‹ Comment moururent les rois de FranceChapitre 8 sur 40 · CHARLES VII · texte numérisé non relu

CHARLES VII

Nous croyons être utile à l'auteur des Morts Mystérieuses tn lui signalant, chemin faisant, quelques erreurs — errare hiimanum est. D'abord, une erreur matérielle, en écrivant que Charles VII « est né le cinquième, le 22 février 1403 » ; c'est le onzième qu'il faut dire. La date est exacte et l'ordre de naissance faux. Si la source avait été citée, Peignot eût seul supporté la responsabilité de cette erreur numérique.

A la page précédente, note 1, notre confrère donne la descendance de Charles VI, d'après M. Vallet de Viriville, qui est exacte ; mais au fatal numéro 5, il écrit encore CHARLES, en capitales, « né le 6 février 1392, mort le 13 janvier 1401 » et le second Charles — le futur Charles VII — qui occupe le onzième rang, cette fois est en italiques, sans dates. Charles VII est né avant le douzième et dernier enfant, le tardillon Philippe, né eu 1407 et mort le même jour. Peignot eût dû l'inscrire après Catherine, la dernière fille de Charles VI, née en 1401, qu'il place à tort au numéro 12. Que de confusions !

Autre erreur plus grave, relevée par nous, chétif historien pour rire ; mais ne dit-on pas souvent la vérité en riant ? Charles VII est mort en 1461 ; le D' Cabanes le reconnaît et comment peut-il écrire : « A la fin de l'année 1463 et au commencement de 1464 (trois ans après la date de sa mort) sa santé donna des inquiétudes constantes ». Un lapsus calami apparemment qui n'a rien de calamiteux.

Continuons de reviser: la critique est aisée... Le même historien médical nous parle de Charles de France, l'un des « trois » frères de Charles VII qui en eut cinq, et le fait mourir de phtisie pulmonaire, « le 1 1 janvier 1400 »,

alors qu'il mourut le 13 janvier 1401. Il n'est pas toujours utile de consulter Peignot.

Passons à la partie médicale. « La fièvre et la diarrhée », dont Louis de France, autre frère de Charles VII, fut atteint à la fin de ses jours, ne prouvent pas avec erlilude qu'il mourut de tuberculose intestinale, mais permettent seulement de le présumer. Il est d'autres variétés d'entérites mortelles.

Jean de France, autre frère, meurt « d'un aposthume emprès une oreille, lequel se creva par dedans son col et l'étrangla », ce qui n'implique pas une olile moyenne siippurée qui pouvait provoquer une mastoïdite, une carie du rocher, puis une méningo-encéphalite mortelle. « Emprès » ou près de l'oreille ne veut pas dii-e dedans et s'applique plutôt à un phlegmon diffus du cou, par suite d'adénite sous-maxillaire ou cervicale suppurée, ayant produit un œdème de la glotte ou fusé dans le médiastin. Cette hypothèse se rattache d'ailleurs à une même origine strumeuse et nous paraît plus plausible que celle d'otile. Toutefois, nous ne l'émettons qu'à titre de proballté.

Des antécédents collatéraux de Charles VII, nous retiendrons la tuberculose probable de Charles de P>ancc, la possibilité d'une entérite tuberculeuse de Louis de France et le phlegmon d'origine scrofulo-tuberculeux de Jean de France, tare familiale qui expliquerait la mort du roi par une phtisie laryngée ?

Revenons à Charles VII, fils présumé de Louis d'Orléans, frère de Charles VI, au dire des Anglais. On lui découvre des « phobies multiples », que nous ne lui reconnaissons point, et il les tiendrait d'Isabeau de Bavière, laquelle ne nous paraît ni plus détraquée ni plus dévergondée que les autres spécimens de son sexe, réputé faible, et à qui la Chambre veut accorder le droit de vote {Pour qui vote-i-on ?), alors qu'en raison de son vice originel de mythomane, nous réclamons que son témoi-

gnage soit exclu du prétoire, parce que la femme ne juge pas avec la raison, qui lui manque, mais avec son sentiment : c'est le type des Imaginatifs.

Mais il n'importe. On fait grief à sa mère d'avoir conservé — après l'effondrement d'un plancher à la Rochelle, en 1423, accident d'où son fils sortit indemne — la crainte bien naturelle de subir un accident analogue et quelque effroi, en traversant des ponts en bois vermoulu. De même César avait peur de verser en montant sur son char de triomphe.

En tout cas, si Charles VII est légitime, ce que nous admettons jusqu'à preuve du contraire, et sans accorder la moindre créance à la révélation que « Messire » fit à sainte Jeanne d'Arc, laquelle lui glissa à l'oreille • « Je te dis que tu es vrai fils de roi et non vil fils de putain », il peut aussi ne pas tenir de sa mère, d'autant que la loi d'hérédité croisée maternelle ne s'applique notamment qu'à l'aîné des fils, à Charles de France qui y échappa par la mort, dans la première année de sa naissance.

Une de ses jambes « couloit » atteinte d'eczéma, d'ostéopériostite ou de toute autre affection herpétique ou scrofulo-tuberculeuse.

On ne sait exactement de quelle maladie il mourut à Mehun-sur-Yèvre, où il fut couronné. La fertile imagination des historiens a pu sur ce sujet se donner libre carrière. Craignant, non sans raison, que son fils(Loui XI) ne le fasse empoisonner, il donna l'ordre d'enfermer à Bourges un de ses médecins, Adam Fumée, dont il se méfiait à tort ou à raison, peut-être sous la vague suggestion du dicton, mnémonique en l'espèce : // n'y a pas de Fumée sans feu, et il n'acceptait de nourriture, assure, le D"' Notta, que de la main du comte de Foy.

Charles VII n'est donc pas mort d'inanition volontaire et s'il refusa « le coulis », ce fût non pas par crainte de poison, mais parce qu' « il ne pouvait plus manger

sans éprouver d'horribles souffrances ». D'après le récit du D' Cabanes, la maladie, qui se termina le 22 juillet 1461, débuta le 9 du même mois par une fluxion dentaire, laquelle aboutit à l'ouverture d'un abcès ; puis on procéda à l'extraction de la dent cariée.

