‹ Comment moururent les rois de FranceChapitre 3 sur 40 · Charles Edouard · texte numérisé non relu

Charles Edouard

LOUIS I" le Débonnaire f 840

Ce prince — le troisième fils que Charlema^ne cul de sa seconde femme Hildcgarde — fut un « esprit faible... ; tombé malade tout à coup, il fut transporté dans une des îles du Rhin oîi il se livra à l'excès de son chagrin. 11 mourut en 840 ». L'auteur des Morts mystérieuses donne ces détails d'après Peignot, qui ne dit rien de semblable:* Associé h l'empire en 813», écrit cet historien, ce qui donne à penser que son père ne le croyait pas « un esprit faible », comme le veut le D"' Cabanes, ni un « dément », ainsi que renchérit le neurologue Brachet, lequel voit partout des aliénés '. « 11 succède à son père, en 8 14, continue Peignot; est déposé et enfermé dans un couvent à Soissons, en 833 ; remis en liberté en 834, il meurt le 20 juin 8i0. »

Sans compter les soucis de l'invasion des Normands, « les chagrins causés par ses malheurs domestiques », dit Berthevin et non pas Peignot, donnent la clef de sa « mélancolie » et de sa prétendue « démence ». Rappelons ses deux dépositions, ses trois partages entre ses fils ; la révolte de son neveu Bernard, roi d'Italie, prétendant de l'Empire, auquel l'oncle débonnaire fit crever les yeux, sur le conseil de sa première femme Hermengarde (encore un spécimen de 1'* éternelle bonté de la femme», découverte par Victorien Sardou) ; l'inconduite de la seconde épouse, Judith, dont il eut Charles le Chauve et qui le cornufia avec Bernard, comte de Barcelone (Bernard est un nom qui ne lui porta pas bonheur). Elle provoqua un nouveau partage qui mécontenta les trois aînés

1. « N'ai-je pas entendu un médecin aliénistc, écrit J. Claretie, considérer Hugo comme un hydrocéphale guéri ? » « Le génie ne serait-il qu'une névrose ? » dit l'aliéniste Moreau de Tours.

du premier lit, lesquels firent enfermer à nouveau leur père, comme gAteux,et mirent le comble à ses malheurs. « Je pardonne à mon fils Louis le Germanique, murmura-t-il en mourant, mais qu'il sache qu'il m'a donné la mort. » Il lui réclamait une part de l'héritage de son frère Pépin, décédé. Ce n'est certes pas là le langage d'un « dément ».

Louis ne fut donc ni un « esprit faible » ni un « dément > mais une bonne pâte de mari qui manqua d'énergie envers une mégère non apprivoisée et eut le tort de ne pas la mener à la baguette, — l'emblème de la paix armée du ménage, — selon le conseil d'un fabliau du bon vieux temps, qu'on ne saurait trop citer et qui pourrail être gravé sur les murs de certains foyers :

Un coup la fait braire, Deux coups la font taire.

Régnard reproduit le précepte sous une forme analogue :

Qui bat sa femme, il la fait braire, Mais qui la rebat, il la fait taire.

C'est une des nombreuses applications du Bis repelila placent d'Horace.

Quant à vous, messieurs les psychologues Brachet et C'% méditez ce conseil du bonhomme La Fontaine : « Ne forcez pas votre talent... » Sans quoi, vous vous exposez à ce que, sur votre passage, on crie en chœur avec Gyp : Ohé ! les psychologues !

a COMMENT MOURURENT

EUDES t 898

L'aliéniste et récidiviste, Auguste Brachet, déjà nommé, avec la tendance des professionnels à dépister la démence partout, a épluché le cas d'Eudes, un des fils de Robert le Fort. Ce psychiatre base son étude sur le récit de la mort de ce prince, écrit un siècle après son décès par le moine médecin Richer, document de seconde main et fort contestable.

Au surplus, ce docteur en théologie et en médecine se borne à conclure vaguement que ce prince a succombé aux suites d' « une affection cérébrale ». Laquelle ? Nos confrères, qui n'y voient que du noir, se demandent si ce délire était essentiel (manie aiguë ou symptomalique de fièvre typhoïde, de pneumonie, de méningo-encéphalite, etc.). Toute la pathologie peut y passer.* 11 est difficile d'établir ses antécédents héréditaires » objecte-t-on. Quand le dossier sanitaire est vide ou incomplet, le silence s'impose. Tous ces diagnostics par exclusion sont à exclure.

