CHAPITRE XVII
L^orgamsation de la production
La prise de possession ne fut pas restreinte aut services dont nous venons d'esquisser la refonte; elle se poursuivit, avec une 6gale ardeur, dans toutes les branches de l'activit6 sociale.
Les syndicats qui, dans la soci6t6 capitaliste, avaient 6t6 des groupements de combat, se mu^rent en groupes de production et, chacun dans sa sphere, se rait a la reorganisation du travail. En grande partie, ils ne furent pas pris au d6pourvu ; les discussions et dissertations anl6rieures, dans les congr6s, dans les journaux corporatifs, ainsi que la vulgarisation des idees socialistes et anarchistes, avaient don7i6 a leurs militants un aper^u des besognes et des operations a effectuer en I'occurrence.
Done, les syndicats de chaque Industrie, de chaque profession, prirent possession des usines et des ateliers qui leur 6taient aff6rents. Ge ne fut pas toujours
commode ! Des patrons regimberent, ne voulant rien entendre, se refusant a toute discussion, — aussi hargneux qu'un dogue defendant son os. Certains, a mentalite feodale, ferus de leurs privileges, aviserent a se fortifier dans leurs usines, decides a renouveler les exploits de la faraille Grettiez, a Gluses ; ils s'y enfermerent et, fusil au poing, ils attendirent les conf6der6s.
Mais, les temps 6taient changes ! Quand les Grettier canardaient leurs ouvriers, ceux-ci etaient sans armes et les soldats qui montaient la garde aux portes de leur usine les laissaient tirer sans encombre, — loin d'intervenir, ils empechaient les ouvriers d'enfoncer les portes pour courir sus aux fusilleurs.
Au lieu de cela, les patrons qui singerent les Grettiez se trouverent seuls, en face d'ouvriers d6cid6s et armes. Les roles etaient renvers6s : ceux-ci avaient le nombre et la force ! La lutte etait in6gale ; les patrons 6taient vaincus d'avance.
Ges incidents entrav^rent peu la reorganisation des modes de travail. Les usines etaient denombr6es, leur rendement possible etait suppute, — ainsi que le nombre d'ouvriers de la corporation, Apres quoi, les syndicats dressaient la statistique des produits qui se pouvaient manufacturer dans un temps donne ; ils indiquaient aussi les quantites de mati6res premieres diverses proportionnellement necessaires. Ces renseignements, ils les transmirent a leur federation corporative et a leur Bourse du travail qui, d6sormais, 6taient les centres ou devaient se con-
denser les statistiques pour la production et la consommation. La, allaient affluer les off res et les deraandes ; de la allaient rayonner les indications sur I'utilite de produire en plus grande quantity, tels ou tels objets, plus demandes que tels autres ; de la, allaient parvenir les indications pour diriger sur tels ou tels points, raati^res premieres et produits manufactures.
Un effet immediat de la reorganisation fut de modifier I'absurde systems de production incoh6rente et d6sordonn6e, tant pratiqu6e en regime capitaiiste. Autrefois, I'industriel produisait souvent en aveugie, sans 6tre fixe sur la possibilit6 d'ecoulement des marcbandises manufactur6es par les ouvriers travaillant pour lui ; a I'avenir, on produirait a coup stir, avec la certitude de repondre a un besoin.
Une autre modification, profonde et d'importance extreme, fut d'apporter dans la production une loyaute j usque-la inconnue : on produisait pour I'usage et non pour la vente, pour I'utilite et non pour le gain. De ce fait, disparut le sabotage abominable, qui avait 6te en honneur k tons les degr6s de I'echelle industrielle et qui ayait enrichi tant de patrons et de fournisseurs sans scrupules : les marcbandises d6fectueuses, mauvaises, frelat^es, falsifl6es, la pacotille et la camelote furent 61imin6es.
