‹ Comment moururent les rois de FranceChapitre 32 sur 40 · NAPOLÉON I · texte numérisé non relu

NAPOLÉON I

Des nombreux récits consacrés à la captivité de Sainte-Hélène, nous avons tirés maints passages qui ont trait à la santé, aux derniers moments et à l'autopsie de l'Empereur ; nous les ferons suivre de commentaires aussi concis et précis que possible, pour compléter les détails des incidents précédemment exposés.

« Depuis le commencement de 1802, écrivit M. de Bourrienne, Napoléon ressentait plus vivement des douleurs dans le côté

droit. Je l'ai vu souvent à la Malmaison, au travail du soir et lorsque minuit approchait, se pencher sur le bras droit de son fauteuil, déboutonner son habit et son gilet et pousser un soupir de douleur. Je lui adressais la parole et il me répondait : « Comme je souffre! »... Les douleurs, qu'éprouvait le Premier Consul, augmentaient son irritabilité ; ses idées n'étaient pas le soir ce qu'elles étaient dans la matinée... »

Vraisemblablement, il s'agissait d'une névralgie lombo-abdominale? Le cancer ulcéré, la gastrite et la péri-hépatite, par propagation, ne pouvaient pas encore évoluer ni déterminer ces crises douloureuses, dues surtout à la fatigue et à l'excès de travail, que le repos au lit semblait calmer. Les cancéreux, des années avant la prolifération des cellules néoplasiques, sont sujets à maints troubles dyspeptiques. Aussi l'Empereur se plaignait-il souvent de l'estomac.

La Gazelle médicale de Paris (1901), reproduit cet extrait d'un article de M. G. Deschamps, sur Joséphine, de Fr. Masson : « Napoléon est malade ; il ne veut pas sortir de sa chambre. Joséphine va le trouver. — Qu'avez-vous ? — Je suis souffrant... Mal à l'estomac... Mal aux nerfs... » — Il pleure. — « Viens près de moi, Joséphine ! » Mais elle refuse. Elle le remet à sa place. Elle fait de la dignité. »

« C'est, en effet, de celte façon-là, fait observer le D' Marcel Baudoin, rédacteur en chef du périodique précité, que les nerveux agités gagnent des gastriques et des ulcères. » Notre laborieux et encyclopédique confrère, secrétaire général de la Société préhislorique française.! est convaincu que Napoléon a dû succomber à une affection gastrique, mais non pas à un cancer ; et « nous inclinerions volontiers, écrit-il, pour des accidents graves de gastrite, d'origine neurasthénique, ayant provoqué à la longue un ulcère perforé de l'estomac. C'est là, en effet, la maladie qui tue d'ordinaire les gens nerveux qui pensent et travaillent trop. Nous la connaissons bien, nous qui en souffrons depuis des années ».

Ceci est écrit en mars 1901, et nous entrons en l'an 1920. Nous constatons, avec satisfaction, que notre érudit confrère continue à se livrer infatigablement à son surmenage intellectuel, qui le conduira à la centaine, espérons-le, sans ulcère stomacal. La comparaison avec Napoléon I"'' pèche heureusement par la base : l'élément organique principal et fatal — la tare héréditaire paternelle — fait défaut.

Dans Napoléon prisonnier. Mémoires d'un médecin (D'' Stokoe) de l'Empereur à Sainte-Hélène, par Frémeaux, nous rcle-

vons quelques détails précieux. En 1818, Napoléon était sujet à l'œdème des jambes, dû vraisemblablement à l'insuffisance d'un myocarde graisseux. Cet œdème, l'année suivante, augmente au point qu'il ne peut plus se tenir debout et est sujet aux syncopes.

Le 17 janvier 1819, le D' Stokoe note une douleur sourde qu'il ressentait de longue date à l'aine droite. L'Empereur, quoique amaigri, était devenu très bedonnant, aux jambes grêles « en manches de pelle «, de sorte que les douleurs de l'hypocondre droit semblaient localisées dans l'aine.

Les vomissements caractéristiques du cancer ulcéré de l'estomac n'apparaissent — nous le répétons — que fin mars 1821.

Au début d'avril, Napoléon se décide à recevoir Arnott « qui ne croit pas à une maladie sérieuse ». « On croit rêver en lisant ces lignes », objecte avec raison le D"" Marcel Baudoin.

Le 18 avril, le moribond affirme qu'il saura mourir sans drogues ; il ajoute : « Vous m'avez assassiné, longuement, en détail, avec préméditation 1 »

Le 5 mai 1821, un orage épouvantable et rare éclate dans l'île. « C'était un présage. Napoléon s'éteignit au coucher du soleil. »

Le D'^ Baudoin admet, judicieusement, que ce n'est pas du tout le climat de Sainte-Hélène, avec ou sans dysenterie, qui a tué Napoléon, comme on l'a répété trop de fois. « Napoléon ne paraît pas avoir eu à en souffrir. Ce qui l'a conduit au tombeau, c'est son système nerveux '. »

Extraits des Derniers moments de Napoléon,paT leD'Antommarchi. Nos emprunts seront très limités en raison de la confusion des millésimes.

«... Les sueurs abondantes lui ôtent la fièvre. » C'est-à-dire qu'elles se produisent à la fin de l'accès fébrile, comme dans la malaria.

C'est le 31 septembre 1820 (?) qu'il s'écorche la cuisse gauche avec une sorte de volupté : « J'ai mes crises, je suis soulagé », disait-il. C'est une « sorte de lymphe » qui coulait d'abord et non pas un « jet de sang ».

Le 17 octobre, il lit un article sur le cancer et pense avoir la maladie de son père. Cette fois son diagnostic était seul exact.