De deux choses l'une, ou l'affection dentaire fut une simple coïncidence qui détermina la constriction de la mftchoire inférieure par contracture de l'un des masseters, on quel cas le Souverain éprouva seulement de la difficulté à mastiquer, ce qui donna lieu à la légende de la mort volontaire de faim par crainte du poison, et mourut de toute autre maladie, phtisie galopante, phtisie laryngée, etc., ou bien il mourut des suites de sa carie ayant provoqué une périostite qui, d'après Pietkiewicz, peut devenir l'origine d'un phlegmon de la face, avec nécrose du maxillaire ou d'un phlegmon diffus aboutissant aux désordres les plus étendus, à la phlébite des jugulaires avec envahissement aux sinus de la dure mère, à l'infection purulente et à la mort. Ces faits sont nombreux.

Le D"' Potiquet rejette la stomatite gangreneuse ou noma, la suppuration, du sinus maxillaire ou sinusite, dont fut atteint Louis XIV, et qui n'est pas mortelle, le cancer de Vactinomgcose et conclut avec sagesse, qu'il est impossible de tirer du récit des contemporains autre chose « qu'un diagnostic des plus hasardés », mais il est à peu près certain que « ce n'est pas de bon gré que Charles VII est mort de faim, comme on l'enseigne dans nos lycées. »

L'auteur des Morts Mystérieuses envisage la possibibilité d' « un phlegmon qui, à lui seul, pouvait empêcher le roi d'avaler la nourriture », puis assure « en dernière analyse » que Charles VII est mort de cachexie tuberculeuse » ; une phtisie aiguë soit, mais une cachexie de treize jours !

Après avoir admis avec Potiquet « qu'au lieu de dire

que Charles VII ne voulait pas manger par hantise de poison, il est plus exact d'écrire qu'il ne le pouvait plus », notre confrère attache de l'importance à la prétendue phrase ultime que les partisans de l'empoisonnement placent dans la bouche du roi, alors qu'à l'agonie, on délire et divague : « Par saint Jean, nous ne mangerons plus !» et en tire cette conclusion contradictoire : « Cette exclamation n'indique-t-elle pas que jusqu'au bout, l'idée de poison hanta cet esprit trouble ? Cette obstination à refuser tout aliment, ce délire de persécution ne sont-ils pas des symptômes sinon de démence, au moins de ramollissement cérébral ! » Et notre historien médical après avoir reconnu que le roi « ne pouvait plus manger sans éprouver d'horribles souffrances » et mis de côté < la démence », déclare que Charles VII avait comme Charles VI, son père, et Louis XI, son fils, « l'esprit dérangé » et qu'au surplus il avait pour mère une «dégénérée panophobe >.

Revenons sur l'exclamation ultime, que l'on prête à Charles VII et que rapporte le D'' Cabanes. Cet auteur, en citant plus loin un « mot historique » inventé ou arrangé par les annalistes et qu'ils attribuent à Louis XI ^ émet cette réflexion judicieuse: « Encore un de ces mots apocryphes dont l'histoire fourmille » ; réflexion qui, par ricochet, s'applique aussi bien à la phrase du moribond Charles VII et sur laquelle il appuie ses déductions quelque peu cahoteuses — passez-nous le mot. Ajoutons que les historiens d'annales, à imagination vive, par courtisanerie ou par esprit d'imitation, mettent parfois dans différentes bouches royales, à l'agonie, les mêmes phrases lapidaires : tels, Charlemagne et Saint- Louis qui expirèrent en murmurant ces paroles du psalmiste : « Seigneur, je mets mon esprit entre vos mains ' ».

Domine, in maniis luas commendo spirilum meum,

1. Voir Berthevin, Recherches hisloriques sur les derniers jours des rois de France, p. 10 el 21.

paroles que Jésus Christ prononça en expirant sur la croix, d'après saint Luc, et qui furent aussi les dernières de Christophe Colomh.

Parmi ces phrases toutes faites qui se reproduisent, au dire de M"° Pochet, « plus souvent qu'à leur tour », rappelons, avec V. Hugo, l'erreur commise par Walter Scott qui, dans Oaenlin Durward, prête au fou du duc de Bourgogne une saillie sur l'arrivée de Louis XI à Péronne, imaginée par Triboulet, bouffon de François I", lors du passage de Charles-Quint en France (1535).

Les historiographes de Guillaume ou mieux Guignol II, « l'éternel déguisé qui a endossé tous les costumes et

Joué tous les rôles », et qu'Edouard VII, son oncle, en raison de cette manie carnavalesque, avait qualifié « singe savant », pourront lui prêter les ultimes paroles de cet autre histrion couronné Néron, dont il est l'émule à plus d'un titre, et quelque peu le compatriote : Quel artiste le monde va perdre !

Relevons encore une juste ci^itique que notre confrère adresse aux aliénistes et que, par ailleurs, on peut lui retourner à propos des antécédents auxquels remontent

^certains neurologues pour expliquer l'état mental de

; Louis XI — un demi-fou — et l'attribuer à l'influence héréditaire du poison, disent-ils sans le prouver, donné par Charles le Mauvais à Charles Y, son bisaïeul du côté paternel ! Tout en admettant — ce qui nous paraît impossible — que le poison ait pu provoquer « un abâtardissement de la descendance », il proleste, avec raison cette fois, contre l'idée d'attribuer à ce poison fantastique « la folie maniaque » de Louis XL « II y a un abîme, écrit-il, que les aliénistes, par suite d'un grossissement,, d'une déformation assez ordinaire chez les professionnels, sont trop enclins à franchir. » C'est parler d'or, mais c'est ensuite agir à la légère de s'appuyer, à tout instant, sur l'autorité des Brachet, des Moreau de

i Tours, etc.

LOUIS XI f 1483

On explique l'état mental de ce roi, un panophobe comme tous les Valois, par ses antécédents héréditaires. Si Louis XI lient quelque peu de son grand-père Charles VL il n'hérite ni de la mentalité de son père Charles VII, qui ne fut atteint à aucun moment de sa vie « d'un dérangement d'esprit marqué », ni de celle de sa mère Marie d'Anjou, à laquelle on refuse tout « sens moral », parce qu'elle tolère le ménage clandestin du roi avec Antoinette de Maignelais. Est-ce que Claude de France, Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Marie-Thérèse d'Autriche, etc., n'ont pas eu la même tolérance envers leur époux ?

On trouve, en outre, à Marie d'Anjou des « goûts singuliers » et on lui fait grief de zoophilie, parce qu'au château de Chinon elle élève des animaux domestiques et privés, tels des chiens de chasse, de garde et d'agrément, des cerfs et des biches, une chèvre, un perroquet — que vont penser les vieilles filles et les veuves ratatinées ? Et que de dégénérés ! rien qu'à Paris, où l'on compte, sans nombrer les chats, 70.000 sacs à puces et à vents pas inodores (canis vulgaris), auxquels les maîtres de l'un et l'autre sexe sont plus attachés qu'à leur progéniture.

