COMMENT MOURUKEM
et accapareur d'une phagocyte — cellule symbolique du sexe avide — fit signer à Philippe l'engagement, cassé par le Pape, de rester sous sa tutelle jusqu'à trente ans.
A ce prince, nommé par courtisancrie et par euphémisme le Hardi, on reproche une « émolivité excessive », — ce qui ne concorde guère avec son sobriquet, — parce qu'il « manque de perdre l'esprit » par le chagrin qu'il éprouve à la perte de son père, de sa femme et de sa flotte. Ce sentiment prouve tout bonnement qu'il avait du cœur, et, certes, on ne saurait lui faire grief de celte sensibilité, bien qu'elle soit peu commune chez un prince.
L'auteur des Morts mijstérieuses est tenté de ranger Philippe III, que sa mère voulait reléguer au rang de prince consort, parmi les dégénérés. Et pour quel motif s'il vous plaît? En raison de son « inversion sexuelle », mais il se hâte d'ajouter : « si la preuve en était faite ». D'abord, la preuve fait défaut, comme notre confrère le reconnaît de bonne foi. Ensuite, ce serait un singulier inverti, celui qui adorait sa femme, la pleura à chaudes larmes et « observa, c'est le D' Cabanes qui parle, jusqu'à sa mort une continence tout à fait singulière chez un homme de son âge et de son rang ».
Dégénéré, déséquilibré, qui ne l'est peu ou prou, tant au moral qu'au physique, sans oublier le sexe mythomane en bloc et les nabots ?
Philippe échappa cependant à l'épidémie de fièvre pernicieuse cholérique de Carthage, qui, malgré la protection divine, emporta son père et son frère Tristan, le bien nommé, dit encore Pas de chance.
A l'exemple de son père, trop contemplatif et pas assez réfléchi, le rescapé de Tunis s'aventure en Aragon, pour venger les Vêpres Siciliennes, alors que son grandpère avait organisé les Vêpres Albigeoises; il y contracte de nouvelles fièvres et vient succomber dans le Roussillon, à Perpignan, comme Louis VIII en Auvergne.
On ne peut dire que la malaria, dont plusieurs membres de cette famille moururent, était héréditaire, puisque celte maladie ne l'est point, mais on renconnaîtra chez eux une tare psychique, atavique, invétérée, la bêtise incurable : « Quand on est bêle, dit le proverbe, c'est pour longtemps » et saint Louis, le chef de cette lignée de cagots, le justifia amplement.
34 COMMENT MOURUBENT
PHILIPPE IV le Del f 1314
Le moine Guillermus Scotus, l'Ecossais de l'Abbaye de Saint-Denis, écrit : « il demeura en langueur par l'espace de trois semaines » ; langueur est mis pour maladie qui commença le 4 novembre par « griève douleur en son estomac, vomissement et flux de ventre... le roy accoucha au lit moult grièvement » le 26 novembre et « clost son derrenier jour » le 29. Il ne s'alita donc que trois jours. Le continuateur de Guillaume de Nangis déclare que « les médecins ne comprirent rien à sa maladie », nous ajouterons : pas plus que les historiens. Quoi capita kisloricorum, toi sensus.
Si les médecins de Philippe le Bel, qui l'ont soigné pendant quatre semaines, « n'y voyaient goutte », combien devons-nous être circonspects et réservés dans nos appréciations à son égard. De là, le nombre et l'incohérence des diagnostics rétrospectifs lancés dans le vide à ce sujet. En général, les historiens, ondoyants et divers, admettent une maladie de consomption ou de langueur (Edgar Boutaric), due au remords ou au chagrin, provenant, soit de la mort de son complice Clément V, — à quoi Funck-Brentano objecte que « roué Gascon » résista au roi qui dut se féliciter de sa mort ; — soit à l'inconduite de ses trois belles-filles, gaillardes enfermées au château Gaillard,
Et.de Navare la royne
Prise comme garce et meschine ;
soit encore au chagrin causé par les malversations d'Enguerrand de Marigny, chargé de reconstruire le
gibet de Munlfaucon, auquel Louis le Hutin, fils du roi, le fera pendre, à son tour.