1. Consulter : Chron. méd., 1900, p. 330, Barrai, Snr la santé de Napoléon; Interm. Cherch. et Cur., XLIll, p. 425, 606, 937 ; Gaz. Méd. Paris, 1901, p. 69 et 81 et avril 1912, D' Dassy de Lignièrcs ; enfin, Gaz. des Hôpitaux, 1911, article du D' Bonnette et le Journal du 5 février 1911, où Cabanes soutient à tort que « Napoléon était un tuberculeux guéri u.

Frissons, fièvre, toux sèche, respiration difficile et douloureuse.

Le 2 novembre, toux sèche, vomissement aqueux ; la faiblesse de la cachexie fait chaque semaine des progrès. Le 16, il est obligé d'être soutenu pour faire quelques pas dans le jardin : « Mon heure est sonnée ! » murmure-t-il.

Le 28 novembre, « douleur gravative du foie ». Premiers vomissements alimentaires, après une pénible promenade. Quand il mangeait trop, même dans sa jeunesse, il restituait son repas.

Le 16 décembre, « jambes de squelette qui ne peuvent le soutenir ».

Le 27 janvier 1821, vomissement alimentaire ; trois jours après : douleur dans l'hypocondre gauche, avec difficulté de respirer.

Le 18 avril (après l'hématémèse, sans doute) Arnott commence à parler d'un squirre, mais Antommarchi persiste dans son diagnostic hépatite chronique.

Il dicte à Bertrand : « Je lègue l'opprobe et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre. »

Le 21, vomissement. Le lendemain, il dit à Antommarchi :

« Vous me l'aviez annoncé, docteur, c'est là que gît la maladie;

je le sens, l'estomac est attaqué... » Puis il leva les yeux au

ciel et se tut. Le début laudatif de cette phrase pourrait bien

être imaginé par le narrateur après coup.

Le 28 avril, Napoléon fait allusion à son autopsie : « Je vous recommande, dit-il, de bien examiner mon estomac... Les vomissements qui se succèdent me font penser que c'est celui de mes organes le plus malade et je ne suis pas éloigné de croire qu'il est atteint de la maladie qui conduisit mon père au tombeau, je veux dire d'un squirre au pylore. »

Le 29 avril, l'Empereur raconte qu'après l'ouverture du cadavre, les médecins de Montpellier pronostiquèrent que la maladie serait héréditaire et passerait à tous les membres de la famille .

Le 3 mai, l'anatomiste Antommarchi s'oppose (!) au lait ofTert par Hudson Lowe et le D' Arnott, puis il remplace l'emplâtre de ciguë, sur l'estomac, par un vésicatoire. Bêtise sur bêtise ! « Faites, dit le résigné, ce n'est pas que j'en attende le moindre effet, mais je touche à ma fin. »

Ce même jour, on lui administre, après le viatique, dix grains de calomel. Pas une fois, Antommarchi ne signale le vomissement couleur marc de café du 18 avril, consigné dans les notes d' Arnott.

Le 5 mai, le martyre de l'Empereur finit à 5 h. 55 (plus exactement 45), à 6 heures moins 11 minutes '.

Des curieuses notes, trop courtes, du général baron Gourgaud, publiées par la Revue de Paris (15 janvier 1899), nous recueillons quelques réflexions de Napoléon sur ses maladies, d'après « ses conversations » à Sainte-Hélène.

« La gale est une terrible maladie ; je l'ai gagnée au siège de Toulon. Deux canonniers, qui l'avaient, furent tués devant moi et leur sang me couvrit. Cela fut mal soigné et je l'avais encore en Italie et à l'armée d'Egypte. A mon retour, Corvisart me l'a ôtée en me mettant trois vésicatoires à la poitrine, qui ont amené une crise salutaire. Auparavant, j'étais jaune et maigre ; depuis, je me suis toujours bien porté. »

Cette gale, nous le savons, n'était en réalité qu'une éruption herpétique ; telle la « dartre » de Vienne.

« Quelle belle chose que la médecine I A Vienne, j'eus au col une dartre qui me gênait beaucoup : je fis venir Franck. Il m'assura que c'était dangereux à faire rentrer, que l'électeur de Trêves était devenu fou à la suite d'une telle maladie. J'attendis Corvisart ; quand il vint, il me dit : « Quoi ! ce n'est que « pour cela que Votre Majesté m'a fait appeler? Un peu de soufre « le fera passer. » Je lui répétai la consultation de Franck. « Bah ! « l'électeur de Trêves était un vieillard usé. C'est Jnen différent. « En vous la nature se défend contre le mal. » Il est de fait qu'en quelques jours, je fus parfaitement guéri ».

Dès la fin de 1816, Gourgaud note : « L'Empereur se plaint de douleurs au foie ; aeè jambes enflent ; il marche difficilement. » Rien d'étonnant qu'en 1815, à Waterloo, la gastrite néoplasmique ne fût au début de son évolution, mais cette affection ne pouvait alors obnubiler la lucidité de son esprit et ne fut pour rien dans le désastre, qui n'est imputable qu'aux marches forcées de Bliicher et surtout au retard et à l'indécision de Grouchy après la victoire de Ligny.

Lord Rpsebery, dans Napoléon, la dernière phase ", juge sévèrement les gardiens de l'Empereur pendant sa captivité ; il est révolté par la série de taquineries, de petitesses et d'humiliations auxquelles l'Empereur fut soumis sur le Northumberland. L'amiral Gockburn le considère « comme un général anglais en disponibilité ».

A Sainte-Hélène, le Gouvernement anglais, entendant le

1. A l'autopsie, on constate que les cicatrices de blessures sont à la jambe et cuisse gauche. Napoléon mourut le 5 du 5* mois de 1821, à 5 h. 55.

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