Pourquoi eut-on perdu un temps pr6cieux, gaspill6 des mati^res premieres a de telles productions ? G'6tait bon pr6c6demment, alors que le bien de I'un 6tait fait du malheur des autres. Aujourd'hui, c'6tait I'oppose ; les int6rets des producteurs etaient identiques et ils etaient soud6s a ceux des consorama-
teurs ; nul n'avait done profit a tromper, ni a voler son semblable.
Gette tendance a la franchise et a la bonne foi dans les rapports 6conomiques, ce mepris du mensonge, ce dedain de I'esprit de lucre, se manifesterent des les premiers instants. lis allaient s'accentuer encore, — et ce, d'autant plus qu'ils n'etaient pas le resultat d'une culture individuelle, mais qu'ils d^coulaient de la structure sociale elle-meme.
II n'y eut pas de formule rigide et sectariste dans les methodes de r^orgjanisation du travail ; il fut tenu compte des temperaments et des affinites. II y eut des variantes, selon qu'on se trouva en presence, soit de grandes ou moyennes usines, soit de survivances de I'artisannerie. Une fois la prise de possession op6ree, lorsque certains compagnons manifesterent le d^sir de travailler en artisans, isolement, il ne fut pas fait opposition a leurs preferences. De meme, la formation des equipes de travail, dans les grandes et les petites installations, ne r6sulta pas d'injonctions arbitraires, mais de I'entente entre camarades, du recrutement mutuel. De meme, il fut proced6 a la repartition des fonctions diverses par deliberations et accords des equipes interessees. Gomme les besognes de coordination, d'organisation directrice et de specialisation n'allaient procurer a qui en aurait charge aucun benefice superieur, les competitions furent reduites au minimum et les choix furent souvent judicieux. Au surplus, dans la societe bourgeoise, la classe ouvriere s'etait d6ja familiaris6e avec cette selection des competences,
par la pratique du travail en commandite et par le fonctionnement des cooperatives de production, a base communiste, qui s'y etaient fort developpees.
Las resistances patronales etaient brisees, purement et simplement, quand elles venaient de gros industriels ; au contraire, on y mit des formes, on usa de persuasion, vis-a-vis des petits ou moyens patrons. A ceux-ci on demontra que la socialisation allait les alleger du tracas des affaires, de la chasse aux commandes, des craintes de la faillite. Geux qui s'obstinerent a vegeter suivant les anciens modes furent tenus a I'^cart ; on les laissa vivre en marge, a, leur guise, avec tous les desavantages de I'ancienne societe. Gomme on ne manquait pas d'outillage, on dedaigna le leur, qu'ils ne purent que tres imparfaitement mettre en valeur, faute d'ouvriers disposes a travailler a leur compte.
A cote de ces entetes, beaucoup, — patrons, entrepreneurs, ingenieurs, — s'essayerent a I'adaptation. Sacriflant ce qu'avait de factice leur existence anterieure, ils se soumirent a la vie simple qu'allait 6tre, pour eux, I'existence dans le milieu nouveau. Pour calmer leurs regrets, ils argumenterent : « Supposons que j'aie fait faillite, que je sois ruin6. II me faudrait travailler pour vivre... G'est ce qui m'arrive, avec cette difference que suis mine en compagnie... »
Or, etant donne que I'etre bumain a une pl&stlciti^ considerable, qu'il s'adapte vite aux conditions, aux milieux, aux climats les plus divers, ces « ci-devant » plastronnes d'optimisme, se modelercnt a la vie nouvelle, vivant des beures douces, decouvrant
des satisfactions et des joies dont ils avaient ignore la saveur, au cours de la vie artiflcielle, m6me excessivement fastueuse, qui avait pu etre la leur dans I'ancien regime.
En mSme temps que les syndicats, dans leur cercle d'action, effectuaient la prise de possession, presidaient a la coordination du travail et se preoccupaient des rafisures propres a rendre les besognes raoins fastidieuses, par un meilleur amenagement des usines et par le perfectionnement de I'outillage, d'autres operations se poursuivaient.
Les federations corporatives, qui reliaient les syndicats d'une m§me Industrie, epars sur tout le territoire, tinrent des congres, au cours desquels s'eluciderent les conditions generales de la production.