Voltaire aussi doit flgurer parmi les dégénérés, en sa qualité d'ami des bêtes. Aux Délices, rappelle le D' Gallamand, il eut des chevaux, une basse-cour, des chiens, des chats, un aiglon, etc. Et combien d'autres exemples de célébrités littéraires trouvera-ton dans Bêles et hommes de lettres de G. Docquois : Théophile Gautier, Emile Zola, Barbey d'Aurevilly, Joris Huysmans, Anatole France et leur catophilie, indice de leur dysgénésie céré-

brale, sans oublier les Goncourt et leur singe. Ajoutons à la liste des amis des chiens, au dire de la Chronique Médicale, Lamartine et d'Annunzio et des milliers d'autres dégénérés. Réservons une mention spéciale, d'abord à Jules III qui offrit le chapeau cardinalice à son valet de chambre, pour le récompenser d'avoir eu soin d'un singe que le pontife affectionnait comme un fils ; ensuite, à Byron, le galant seruenle de la comtesse Guicciolo, qui hospitalisait, selon Jacques Vontade, une véritable méjji- nagerie, deux singes, cinq chats, huit chiens, dix chevaux et quelques volatiles, dont un corbeau et un faucon, au sujet desquels il consigna cette note dans son journal : « En rentrant, battu le corbeau qui avait mangé la pâtée du faucon ».

Sans espérer d'être complet, ajoutons à ces zoophiles dégénérés de marque, les obscurs membres de la Société 1^» prolectrice des animaux et les innombrables humains I^P qui vivent dans la société de serins ou serines avec ou n sans plumes, de perroquets ou de perruches encagés ou H|en liberté.

1^» Pour Louis XI, arrêtons-nous à l'ascendance du grandpère et reconnaissons que s'il ne fût pas un aliéné com- Iplet; il le dût sans doute à l'influence héréditaire maternelle, prépondérante sur le fils aîné. Et Jacoby, cité par le D' Cabanes, est dans le vrai : « Louis XI, dit-il, présente un exemple frappant de cet état intermédiaire entre la norme et la folie, que l'on trouve fréquemment dans les familles frappées de vice phrénopathiquc... P^ourbe, cruel, libertin, capricieux, tremblant devant la mort^ abandonné aux superstitions les plus grossières, il est le

I^m spécimen le plus complet de névropathisme héréditaire. y> ^m De là au brevet d'agité, il n'y a qu'un pas ; l'auteur ^pdes Morts mystérieuses le franchit. S'appuyant sur cette phrase de Commiues : « 11 visita les parties de son royaume .^ plus que ne fist oncques roy de France... », notre con-

bulaloire ». A l'exemple des péripatéliliens qui suivaient la doctrine d'Aristote, il ne pouvait méditer qu'en marchant : « Sitôt que je m'arrête, disait-il, je ne pense plus et ma tête ne va qu'avec mes pieds. > A ce compte, combien de souverains furent atteints de bougeotte ! Michelet dit de Philippe le Bel : « On le voyait parcourir sans cesse le royaume » ; L'Hospital, d'après Ralhier, fil faire à Charles IX, dans presque toutes les provinces de la France, un voyage dans lequel il l'accompagna et qui dura plus de deux années. Que dira-t-on de M. Poincaré ?

Le piétiste et superstitieux Louis XI fût-il libertin ? Certainement oui, durant son séjour au château de Charles le Téméraire, on lui attribua à tort les contes licencieux des Cent nouvelles nouvelles d'Antoine de La Salle, l'auteur des Quinze joyes du mariage. Commines assure qu'à la mort d'un fils, « il fit vœu, en sa présence, de ne jamais toucher à femme que à la royne ». Pourtant, on connaît à ce cagot quatre filles naturelles et on le gratifie, comme un boche gentilhomme, du vice à tergo ou vice germanique, « la fleur du Kulturkamp ». V. Hugo fait allusion à ses goûts Eudenbourgeois, satisfaits en l'enclos royal des Tournelles — autre rendez-vous des nobles compagnies — « où Philippe de Comines, ajoute l'auteur de la Légende des Siècles, un des ancêtres de la langue française, partageait le lit de Louis XI, ce qui dérange un peu son sévère profil d'historien ; on ne se figure guère Tacite couchant avec Tibère. » L'expression favorite de Louis XI n'était-elle pas : Nature se plail en diversité ? In varietas voluplas.

Rien d'étonnant qu'il fit mauvais ménage, d'abord avec sa première femme, Marguerite d'Ecosse, morte stérile à vingt-six ans, en disant : « Fi delà vie, qu'on ne m'en parle plus » ; ensuite avec sa seconde épouse, Charlotte de Savoie, morte à vingt-huit ans, après lui avoir donné sept enfants. Des historiens insinuent que « le commerce

des deux époux étant devenu impossible, le dauphin (futur Charles VIII) serait né d'une autre femme que la reine ». Supposition de supposition d'enfant, renouvelée du cancan britannique relatif à l'illégitimité de Charles VII.

Ce prince naquit au château d'Amboise, le 30 juin 1470. Lejuif Jacoby lui attribue pour père un boulanger. Charles VIII serait donc un petit « mitron >, précurseur du fils de Louis XVI ! Certes, pareille supercherie a pu germer dans l'esprit ambitieux de Louis XI, en vue de fonder une dynastie ;mals à défaut de preuves, la légitimité du prince ne saurait être contestée. « Louis XI, fait observer le D' Cabanes, aurait, en ce cas, joué de malheur, puisque l'enfant, dont il avait accepté d'être le père, fut tout aussi stérile que s'il eût appartenu à la branche des Valois ».

Mais Charles VIII eut quatre enfants, dont un seul vécut trois ans ; il n'était donc pas stérile, pas plus que les autres rejetons de la branche des Valois, puisque son père Louis XI en eut onze et son aïeul Charles VII et Charles VI en eurent chacun une douzaine. Où Jacoby et autres historiens voient-ils la stérilité ?

Est-ce que l'inaptitude à la viabilité de la progéniture royale ne peut aussi bien tenir de la mère, qui meurt en pleine jeunesse ? En tout cas cette faiblesse de constitution n'a rien à voir avec la prétendue stérilité du père. Si le raisonnement des historiens laisse planer un doute, c'est plutôt sur leur bon sens.

Suivant un ragot de Bernard de Girard, historiographe de France, Charles VIII aurait été fils d'une des maîtresses du roi. Cette supposition de part aurait eu pour but d'enlever toute espérance au duc de Guyenne, frère puiné de Louis XI, dont les menées devenaient inquiétantes.

