pleurésie — compagne fréquente de la phtisie — en raison du point de côté et de la dyspnée ? La rapidité de la guérison et l'autopsie nous font rejeter le diagnostic phtisie pulmonaire ancienne, admise généralement.
Passons à l'interprétation succincte des divers rapports, souvent contradictoires, relatifs à l'autopsie, pratiquée par Antommarchi,et que M. Paul Frémeaux a publiés : Dans la chambre de Nap&léon moaranl. A l'aide de ces documents humains, nous chercherons à établir la cause si controversée, et pourtant si nette, de la mort de l'Empereur, dont nous sommes obligé d'écourter le récit.
Le Procès-verbal officiel de l'autopsie fut rédigé et expurgé pour les besoins de la cause : celle de décharger l'Angleterre de toute responsabilité sur la mort de son prisonnier. On croyait à l'existence d'une hépalile, commune à Sainte-Hélène, et il importait de déclarer le foie normal, comme il l'était du reste : « le tissu ne présentait aucune altération de structure », écrira deux ans après Antomraarchi.
POUxMONS ET PLÈVRES. — Al'autopsie, le médecin corse trouve le sommet du lobe gauche « parsemé de tubercules et quelques petites excavations tuberculeuses ». Il constate, en outre, la présence de plusieurs ^a/igr//ons bronchiques du médiastin postérieur un peu grossis, presque dégénérés et en suppuration. »
Le poumon gauche était « comprimé par un épanchement d'un verre de liquide de couleur citrine >, tandis que le poumon droit, sain, était « comprimé par un épanchement d'environ deux verres de même liquide ». Hydrothorax provenant soit de l'hydropisie générale d'origine dyscrasique, soit de la cachexie, soit encore d'un myocarde graisseux et insuffisant, donnant lieu à des syncopes, prises pour des « attaques d'apoplexie », et à un « sommeillage » qui l'obligeait à se mettre « à toute heure au lit ».
C'était, en outre, un lithiasique ou uricémique, dont la vessie « renfermait une certaine quantité de calculs », d'où la dysurie ou difficulté d'uriner qui le tourmentait depuis longtemps et peut-être ses « coups de canif de l'aine », ébauches de coliques néphrétiques.
La sérosité du sac de la plèvre costale gauche semble dépendre d'une pleurésie récente en raison d' « une couche légère de lymphe coagulable qui couvrait une partie des faces des plèvres costales et pulmonaires ».
En plus, le poumon gauche « adhérait par nombreuses brides aux parties postérieures et latérales de la plèvre
gauche ». Ces membranes pleurétiques remontaientelles à l'ancienne affection, traitée par Corvisart, et qui aurait été une pleurésie, cousine germaine de la tuberculose? Antommarchi ne dit pas si les tubercules étaient anciens et ne mentionne pas l'existence de cavernules cicatrisées, mais celle de petites excavations béantes, donc récentes.
Malgré les imprécisions et lacunes des procès- verbaux officiel et officieux, il reste assez de témoignages pour établir un diagnostic ferme post mortem.
Tout d'abord, souvenons-nous que chaque lésion tuberculeuse s'accompagne d'une adénite. Le siège de cette adénopathie permet même de localiser celui de la lésion tuberculeuse pulmonaire. Or, les ganglions bronchiques en suppuration, signalés par l'anatomiste corse, dépendent d'une poussée ultime et ne peuvent se rattacher à l'hypothèse de phtisie guérie à l'aide de deux vésicatoires.
D'autre part, les excavations non cicatrisées et l'enduit de lymphe coagulable de la plèvre gauche nous autorisent à conclure à l'existence d'une phtisie pulmonaire et d'une pleurésie tuberculeuse finales. Le D' Cabanes, pensons-nous, a tort de déclarer que l'Empereur < était un tuberculeux guéri ». D'après l'autopsie, il ne le serait devenu qu'à la fin de sa vie. Mais, cette lésion n'était pas suffisante pour déterminer la mort.