Une crainte perga : celle que le rendement soit insufflsant pour qu'il put etre satis fait, sans surmenage, aux besoins essentiels. Les statistiques et les renseignements recueillis rassurerent les pessimistes. On se convainquit qu'avec une utilisation rationnelle de I'outillage existant, et grace a la suppression du choraage, si cruel et si long autrefois dans nombre de professions, la production manufacturiere atteindrait le niveau necessaire. Dans les corporations et pour les travaux ou un doute subsista, on decida de faire appel a la howD^* volont6 de tons ceux qui, dans la soci6t6 bourgeoise, avaient 6te occupes a des besognes inutiles ou nuisibles et qui allaient, maintenant, faire retour a la production norraale. En premiere ligne 6taient les quelques cent mille soldats de Tarmee dissoute ; puis les
156 COMMENT NOUS FERONS LA RjfevOLDTION
ouvriers de I'equipement militaire, ceux des manufactures d'armes, des poudreries, des arsenaux ; puis les douaniers, les employes d'octroi et de r6gie, les percepteurs, les magistrats, les avocats, les huissiers ; puis, toute la s6rie des interm6diaires, courtiers, raarchands, — enfin, la domesticit6 de tout ordre... lis 6taient tant et tant que leur concours allait suffire pour accroitre la production de plus d'un tiers.
Ge denombrement de la main-d'oeuvre disponible raffermit les timor6s,leur donna la certitude d'unevie d'aise pour tous et exalta leur confiance en I'avenir.
Dans chaque f6d6ration on supputa le nombre des travailleurs suppl6mentaires qui, pour les diverses branches, allaient 6tre necessaires. Et les inoccupes, ainsi que les parasites d'hier, n'eurent qu'a faire choix : il leur fut loisible de decider a quelle besogne ils pr6f6raient s'adonner.
Les Evaluations des quantit6s de mati6res premieres, des monceaux de produits manufactures qui allaient 6tre indispensables, ainsi que celles ayant trait a la repartition du travail dans les divers centres, furent facilit6es, pour certaines industries, par le m6canisme des « comites » qui autrefois avaient « contr616 » ces industries, ou m6me les avaient secr6tement trusts. Ge fut le cas pour les charbonnages, pour les hauts-foumeaux, pour les grandes usines de m6tallurgie. t
Les sieges de ces « comit6s » qui, sous un aspect anodin, avaient constitu6 pour certaines branches de la production une sorte de dictature industrielle -^ violemment combative a regard des ouvriers de
la corporation, — furent occupes, des les premiers jours de la victoire, par les greve-g^neralistes. lis y d^couvrirent des documents precieux, des statistiques s6rieuses, — et en firent leur profit pour la refonte sociale.
Chacun de ces congr6s r6unissait les syndicats de travailleurs participant a Tune des multiples fonctions d'utilit6 sociale : il y eut le congres des mineurs, des cheminots, des instituteurs, etc.
Les ouvriers des diverses industries de luxe, ceux oeuvrant les ra6taux rares, les bijoutiers, les orf6vres, tinrent aussi des congr6s. lis examin6rent quelle proportion d'utilit6 pouvait etre attribute a leurs travaux. Tout en consid6rant que leur savoirfaire ne pouvait etre dedaigne, car les besoins d'art et de luxe devaient etre satisfaits, — vulgarises et non elimin6s, — ils conclurent que, momentan6raent, leur effort devrait se reporter sur des productions de plus urgent besoin.
Les travailleurs des industries inutiles, des metiers ou des emplois abolis, — les ouvriers des etablissements de la guerre, des poudreries, des arsenaux de la marine, les douaniers, — se reunirent aussi, afln d'examiner en commun sur quels travaux il 6tait preferable que se rejetat leur activity.
Ainsi, dans les assises de leurs organisations particuli6res, les diverses categories de travailleurs eiaboraient les conditions speciales a leur milieu et ils se pr6paraient h participer a I'ceuvre de coordination generale qui allait jaillir du Congres confederal.
