LE RAPPORT, OU DE LA DESTINÉE
Sephirot : Binah.
Friictiis Spirilus : Fax.
Série spirituelle : Tli roues.
Onomie Apollonide : Ilyperborios.
Muse : Thalie
Signe : Gémeaux.
Arcane : Dénaire
Œuvre aristiqae : Se destiner soi-même.
Génie d'Orient : Kapila.
Génie d'Occident : Paracelse.
Que veux-tu? Que peux-tu? La destinée dépend des réponses. Il faut qu'elles soient lucides et sincères.
Nulle intervention humaine ne pouvait empêcher la douloureuse Passion du Sauveur; qu'eût fait un homme contre le sanhédrin et les soldats romains? Il eût pu se précipiter sur Anne, Caïphe, Pilate, ou même, au Gol-
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gotha, férir plusieurs bourreaux et ainsi mourir en défendant Jésus. C'eût été aussi inutile que de morigéner la mer comme Xercès, mais c'eût été beau, glorieux, aristique. J'imagine l'initié, le Mage, survenant pendant la flagellation et massacrant quelques soldats ; j'appelle cela l'action esthétique , et mon étonnement ne cessera pas que nul n'ait senti comme moi. On dn-a que les apôtres et les amis de Jésus avaient leur mission moins éclatante et plus nécessaire, que Joseph d'Arimatliie connaissait son rôle marqué d'ensevelisseuret de fondateur du Graal, et qu'enfin les prophéties, formellement, défendaient comme dérisoire un coup pareil de volonté individuelle. Je ny contredis point ^ mais il manque quelqu'un dans la Passion : il manque le chevalier. Jésus avait dit de ne pas se servir de l'épée, Jésus voulait mourir, devait mourir. Plus on me montre la fatalité de sa Passion, plus je m éblouis d'une épée indignée jetant son éclau- dans ce drame effroyable. Quelle gloire pour celui qui serait mort en défendant le Christ ! Oh ! comment cela n'est-il pas arrivé ! Le fameux Crillon, l'ami d'Henri IV, l'a senti, et au sermon sur la Passion, il dégaina, criant' a je
ni. COMMENT ON DEVIENT ARISTE IQQ
n'élais pas là! » et cette exclamation, parfaitement belle, mérite que celui-là soit mis à part de toute la pcndarderie soldatesque.
A. LXXXV. — La beauté des actions dépend de leur gratuité et du mobile abstrait ; une action nest belle que par indimdualisation d'une idée.
11 faut remarquer avec soin, en héroïsme, où la conception générale nous pousse, pour pénéîrer le courage civique et national.
Mourir pour sa patrie passe pour une belle mort, les chansons le disent et même les histoires. Qu'est-ce? je vous prie, cette personne pour qui l'on doit si glorieusement mourir, en supposant d'abord Tidée de tuer, car le soldat espère réchapper: partant pour la guerre il n'a pas la volonté de périr, mais bien de tuer. La Patrie est le collectif d'intérêt matériel où la naissance vous a placé.
Qui respecte lintéret matériel de l'individu et se soucierait d'épouser aveuglément celui du passant, du voisin ? J'admets que la communauté d'intérêts existe, sans y croire, mais, Dieu juste, sulïit il qu'une chose m'intéresse pour que je l'ose .^
11 m'intéresserait fort d'alléger un riche de
quelques cent luilLi Irancs pour remettre le théâtre romain d'Orange en activité, et je ne le fais point. On dira que je ne peux : le pourraisje, je ne dois pas commettre un acte antisocial, même au profit d'une idée. Par conséquent l'Etat suppose obtenir de moi plus que je ne m'accorde à moi-même : ce serait plaisant.
Il faudra donc me convaincre que la carrière d'homicide ouverte devant moi satisfait à mes idées de justice ; et qui sera chargé de cette démonstration, un général, un maréchal ? 11 me ferait rire, je lui refuse la qualité métaphysique. L'Etat ne pouvant me persuader de la justice des ordres est réduit à me menacer. « Meurs ou tue ». ainsi s'énonce le recrutement : je vais donc tuer pour me défendre de mes concitoyens, et l'ennemi n'est pas devant moi, il marche a mes côtés.