Sur la maladie, on sait seulement qu'elle commença par de la mélancolie (comme au début de la fièvre typhoïde), par du délire non fébrile, puis du délire aigu déterminant la mort. Et Brachet, qui, assure-t-on, « est arrivé, dans sa Pathologie mentale des rois de France, à nous présenter un tableau clinique de la maladie du roi franc, qui paraît ne pas devoir prêter le flanc aux critiques même les plus subtiles », — nous venons de montrer que nous différons d'avis, — conclut qu'Eudes a succombé à un accès de folie aiguë. Trahit sua qnemqiie...

D'un autre côté, M. Fabre, l'historien d'Eudes, ne peut s'expliquer les deux derniers actes de la vie politi-

que du roi : 1° le honteux traité signé avec les Normands, où il sera imité par Charles le Chauve et Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, et 2° la reconnaissance à son lit de mort de son compétiteur Charles le Simple. Ne voyons-nous pas chaque jour se réconcilier des frères ennemis ou des personnes qui, naguère, se traitaient de Turc à Maure ? Ne savons-nous pas que des nations se massacrent, puis s'allient ou se rapprochent dans une entente des plus cordiales ? Est-ce qu'un historien a la prétention de dépister les idées de derrière la tète de tous les personnages qu'il étudie ? De sa propre autorité, M. Fabre décrète d'incohérence les actes d'Eudes, que nous tenons pour sensés, et les attribue à « la dépression morale » du prince.

Les documents positifs font défaut ; les aliénistes et les historiens manquent de précision en concluant,* de chic », à la manie aiguë.

Si Eudes s'est trompé dans ses prévisions, il a de glorieux émules, à commencer par notre Napoléon, dont les conceptions des guerres d'Espagne et de Russie, sans parler de Waterloo, ne peuvent passer pour sublimes.

La difficulté ou l'impossibilité de la recherche du document précis, dans trop de cas obscurs, ne permet pas, comme le veut l'enthousiasme du D' Horace Blanchon, — la trompette de la renommée figariste au service de la camaraderie académique, — de « prédire à la psycho-palhologie historique le plus bel avenir ». D'une part, les multiples variations sur l'étiologie et le diagnostic du même fait morbide, opérées par les fervents de cette branche médicale et, d'autre part, la durée éphémère de la Société de médecine historique, ayant eu comme cariatide principale un doyen de la Faculté, sont du plus mauvais augure pour un avenir brillant. Cette science conjecturale, comme la médecine, dont elle est une simple dépendance, peut rendre quelques services à l'histoire. Un point, c'est tout.

HUGUES CAPET t 907

On le fait mourir d'« une maladie éruptive ressemblant à la variole ». Cette conjecture repose sur quatre mots d'un de ses biographes, le médecin cagoule Richer: papulis tolo corpore confectus. Cette éruption de papules fait de suite songer à la variole. C'est possible, mais non certain.

Brachet trouve, comme nous, que la séméiologie latine est trop rudimentaire pour affirmer la variole. Or, dans un traité du ix' siècle, Liber therapeuticus, on lit, à la place de puslulse : « papulse quse vocant volaticas, olii variolas... » On peut donc admettre ici, en dépit de l'équivoque, les papules varioliques {variolas) plutôt que les papules volantes (volaiicas).

« Les papules, écrit l'auteur des Morts mystérieuses, peuvent tirer leur origine de la variole ? » D'accord, mais si l'éruption caractéristique de cette fièvre débute par l'apparition de papules, celles-ci sont éphémères ; dès le « lendemain », selon Dieulafoy, elles se transforment en vésico-pustules, et ce sont les pustules qui tuent et non pas les papules du début, précédées et accompagnées au visage seulement d'une rougeur uniforme d'aspect érysipélateux: nanc erijsipelatis rita, nunc morbillorum, dit Sydenham.En présence d'une variole conjluente vraie, puisque le roi en est mort, l'annaliste se serait servi, semble-t-il, du terme technique puslula, bien que les latinistes médicaux emploient parfois le mot incorrect papula. Celse, le Cicéron de la médecine, utilise déjà le terme puslula sous Auguste, apparemment pour désigner des « boutons de variole ».