GHAPITRE XVIII
Le Congres Confederal
II vint des d6i6gues de tous les points de la France. II en vint do tous les metiers, de toutes les professions. Dans I'enorme salle ou se tint le congres, paysans, instituteurs, peclieurs, medecins, postiers, masons, voisinaient avec les maraichers, les mineurs, les metallurgistes. Toute la societe etait la, — en raccourci.
Emouvant spectacle que celui de cette assembl6e oil se trouvaient reunis les plus 6nergiques et les plus enthousiastes des combattants de la r6volution et qui, inaugurant une 6re nouvelle, allait degager et condenser les aspirations du peuple, — indiquer dans quelle voie 11 etait resolue a s'engager. -Les vieux militants, — qui avaient vu tant de congres ! — qui avaient rudement bataille, avaient connu rapret6 des luttes contre le patronat et I'Etat, et qui, a leurs heures d'anxiete et de doute, avaient desespere de voir jamais leurs espoirs se materia-
User, rayonnaient de joie. Leurs pensees audacieuses d'antan prenaient corps. lis vivaient leur reve ! Doux moment que celui ou s'accostaient les anciens camarades. lis s'abordaient, les mains tendues et, fremissants, profond6ment 6mus, ils s'embrassaient, — transfigures, rayonnants.
Les delegues nouveaux, d6payses des I'abord, au milieu de cette fievre, furent vite gagnes par cette atmosphere d'enthousiasme. Beaucoup etaient le produit des evenements. Ayant la revolution, ils s'ignoraient et, si elle ne fut venue secouer leur torpeur, ils eussent continue a vegeter, inertes, insensibles, sceptiques. Grace a elle, leur flamme int^rieure s'6tait revelee a eux-memes et, maintenant, d6bordants de passion, d'energie et d'ardeurs, ils vibraient avec une intensite magniflque.
Plus merveilleux et plus reconfortant encore que le tableau de I'enthousiasme general qui epanouissait le Gongres etait le spectacle de I'unite de pensee et d'action qui Tanimait.
Les opinions, qui avaient tant divis6 les hommes, avaient st6rilis6 tant d'efforts, suscite tant de haines, — qui avaient fait couler des flots d'encre... et corabien de sang ! — etaient inconnues dans cette assembl6e. En elle, il n'y avait pas de partis politiques. Ils avaient disparu dans la tourmente, sombre avec I'Etat. lis etaient aneantis, finis, — la revolution les avait taes. Toutes les subdivisions, toutes les classifications qu'engendrait le parlementarisme etaient d'un autre age. Aussi, quand le flot des delegu6s houlait et deferiait, il etait souleve par des preoccu-
pations d'un ordre 61ev6, et non par la bassesse et la vulgarity des ambitions et des app6tits, end6miques aux assemblees legiferantes du regime aboli.
II n'y avait pas, dans cette enceinte, de d6put6, inconnu de ses electeurs, — ayant cependant regu d'eux un pouvoir illimit6, — et substituant sans scrupules, aux aspirations de ses commettants, ses personnelles mani6res de voir..., qui variaient souvent au gre des vents ministeriels. II y avait des travailleurs, siegeant momentan6ment et ayant a se prononcer sur des points elucid6s par les camarades qui les avaient mandates. Et puis, difference considerable : au bout de quelques jours, la corv6e du congr^s terminee, tous ces d61egu6s allaient retourner dans leurs syndicats et reprendre leur place de travail, — a I'usine, au chantier, aux champs.
Le changement 6tait 6norme ! Et des hommes qui, autrefois, d6voy6s par les influences morbides du milieu 6tatique, se fussent tenus pour adversaires, ( sous pr6texte de divergences dans leurs conceptions gouvernementales) se trouvaient aujourd'hui en plein accord, — la question gouverneraentale, totalement 61imin6e, n'ayant m6me plus a se poser. La preoccupation qui dominait, ct obsedait le congrfes 6tait de besogner pour I'entente 6conomique et de realiser, — ou s'efforcer de r6aliser — un milieu favorable a I'epanouissement humain.