Ne pouvant pas reculer, ayant plus de péril k fuir, j'avance : l'eau-de-vie, les nerfs, l'envoûtement du collectif font le reste, et je m'expose, et je ramasse un drapeau, et je 'crève quelque oITicier bavarois, Avagnérlen et catholique comme moi, et enfin je plante mon drapeau sur une motte de terre et je m'avachis à côté, à l'état de sous-brute. Un militaire très galonné a vu mes prouesses, il ôte sa décora-
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tioii et me la met lui-même, je suis un héros diplômé, patenté : et l'univers civilisé y consent. Selon mon jugement je suis un lâche et une hrute, j'ai trahi ma doctrine, et je me suis laissé marquer du signe odieux de l'intérêt national que ma pensée n'admet pas.
Le lecteur trouvera cette énonciation subversive, elle l'est au plus haut point, et que je ferais mieux de me taire. Je n'y contredis pas : mais le lecteur oublie que l'Etat a voulu me mettre un collier de servitude, et qu'en m'offrant sa cangue, bonne pour des races d'ilotes, il a violé un principe divin, celui de l'intelligence.
Les vieilles civilisations exemptaient de tout dam ceux qui servaient déjà assez l'intérêt national par leur silence. Pour une vingtaine d'individualités tranquilles , qu'on a voulu forcer à baiser le drapeau^ le prestige militaire est à moitié perdu. C'était si simple de laisser les savants à leurs livres ; celui qui commente Moïse fera toujours un mauvais soldat, mais on a consenti l'égalité, ce blasphème des blasphèmes, et l'individualiste répond par du désordre irrépressible, parce qu'il exprime la sainte vérité.
Dans un autre ordre d'idées, celui qui au-
rait protesté le soir d'Orphée aux Enfers ou de la Belle-Hélène eût été un héros d'Aristie.
L'Eglise ne demande pas le martyr à ses fidèles et surtout de le provoquer: Testhétique ne saurait imposer l'acte fanatique, mais celui qui l'accomplit reçoit une palme incomparable.
Et maintenant que j'ai dit la conception la plus haute de l'Aristie, je viens à la moyenne ferveur et je redis : que veux-tu? La paix intelligente, la sérénité pleine de nobles émois, la vie dans les chefs-d'œuvre et la conversation mentale avec les génies, soit: mais ne te figure pas, mon disciple, que tu puisses faire deux parts de la vie, l'une à faire fortune et 1 autre à accumuler de la lumière en toi. Si la nécessité te condamne à quelque labeur indigne, tupàtis, tu ne déchois pas; au contraire, si tu conçois que la société peut te décerner des honneurs valables, si tu ambitionnes l'or pour ton bien-être, jamais tu n entreras au royaume de subtilité qui est celui du Saint- Esprit.
N'est-ce pas que tu te lasses de toujours retrouver la même exécration du monde moderne, et que tu crois par instant à un pamphlet socialiste S' Il est des ressemblances qui ne s'évitent pas,
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COMiMENT ON DEVIENT ARISTE 2o3
A. LXWVI. — Le plus grand nombre siiil Ionjours le plus médiocre cJieniin : el qui veut s élever doit d'abord se séparer de F Etat.
Mets en ton esprit que j'écris, homme d'ordre, tliéocrate, des sentences qui ne devraient pas se perpétuer autrement que sous la forme orale. L'intelligent bourgeois qui s'écriait en lisant Comment on devient Mage : ((Ce ne sont pas des choses à écrire ! » ne se trompait pas ; mais « les choses précédentes n'étaient pas à faire i . Nous sommes au déclin, la latinité se dissout, il s'agit bien moins de cacher les vieux secrets que de les sauver.
Quand l'Etat promulgue l'insanité, le salut ne s'opérera plus que par l'individu. Voilà en quoi mon œuvre téméraire est sainte, je claironne et rassemble les derniers conscients, afin que dans le cyclone qui va fondre sur r Occident il y ait quelques orgueils debout et qui, survivant k lorage, pourront enseigner l'avenir.
A . LXXW II. — LArisle n'attend de la vie que les joies intimes de l'idéal et du sentiment : il rejette d'avance tout ce qui s appuyé sur l'opinion.
Il ne fera pas fortune parce que cela supose l'abdication idéaliste. Vainement diiait-
il que son or uii jour deviendra une épée de l'idéal, il ment : il n'y a pas d'aristie parmi les riches. Une mystérieuse puissance les accable de vulgarité, et k voir comment ils en usent, leur fortune ressemble k un dam.