ESTOMAC. — « La surface interne du viscère, écrit Antommarchi, n'était plus qu'un amas de matières cancéreuses... A un pouce du pylore, on a découvert un ulcère qui avait perforé les parois. »
Donc, aucun doute sur l'existence d'un ulcère stomacal cancéreux, cause certaine de la mort.
Celte affection douloureuse arracha au malade sa première plainte, qu'il attribuait au foie, le 1" octobre 1817. Elle eut une longue durée, parce que les orifices
174 COMMENT MODRDRENT
— cardia et pylore — de cet org^ane n'étaient pas atteints et permettaient à l'alimentation de s'effectoer, jusqu'à l'apparition des vomissements et aussi grâce à une autre circonstance favorable : la soudure du lobe gauche du foie à l'nlcère stomacal, expliquant, en outre, la douleur de l'épaule droite, dite « en bretelle ' ».
FOIE ET RATE. — Antommarchi, hypnotisé par l'idée fixe d'une hépatite chronique, toujours purulente, maintient, dans son livre, que « la rate et le foie étaient très volumineux et que ce dernier organe ne présentait aucune altération de structure », donc pas d'hépatite.
« On avait affirmé avec tant d'assurance, relate non sans malice W. Henry, qui avait assisté à l'autopsie et signé le procès-verbal officiel, que le défunt souffrait d'nne hypertrophie et d'une inflammation chroniques du foie, que presque tout le monde s'attendait à ce que ce viscère fut trouvé malade aussi. Donc, quand on l'examina, le» visages exprimèrent une attention anxiense. M. Antommarchi fit une incision ; il croyait voir jaillir un flot de pus de Vabcès qu'on imaginait ; mais il n'y avait aucun abcès, pas é' inflammation non plus, pas d'enflure. Le foie était de volume ordinaire et parfaitement sain dans sa contexture interne. Une adhérence légère unissait la face convexe de son lobe gauche au diaphragme ; elle semblait une conséquence et la continuation de l'adhérence observée entre le foie et l'estomac. »
A titre documentaire, rappelons que les Corses sont très sujets au paludisme : presque tous ces insulaires ont un gros foie et une grossse rate. Si Napoléon avait l'une et l'autre, l'Angleterre pouvait n'y être pour rien,
1. <i Blaadin, selon le chirurgien Tillaus, rapportait à l'inflammation du diaphragme la douleur de l'épaule droite, qui existe dans l'hépatite, douleur sympathique dont nous ne connaissons pas la véritable explication . »
malgré les maladies du foie qui sévissaient à Sainte- Hélène.
Ou ne peut, non plus, attiibuer le cancer aux peines morales subies par le captif: Dieulafoy déclare qu'elles ne sont plus admises, surtout ici, où Vhérédilé paternelle est flagrante, en dépit des moutons de Panurge du corps médical de la haute école de Sganarelle « qui ont changé tout cela ». Le cancer, la tuberculose hérédilai' res, des billevesées désuètes ! s'exclament ces anencéphales. L'écho hippocratique répond par un éclat de rire.
Il est parfaitement démontré que, chez notre malade, comme pour le quart environ des mêmes cas, des adhérences gastro-hépatiques peuvent s'établir et retarder la perforation et les péritonites terminales. On ne saurait donc pas accuser le foie de la mort de Napoléon, puisqu'il lui procura une survie appréciable.
Le D' Cabanes, en considérant Vhépatile chronique comme cause principale de la mort de l'Empereur, commet donc une erreur médicale, ainsi que Frédéric Masson, dans Autour de Sainle-Hélène, où il écrit : « Sur l'hépatite chronique, le cancer s'est greffé. » Bien au contraire, ce fut le lobe gauche du foie, sain et libérateur, qui se greffa sur le carcinome ulcéré. Soyons précis et ne mettons pas la charrue avant les bœufs.
En résumé, il nous paraît établi que Napoléon succomba à un cancer de l'estomac, compliqué d'une poussée de tuberculose pulmonaire du côté gauche et d'une pleurésie du môme côté.