II s'agissait, pratiquement, de coordonner et d'unifler les vues des differents organisraes corporatifs et f6d6ratifs, de mani6re qu'en d6coulat un 6quilibre qui, loin de 16ser la liberie individuelle, I'^tendrait
et la prolongerait par I'appui que chacun retirerait de I'accord avec ses semblables.
En premier lieu, une resolution, qui n'avait pas b. etre examinee, — m^me pas a etre pos6e, — tant elle 6tait logique et ineluctable, fut prise : la mise a la charge sociale des enfants, des invalides et des vieillards. G'etait une question de principe qui avait Tavantage de fixer, pour ceux qui pouvaient conserver des preventions a regard du nouveau regime, combien I'avenir allait peu ressembler au pass6.
II fut convenu qu'il ne serait fait aucune distinction entre vieillards, et que, « ci-devant » et pro- 16taires, auraient droit a 6gal traitement. II ne pouvait, non plus, 6tre question de restreindre parcimonieusement leur possibility de vie, en les tarifant, h un minimum derisoire, et en leur accordant, comme prec6demment, des retraites insufflsantes. II fut done decide que le plus grand aise possible leur serait donne.
Ensuite, il fut stipule que Page du travail commencerait, en moyenne, a dix-buit ans, pour finir au maximum, a la cinquantaine ; cette limite d'age n'etait que provisoire, et devait etre abaiss6e ci quarante-cinq ans, des que le fonctionnement social aurait permis de constater la surabondance des bras.
L'examen des statistiques comparatives, sur les probabilites de production et de consommation, que fournirent les Bourses du travail et les federations corporatives, entraina h fixer, pendant le deiai d'un an, la duree moyenne de la journee de travail a huit heures. Dans les professions oil deja, cette dur6e
6tait inf6rieure, I'horaire ancien fut raaintenu et, pour les travaux particuli6renient durs et p6nibles, la moyenne de huit heures fut abaiss^e.
A ce propos, s'61ucida I'ancien probl6me des metiers « majeurs » et des metiers « mineurs », — comme on disait dans les republiques italiennes du moyen age. Y aurait-il encore des distinctions pareilles ? Allait-il se reconstituer une sorte d'aristocratie du travail qualifl6 « intellectuel », et les metiers « mineurs » et p^nibles, seraient-ils inf6riorises ?
Bien avant la revolution, la question avait et6 controversee dans les organisations syndicales. Toutes s'etaient, a maintes reprises, prononce pour r6galit6 des salaires, ce qui, a l'6poque, exprimait qu'on ne concevait pas de distinction a etablir selon tel ou tel travail. Gette maniere de voir n'avait pu que se fortifier, — aussi, au congres, n'y eut-il guere de d6fenseurs de la th6orie d'in6galit6.
Au contraire, la these qui se fit jour, — a titre d'argument, — etait que les metiers « mineurs » auraient plus logiquement droit a un traitement de faveur, par cela seul qu'ils sont plus p^nibles aue les m6tiers « majeurs ».
Les delegues qui exposerent cette opinion expliquaient que le m(5decin, I'ing^nieur, le professeur, devaient se consid^rer comme « payes « largement par la joie de cultiver leur cerveau, la satisfaction d'orner leur esprit ; ils affirmaient que si certains avaient droit a une retribution suppl6mentaire, ce ne pourrait 6tre que les ouvriers trimant aux beso-
gnes 6crasantes. lis ne demanderent pas que leur these soit prise en consideration. Mais, ils insisterent fortement sur I'urgence qu'il y avait a renoncer aux m6thodes de production, usitees dans certaines usines de produits chimiques et autres, — methodes nuisibles au plus haut degre a la sant6 des ouvriers. Ces survivances barbares il fallait les faire disparaitre au plus vite ; il n'etait pas compatible avec le nouvel etat de choses que ces monstruosites se continuassent. Et ils concluaient : autant, il est necessaire et indispensable que cbacun fournisse un travail determine, autant il est inadmissible que ce travail s'effectue dans des conditions pernicieuses.