Le D' Cabanes passe en revue toutes les maladies éruptives à forme papuleuse. « L'érijsipèle ? » Certes

non ; cet érythème est ambulant ; il peut parcourir successivement toute la surface du corps, mais il ne le recouvre jamais d'emblée. « La rougeole? » Nullement, bien qu'il existe des rougeoles boutonneuses; auquel cas, la mort ne survient pas pendant l'éruption qui fait tomber la fièvre, à moins d'une complication, telle la broncho-pneumonie. « L'eczéma, le lichen ? » Ah ! non ! Ah non ! jamais un eczéma ni un lichen n'a été mortel. « La syphilis? » Les syphilides papuleuses ne mettent pas non plus les jours en danger. « Le purpura populeux ? » ou simplex peut durer quelques mois sans gravité, les pétéchies proéminentes évoluent environ un septénaire sans dégâts ; il en est de même du purpura rhumatismal ou de l'hémorragique, rarement funeste. Nous n'envisagerons pas l'éventualité des éruptions à'ecthgma, de pemphigus, caractérisées par des cloques de sérosité ; de la varicelle qui est bulbeuse aussi, tandis que la variole et la varioloïde sont pustuleuses. Nous ne nous arrêterons pas à Vurlicaire ni au typhus exanthématique, maladies que notre confrère cite sans les admettre, compris la suetfe miliaire vésiculeuse, et sans doute la fièvre perni-cieuse pétéchiale qu'il a oubliée. Nous serions inexcusable de nous attardera cette revue pathologique.

Cherchons encore et peut-être nous rapprocheronsnous de la vérité. Plus loin est mentionné un extrait de Richer, où ce médecin parle d'une fièvre contagieuse avec papules érysipélateuses innombrables — cum papulis érysipelatis innumerabilis ' très meurtrière, près de Reims. Or, il se sert du même terme, papulis toto corpore, pour Hugues Capet. Ne peut-on inférer que le qualificatif érysipelatis, était dans son esprit et est resté dans son encrier ? En quel cas nous aurions la scarla-

1. Le pluriel est innumérahilibiis, mais le moine médecin était féru de latin de sacristie.

Une, la fièure rouge, donnant à la peau une rougeur diffuse, puis vineuse, écarlate, sur laquelle se détache un pointillé (macules, papules) plus foncé. Que si nous croyons nous rapprocher du texte, en substituant scarlatine à variole, nous sommes trop ami de la vérité pour proposer notre solution comme une conclusion ferme, définitive.

En tout cas, nous n'hésitons pas à nous inscrire en faux contre l'interprétation de notre confrère qui, à propos de l'épidémie meurtrière des environs de Reims, en 934, précitée, demande : « Est-ce de Vérysipèle ou de la variole qu'il s'agit ; il est malaisé de se prononcer ; c'était en tous cas, une affection épidémique, fébrile, populeuse? »

Encore une fois, « il n'est pas malaisé de se prononcer » contre la conjecture érysipèle. « C'est bien simple ! » comme nasillait Gil-Pérès, parce que cet érythème, répéterons-nous, ne recouvre jamais toute la surface du corps à la fois. N'oublions pas le qualificatif important érysipelatis, émis et non omis par Richer et qui s'applique en l'espèce parfaitement à la scarlatine, dont la rougeur est générale, tandis que l'aphorisme de Sydenham ne vise que celle du visage. Toutefois, nous ne pouvons être affirmatif ni pour le cas du roi ni pour celui des Rémois : variole ou scarlatine ? Dans le doute, abstenons-nous, avec la sagesse des nations.

En définitive, les médecins historiens n'ont pas résolu le problème Capet et restent capots.

HENRI P' f 1060

D'après Littré, ce prince serait mort d'une hyperpurgation ordonnée par son médecin, Jean de Chartres. Ce' archiatre, pour dégager sa responsabilité d'une mort, peut-être naturelle, l'attribua à l'imprudence de son chambelan qui lui fit boire un verre d'eau après la purgalion! Littré n'a pas eu de peine à démontrer que ce liquide ne fût pour rien dans l'issue fatale. De même, nous nous étonnons que personne jusqu'à présent n'ait reconnu la fausseté de l'attribution de la mort de Louis X et de celle du dauphin François, l'une attribuée à un verre de vin frais et l'autre, à un verre d'eau glaciale ; nous y reviendrons en temps et lieu.