Par surcroît, ajoutons aux présomptions tuberculeuses une coïncidence curieuse, relative à l'époque de sa mort : elle eut lieu au milieu du printemps, terme fatal de prédilection des poitrinaires, au renouveau, à la pousse des feuilles et non pas à leur chute, selon l'erreur populaire généralement admise.
Par-dessus tout, nous sommes heureux de proclamer
bien haut, en opposition à une autre erreur plus grave et fort injustement répandue, même par des intellectuels, que notre loyale alliée est moralement hors de cause en la circonstance : Napoléon serait mort de son cancer sous n'importe quelle autre latitude. Le climat de Sainte-Hélène n'y fut non plus pour rien, même du point de vue psychique.
Augustin Filon, traducteur de Napoléon, la dernière phase, par lord Rosebery, écrit : « Cet auteur, inspiré par la pensée très louable de soulager la conscience de ses compatriotes du meurtre de Napoléon, triomphe, il me semble, un peu vite des résultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la maladie de foie particulière à Sainte-Hélène, dont il se prétendait atteint et qui peut n'avoir été qu'une fable. S'ensuit-il que le climat de Sainte-Hélène n'ait pas hâté l'apparition du cancer héréditaire et avancé sa fin de dix ou vingt années ? C'est à la science de répondre. »
La science répond que le cancer de l'estomac apparaît de cinquante à soixante-cinq ans ; Napoléon, en étant mort à cinquante-deux ans, rentre dans la norme. Pour justifier l'accusation de A. Filon, encore fallait-il qu'il mourût à trente-deux ou quarante-deux ans. Mille regrets.
Ne quittons pas Napoléon, personnage dévoré d'orgueil et d'ambition, — comme tous les conquérants mégalomanes, — par suite peu sympathique, sans le défendre, dans l'intérêt de la vérité, contre ceux qui en font un épileptique. Les historiens ont abusé des poisons, des excès vénériens, pour expliquer des morts souvent fort naturelles ; ils ont décrété de haut-mal la plupart des célébrités mondiales ; Michelet a raésusé de la syphilis ; Lombroso avance qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que l'Empereur ait été un « comilial » ; enfin, le D' Cabanes examine si Napoléon était un épileptique.
Les secrétaires et les valets de chambre de l'Empe-
reur n'ont jamais été témoins d'aucune attaque. Or, l'on sait que les accès de haut-mal sont plutôt fréquents et conduisent, avec le temps, à l'obnubilation des facultés intellectuelles, parfois même à l'aliénation mentale.
L'Empereur a suffisamment prouvé qu'il n'était pas « caduc ^ ni dans un sens ni dans l'autre. Ces brèves réflexions et objections eussent dû suffire à notre confrère, pour lui faire tout d'abord rejeter les commérages et potins qui ont donné lieu à ce diagnostic fantaisiste, comme pour le Kaiser. (Voir nos Cnriosa de médecine lilléraire, arlislique el anecdoliqae.) En prêtant à ces ragots quelque importance, on ne fait preuve ni de dialectique ni de science diagnostique.
Talleyrand ', nous conte-t-il, assure qu'à Strasbourg il fut témoin oculaire d'un accès typique et que l'Empereur, alors dans une salle de la Préfecture, aurait crié, avant de « tomber l'écume à la bouche » : « Fermez la porte ! » N'a-t-il pas confondu avec un huissier criant : On ferme ?
Puisqu'un médecin rapportait ce propos, il aurait dû prévenir le lecteur ignorant qu'un épileptique sur le [ point de perdre connaissance, n'a jamais proféré qu'un cri strident, inspiratoire et si prolongé qu'il provoque parfois la mort par suffocation. Si donc Napoléon est tombé de son haut, pardon, à Strasbourg, en disant : Fermez la porte ! ce serait de tout autre cause que du haut-mal.
Mais on ne nous fait grâce d'aucun propos. A l'Ecole de Brienne, à la suite d'une punition, Bonaparte eut, dit-on, une crise de nerfs hystériforme et il en aurait eu une autre dans les bras de M"^ George, en quelque nuit d'amour. Hystérie soit, mais non pas épilepsie.