Cette question en entrainait une autre, d'importance primordiale ; il fut stipule qu'aucune corporation, aucun service social, — autonome au point de vue de la gestion et du fonctionnement, — ne pourrait avoir une vie isolee, se constituer une comptabiIit6 particuliere, s'abstraire de la communaute. S'il en eut ete autrement, si des groupes avaient pu, sous I'apparence de cooperatives, se constituer des int6rets particuliers, hors de I'ensemble, c'eut 6te le germe de privileges collectifs, de prerogatives de corporations, qui se fussent developpes sur les mines des privileges individuels du Capitalisme.
Ge peril fut signal^, avec une abondance d'argumentation par nombre de d616gues, — et ce dangereux ecueil fut evite.
A cette decision 6tait li6e la solution de I'allege
ment du travail, de ram6nagement sclentiflque des usines.
Si le systfeme d'organisation a base cooperative eut pr6valu, le raercantilisme et la concurrence eussent persists : des corporations plus riches auraient pu s'outiller mieux et I'int^ret de tous eut 6t6 subordonn6 a celui de quelques-uns.
Avec la solution qui fut adopt6e, la concordance entre I'interet g6n6ral et les int6r6ts particuliers 6tait ineluctable et automatiquement obtenue : les corporations, les groupes de travail qui auraient besoin, soit d'outillage, soit de refection de materiel, en aviseraient la federation int6ress6e, ou plus siraplement le groupe de production apte a accomplir la besogne desiree, et il y serait pourvu sans autre procedure. II n'y aurait pas, en la circonstance, a 6tablir une balance de « doit et avoir » entre le groupe demandeur et celui fournisseur ; I'outillage, le materiel, ram6nagement, n'6taient pas consider6s comme un capital, — non plus comme representatifs d'un capital, — mais simplement comme une ricbesse, mise en etat d'accroitre la ricbesse de tous : done, de contribuer a augmenter le bien-6tre de chacun.
Pour que la mise en pratique suivit cette decision, il fut convenu que de larges enqu6tes, rapidement menses, indiqueraient les travaux a effectuer pour la refection des usines, manufactures et ateliers. Les stocks de machines et d'outillage, existant en magasin, permettaient d^ja de faire face, en partie, h bien des n^cessites. Puis, les constructeurs ne manquaient pas : a la fabrication du gros materiel de guerre et de marine, suspendue deja, on substi-
COMMENT NOUS FERONS LA RlEVOLUTIOJi 168
tuerait la fabrication de I'outillage utile. En outre, pour faire mieux et vite, on convint d'en appeler aux conseils des savants, des ing6nieurs, des praticiens, des professionnels, — au bon vouloir des hommes 6nergiques, jeunes ou vieux.
Le probl6me de la r6mun6ration et de la repartition 6tait 6troitement soud6 au pr6c6dent. D'ailleurs, a bien consid6rer les donnees du probleme social, toutes les questions s'encastraient les unes dans les autres ; toutes etaient li6es entre elles, en rapports tenement 6troits, tenement dependants, qu'il fallait apporter a toutes une solution decoulant d'un meme principe.
Dans quelles proportions serait 6tablie la part de consommation des uns et des autres ? Comment chacun serait-il admis, et traite au banquet social ?
G'etait le point d'interrogation redoutable !
Sur ce sujet, les discussions furent longues, passionn6ment approfondies. Les solutions entrevues et pr6n6es, tenaient au cceur des d616gues et chacun exposait et d6fendait sa these avec une conviction Yive et ardente. Tons sentaient qu'il ne s'agissait pas d'entrainer une majorit6, de la subjuguer grace h une rhetorique subtile, a des procedes oratoires, — mais, de degager un mode de relations et de rapports (de producteurs a consommateurs) qui, malgr6 des'd6fectuosites inevitables, et quoique ne repondant pas pleinement a Tid^al de chacun, serait pourtant accepts par tons comme une solution d'autant plus raisonnable qu'elle ne barrerait pas I'avenir.