Certes, la polypharmacie de l'époque a pu et dû provoquer de nombreux méfaits. Alors, les apothicaires trituraient la fameuse panacée « faite, d'après V. Hugo, avec des nombrils de singes du golfe Persique ». D'ailleurs, les extravagances de l'apothicairerie concordaient avec l'ignorance des disciples d'EscuIape. On en jugera par les bévues attribuées aux médecins de quelques siècles plus tard. Qu'il nous suffise de rappeler, avec le môme poète, « les graves paroles de l'empereur Mathias moribond, à son médecin ému, essayant une dernière fois de lui lûter le pouls sous sa couverture et se trompant de membre: Erras, amice, hoc est membrum nos- Iram impériale sacro cœsareum » ?

11 est probable que, pour Henri P', il ne s'agissait que d'une simple coïncidence et que la mort a été causée par la maladie et non par le remède administré. Ce sont de ces surprises auxquelles sont exposés les médecins qui, par contre, profitent des cures opérées par la nature et il y a compensation en leur faveur. Mais il n'est pas

18 COMMENT MOUBUREKT

impossible que l'apothicaire ait eu une distraction ou la main lourde en composant le dangereux purgatif. Nous avons été témoin d'un cas de ce genre pendant notre externat à l'hôpital Saint-Antoine : un vomitif stupidement classique, administré secundum arlem à un malade atteint d'angine inflammatoire simple, provoqua un choléra stibié, que le certificat de décès du chef de service G., qualifia choléra nostras. Ce n'est pas sans raison que Guy Patin appelait le vin émétique stibié, stibial ou stygial, en sa qualité de pourvoyeur du Slyx.

Quoi qu'il en soit, il est démontre que l'eau claire qu'Henri P' but après sa purgation n'avait rien de trouble, à moins que, comme dans toutes les morts, on ne fasse intervenir le poison, le deus ex machina des historiens aux abois et dos médecins déconfits.

Toutefois, nous n'acceptons pas l'interprétation, tirée par les cheveux et les oreilles, du D"" Cabanes qui explique le surnom surdus (le sourd), donné à Tarchiatre après l'accident, « sans doute parce qu'il n'entendît pas les plaintes de son royal patient et qu'il ne vint pas à son secours ». Il dut apparemment ce sobriquet à son infirmité déjà lointaine, que les gens de cour soulignèrent malicieusement après son échec. (Voir nos Addenda.)

PHILIPPE I- t 1108

Quelle est la cause de sa mort ? « Est-ce le diabète, est-ce la narcolepsie ?» se demande l'auteur des Morts mystérieuses. — « Est-ce de la bradypepsie, de la lienterie, de l'apepsie ? » ajouterait M. Purgon.

Philippe l" était adipeux, glouton, eczémateux, sujet à des névralgies dentaires, dues sans doute à la carie et qu'on attribuait à « une vengeance de la Divinité ». Le diabétique meurt de phtisie, d'anthrax, de pneumonie de gangrène, etc. ; il est exposé à la polydipsie, à la boulimie, à l'ébranlement des dents, comme les uréraiques, et au coma. Mais pourquoi un cent kilos n'aurait-il pas succombé tout simplement à l'apoplexie ou au cœur gras ? Nous avons vu Dolbeau, devenu obèse vers la fin de ses jours, s'endormir pendant une consultation. De même, le très piétiste Cruveilhier ne put résister au sommeil en écrivant une ordonnance pour une cliente, dans son cabinet. Celle-ci, tout ébaubie, eut l'idée d'agiter une sonnette placée sur le bureau : le pieux chirurgien s'éveilla en sursaut et, se croyant à l'élévation, fléchit le genou^ se prosterna vers le parquet, la tête inclinée sur ses mains jointes.

Philippe I"'', cent kilos royal, est peut-être mort tout simplement comme on s'endort.