1. Lord Granville le définissait : « un bas de soie rempli de boue ». Ce serait, parait-il, Napoléon qui dit au claudicant prince de Bénévent (fig. 2"), devant Bertrand : « Tenez, Monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie ! »
Noire confrère se demande s'il faut y voir des attestations du mal caduc? Pourquoi ne pas se demander si crise de nerfs est synonyme d'épilepsie et pourquoi ne rappelle-t-on pas, comme autorité, que Cliampfort définit le coït — la bête à deux dos de Rabelais — « une
Fig. 27. — Talleyrand, d'après Honoré Daumier.
courte épilepsie »? Où les convulsions cloniques précèdent les toniques, au lieu de les suivre.
Ne soyons pas injuste : notre écrivain n'a-t-il pas en revanche trouvé des formules « définitives » qui caractérisent les princes et les rois du point de vue médical ? « Nous avons caractérisé pathologiquement Napoléon I", lisons-nous dans ses Indiscrétions de l'Histoire
par ces quatre mots, nous allions écrire lettres : un arthritique de génie ». Celte idée géniale a été fixée sur un 3i\hum de pensées... sauvages, sioulerail l'ami Monin. Hugo ne traite-t-il pas quelque part Voltaire de « singe de génie » ?
Cette trouvaille a le relief du truisme qui servit au même Empereur pour « caractériser » Gœthe. Rencontrant, un jour, le plus célèbre des poètes d'Allemagne qui créa cette autre expression de génie « l'éternel féminin », Napoléon lui adressa cette parole mémorable, que le premier caporal venu eût imaginée : « Vous êtes un homme, M. Gœthe I » Le petit caporal aurait pu ajouter, comme plus tard Mac-Mahon le fera pour le nègre de Saint-Cyr : Continuez !
Plus terre à terre, nous préférons la boutade pessimiste que l'instigateur du Code civil, recueil de lois qui protège surtout les malfaiteurs, émit à Sainte-Hélène: « Je ne puis croire à un Dieu vengeur et rémunérateur, car les honnêtes gens sont toujours malheureux et les coquins heureux, » Ce n'est que trop exact : la vertu n'est jamais récompensée.
Tout de même, nous ignorions que l'arthritisme pût avoir avec le génie un rapport qui mériterait d'être particulièrement souligné ; il est vrai que tout tient à tout et, conséquence inattendue, il nous faudra désormais dénommer Démosthènes, un bègue de génie ;lord Byron, un pied-bot de génie ; Mirabeau, un variole de génie ; Gambetta, un borgne de génie, etc.
En guise de Post-Scriptum, terminons par une courte révision des causes de sa mort. A tout seigneur, tout honneur. Commençons par consulter l'autpur des Morts Mystérieuses qui a étudié à fond ce sujet. « Le D' Cabanes, écrit M. Paul Frémeaux dans le Mercure de France (16 avril 19H), a plusieurs fois annoncé, depuis une douzaine d'années, qu'il méditait « un grand ouvrage, sur la mort de Napoléon... » En 1920, il y a plus
de vingt ans, espérons que ce travail, après une si longue gestation, verra enfin le jour. Il se pourrait, étant donné le flair de l'actualité que possède cet écrivain pratique, qu'il nous réserve la surprise de sa naissance au centenaire de l'Empereur, en 1921. Ce sera vraisemblablement le couronnement de son œuvre littéraire. En attendant, passons à la révision des diagnostics rétrospectifs.
Notre confrère le fait mourir d'une Hépatite chronique, qui n'existait que dans l'imagination d'Antommarchi,et d'un cancer de l'estomac et aussi d'un ulcère de l'estomac. « Ces hématémèses, écrit-il, annonçaient ou le cancer, ou l'ulcère. » L'hématémèse, couleur marc de café, ne peut annoncer que le cancer, tandis que l'hématémèse de Vulcère est rutilante. Il cite ce diagnostic fantastique, sans en nommer l'auteur : Affection gastrique bénigne, d'origine neurasthénique, ayant provoqué à la longue un ulcère perforant de l'estomac. Autant de mots, autant d'hérésies médicales : relevons par surcroît, cette inconséquence : une affection bénigne qui devient mortelle.