Il n'y a là, apparemment, qu'un conte inventé par un cadet ambitieux et déçu. Quoiqu'il en soit, une me-

COMMENT MOLRUHBNT

daille fut frappée pour le commémorer, en 1470 (fig. 4).

Le D' Cabanes, en pharmacien averti, « infère », des

tisanes de fumeterre et de houblon prises volontiers par

Fi;;. 4. — Tirée de nos Accouchements à la Cour.

le roi, lesquelles « avaient alors la vertu de guérir la jaunisse », que « ses maux les plus habituels étaient des douleurs d'estomac et de la vésicule biliaire ».

Ces plantes médicinales ne sont pas mentionnées parmi les recettes du temps pour la cure des maladies du foie, mais « la noix muscade, l'oppoponax, le tamarin, l'asperogus, l'arnoglosse, l'absynthe, la béthoine, la colloquinle, le calamus aromalicus.

Rate, émorrhoïdes, dur foye Guerist el les remplist de joye.

La caize (la casse).

Les conduits du foye desbouchc.

Enfin, la chamomille.

Aux fistules des yeulx propice, Aux ciystères, rate et jaulnice. »

LES KOlS DE FRANCE 07

Arrivons aux fameuses « tumeurs hémorroïdaires », auxquelles l'auteur des Morls mystérieuses attache une importance capitale.

Dechambre est plus optimiste : < Les tumeurs veineuses, dit-il, ne constituent pas en général une affection sérieuse ; les anciens les considéraient comme un émonctoire salutaire et aujourd'hui, si l'on est plus éloigné d'y voir un bienfait de la nature prévoyante, on admet que les goutteux, les asthmatiques, les emphysémateux, les cardiopathes, les phtisiques, les pléthoriques retirent un bénéfice incontestable de leur flux hémorroïdal, qu'il est d'usage thérapeutique de le rappeler quand il s'est arrêté, et même de provoquer la naissance d'hémorroïdes si le sujet n'en a pas eu jusqu'alors. » Reconnaissons toutefois que les chirurgiens n'hésitent pas à pratiquer l'ablation de ces tumeurs quand elles offrent de graves inconvénients.

« Elles ont joué, assure notre confrère, un si grand rôle dans la vie de notre sujet — les rois ne deviennentils pas nos sujets après leur mort ? — que nous les indiquons en passant sauf à y revenir plus longuement. »

Ouvrons une toute petite parenthèse au sujet du jeu de mots, souligné par nous, que le D' Cabanes emprunte à Breschet et qu'il cite encore plus loin (p. 353, t. II) : « Mis en présence des restes mortels de Louis XVIII, qu'il était chargé d'autopsier, il lui échappa de dire ; Voilà le roi devenu sujet! »

L'auteur de Folie d'Empereur, à la page 382, fait une seconde répétition de cette même plaisanterie, plutôt banale : « Pour en revenir au sujet de notre observation... »

Quant aux hémorroïdes de Louis XI, sans plus attendre, occupons-nous-en de suite ; aussi bien c'est, paraîtil, la clef de son abominable caractère. « Elles suffiraient, écrit le D"" Cabanes, presque seules à expliquer l'irritabilité du caractère de ce sombre et maladif mo-

narque. » Pour un peu, noire historien médical diviserait — à l'exemple de Michclel pour le règne de Louis XIV, avant el après la fistule — celui de Louis XI : avant el après les hémorroïdes qui, fluenlcs ou sèches, n'ont jamais influé ou si pou sur la mentalité de qui que ce soit. A Frédéric qui se plaignait de la constipation occasionnée par ses hémorroïdes, Voltaire répondait en plaisantant :

Que la veine hémorroïdale

De votre personne royale

Cesse de troubler le repos !

Quand pourrai-je d'un style honnête

Dire : « Le cul de mon héros

Va tout aussi bien que sa tête ? »

C'était, en effet, pour notre névrosé, une obsession de valétudinaire ; à la façon d'Argan, il demandait à tous les échos, même aux ambassadeurs, surtout aux reliques des saints — à saint François de Paule, il promet de guérir ses écrouelles s'il lui fait disparaître ses hémorroïdes — il demandait, disions-nous, des remèdes pour obtenir la guérison de ce mal, qui offre des inconvénients, certes, mais sans gravité. Nous avons vu, ainsi que tous les médecins, beaucoup de personnes des deux sexes incommodées, d' « ammoroïtes », comme Louis XI les désignait, sans remarquer aucune influence sensible de ces varices anales sur le changement de caractère, et vouloir expliquer de la sorte les fantaisies de tortionnaire en délire de ce sinistre personnage, voire ses actes politiques, c'est chercher la petite bête. Autrement, la logique nous obligerait à conclure que la même incommodité poussa Richelieu — un zoophile dégénéré paraît-il — à fonder l'Académie, à abaisser les grands et la maison d'Autriche. Ce serait excessif, sans doute, mais qui veut trop prouver ne prouve rien.

Pourquoi notre confrère gratifîe-t-il, par surcroît, de la gale cette ordure physique et morale, déjà dévoré par ce que Guizot appelait « l'acarus de l'ambition », qui recherche un « fromage » souverain contre les démangeaisons prurigineuses ? Est-ce que ses éruptions cutanées ne sont pas suffisantes pour les expliquer, comme « les époques » de Napoléon I"'' et la légende de sa gale contractée à Toulon, prétendue affection acarienne qu'il eût toute sa vie et n'était autre que la manifestation des lésions trophiques des téguments d'une maladie constitutionnelle, l'herpétisme, alias eczéma ?

Si Louis XI emploie la « farine de pois de lupin », ce n'est pas par « coquetterie », comme on le donne à entendre, mais par nécessité pour calmer l'irritation de ses dermatoses. C'était sa poudre de talc, d'amidon ou de riz.

Et dire que ce monarque dartreux, dévoré de vermine, coiffé d'une casquette de loutre de maquignon, en guise de couronne, fut le premier roi de France auquel on décerna le titre de Majesté et à qui l'on peut appliquer la chanson populaire sur Dagobert :

Votre Majesté est mal culottée !