Léon Lacabane donne une explication plus plausible de ce prétendu chagrin éprouvé par le souverain. Celuici se serait frappé de la prédiction du Grand-Maître des Templiers, Jacques de Molay, sur son bûcher, donnant
Fig. 1. — Philippe IV. D'après du Tillet, reproduite par Bordior et Gharton, Histoire de France.
rendez-vous au roi et à son complice, Clément,devant le tribunal de Dieu dans l'année. Déjà, le pape, obsédé de la prophétie, avait pris les devants, rongé lui aussi par le remords — tout ce qui porte robe ignore le remords — ou enlevé par une maladie quelconque. Rien d'étonnant que Philippe craignît que la prédiction ne s'accomplît en entier. Cette prédiction, qui n'eut aucune influence sur ces deux décès, est calquée sur celle de Ferdinand l'Ajourné (1312) et semble faire double emploi avec elle. Certains historiens dévoyés (Godefroi de Paris, Guil-
36 COMMENT MOURUREKT
laume l'Ecossais, Lavisse, Rambaud, Cabanes) le font succomber à un accident de chasse, en une forêt que, dans leur désarroi, ils ne parviennent pas à situer : chute de cheval, coups de groin ou de hure de sanglier. Dante se fait l'écho de ce faux bruit : « Il est mort d'un coup de couenne, le faux monnayeur 1 » {La dioina Comedia del Parndiso, 118-120.) Une blessure est visible à l'œil nu et n'aurait pas mis dans l'embarras les archialres.
Soyons sérieux et essayons de raisonner avec un jugement sain. La maladie, rappelons-le, débute le 3 novembre et se termine le 29 du même mois, soit une durée de vingt-six jours ; le roi ne s'alita que dans les trois derniers jours. Les vomissements du début, la diarrhée, la sécheresse de la bouche provoquant une soif inextinguible sont dus vraisemblablement à la fièvre de faible intensité, qui passa inaperçue parce que le malade se promenait triste et abattu, ainsi qu'on l'observe au début de la fièvre lyphoïde. Les médecins « ne le voyaient pas en danger de mort ».
L'auteur des Morts myslérieuses assure que les symptômes des « fièvres continues » étaient connus, mais en l'espèce les archiatres, rassurés et persuadés que la fièvre n'existait pas, ne pouvaient songer à une fièvre continue ou éphémère et se sont abstenus de rechercher le « gargouillement iliaque », si toutefois ils le connaissaient, ce dont nous doutons. Et la confusion surprenante que le D' Cabanes commet avec les borborygmes, comme nous l'établissons ci-après, nous autorise à penser que ce signe n'était pas connu. Quoi qu'il en soit, connu ou non, les médecins, déroutés par l'attitude du prince, ne songèrent pas à le constater.
Cela est évident, parce que le roi vaquait, sans divaguer, mais avec un air mélancolique, que les médecins attribuaient à des causes d'ordre moral, comme les historiens, du reste, qui, depuis, ont tous cZ/Va^'f/e sur ce point.
Donc notre confrère, pour prouver que les symptômes des « fièvres continues » étaient connus, s'en réfère au Liliam medicinse, où, du temps même de Philippe le Bel, Bernard de Gordon notait déjà... le gargouillement iliaque! Erreur, grave erreur : sonus in ventre sicut tonitruum (un bruit abdominal semblable au roulement du tonnerre), qui se perçoit par Voreille, n'a rien de commun avec le « gargouillement iliaque » qui se perçoit par le toucher. Cabanes confond manifestement le gargouillement avec les borborygmes qui n'ont rien à voir en l'espèce et qui pouvaient exister, comme on les rencontre dans les intestins à jeun des nerveux ou des venteux.
Cette confusion est à la hauteur de l'hérésie médicale
»de Gordon, lequel avance bien à tort que ces borborygmes absolument anodins — nul ne V ignore que cet ignorant — sont un signe de mort « mortem significat ! > Fiisum teneatis? Mais nous allions oublier notre principe directeur : de l'indulgence à tous, excepté à soi-même. Que l'ombre de Gordon excuse la vivacité de notre franchise: à l'exemple de Voltaire, nous n'avons jamais pu nous taire devant une bêtise ou une injustice et encore moins devant une fourberie, ainsi que Cicéron.
— Cur sic latras ? cria-t-on au plus éloquent des orateurs lomains qui déclamait contre Antoine.
— Quia, répondit-il, latronem video.