LOUIS VI le Gros\ 1137

On le dépeint comme « un bel homme, bien que d'un embonpoint excessif ». Il est difficile de se figurer un Antinous sous la forme de poussah aux contours débordants. Il hérita de la corpulence de son père, Philippe, et de celle de sa mère, Berthe de Hollande, d'une rotondité analogue à celle d'un fromage de ce pays. Mais alors que son père était « moult affaibli », Louis était d'une activité dévorante et fut surnommé Y Eveillé. On pouvait dire, à la lettre, de ce mastodonte, lequel « montrait le degré d'extension auquel la peau humaine peut atteindre »,que son agilité lui permettait de courir ventre à terre.

Ce polysarcique hérita aussi de son père sa réputation de paillardise. Un cent kilos, léger de mœurs, alerte au jeu de la bête à deux dos, au premier abord peut paraître un comble, une antithèse à la Hugo : un bon coq n'est jamais gras. Certes, le cas se présente chez certains boursoufflés, atteints de bougeotte ; mais combien rares les mastodontes qui peuvent répondre à l'appel : Sursiim ventres ! Son potiron de père et sa citrouille de mère mirent, d'ailleurs, dix ans à le confectionner.

LOUIS VII t 1180

« Le dossier pathologique de ce roi, nous dit-on, a été dressé par Brachet, avec le soin qu'il apportait dans ces reconstitutions médico-historiques ». Méfions-nous de ces pièces colligées sept siècles après l'événement et par un aliéniste qui, avec l'Ecriture ' et ses collègues, croit à la vesanie universelle. Ouvrons l'œil et le bon.

Donc, à cinquante-neuf ans, en 1179, On avril, précise le neurologue prénommé, « le roi a une deuxième attaque de paralysie », qui doit être la première hémiplégie, parce qu'elle n'atteint que le membre supérieur droit et aussi, ce qu'il oublie de mentionner, la parésie de la langue avec bredouillemcnt. Cette attaque fut attribuée au troid, en plein cœur du printemps, et le commentateur semble accepter cette éliologie.

Le froid, à la veille du joli mois de mai, aurait déterminé, ce semble, une congestion cérébrale, une apoplexie ou une paralysie faciale du côté refroidi. Nous préférons attribuer l'attaque à une hémorragie cérébrale, — localisée au voisinage des centres nerveux moteurs des membres droits et de la 3° circonvolution frontale gauche, dite de Broca, siège du langage, — ou à une embolie provoquée par l'athérome de l'aorte et des valvules du cœur, d'origine goutteuse ou rhumatismale.

Une attaque consécutive — la seconde pour nous, une troisième aurait été fatale — détermina une hémiplégie

1. Et staltorain iiifinitus est namerus. Kcclbsiastes. 1-15. Voici la traducUon du texte complet du versst : « Les amas perverties se corrigent difficilement et la nombre des insensés est infini. » Boileau en donne la paraphrase dans la Satire IV :

Tous les hommes sont fous et malgré tous leurs soins, Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.

plus accusée des membres supérieur et inférieur du côté droit, avec aphasie accentuée. Brachet, « qui ne paraît pas avoir prêté le flanc aux critiques même les plus subtiles », se trompe de rechef en écrivant : « Tout le corps était paralysé » ; seuls, les muscles du côté droit du corps et ceux du côté gauche de la face devaient être frappés de paralysie.

Certains historiens, comme on devait s'y attendre, attribuent sa mort aux excès vénériens, ce qui ne concorde guère avec le reproche que lui adressait la reine Eléonore, laquelle traitait son époux de pomme cuite ou plus exactement de « pomme pourrie » et le comparait, en outre, à un « moine >. Ce n'est pas non plus une raison pour lui décerner un prix de vertu; il pouvait négliger son épouse et avoir de l'appétence pour le fruit défendu, « les pommes du voisin ». Mais cette conduite jurerait avec ses convictions et pratiques religieuses enracinées, au point de se faire tondre comme un capucin.

En tout cas, ce n'était pas un frigide et Eléonore était, sans doute, une femme de feu trop exigeante : n'a-t-il pas fait ses preuves de virilité ? De cette même Eléonore de Guyenne, qui le sganarellisa royalement, il eut deux filles ; sa seconde femme. Constance, morte en couches, lui en donna autant, et, de sa dernière épouse, Alix, il eut encore deux enfants : Philippe Auguste et une fille. Mais quel rapport peuvent avoir ces commérages d'alcove avec la médecine dite historique, appelée à résoudre les problèmes médicaux de l'Histoire, mais, en réalité, à sérier des conjectures ?