« Ses médecins, écrit le D"" Cabanes, ne parvinrent îi le préserver de ce qu'ils prirent pour le morbus sacer, le sacré mal devrait-on dire plutôt que mal sacré ou épilepsie. » Détestable jeu de mots qui rappelle la phrase célèbre de la Desmartins : « Vien de boneure, le mien ai de te voir ». Ce prince sans rire a le don d'exciter la verve méridionale de notre confrère, mais rassurez-vous ce sera la dernière de ce que Flaubert appelle des<gaîtés mélancoliques. »

Ses archiatres, dont « l'impudent charlatanisme, dit Voltaire, était aussi grand que l'imbécillité de Louis XI, et son imbécillité égale à sa tyrannie », en mars 1480,

70 COMMENT MOUHUREKT

à la suite de sa « première attaque de mal comitial ou caduc », auquel notre confrère semble croire, ses archiânes lui firent prendre, en vertu de la médecine des signatures, des ongles d'élan, réputés contre l'épilepsie, et du sang d'enfant brun ou blond.

Or, cette prétendue attaque d'épilepsie, qui excite la verve de nos historiens, fut bel et bien une première attaque d'hémiplégie du côté droit, par hémorragie cérébrale gauche : « Il perdit, écrit Commines,de tous points la parole et toute cognoissance et mémoire. » C'est net et classique.

La seconde attaque de paralysie, selon la règle, fut plus accusée et se manifesta Tannée suivante à Plessislez-Tours. Dès qu'il pût sortir, il fit le pèlerinage de Sainl-Claude, le patron des paralytiques et des épileptiques dont les convulsions toniques, puis cloniqaes, rappellent les contorsions des Ciaudicants, et lui attribua l'amélioration naturelle qui se produit, le plus souvent, en attendant la troisième et dernière attaque.

Continuons nos investigations indiscrètes du vieux rat de bibliothèque, jouant au juge d'instruction pour rire ou mieux au don Quichotte de la Vérité: « Malheur à qui ne ressemble pas quelquefois au magnanime don Quichotte ! » s'écrie quelque part notre grand Anatole France.

En 1483, le 8 février, le fourbe Louis XI, qui doit en grande partie son auréole de gloire à son zèle religieux, comme saint Louis, Charlcmagne et Louis XIV, (ce dernier à partir de sa conversion dragonnadiennc de 1685) ordonna des processions, que suivit le Parlement, à Saint-Denis, pour empêcher de souffler le eent de bise « si fatale à sa santé ».

Encore une erreur de notre historien médical, à moins qu'il ne la partage avec le D' Fournier, cité en référence, faute grammaticale en tous cas qu'il ne relève pas : « Le vent de bise ou vent d'est est comme le mis-

tral du nord. » La bise et non pas le oenl de bise, a toujours signifié, semble-t-il, vent du nord froid, pernicieux pour les voies respiraloii-es. Au xvi' siècle, d'ailleurs, A. Paré écrit : « Le vent de septentrion, dit communément la bise, est froid et sec. »

Avant de terminer, notons, entre autres grandes idées (religieuses) du règne de ce bigot et même trigot, qu'il ordonnait, en 1472, « que l'on sonnftt V Angélus à midi et que Ton récitât trois fois VAve Maria, ayant un genou en terre ».

Louis XI a dû succomber à une troisième hémorragie cérébrale gauche. On a comparé la première à un avertissement sans frais ; la seconde, à un avertissement avec frais et la troisième à la saisie.

Un dernier mot sur Louis XI. Nous nous étonnons, d'abord, que Moreau (de Tours) s'étonne que cet excentrique ait fait de « grandes choses » ; ensuite, que cet aliéniste ne s'aide « du flambeau de la psychologie morbide », dont il chante à son tour les bienfaits, pour éclairer la mentalité de son méchant « sujet ». Oubliet-il que les persécuteurs, atteints du délire de la persécution, comme les autres maniaques, ne délirent que si l'on attire leur attention sur l'objet de leur vésante et qu'en dehors de ce déraillement — tels Charles VI et Argan — dans les intervalles quasi lucides des obsessions morbides, raisonnent sainement sur les autres matières et notamment en ce qui touche leur intérêt personnel ?

De là, l'explication des « grandes choses » — où la chance entre pour beaucoup en ligne de compte — que Louis XI accomplit, afin de satisfaire son ambition, son esprit d'accaparement et son àpreté au gain, dont la France, de laquelle il se soucie comme d'une guigne, profite par ricochet.

Avant tout, il satisfait son égoïsme féroce de forban sans scrupule. Charité bien ordonnée commence par

soi-même, est le principe qu'il applique ; c'est ainsi qu'il faut entendre « l'esprit charitable » que quelques panégyristes bien pensants lui ont octroyé à la légère ou par esprit de corporation.

Ce roi, comme d'ailleurs les seigneurs confédérés de la Ligue du bien public, se disait dévoué au soulagement du peuple — au soulagement de ses économies s'entend. (Voir nos Addenda.)

CHARLES le Téméraire f 1477

Autre toqué, d'espèce opposée à celle du trembleur et lâche Louis XI, Charles appartient à la catégorie des capitaines Fracasses, les ancêtres de notre Tartarin dégénéré qui finissent par être fracassés à leur tour.

Il dut apparemment son sobriquet à l'imprudence qu'il commit en s'entourant de six médecins, chargés de surveiller ses aliments, non pas par phobie, comme le veut l'auteur des Morts Mystérieuses, mais par sage précaution, à l'exemple de Charles VII, crainte d'être empoisonné par Louis XI, qui en était fort capable.

Mais n'est-ce pas imiter Gribouille ou tomber de Charybde en Scylla et courir même un risque plus grand, en prenant pour garde d'honneur six Diafoirus ? Il ignorait, sans doute, la plainte que l'empereur Adrien proféra en mourant : « C'est le grand nombre de médecins qui m'a tué ? » Réflexion empruntée à celle de Ménandre : « Je succombe sous le nombre des médecins '. »

Ambitieux, déçu cruellement dans son orgueil par ses échecs de Grandson et de Morat, Charles le Téméraire devient fou furieux devant Nancy, où il succombe à des blessures multiples. (D' Revillet.) Plusieurs blessures relevées sur son cadavre furent faites vraisemblablement après sa mort.

1. Voir le MaI qu'on a dit des médecins, t" série (auteurs grecs et lalins).

74 COMÏIENT MOURURENT

CHARLES VIll t 1498

Continuons à nous rendre utile et agréable à l'auteur des Morts mijslérieuses en lui signalant de nouvelles erreurs. A la page 223, t. I, nous lisons: « Poslérieuremenl à Charles (Charles VIII), vinrent successivement au monde: Louise, née en 1461; Anne de France, née en 1462 ; Jeanne de France la boiteuse, née en 1464 (mariée à Louis XII). » Et à la page suivante il est écrit : « Charles VIII naquit au château d'Aniboise le 30 juin 1470. » Notre confrère a reproduit l'erreur de Peignot qui, dans son Histoire de France, a placé par mégarde Charles VIII le troisième des enfants de Louis XL avant ses sœurs plus jeunes, au lieu de le mettre au sixième rang occupé par François, né en 1472, deux ans après Charles VIII.

