‹ Comment on devient artisteChapitre 54 sur 70 · LA FORMALITÉ OU DU SACRIFICE · texte numérisé non relu

LA FORMALITÉ OU DU SACRIFICE

Sephirol : Geburath.

Frucias Spiritus : Bonitas.

Série spirilaelle : Puissances.

Onomie Apollonide : Hécatébolos.

Muse : ïerpsichore.

Signe : Lion.

Arcane : Duodënaire.

Œuvre aristique : s'abdiquer.

Génie d Orient : Krishna.

Génie d'Occident : Gerson.

Nihil de niliilo : tel est le premier des arcanes ; rien ne se lait de rien et la matière des réalisations comporte toujours un renoncement proportionnel.

Le paganisme attribuait aux dieux, figures animées du destin, un sacrifice préliminaire de toute chose et qui indiquait la sorte de péage que l'on doit a la vie dans le premier pas d'une entreprise.

'2'2f\ AMPlllTllÉATUES DES SCIENCES MOUÏES

Cette gratuité de l'événement heureux qu'on nomme chance, et qui écarte l'idéal d'effort antérieur ou de mérite, vient d'un faux raisonnement.

On peut gâter l'excellente fortune en mésusant des pouvoirs qu'elle confère , et la chance ne mérite son appellation faste que si celui qui la reçoit en tire un beau parti.

Tel était pauvre et artiste, enthousiaste et lyrique : un héritage le sort de sa miisère; aussitôt le goût de Fart disparaît, l'enthousiaste s'éteint, le lyrique se prosaïse. et nous avons un bourgeois de plus qui conserve et augmente son pécule.

Le succès vient-il k une œuvre inférieure, la carrière de Fauteur s'arrête ; il s'immobilisera au point même qui a produit l'engouement public.

On ne fait bien la critique de l'événement que longtemps après qu'il s'est développé en conséquences ; mais on peut utiliser la circonstance d'une façon immédiate.

Pour bien user de la vie, il faut vouloir avec souplesse, surtout aux choses quotidiennes : la fermeté doit s'appliquer à la hgne suivie, non pas au détail et a l'accident.

La part du feu, la part du diable, la part

m. COMiME.M' 0> DEMEINT AUISTE 'Jlib

du destin figure cette partie du vouloir qu'il faut sacrifier aux circonstances.

Toute volonté se résout en équation morale : il est pénitentiel de faire queue a un théâtre et d'être mal placé ; cette raison suffit à ne pas aller aux ordinaires œuvres. Mais si on joue Œdipe, Hamlet, cela fait supporter tous les ennuis qui y en sont comme les déplaisantes barrières.

Dans bien des rencontres, il faut sourire et dédaigner, quand on souhaiterait exterminer les gens.

11 est sage de préparer k l'avance les concessions qu'on veut faire a la vie et aux hommes : on voit mieux ce qu'on abandonne et pourquoi on l'abandonne.

A. CIL • — U initié passe une partie de sa vie à sabir, afin dejaire sa volonté dans l'autre part.

Tel celui qui se claustre plusieurs mois de l'année et fait ensuite de beaux voyages.

Chaque voie où nous marchons exige un péage, une sorte de dime que la vie prélève sur notre plaisir. Il est plus expédient et court de donner son obole et de passer, que de disputer avec les Karons delà nécessité.

Il y a dans la culture une période scolaire

226 A31PlilTllÉATUE DES SCIENCES MOHTES

pénitentielle ; très peu de lettrés liront l'histoire des variations de l'Eglise réformée avec autant de plaisir que du Flaubert, et cependant il faut apprendre à s'y plaire. Une application est nécessaire pour sentir les madones de Raphaël et les fugues de Bach : cela ne va pas de soi et d'instinct. La critique de la raison pure produit d'abord de la fatigue : littéralement, on se doit forcer aux sévérités de l'esthétique.

Qui ne sent dans l'art contemporain l'absence d' Aristie ? Il faut se méfier de la contingence et de sa familiarité. On sait qu'on a épuré son goût au plaisir que donne Virgile : celui pris a Hugo ne vaudrait rien.

L'étude des langues vivantes, défendue aux écrivains français par la plus élémentaire des notions, sert peu a l'Ariste : cela perd du temps, sans augmenter les idées. Un latiniste se rend compte aisément de la Divine Comédie, et Shakespeare, a travers la traduction, reste Shakespeare : les gens qui le sentent le mieux à ma connaissance ignorent l'anglais.

Au contraire, l'ignorance du latin et du grec, de l'hébreu et du sanscrit nous voile à la fois toutes nos origines d'idées et de mots, de poésie et de métaphysique. L'Ariste ne

m. COMMENT ON DEVIEINT AUlSTE 2 12 y

connaît (]ue des langues mortes, et ces deux langues universelles, le dessin et la musique.

Il se faut garder del ëparplUement : le croquis, la pochade sont des erreurs ; mieux vaut ne pas toucher un crajonc^ue de dessiner comme une miss, et ignorer le soliègc que de le mal savoir.

Cette façon d'ellleurer un art est d'un irrespect insupportable et l'éducation me semble idiote de mettre tout le monde au crayon et au piano. 11 faut la vocation pour entrer dans un art et s'y confiner, sinon il y a l'esthétique qui apprend a sentir toutes les manifestations de la beauté. Qu'on enseigne aux demoiselles à reconnaître les maîtres et leur manière, qu'on leur fasse voir et entendre le plus possible : voilà qui sera bon ; mais qu'on leur défende de toucher elles-mêmes aux arts pour leur armement d'éducation et de mariage.