Qu'on nous passe ces incidences qui égaient quelque
peu ces récits funèbres. Du plaisant repassons au sévère.
Le diagnostic fièvre typhoïde, établi par M. Frantz Funck-Brentano, est fort plausible et nous le partageons
Ien le complétant plus loin. Le D' Cabanes rejette les conclusions de cet historien parce que Philippe n'avait « ni céphalalgie », qui, comme la fièvre, devait exister mais peu accusée ; « ni troubles urinaires, ni élévation de température ». Le thermomètre, nous semble-t-il.
çue parce que légère, et en raison de la sécurité absolue des médecins qui voyaient déambuler l'égrolant et ignoraient le typhus ambulalorius. C'était précisément en présence d'un cas semblable qu'ils se trouvaient.
Effectivement, avec le typhus ambulalorius tout s'explique : la « langueur » ou prostration mélancolique prémonitoire et consécutive, l'embarras gastrique, l'absence relative de céphalalgie et de fièvre (le plus souvent nulles ou insignifiantes), la durée de la maladie, un peu plus de trois septénaires, l'alitement dans les trois derniers jours, enfin la terminaison fatale, en pleine connaissance, malgré l'apparence bénigne de la maladie, « qui n'en met pas moins le malade, écrit Dieulafoy, sous le coup des hémorragies intestinales, des perforations et des péritonites et, quand on arrive à l'autopsie on trouve toutes les lésions de la fièvre typhoïde ». Id est. Est-ce assez clair ?
Et celui qui a trouvé, en grande partie, la solution de ce cas pathologique est un simple historien, étranger à la médecine ; mais il a pris soin de se documenter auprès de docteurs qui avaient de la jugeote, en premier lieu auprès de son pè;e Théophile, le grand philosophe et économiste, de plus docteur en médecine, sans plus pratiquer que Cabanes, qui « vit de sa plume », mais ayant fait de l'art médical une étude approfondie.
Trop souvent, ces problèmes pathologiques, aux données incomplètes, absconses et abstruses se résolvent par l'absurde et aboutissent à la solution de Sganarelle. Mais pour Philippe le Bel, penserons -nous, M. Frantz Funck-Brentano « brûle » en s'appuyant sur le texte de Guillaume l'Ecossais, tuyauté par le confesseur du roi. Aussi conclurons-nous, avec cet historien avisé, à une fièvre typhoïde, que nous avons caractérisée, et qui s'est terminée par la mort, à l'exclusion de « la consomption, de la maladie de langueur, du remords.
du chayrin, d'accident de chasse, et notamment de maladie indéterminée » /
L'auteur des Morls mystérieuses repousse dédaigneusement ce diagnostic vraisemblable, que nous acceptons comme définitif ; « Nous sommes loin, vitupère-t-il, d'avoir l'assurance de ceux qui tranchent, d'autant plus dogmatiquement les problèmes les plus controversés de la pathologie historique qu'ils sont moins compétents pour en décider... la critique est aisée ». Qu'il nous soit permis de rappeler que l'historien précis et précité, en produisant, sous toutes réserves et non pas avec « assurance », ce diagnostic ajoute modestement : « Tel a été le sentiment des personnes compétentes que nous avons consultées à ce sujet. » Or, la principale « personne compétente » fut — répétons-le — son père qui était docteur en médecine. Le typhus ambulatorius n'était pas connu au xiv* siècle ; rien d'étonnant que ce cas obscur ne fût pour les archiatres, « matière d'étonnement et de stupeur » et pour les chroniqueurs un sujet de désaccord et de broderie historique.
Terminons par un court Post-Scriptuni. Aux derniers moments du roi, son confesseur lui met sur les lèvres un long et beau discours apocryphe, adressé à son fils, mais qu'un typhique moribond, même en supposant que son esprit soit resté lucide jusqu'à la fin, n'a pas pu prononcer.
Nous savons, d'une part, qu'il était peu loquace. — « C'est le plus bel homme, écrivait un ambassadeur étranger, mais il ne sait que regarder les gens, oncques un seul mot ne leur dist » — et que, d'autre part, la sécheresse de sa langue rôtie et fuligineuse l'empêchait de parler. — « Mouillez ma bouche... », murmurait-il sans cesse.