Passons aux répétitions. Page 224, notre historien médical produit une citation tirée des Mém. hist. et secrets concernant les amours des rois de France : « Si Charles VllI, prince délicat..., mourut et subitement, au dire de Brantôme, ce fut pour avoir aimé les femmes plus que ne lui permettoit sa complexion » (faisons observer, au pied levé, que le libertinage n'eût aucun rapport avec la mort du prince) et, trois pages suivantes (p. 227), il resert la citation : « Brantôme n'hésite pas à affirmer que le roi mourut « pour aymer trop les dames et s'y être trop adonné en sa débile complexion et faible habitude ».

Donc, après avoir répété deux fois avec Brantôme que ce prince, d'une laideur repoussante, mourut « pour aymer trop les dames », ce qui est absolument controuvé, notre confrère ajoute, d'après le même potinier inconscient : « Aucuns le disoient mort d'un catharre

OU apoplexie, à laquelle il ne pouvoit être subject vu sa complexion débile... »

Au château d'Amboise, se rendant au jeu de paume, il « se heurte violemment le front » sur le linteau d'une porte.

Nous préférons le récit, plus véridique, de Conimines à celui de Le Roux de Lincy. Ce dernier, le fait se promener, parler môme, après « être tombé pour ne plus se relever » I

Commines narre plus judicieusement qu'étourdi sur le coup, « il marcha trois ou quatre pas, puis il fut tout à coup atteint d'un calharre qui lui tomba dans la gorge. Ce prince, à vingt-huit ans, vesquit dans l'effoi-t de ce calharre environ neuf ou dix heures. »

A la bonne heure, nous rentrons dans la vérité pathologique. Notre confrère qui, à propos de sainte Thérèse, traite de « cliniciens à courte vue » ceux — et ils sont légion — qui voient en la vierge d'Avila le type parfait de l'hystérique hallucinée, < avoue son impuissance à fournir une explication acceptable. S'agit-il d'une toux quinteusc ? Ou d'une expectoration provenant de la gorge ? » L' « explication » est pourtant bien simple. En l'espèce, il ne s'agit évidemment ni de « toux » ni d' « expectoration ». Le choc violent détermine une commotion cérébrale, compliquée ou non de fracture du crâne ; de là, étourdissement, vacillement, perte de connaissance, chute, puis coma, râle de l'agonie analogue au gargouillement produit par les glaires d'un calarrhe « qui lui tombent dans la gorge » et allant crescendo jusqu'à la période asp%xique. 11 suffit donc de substituer à calharre son synonyme râle pour voir clair.

Philippe de Commines tenait ses renseignements du confesseur du roi, lequel dût être appelé sur-le-champ auprès du moribond. Cette version n'est pas de seconde main, comme celle de Le Roux de Lincy, puisque l'his-

toriographe de Louis XI l'a recueillie direclemenl d'un témoin oculaire. Du reste, sa description concorde avec la marche normale des symptômes qui accompagnent les traumalismes cérébraux, fracture ou commotion ou les deux réunies.

Inutile de discuter le penchant à la luxure comme cause de la mort de Charles VIII ; ce vice n'a que faire ici, pas plus qu'ailleurs. Celte vue de l'esprit est passée à l'état de hantise chez les grands et les petits historiens, plus ou moins moralistes, à court de documents.

Quant à l'empoisonnement provoqué en fleurant une pomme d'orange, défendu par Belleforest et Paul de Musset, ou tout autre poison admis par nombre de chroniqueurs romanciers de l'école d'Alexandre Dumas père, atteints de toxicomanie, nous les traitons comme propos négligeables.

LOUIS XII f 1515

Sa seconde épouse, la bancroche Anne de Bretagne, assure un historien de notre époque, « avait de la noblesse dans la démarche ». Nous ignorions que les contorsions de la claudication — ridiculisées par la formule symbolique et parlante « 3 et 5 font 8 », les trois chiffres significatifs les plus entortillés — fussent un signe de « noblesse », alors qu'on donne le sobriquet peu esthétique de « tortillard » à celui qui en est affligé ; comme La Boiteuse du Régiment :

La gauch' va d' l'avant, La droit' va d' l'arrière, Elle fait quasiment Comm' le scieur de pierre.

Cette « noble démarche » d'une bancale nous remémore en outre le couplet d'une des Chansons sans gène de Xanrof:

Elle marchait presque aussi vite

Que des intérêts composés,

Elle était idéale, exquise...

A droite — question de maintien, —

Eir penchait comm' la tour de Pise :

A part ça elle était très bien.

Cette boiterie, qui résultait apparemment d'une coxalgie scrofulo-tuberculeuse, peut rendre la reine Anne responsable de la mort en bas-âge de ses enfants, notamment des fils qui, par l'hérédité croisée, tiennent davantage de la mère. Les trois fils qu'elle donne à Charles VIII meurent au berceau, tandis que leur fille

Anne, en dernier, est morte en bas-âge, il est vrai, mais a vécu plus que ses frères. De môme, les deux princes que Louis XII eut d'Anne de Bretagne meurent au berceau et les deux princesses consécutives, tenant du père héréditairement, survivent : elles vécurent vingt-cinq et soixante-cinq ans. Les historiens médicaux, Lacassagne et Cabanes, ont donc tort d'attribuer la cause des décès précoces à la dégénérescence des Valois et encore plus de flétrir « la slériliié des Valois ». Les produits ne sont peut-être pas de première qualité, mais Charles VIII et Louis XII ont procréé, chacun, 4 enfants. Ce n'est pas un signe de « stérilité », il nous semble, mais de « viabilité » ; reste à établir si la tare provient du souverain ou de « la femme du roi », comme Camille Desmoulins dénommera la reine, ou encore d'unions consanguines.

Tout de même, la « noble claudicanle », dont la fille Claude, non claudicanle, épousa son cousin François, le Père des Lettres, pourrait bien avoir une part prépondérante de responsabilité dans les tares scrofuleuses et tuberculeuses de ses petits-enfants, la progéniture avariée de Henri II.