Moins une vie dépend d'autrui, plus elle olTre de sécurité : plus un homme est indilTérent k l'opinion, plus il est libre. Le bonheur serait la réalisation de la pensée ; mais on peut continuer la pensée qu'on ne réalise pas. Combien n'ont point rencontré d'Yseult qui s'émeuvent grandement k celle de Wagner, combien se consolent de la pauvreté pa r la vision de l'Art auguste î
L'Ariste met son honneur et sa joie k vivre la vie le moins possible, et k se rejeter dans le monde intellectuel.
Il n'a besoin que de pouvoir lire et voyager, il doit trouver la paix, de la cathédrale au musée, et du théâtre classique k la bibliothèque ancienne.
Que de temps gagné, que de soucis évités pour celui qui ne veut pas être quelque chose, mais quelqu'un!
Le bonheur de l'Ariste réside surtout k ne pas faire le contraire de sa volonté ; or la volonté aristique est hostile k toute fonction,
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sauf celles consacrées k l'étude et aux soins du passé.
L'individu pacllique trouvera toujours, saul aux époques troublées, un joint pour s'esquiver des corvées nationales. Naturellement, ce n'cstpas une manœuvre qui comporte du bruit.
Il faut saluer 1 Etat, surtout quand on lui écliappe.
Quel admirable citoyen^ cet liomme qui n'a point d'avis sur la chose publique et ne demande ni distinction, ni argent, qui ne lait aucun bruit et se nourrit lui-même ? Peut-on voir en lui un ennemi des lois ? Il y faudrait des yeux méchants. L'opinion de l'Ariste, c'est de vivre avec le minimum de contact social ; à vrai dire, c'est un somnambule de la pensée : laissez-le dans son doux état, sinon vous en ferez un énergumène.
Quels sont les meilleurs moments delà vie? Ceux oii l'on a la plus forte impression de vie morale ou intellective. Beaucoup ne prennent conscience d'eux-mêmes que par autrui. L'Ariste tire sa conscience de l'audelà ; ambitieux d'éternité, jouisseur d'émotions subtiles, il écoute la musique intérieure de son âme, il s'étudie à vibrer juste, a l'unisson des œuvres immortelles, car il
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a découvert une volupté enivrante aux plus graves matières, un plaisir parmi les choses sévères. Ce qui différencie les hommes enfrj eux, c'est leur conception de la joie. Les uns cherchent à abdiquer leur peu de personnalité, d'autres fomentent leur ipséité et trouvent a cet effort un profit immédiat d'exaltation. Ce sont les sages, ce sont les Mages, pour les mieux définir.
A. LXXKVIII. — - L'homme supérieur que la philosophie appelle sage et la gnose mage et testhétiqae Ariste est celui qui à travers le sensible perçoit r abstrait.
Les évidences physiques nous trompent :
elles sont des effets et nous les prenons pour des causes, à la façon dont elles agissent sur nous.
Par l'ascèse gnostique, nous ne sommes plus soumis aussi durement au fait, nous percevons la Norme et derrière elle ce Verbe que notre esprit conçoit suffisamment pour nous orienter. dès ce monde, vers l'infini.
CONCORDANCE CATHOLIQUE
ARGANE DÉNAIRE
Ce que nous devons accepter avec résignation, c est 1 obscurité et le manque de fortune, parce que ce ne sont pas des avilissements, mais de simples Moïres qui n engagent que notre plaisir. Ce que nous ne pouvons accepter sous aucune espèce, c'est notre solidarisation aux notions de ténèbres et notre enrégimentement dans l'œuvre sociale.
Il iaut laisser au peuple corrompu le rejet hargneux de la soullVance : l'initié en sait le prix et les vertus. Le seul luxe, le seul bien, c'est la personnalité : car nous la conserverons telle dans l'éternité, que nous l'aurons voulue dans le temps. Il faut donc que ce qui doit exister au delà de ce monde, ne soit pas plié a des erreurs^ fussent-elles consenties de l'univers. C'est une forte prétention de vouloir être sage contre tous : mais la légitimité de
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rindividualisme dépend de la conformité a l'idéal, tel que les maîtres de la pensée l'exposèrent. On ne peut pas demandera un homme cultivé de préférer le code Napoléon aux Vers dorés, et cependant on le lui demande par le verbe de la gendarmerie qui est bien le seul argument péremptoire que le corps social ait trouvé.