L'auteur de cette palabre funèbre se trahit par la chaude recommandation que le moine — pro domo sua — prête au roi : « Aiez pour recommandée sur toutes
aultres l'église de Sainl-Denis. » Vous êtes orfèvre, M. Josse.
Philippe engage aussi son fils à « se gouverner du conseil de ses oncles ». Or il était trop en lutte avec la féodalité, pour conseiller à son fils de partager les idées de ses frères Charles de Valois et Louis d'Evreux, « imbus des idées féodales ». Nous empruntons ce renseignement à la savante étude de M. Frantz Funck-Brentano, la Mort de Philippe le Bel, p. 41.
C'est ainsi que les cucullés, et, en particulier, Yves Guillermus Scotus de l'abbaye de Saint-Denis, ont écrit l'histoire, ad majorera Dei gloriam. Chacun prêche pour son saint. Nous savons que la fameuse phrase historique de Pavie (1525) : « Madame, tout est perdu, fors l'honneur », a été imaginée par le R. P. Daniel, dont V Histoire de France fut publiée en 1713. (Voir ^cfrfenc/a.)
LOUIS X le Hiitin f 1316
La cause de son décès semble analogue à celle du dauphin François, fils de François P'', lequel, nous le verrons bientôt, passe pour être mort d'une pneumonie contractée après s'ôtre échauffé au jeu de paume et avoir bu un verre d'eau fraîche que lui servit, sur sa demande, son écuyer MontécucuUi, Celui-ci, stupidement accusé par le Père des lettres d'avoir empoisonné le dauphin, à l'instigation de Charles-Quint, fut écartelé.
De même Louis X, mis en sueur après un jeu de paume, est pris d'un refroidissement en buvant un verre de vin, dans une cave trop fraîche (fig. 2, 3).
Ce ne sont ni le verre d'eau ni le verre de vin, passant par l'œsophage, tube étroit situé en arrière de la poitrine — on ne voit pas pourquoi la fraîcheur de ces liquides agirait plutôt sur un poumon que sur l'autre — qui ont provoqué la maladie mortelle, mais le refroidissement de l'air ambiant ou un courant d'air prolongé.
L'intéressante sylphide pleurée par les Orientales :
Elle aimait trop le bal c'est ce qui Ta tuée,
fut victime d'un refroidissement qui détermina une pneumonie mortelle ou une tuberculose aiguë : la galopante après le galop final. Ce vers funèbre auquel nous opposerons cet autre plus radieux du môme poète :
Quel joli lendemain laisse le bal folâtre,
s'applique aussi bien à Gustave III, qui fut blessé mortellement dans un bal masqué par un gentilhomme Suédois, à Inkorstroem, dans la nuit du 16 au 17 mars 1792.
Scribe, dans son opéra, en fait un Gustave le Mauvais sujet assassiné par un mari outragé.
Kig. 2. — Schéma de l'œsophage el des poumons vus par leur partie postérieure .
i Larynx. — 2. ïrachée-arlère. — 3. Poumon gauche. — 4. Poumon droit. — 5. Bronche gauche. — 6. Bronche droite. — 1. Coupe de la crosse de l'aorte, dont le tronc suit la direction de 1 œsophage. — 8. Muscle diaphragme. — 9. Aorte. — 10. Reins.
Revenons à Louis X. 11 y eut, comme dans toutes les morts rapides, des bruits d'empoisonnement; Philippe le Long, son frère, fit preuve de plus de jugement et d'esprit que François les Bas bleus, en u'écartelant
personne. Il lui suffit d'écarquiller les yeux de l'esprit. L'auteur des Morls Mystérieuses fait mourir Philippe V,
Fig. 3. — Le pharynx, l'œsophage el les poumons vus par leur partie postérieure. Tirée de VAnatomie de Sappey. Masson édit.
le Long, d'enlérile tuberculeuse, après « six mois passés dans un état de langueur continuel ' » ; c'est possible et, en ce cas, il serait vraisemblable d'admettre que Louis le Hutin ait succombé, comme le dauphin Fran-
1. Philippe le Long ou le Borgne, persécuteur des Vaudois, des Juifs et des lépreux, mourut, selon Brachel, d'une fièvre quarte et d'une dysenterie de six mois de durée.
çois, à une tuberculose aiguë et son frère aurait de qui tenir ; mais notre confrère commence par établir que ce dernier fut atteint de dysenterie durant plusieurs mois et de fièvre quarte, ce qui déroute le lecteur attentif et réfléchi.