PHILIPPE II Auguste ' f 1223

« Dévot et fourbe », deux vices conciliables, pensez à Louis XI : « cruel et sensuel », autres défauts souvent accouplés, voyez Néron et Philippe II d'Espagne. Philippe Auguste était aussi un « continent » avec la reine, assure son historiographe, peu rigoriste, Rigord'. Peutêtre avait-il de la répulsion à cause de la fétidité de son haleine, d'autant plus, qu'au dire de Brachet, « son odorat était particulièrement sensible ». D'ailleurs, il avait un ménage en ville, une reinette de la main gauche, dont il eut un fils naturel, Pierre, Chariot, évêque de Noyon, que le pape Honoré III légitima.

L'aliéniste s'étonne de cette < délicatesse de l'odorat», et avec son imagination de neurologue aux aguets, y découvre un indice de neurasthénie.

A Rambouillet, il a des hallucinations de la vue ; il entrevoit un Enfant Jésus à la place de l'hostie. De là, pour les psychiatres l'étiquette « demi-fou ».

En tout état des choses, Philippe divorce d'avec Ingeburge par cause d'impuissance, qu'il attribue à l'empire d'un maléfice, où son épouse est maleficiala, mais non pas inaccessibilis ni claiisura. Brachet, qui a l'œil américain, décèle en l'espèce une impuissance neurasthénique, alors que le roi faisait honneur à son sexe ailleurs. Mais cette répulsion conjugale, n'est-elle pas naturelle par le fait même de la rudesse déprimante de

1. Parce que né en août, mois qui tire, par corruption, son nom d'Auguste.

2. Qu'on nous passe ce moyen mnémonique, par analogie de consonance, que nous tirons de Comment nous avons appris l'Histoire de Fmnee. Nous aussi nous aspirons au titre d'historien d'occasion.

i4 COMMENT MOUBURENT

ce nom barbare, Ingeburge, lequel n'invite guère aux tendres épanchemenls des moments de griserie, où l'on se donne des noms d'oiseau? Ce devrait être un cas de nullité de mariage en cour de Rome, au même titre que l'impureté de l'haleine, si fréquente et cause secrète de tant de mauvais ménages.

En 1191, devant Acre, Philippe semble avoir été atteint de scarlatine, ainsi que son compagnon Richard Cœur de Lion ; on constata sur leur corps une « desquamation épidcrmique presque totale ».

Pendant la dernière année de sa vie, Philippe contracte la malaria et meurt vraisemblablement d'un accès de fièvre pernicieuse, comme mourra saint Louis, et non pas de cachexie palustre ; celle-ci n'amène la mort qu'indirectement par d'autres maladies : tuberculose, pneumonie, fièvre hectique. L'anémie consécutive aux accès de fièvre intermittente est insuffisante pour déterminer la mort en quelques mois.

De même que le « sourd » Jean de Chartres attribua la mort de Henri I" à un verre d'eau bue après un purgatif, de même les archiatrcs de Philippe Auguste, déroutés par l'accès pernicieux terminal, recoururent à la saignée traditionnelle, que les chroniqueurs accusèrent de la mort rapide du roi. Heureusement pour nos confrères, les scribes bavards les tirèrent de ce mauvais pas en déclarant que Philippe était mort victime de son imprudence : « Il n'avait pas, disaient-ils, observé la diète après la saignée, comme le lui avaient prescrit les hommes de l'art. » L'inobservance de la diète pour Philippe II, pas plus que le verre d'eau pour Henri I" ne furent cause de leur mort.

Quant à « l'albuminurie qui a peut-être coïncidé avec le paludisme », nous ne saurions l'accepter. D'abord, parce qu'aucun document ne parle de l'œdème généralisé ou anasarque qui accompagne la néphrite albumineuse, complication de la scarlatine, remontant à une

LES nOlS DE FRAN'CE

trentaine d'années. L'albuminurie nous paraît une idée préconçue, au même titre que l'inobservance de la diète après la saignée. Il est probable et non certain que Philippe Auguste a succombé à un accès de fièvre pernicieuse.

Page 1