Deux tendances se flrent jour : Tune, celle des
communistes purs, qui preconisaient la liberty complete de consommation, sans restriction aucune ; I'autre, qui, tout en s'inspirant des premisses communistes, trouvait leur stride application pr6matur6e, et pronait une solution mitigee.
Cette derniere pr6domina. II fut done stipule ce qui suit :
Tout 6tre humain, quelle que soit sa fonction sociale, (accomplie par lui dans les limites d'age et de temps indiqu^es plus haut) aurait droit a une remuneration egale dont il serait fait deux parts : I'une pour la satisfaction des besoins ordinaires ; Tautre pour celle des besoins de luxe. Cette remuneration serait constitute, pour la premiere, par la carte permanente de syndiqu6 ; pour la seconde, par un carnet de « bons » de consommation.
La premiere categoric comprendrait toutes les denr6es, tons les produits d'alimentation, d'habillement, tout ce qui serait en abondance sufflsante pour que la consommation n'en soit pas restreinte ; cbacun aurait droit de puiser suivant ses besoins dans le fonds commun, sans autre formalite que d'avoir a presenter sa carte, dans les magasins et depots, aux prepos6s a la repartition.
Dans la seconde categorie seraient classes les produits d'ordres divers qui, se trouvant en trop petite quantite pour qu'ils puissent etre mis a la disposition gratuite de tons, conserveraient une valeur d'achat, susceptible de varier selon le plus ou moins de rarete et la plus ou moins grande demande. Le prix de ces produits se calculerait suivant I'ancien procede monetaire et la quantite de travail necessaire
COMMia^T NOUS FERONS LA REVOLUTION 167
a les produire serait un des 616raents de la fixation de leur valeur ; ils seraient delivres centre des « toons de consommation », dont le mecanisme d'emploi rappellerait le cheque.
Seulement, il fut conyenu qu'au fur et a mesure que les produits de cette deuxi^me categorie deviendxraient assez abondants pour atteindre le niveau de la consommation libre, ils entreraient dans la premiere et, cessant d'etre consideres comme objets de luxe, ils seraient, sans rationnement, mis a la disposition de tous.
Par cette stipulation, automatiquement, la soci6t6 allait se rapprocher de plus en plus du communisme pur.
Le Gongres ne vit pas d'inconvenient a conserver pour les produits de luxe, le mode de fixation de la valeur, transmis par la soci6t6 capitaliste : il considera que, prendre pour etalon de la valeur rheure du travail, au lieu du gramme d'or, serait se payer de mots. Certes, grands avaient 6t6 les malheurs engendres par la royaut6 de Tor, par sa monopolisation ; mais, ce m6tal, desormais d6tr6n6, reduit a n'etre plus qu'une simple marchandise, etait priv6 de son poison ; il n'avait plus aucun pouvoir d'absorption, ni d'exploitation, — par consequent son utilisation ne pr6sentait plus de dangers.
G'est pourquoi on ne redouta pas de laisser aux monnaies encore en cours leur puissance d'achat. D'ailleurs, les circonstances y obligeaient, au moins durant la periode transitoire. Mais, il fut stipul6 que, rentrees aux caisses sociales, ces monnaies n'en devaient sortir que dans des cas exceptionnels, — <
soit pour se procurer a I'^tranger les produits exotiques, soit pour acheter aux r6fractaires qui n'acquiesgaient pas encore au nouveau pacta social.
Force 6tait, en effet, qu'on le youlut ou non, de tenir compte des refractaires, — ne fut-ce que nour les gagner par la persuasion.
A regard de ceux qui, dans les milieux en plein travail de transformation, s'obstinaient, par 6troitesse d'esprit ou crainte de perdre au change, a vivre la vie ancienne, aucuAe mesure autre que le boycottage ne fut d6cid6e. lis voulaient rester a I'^cart, — on les y laisserait ! lis allaient se trouver tenement inferioris6s que leur situation serait intenable ; ils ne pourraient, par leur travail isol6, concurrence! les productions sociales et, s'ils voulaient commercer, ils n'auraient que maigre clientele... Et le jour ou ils viendraient a r6sipiscence, ce qui ne tarderait gu6re, on les accueillerait sans rancune.