Jusqu'à plus ample informé, tenons-nous sur la réserve et traçons sur les sarcophages des deux frères, la gracieuse volute de deux points inlerrogatifs. Aussi bien ce signe symbolique ne semble-t-il pas se tordre devant la prétention de ceux qui, gravement, font une science POSITIVE de la pathologie historique, appelée en réalité — répétons-le — à sérier des conjectures ?
C'est plutôt maigre à l'actif de la nouvelle Méthode de la psycho-pathologie historique et Descartes, luimême, aurait beaucoup de peine à en faire l'objet d'un nouveau « Discours », bien que le fondateur de la psychologie moderne vaticine : « Si la lumière arrive un jour aux hommes, c'est de la médecine qu'elle viendra ». Mais certainement pas de la médecine dite historique, trop aléatoire. Les fémurs en X — inconnue de l'algèbre — de la vignette de notre titre, en sont la figure allégorique.
Pour mémoire, faisons observer que Guillaume de Nangis attribue le décès de Louis X à une « fièvre violente » et que Robert Gaguin l'explique par un « flux de ventre ». Mettons que le verre de vin frais, aussi bien que la « fièvre violente», aient troublé la digestion, mais de là à déterminer la mort, il y a loin.
LES ROIS DE FRANCt; 45
CHARLES de Valois f 1325
Cette vieille souche de la branche des Valois était goutteux et subit, à cinquante-cinq ans, une attaque d'apoplexie qui le paralysa des membres inférieurs (paraplégie).
Il ne s'agissait donc pas ni d'hémorragie cérébrale ni d'embolie encéphalique avec hémiplégie, mais d'un ramollissement cérébral diffus, dont il mourut apparemment, à moins qu'une maladie intercurrente n'ait hâté l'heure de son départ.
Nous n'avons à souligner qu'une subtilité de diagnostic. « Quand la maladie s'aggrave, écrit un clinicien, il est pris d'attendrissement sur le sort de sa victime, Enguerrand de Marigny. Les historiens y ont vu le signe du remords. »
Sans nous arrêter à l'ingénieuse « inversion de caractère », établie par le D" Perrière, nous reconnaissons ici les signes ordinaires du vulgaire gi\tisme, déterminant une perversion des sentiments affectifs qui font larmoyer le gâteux à propos de rien et, à fortiori, s'il est obsédé du souvenir de sa cruauté.
Piquons donc, sans plus nous attarder, sur ce fossile couronné, l'étiquette banale de ramollissement encéphalique par trombose, lié à un athérome. généralisé.
CHARLES IV Le Del t 1328
Encore un problème pathologico-hislorique « resté à l'étude ». Jusqu'ici, les présomptueux adeptes de cette école de présomptions et non pas de preuves, ont découvert que ce monarque, frère de Philippe le Long, a succombé à « un mal de nature inconnue ». Motus I
Nous sommes mieux documenté sur la mort de sa seconde femme, Marie de Luxembourg, fdle de l'Empereur Henri Vil.
Sait-on que ce fût à des planches mal clouées ou vermoulues que les Valois durent leur avènement au trône de France ? En effet, l'ancienne Chronique de Flandre rapporte que Marie de Luxembourg se transportant à Montargis, en février 1324, le fond de son chariot céda ; elle-même tomba et se blessa si dangereusement, qu'elle en mourut, après avoir accouché. Le petit Capétien, qu'elle mit au monde avant terme, suivit sa mère au tombeau.
Charles le Bel, le dernier Capétien de la branche directe, érigea, en 1327, la baronnie de Bourbon en duché-pairie, à la faveur d'un petit-fils de saint Louis, lequel devint Louis 1", duc de Bourbon. Telle fut l'origine des Bourbons, dont Henri IV devait, le premier, illustrer le nom comme roi. Ce monarque termine une branche et en crée une seconde.
PHILIPPE VI de Valois f 1350
Michelet, Henri Martin et autres historiens attribuent la mort de ce prince — faut-il y voir une commune pénétration ou des emprunts successifs, renouvelés de la course du flambeau des Lampadédromies ? — aux excès vénériens de son second mariage, contracté à cinquante-sept ans, avec sa cousine Blanche, âgée seulement de dix-sept printemps.