Éclairez-nous, esprit saint, descendez en nous ! Un historien médical écrit qu'Anne « souffrit dans les dernières années de sa vie de la gravelle », — ce terme, quand on ne spécifie pas, correspond aux concrétions rénales qui déterminent, à leur passage par les uretères, des coliques néphrétiques, — et quelques lignes plus loin, le même clinicien déclare qu'elle eût à Blois « une attaque plus violente que les autres, très probablement une attaque de colique hépatique » et vécut encore une semaine. Ici, il s'agit de lithiase biliaire, là, de lithiase rénale; il faudrait préciser, à moins qu'elle cumulât les deux variétés. En quel cas, la reine Anne succomba « en pleine santé » à une péritonite due à la déchirure du canal cholédoque, au passage d'un calcul biliaire trop volumineux.

Le mari aux deux « nobles » bancales (Jeanne de France et Anne de Bretagne), Louis XII, âgé de cinquante-trois ans, voulut se hâter de jouir de son reste et épousa Marie d'Angleterre, sœur du Barbe-Bleue anglais, à la barbe rousse, Henri VIII, adornée de ses seize printemps.

L'abbé Brantôme, suivant son habitude — trahit sua qaemqae,,, — alors que des mémorialistes voient le poison partout, fait mourir d'excès génésiques ce prince qui avait résisté, quoique Valois dégénéré, à deux boiteuses, lesquelles passent, grâce à un préjugé populaire sans fondement, pour des embrasées.

Nous nous sommes suffisamment étendu sur la conjecture •« salacité sexuelle », nouveau vocable qui s'applique plutôt aux animaux et n'a jamais expliqué aucune mort. On ne meurt pas de trop aimer, au propre ou au figuré ; on meurt de suicida, par suite de peines de cœur, et d'accidents pulmonaires, cardiaques ou cérébraux, dans l'autre cas.

A cinquante-trois ans, un homme valide peut encore faire gaillardement honneur à son sexe ; et c'est par simple coïncidence que le goutteux et tuberculeux Louis XII est mort à la fin des trois mois réglementaires de la lune de miel. De même chez Raphaël, les excès vénériens, — quoi qu'en dise Vasari, — après dix ans d'union ! avec la Fornarina, ne sont pour rien dans la cause de son décès, dû à la tuberculose, à trente-sept ans. (Voir nos Cariosa de médecine littéraire, artistique et anecdolique.)

P. Jacob, au sujet de la mort de Louis XII, parle d'affaiblissement, d'amaigrissement progressif et « d'un flux de sang » singulier « qui l'incommodait tous les trois jours » : hémoptysies, hématémèses, melena, épistaxis, flux hémorroïdal ? Ad libitum. Donc rien de précis, surtout pour la périodicité impossible des « trois jours ». Dans le doute, la sagesse des nations nous con-

80 COMMENT MOUBURENT

seille de nous abstenir, bien que nous penchions vers la tuberculose pulmonaire. Tandis que nous n'y voyons goutte, nos confrères A. Brachet, puis Cabanes, plus téméraires, y voient la goutte, la rançon de la feuillette — « il souffrait de la goutte », dit une lettre à l'ambassadeur de Rome, — et n'hésitent pas à coller celte étiquette sur le sarcophage royal. Nous savons combien sont trompeuses les étiquettes : vrai vin de Bordeaux est le pavillon qui couvre, le plus souvent, une mixture de gros vin du Midi et d'aigre piquette d'Argenteuil. L'étiquette fait passer le sac.

Revenons in fine sur les conséquences du mariage de Louis XII avec Marie d'Angleterre. L'auteur des Cérémonies du sacre écrit cette sottise, reprise et transmise par les historiens cacatoès : « La passion du roi pour cette princesse et l'ardeur que lui avait inspirée le désir de donner au trône un héritier de son sang étaient généralement regardées comme la cause de sa perte ; ce qui a fait dire de lui qu'il s'était sacrifié pour son peuple, comme le pélican pour ses petits. » Cette erreur d'histoire naturelle a été transmise, de siècles en siècles, par la bêtise humaine : le pélican dégorge à volonté le contenu de sa poche comme le ruminant, d'où la légende stupide de ce palmipède se perçant le flanc pour nourrir ses petits.

On sait que les femmes, toutes Imaginatives, prennent volontiers leurs désirs pour des réalités et ont souvent des grossesses illusoires ; ce fut le cas de Marie d'Angleterre, troisième femme de Louis XII, en 1514. Cette reine, féconde au moins d'imagination, prétendait même percevoir les mouvements de l'enfant.

C'était le troisième essai du Père du peuple, qui, peu satisfait de cette paternité vague, aurait voulu un héritier. Mais il mourut sans avoir cette satisfaction et laissa la succession du trône à un neveu.

tES ROIS DE FRANXE 81

Voici ce que Brantôme narre au sujet de cette grossesse posthume, illusoire ou simulée :

« Ce dit-on pourtant, que la dite Reine fit bien ce qu'elle put pour vivre et régner Reine Mère, peu avant et après la mort du roy son mary. Mais il luy mourut trop tost ; car elle n'eut pas grand tems pour faire cette besogne, et nonobstant faisoit courir le bruit, après la mort du Roy, tous les jours, qu'elle étoit grosse. Si bien que ne l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avec des linges peu à peu, et que, venant le terme, elle avoit un enfant supposé, que devoit avoir une autre femme grosse, et le produire dans le tems de l'accouchement.

« Mais Madame la Régente, qui estoit une Savoyenne, qui sçavoit que c'est de faire des enfans, et qui voyoit qu'elle y alloit trop de bon pour elle et pour son fils, là fit bien esclairer et visiter par médecins et sagesfemmes, et par la veue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte, et faillie en son dessein, et point Reine Mère, mais renvoyée en son pays. »

Le récit de Mézeray est plus simple et plus véridique : « Après la mort de Louis XII, écrit cet historien, on crut que Marie d'Angleterre étoit grosse, mais elle fut incontinent assurée du contraire par le rapport qu'elle en fit elle-même. »

FRANÇOIS 1"^ i 1547

Le roi des syphilitiques, d'après la rumeur publique et celle des historiens,

£a quinze cent quarante sepl, François mourut à Rambouillet De la vérole qu'il avoit.

Cullerier assure qu'il ne fut pas victime du spirochète, mais « d'une affection des voies urinaires avec abcès et, par suite, fistule urinaire dans les environs du canal de l'urètre (fig. 5) ».

Corlieu le fait mourir d'une intoxication urineuse et Cabanes d'une fistule périnéale tuberculeuse. Nous ne partageons aucun de ces avis.