Une attitude moins expectative, moins indiff6rente, fut arr6t6e a regard des populations tardigrades de certaines regions, — principalement paysannes, — qui 6taient rest6es en dehors du mouvement. G'6tait, surtout, les masses rurales, encore ombrageuses, qu'il s'agissait de convaincre. II fut done jet6 les bases d'une vaste campagne de propagande, m6thodiquement conduite, a laquelle participeraient des d616gu6s urbains et paysans : ils iraient de concert dans ces parages, expliqueraient le m6canisme de la soci6t6 nouvelle, en d6montreraient les avantages et la superiority.
Une autre cat6gorie de refractaires 6tait celle des anciens privilegi^s. lis n'avaient pas tous 6migr6, —
ce qui eut simplifl6 le probl^me ! Certains, prenant leur parti des evenements, s'etaient mis au travail, s'adaptaient et s'assimilaient. II n'y avait done qu'a les trailer en camarades. Restaient les autres ! Geux qui ne s'6taient pas amend6s et qui, provisoirement, vivaient en marge de la soci6t6, prolongeant leur parasitisme ancien. Quelle attitude aurait-on envers eux ? Gontinuerait-on a les entretenir a rien faire ? G'etait inadmissible et nul n'y songeait. II fut d6cid6 de les mettre en demeure de choisir une profession et, au cas oil ils s'y refuseraient, ils seraient invites a 6migrer ; s'ils n'y consentaient de bon gr6, ils seraient assimiles aux « apaches » et trait^s comme tels.
Oh ! il ne s'agissait pas de reconstruire les prisons et de r6tablir, a leur intention, un syst^me r6pressif aboli. Non pas ! On se bornerait a d6barrasser le territoire de leur encombrante et pernicieuse presence : on les transporterait, nantis d'un peu d'or, au pays qui leur agr6erait. Par consequent, contre eux, nuUe violence. Puisqu'ils se refusaient au pacte social, puisqu'ils n'6taient pas de caractere a vivre autrement qu'en parasites, le divorce s'imposait.
Afin de ne pas s'exposer mutuellement aux querelles pouvant d6couler de la rupture, on prendrait a leur 6gard la precaution la moins brutale : le bannissement.
II serait oiseux de suivre pas a pas le Congres, de relater et d'6num6rer le menu de sa besogne et de ses decisions. Nous avons voulu, en signalant quelques-unes de celles-ci, d^gager les grandes lignes de
son action, montrer que ses resolutions furent toujours inspirees par un sentiment ties vif de la solidarit6 humaine, par un large esprit communiste.
Ajoutons qu'aucune note discordante ne vint troubler la cordiality ambiante. Gertes, il y eut des discussions vives, le diapason des voix monta haut ; mais, a aucun moment le ton ne devint acrimonieux et on put constater combien factices 6taient les dissidences qui, sous le rSgne de la bourgeoisie, avaient agit6 la Confederation et mis aux prises r6formistes et r6volutionnaires. Au feu de la bataille, les querelles s'6taient apais6es : la reconciliation s'6tait op6r6e sur les mines du capitalisme.
(Jne fois le Gongres termini, le Gomite Confederal, constitu6 par les deiegu^s des federations corporatives et des Bourses du travail, entra en fonctions. Sa besogne fut, non de direction, mais de condensation et d'analyse : il concentrait les statistiques sur retiage de la production et de la consommation et servait de trait d'union entre tous les groupements. H fut comme le centre d'un vaste reseau teiephonique auquel aboutissaient et d'ou partaient les renseignements, permettant de regulariser le fonctionnement social, de maintenir partout I'equilibre, afin qu'il n'y ait pas pie^.hore sur un point, tandis qu'il y aurait disette danj un autre.