C'est aux mêmes excès que les historiens, se copiant les uns les autres, rapportent, à tort aussi, la mort de Louis XIJ, à cinquante- trois ans. A proprement parler, et que cela soit dit une fois pour toutes, on ne meurt pas d'excès génésiques : la nature s'y oppose en faisant intervenir la satiété. Mais le cas est différent s'il existe une tare pathologique ; la mort peut môme résulter d'un rapport sexuel isolé, comme tout autre effort qui active la circulation chez un cardiaque (par embolie, rupture d'anévrisme, syncope), chez un cérébral (par hémorragie encéphalique), chez un tuberculeux (par hémoptysie) ; les myélites, dans la première période, sont plutôt la cause que l'effet des excitations génésiques. L'ataxie locomotrice, que l'on a attribuée longtemps au coït debout, est maintenant rattachée à l'avarie.
L'acte sexuel consommé normalement peut donc déterminer la mort aussi bien chez les jeunes que chez les vieux maris, atteints d'affection pulmonaire, cardiovaseulaire ou nerveuse : un effort suffit à provoquer l'issue fatale. C'est encore le phénomène de l'effort qui explique la mort subite ou l'attaque d'hémiplégie aux lieux d'aisance, chez le sexe constipé, que la princesse Palatine compare à un moulin à m....
Une erreur encore fort répandue par les historiens,
48 COMMENT MOURUBEKT
voire par des médecins, veut que la goutte, non pas la mililaire, soit « le plus souvent le résultat des plaisirs défendus de le filldle » ; il faut dire de la feuillelle.
A cinquante-sept ans, il est permis de mourir de beaucoup d'autres maladies. Sa première femme, Jeanne de Bourgogne, célèbre par ses débordements, fut aussi une femme de feu. Et le préjugé populaire, que partagent certains confrères, attribue l'inconduite de la reine à sa boiterie.Des descendantsdeGaudissart, à l'esprit folâtre, ont raconté que les Chinois déformaient les pieds de leurs épouses pour les rendre plus voluptueuses. C'est peut-être uniquement pour s'assurer de leur fidélité, en les empêchant de courir. De là l'erreur des commis voyageurs, que des vulgarisateurs para-médicaux ont le tort de propager à leur tour. Un fait d'observation qui paraît plus exact, c'est que les boiteuses semblent, par système de compensation, recevoir de la nature la beauté physique en partage ; de uiôrae que les bossus sont spirituels, mais doivent, ce semble, cette qualité de l'esprit au développement exagéré de leur boite crânienne.
Une remarque avant de terminer : le néologisme salaciié sexuelle ne s'applique pas à l'homme; d'après Garnier et Delamare, salacilé se dit surtout en parlant des animaux.
JEAN II le Bon -;- 1364
Il fut atteint, vers seize ans, à'érylhème polymorphe, dénommé naguère érythème noueux rhumalismal, « qui mit ses jours en danger », narre un âne-alisle. Jamais pareil érythème n'a offert autant de gravité que le chroniqueur qui prend cette sottise sous son bonnet... faut-il dire doctoral ?
Mais il ne s'agissait sans doute pas d'érythème polymorphe, lequel se localise aux extrémités des membres : avant-bras et mains, jambes et pieds. Certains s'attardent à différencier cette maladie imprécise d'une « adénite » (qui ne se manifeste pas aux extrémités) ou d'une « tumeur cancéreuse » (bien rare dans l'adolescence et qui est unique et non pas multiple). Etait-elle due à la blennorrhagie ? se demande-t-on encore : « la précocité sexuelle » du roi, marié à treize ans,« autorise bien des soupçons », insinue un historien. Regardons et passons.
Un prince, il est vrai, est exposé, tout comme le premier sujet venu, à l'invasion des gonocoques et des spirochètes ou tréponèmes démocratiques.
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois...
Mais en l'espèce, c'est chercher, semble-til, les petites bêtes. L'agent parasitaire spéciûque de l'érythème polymorphe est au reste inconnu.
Certes, le roi Jean passa joyeusement sa première captivité à Londres, en 1357, et sa seconde, en 1364, pendant laquelle il mourut ; mais ce n'est pas d'excès avec sa jeune femme puisqu'elle était morte en 1349, l'année [avant qu'il raontAt sur le trône.