L'auteur des Morts Mystérieuses étaie son diagnostic sur un fait qui nous surprend. En 1526, François les bas bleus aurait eu un abcès dans la région occipitale. S'agissait-il d'un furoncle anthracoïde de la nuque qui s'ouvrit à la longue spontanément ? « Cet abcès, ajoute notre confrère, pouvait bien être de nature tuberculeuse, d'autant que s'il s'est ouvert spontanément, // a bien pu rester fistuleux. Que de termes dubitatifs ! pour l'apôtre de la ïn.èVa.oAQ positive delà pathologie historique. Quel rapport peut avoir une fistule périnéale, tuberculeuse ou non, avec un abcès occipital qui a évolué vingt et un ans avant, s'est cicatrisé et dont on ne parle plus et qu'on n'a pas revu.

Cet abcès, suppose-t-on, pouvait être de nature tuberculeuse parce qu'il s'est ouvert spontanément. Est-ce que tout abcès abandonné à lui-même ne finit pas par s'ouvrir spontanément ? Le baume d'acier abrège sa

LES nOIS DE FRAKCE

durée et limite l'étendue du décollement des tissus. Si Tabcès a mis un mois à s'ouvrir, cette durée justfie notre hypothèse de furoncle anthracoïde, voire anthrax, qui met du temps à aboutir. D'oîi venait cet abcès? De l'os occipital ? D'un ganglion du voisinage ? De l'appareil glandulaire pilo-sébacé ? Autant d'inconnues. . Nous opposons à ce vaste point d'interrogation des présomptions plus précises et favorables au diagnostic

Kig. 5. — Fistules urinaires causées par un rétrécissement.

laberciilose pulmonaire. François P' est mort le 31 mai, en saison printanière, ainsi que le tuberculeux Raphaël. La statistique démontre que les phtisiques meurent plus souvent au renouveau, à la pousse des feuilles qu'à leur chute, erreur populaire propagée par les lamentations des poètes et chansonniers élégiaques. L'auteur de Patrie a raison de faire mourir Dona Rafaele, fille du duc d'Albe, en avril.

Quant à la fistule périnéale du roi, il est fort possible qu'il s'agissait d'une vulgaire fislale à l'anus, si commune chez les poitrinaires, par amaigrissement et non

pas de nature tuberculeuse. De sorte que « le paladin! flstuleux » peut servir de pendant grotesque au « bala-j din fistuleux » nec pluribus impar (non inégal à plu-i sieurs soleils même), lunes serait en l'espèce plus exact, j

Surtout, n'oublions pas que sa grand'mère mater- 1 nelle, Marguerite de Bourbon, est morte phtisique, le; 24 avril 1483, d'après Guichenon. ;

Encore un mot sur la dernière maladie du roi dui plaisir et du « bon plaisir ». \

Selon Brouardel et Gilles de la Tourette, François 1°'* était atteint d'une fistule vésico-périnéale, provenante sans doute d'une tuberculose vésicale, sans préjudice, | ajouterons-nous, delà phtisie pulmonaire qui débuta,] vraisemblablement, en 1545.

En cette année, étant très gravement malade, sur l'instigation du cardinal de Tournon, (ainsi que le fera plus' tard Louis XIV, aux dragonnades, sur les instances dej la veuve Scarron, pour obtenir le pardon de leurs for-; faits et de leur vie de polichinelle '), le Roi s'amuse à; faire massacrer les Vaudois. ;

Au « chevalier » froussard François, \

Crainte des feux de l'Enfer, l'acre :

Tournon arrache le massacre \

De plus de trois mille Vaudois, .

sans compter les rôtissages raffinés de l'estrapade,; réservés aux hérétiques parisiens, sur la place qui a^ conservé ce nom. « Et cela fait passer une heure ouj deux ! » au dire de Perrin Dandin. |

Nous persistons à penser qu'il s'agissait d'une fistulel à l'anus des tuberculeux pulmonaires, considérée chezS eux, comme une sorte d'émonctoire « qu'il faut respecter!

1. Le cabotin Roi Soleil, avant de devenir calotin, dansait dans le bal-; let des plaisirs de l'Amant ridicule, comédie en un acte par l'abbé Bois-< Robert, représentée en 1655, par les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogna-j (Cg. 6). t

rious peine de recrudescence dans la marche des accidents pulmonaires » et qui permet les promenades jusqu'au dernier moment, comme nous l'avons observé chez un facteur rural de Franconville.

Kijç. 6. — Louis XIV dans le ballet de la Nuit (Dessiné par La Belle). D'après Bapts, Essai sur l'histoire du théâtre. Deodatas (Dieudonné) dansa dans les ballets jusqu'en 1670 ; il avait alors 32 ans.

Or, à la fln de sa vie, le vieux marcheur royal, pour se distraire, changeait maintes fois de résidence, ce

I qu'une fistule vésico-périnéale, souvent compliquée de cloaques purulents, ne lui eût pas permis de faire, pas plus qu'une fièvre urineuse, comme le veut Corlieu.

86 COMMENT MOUUURENT

« En février 1547, d'après Imbert de Saint-Amand, l'état de François 1"'' s'aggrava (il mourut à la fin du mois suivant) ; une fièvre continue le minait peu à peu. Il essayait inutilement de se débattre contre le mal. Comme s'il eût voulu échapper, à force d'activité, à cette mort qui le suivait à la piste, il allait de Saint-Germain à la Muette, à Villeprcux, à Dampierre, à Loches ; mais le mal le gagnait de vitesse. Epuisé de fatigue, il arrivait à Rambouillet, ne pensant s'y arrêter qu'une nuit (sa fistule n'était donc pas gênante) ; il ne devait pas aller plus loin ; il s'alita et ne se releva plus. »

Il semble rationnel qu'il mourût de phtisie galopante — c'est le cas de le dire — qui le faisait galoper d'une résidence à une autre. Mais il ne mourut certainement pas de la belle F-Ép.o-nnière (nom contenant trois lettres de v-ÉRO-le), comme le veut la légende du mari jaloux qui contamina son épouse infidèle pour se venger de son rival royal.

La première reine, Claude, ne mourut pas non plus avariée, quoiqu'en dise l'abbé Brantôme, mais aussi de la tuberculose pulmonaire, non pas par contagion, mais par héritage de sa mère, Anne de Bretagne, la Claudicante scrofuleuse (mot rappelant reine Claude).

Le dauphin François, qui succombera, en 1536, à une granulie aiguë, avait donc de qui tenir, de par l'hérédité de la bacillose maternelle et de celle du père François : sa grand-mère maternelle, Marguerite de Bresse (épouse de Philippe de Bresse, comte de Savoie) mourut tuberculeuse ; les références bacillaires abondent.

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