Paludisme (D' Chaplin). — Dystrophia adiposo genitalis, causée par un vice de fonctionnement de l'hypophyse (D' Guthrie). — Maladie de foie. « Après six ans de captivité, Napoléon descendit dans la tombe, atteint d'une maladie de foie, dont les progrès furent accélérés par l'influence d'un climat malsain et par les rigueurs de son geôlier, sir Hudson Lowe. » (E. de Bonnechose, Histoire de France, 1848). — Néphrite (Edmund Andrews, Chicago, 1895) cité par Cabanes, ainsi que le suivant. — Neurasthénie chronique {Gazette médicale de Paris, 1901). — Tuberculeux guéri (D' Cabanes). — Tuberculose pleuro-pulmonaire ultime compliquant le cancer de l'estomac. (D' G.-J. Witkowski, votre serviteur). L'autopsie décèle la présence de tubercules et de cavernes récentes au sommet du poumon gauche et une
pleurésie, compagne fréquente de la tuberculose, selon Landouzy, du même côté. Le roi de Rome a de qui tenir et succombe à la phtisie pulmonaire, comme sa grand'mère maternelle.
A placer en marge : L' Empoisonnement classique de tous les souverains. Assassiné moralement par sir Hudson Lowe. Singularité linguistique, Lowe, en anglais, signifie amour, quelle ironie du sort ! (M. de Montholon, le général Lamarque, Augustin Filon.) Le général Gourgaud trouve de la litharge ou protoxyde de plomb rouge orangé, dans le vin rouge « destiné au proscrit ». Qui l'y avait introduite ? Is fecit oui prodest, vieil axiome de droit déjà cité. En France, on accuse un Anglais, et en Angleterre, un Français pour compromettre Albion : la maxime latine s'applique aussi bien à l'attaque qu'à la riposte.
LOUIS XVIII f 1824
Encore un témoin oculaire pris en flagrant délit d'erreur. Le vicomte de Reiset, d'après l'auteur des Morts Mystérieuses^ à la date du 10 septembre, écrit : « La gangrène dévore les pieds... Baptiste en retirant les bas de Sa Majesté, y a trouvé des fragments de doigts du pied gauche. Tandis que le procès-verbal d'autopsie déclare qu'un seul pied, le droit, est au tiers détruit par un sphacèle, plusieurs orteils manquent... Le pied gauche est intact, mais amaigri et couvert d'une croûte d'épiderme fort épaisse. »
Ce qui établit le diagnostic rétrospectif de gangrène sénile, sèche, comme pour Louis XIV, à cette différence près que la gangrène du roi Soleil siégeait à gauche.
Cette manifestation de la goutte provient de l'athérôme des valvules du cœur et de l'aorte qui en émerge. Une légende fantaisiste attribue son origine à ce que le prince aurait eu les pieds gelés, quand l'Empereur de Russie l'obligea d'effectuer sa retraite civile de Mittau. Encore une légende historique à vau-l'eau.
A l'autopsie, « le poumon offrait, en haut et en arrière, une adhérence peu étendue, mais forte et paraissant ancienne ». Un reliquat de pleurésie, sœur jumelle de la tuberculose.
On constata l'existence d' « un phimosis naturel », vice de conformation dont Louis XVI fut opéré ; mais cette anomalie ne l'empêchait pas de faire honneur à son sexe avec M""" de Bailli, à Coblentz, et avec d'autres, bien qu'il passât, d'après Léon Bienvenu, dans la conversation privée avec les dames, pour ne jamais trouver « le mot de la fin ».
Le fait est qu'il n'a pas eu d'enfants de son mariage
avec Marie de Savoie ; il n'en donnait pas moins, entre temps, la réplique à M""" du Gayla, des seins de laquelle il faisait un usage tout particulier, qu'il prisait avec volupté : il y déposait son tabac pour l'y renifler *.