A dire vrai, la cause de sa mort est inconnue et l'imagination capricieuse des historiens brode à loisir sur ce sujet scabreux. Elle est peut-être due à un simple refroidissement, si facile à contracter au pays des brouillards. Ces Imaginatifs attribuent sa fin qui, à ses sens, qui, à un coup de dague porté « d'une main sûre » par un joueur d'échecs, dépité et irrascible, ou par un mari jaloux pendant un jeu de dame, d'écarté, voire de boules ou de quilles... Vous m'entendez bien ? comme dit un refrain croustillcux de nos pères.
CHARLES V f 1380
La chute des cheveux et des ongles, la présence d'une fistule ostéo-périostite au bras droit, lésions produites par une fièvre typhoïde, sur un terrain strumeux, ont été attribués, sans raison valable, à l'arsenic donné par Charles le Mauvais. Nombre de mémorialistes en renom transmirent ce ragot à la postérité.
Enfin Brachet vint... au secours de l'Histoire et dressa le bilan neuropathique des rois de France. Il nous apprend que ce prince, l'un de nos meilleurs rois, était impotent de la main droite (Froissard dit Gauche), plutôt par suite de manifestations scrofuleuses que goutteuses, lesquelles n'eurent d'ailleurs aucune influence sur sa mentalité.
A sa dernière attaque de goutte, écrit le D"" Cabanes, « on fit au roi une double ponction latérale ». Ce langage amphibologique veut-il dire qu'il s'agissait d'une pleurésie à laquelle on fit une double ponction ou qu'une ouverture fut faite de chaque côté pour un hydro-thorax double. En plus d'une dyspnée, due à l'œdème pulmonaire, il éprouvait « des douleurs terribles avec angoisse cardiaque » et de l'orthopnée, qui n'étaient autres que les angoisses de l'angine de poitrine goutteuse,par suite de l'altération des vaisseaux du cœur et de l'aorte.
CHARLES VJ t 1422
En avril 1392, à Amiens, lors d'une entrevue avec le roi d'Angleterre, Froissart déclare que le roi fut pris de « fièvre et chaulde maladie ». L'auteur de Morts Mystérieuses y découvre une attaque d'épilepsie, appelée alors chaud mal, haut mal, sans s'arrêter au mot fièvre de Froissart. Jamais l'épilepsie n'est fébrile et ses accès ne durent que quelques minutes ; mais c'est une manie chez les historiens de déceler l'épilepsie chez tous les grands personnages.
Pour nous, Froissart semble vouloir définir une fièvre avec délire. Ne dit-on pas encore de nos jours, quand, sous rinfluence du délire fébrile (fièvre typhoïde, fièvres éruptives, méningite, délirium tremens, etc.), un malade se jette dans un puits ou par une fenêtre, qu'il a agi sous l'influence d'un accès de fièvre chaude, deux mots employés par Froissart, locution vague qni implique l'idée de délire aigu et ne serait autre que la première crise de folie du roi.
Brachet y voit les symptômes d'une fièvre typhoïde, avec chute de cheveux (alopécie) et des ongles (onyxis).
N'oublions pas que Charles VI, par sa mère Jeanne de Bourbon, — la première Jeanne la Folle, — était un candidat à la démence ou à une psychose qui le tracassa trente ans.
Le séjour à Amiens eut lieu « d'avril 1392 à l'Ascension », selon le D' Cabanes. Mais quel quantième d'avril et à quelle date tombait l'Ascension, célébrée quarante jours après Pâques ? Cette dernière fête varie du 21 mars au 26 avril. La durée exacte de la maladie n'étant pas indiquée, notre confrère n'est pas autorisé, ce semble.
à conclure que « la convalescence d'une fièvre typhoïde aurait été beaucoup plus longue ».
Si ce n'est pas la fièvre typhoïde et encore moins la fièvre des marais, qui est intermittente, que Charles VI eut à Amiens, pourquoi n'y verrait-on pas son premier accès de délire maniaque « fièvre chaude », qui rappelle l'étiquette ambiguë et volontairement imprécise de Thistoriographe courtisan Froissart ' ?
Dans une seconde mouture de Charles VI, donnée par le périodique Iloudé, notre confrère vient à résipiscence et se demande, après avoir entrevu des accès d'épilepsie, «était-ce le premier accès délirant, était-ce la fièvre typhoïde » ? Telles sont, entre parenthèses, les conjectures contradictoires de ceux qui prétendent « faire une science positive de la pathologie historique ».
Quant à l'incident du Mans, où il s'agit d'hallucination manifeste, « de nombreux témoignages, objecte-t on à tort, contredisent pareille supposition ». Bien au contraire, pensons-nous, leur nombre et leur discordance la confirment. L'un affirme que le roi a tué le miséreux ; l'autre, qu'il a suivi l'escorte une demi-heure en criant: IVe vas pas plus loin ! Un troisième narre qu'au bruit produit par la chuté d'une lance de page sur un casque, le roi « devint subitement fou et s'écria : Avant sur ces traîtres ! »
Si l'on admet, avec nous, la première crise de manie aiguë du roi en avril, à Amiens, il eut sa seconde en août, au Mans. C'est ce rapprochement de la seconde attaque qui nous fait pencher du côté de la première crise amiénoise. Puis, les accès se succédèrent, après de prétendus intervalles de lucidilé relative : manie périodique du D' G. Contenau ; psychose intermittente, du D' Dupré ; enfin, manie confusionnelle des D" Kaepe-
1. A celle époque, mai cha.nl ou chuud mal désignait des convulsions, sans lièvre, liées à un état congeslif du cerveau (Brachet).
lin, Denys et Camus. Lucidité passagère ? qui a fait croire à de nombreux abus d'internement dans les asiles d'aliénés. Méfiez-vous toujours d'un fou «guéri > auquel un aliéniste a signé son exeal.
« On le sortoit, écrit un mémorialiste, aux églises, aux Mystères des confrères de la Passion, rue Saint-Denis, quand il n'étoit pas trop fol. » Ce qui implique — et c'est aussi la règle — qu'il Tétait toujours, plus ou moins. Rien donc de commun avec la manie périodique ou intermittente qui ne l'est que de nom.
Certes, un dément atteint du délire de la persécution offre des rémissions fréquentes, durant lesquelles il doit être surveillé de près ; pensez à l'aliéné de la rue Nicole qui, naguère, en période dite de rémission et accompagné de son gardien, poursuivit sa femme à coups de revolver, puis sefitsauter le peu de cervelle qui lui restait. Ces exemples d'aliénés meurtriers, prétendus guéris, ne sont pas rares. Qu'il nous suffise encore de rappeler Vacher, le lueur de bergers et de bergères, muni de son certificat de guérison ! Ajoutez Louis Martin (nov. 1914), ancien chef de gare de Lauris (Vaucluse) qui, sorti d'une maison de santé de Marseille, s'étant installé à Carces « pour achever sa convalescence », tua sa femme pendant son sommeil, d'un coup de fusil. Plus récemment, le 25 janvier 1915, Georges Seigne, sorti d'un asile d'aliénés, avec son exeal réglementaire, tente d'assommer sa femme à l'aide d'un marteau ; etc.
Charles VI était un persécuté — comme le Tasse qui se croyait poursuivi par un esprit follet et Socrate, par un « démon », lequel n'était autre que sa douce moitié Xantippe — et Ton a tort de prendre pour une de ses « rémissions », pendant lesquelles il avait toujours « l'air hébété », cette prière qui caractérise la vésanie : Je supplie, s'il en est qui soient complices du mal que f endure, de ne pas me torturer plus longtemps. Cela tombe sous le sens.
Les douze enfants de Charles VI, sauf Charles VII, que les Anglais déclaraient illégitime, par conviction ou intérêt politique, sont morts avant leur dizième année. De sa concubine, Odette de Champdivers, autorisée par Isabeau, et qu'on appelait la « petite reine », la reinette, Charles VI eut une fille, Marguerite de Valois, qui fut mariée à Jean de Harpedène, seigneur de Belleville en Poitou, d'après Peignot. Cette fille semble avoir échappé à la destinée de ses onze demi-frères ou sœurs légitimes ; mais si elle hérita, en vertu de la loi d'hérédité croisée, de la démence paternelle, — ce que nous ignorons, — cette vésanie pût passer inaperçue aux yeux des historiens qui l'ont confondue avec la mentalité détraquée de son sexe : une folle de plus ou de moins, c'est effectivement une quantité négligeable. (Voir nos Addenda.)