Imbécile coutume (jue celle des familles où chaque donzelle sabote son morceau de Chopin et montre son aquarelle.

A. cm. — Toute vulgarisation d'art est un crime: il faut enseignera sentir les arts, non pas à les singer.

Or l'amateur est un singe et un profanateur.

Je n'entends pas ici, par amateur, celui qui a reçu le double don de la fortune et du talent : Mendelssohn n'était pas un amateur ; mais celui qui fait de l'art comme on fait du sport, sans même s'y consacrer entier.

On dit couramment d'un homme pour le recommander : « 11 fait des vers, il fait de Tart. » Cela le condamne peut-être , s'il en fait méchamment.

Serait-ce une manière de témoigner sa dévotion que dire la messe et consacrer sans avoir reçu la prêtrise? Pourquoi donc ce culte du divin, l'art, serait-il un passe-temps parmi les puérils, une occupation parmi les vaines et anodines? Aux gens d'éducation latine, la conception esthétique parait synonyme de délassement, de tue-temps, d'amusette.

A. CIV. — L'Ariste conçoit l'art sacerdotaleinent et l'approche des chefs-d'œuvre comme une dévotion de F esprit.

La religion, cette entreprise animiquQ de la connaissance de Dieu, exige une ascèse impérieuse; l'esthétique, cette entreprise de théodicée intellectuelle, se conçoit d'ordinaire a travers les couleurs flottantes du dilettantisme. L'homme éprouve une telle complai-

m. COMMENT ON DEVIENT AT\1STE M'^O

sance pour lui-même qu il I étend aux modes de son temps ; il veut se retrouver dans l'œuvre d'art et préfère pire que lui que plus haut que lui. Gomment expliquer ce goût odieux qui règne au théâtre et aux salons de peinture ? On le peut qualifier.

A. CV. — Le plaisir de retrouver sa banalité et sa laideur propres dans Fart est une copropJiagnie morale.

Le personnage qui met ses mains dans ses poches ou ses pouces aux entournures du gilet, qui grimace avec un monocle, ne peut proférer aucune parole haute ni écrite.

Hormis Tartuje et le Misanthrope qui tiennent au drame, il n'y a quAmpJiitryon, dans Molière, qui échappe k la vulgarité et ?i la bassesse du genre si français de la comédie.

A. GVI. — // estdéjendu à FAriste d'accepter la réalité extérieure dans Fart.

Entends-le bien, mon disciple, la réalité du sentiment est la voie de l'art, mais elle doit s'extérioriser esthétiquement. Ce qui a valu au théâtre son caractère d'immoralité, c'est l'extériorité contemporaine maintenue dans l'œuvre.

li'do AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES

Siegmend en redingote et Sieglinde en peignoir à volants révolteraient la pudeur, et Ilunding en complet de chasse serait grotesque. Alors le public reconnaîtrait l'inceste et l'adultère au lieu que ces héros si lointains, si légendaires, si peu semblables à nous d'extériorité, ne sauraient nous contaminer de leur exemple.

A. G VII. — L* immoralité d'une œuvre d'art résulte exclusivement de sa ressemblance d'extériorité avec les mœurs ambiantes.

J'ai donné le théâtre en exemple : l'Ariste ne doit jamais assister à une pièce d'extériorité contemporaine, et voilà où l'ascèse devient pénible et ne saurait fléchir.

A. G VIII. — Tant qu'on peut supporter sans soujjrance une comédie de mœurs, un tableau de mœurs, on n'est pas esthète ni Ariste.

En outre, le ridicule étant contraire à l'enthousiasme et propre surtout aux ignorants et aux courts d'esprit tels que M. de Voltaire, il faut en perdre la perception.

A. G IX. — La caricature est une erreur explicable chez Léonard par son cjout d'analyse ; citez tout autre, elle est une tare.

m. COMMENT ON DEVIENT ARISTE a3l

Le rire s'appelle le propre de l'imbécile et non pas de l'homme : l'art sourit, il ne rit jamais. Il faut ne regarder ni le croquis de mœurs ni la charge, ni rien de ce qui représente le journalisme du dessin.

A. ex. — Le sentiment du beau, c est-à-dire de Dieu dans l'art, ne s obtient que par la renonciation à toute impression de vie coutumière.

J'ai écrit des choses très indulgentes sur Gavarni : il fut un idéahste en son genre; mais l'étude m'a dissuadé de ces erreurs.

A. CXI. — Tout ce qui en art convient au journalisme disconvient à l'Aristie.

L'esthète se doit défier des curiosités. Qu'importe qu'une chose soit rare : est-elle belle? Le bibelot, la tabatière ne sont que des choses de luxe, tandis que le plus petit ïanagra est une œuvre d'art.

Lorsque Kapila soutient que Parkrili est avyatka, c'est dire causée d'elle-même, et que le Purusha est identique à la Nature, il arrive au Spiritus sibi Deus de Fueverbach. Ainsi le lettré et l'amateur, ne discernant pas l'essence de la substance et le phénomène technique de la pensée, constituent un Sankhya.

^^'2 AMPHrTHK\TRE DES SCIENCES MORTES

En face de la Maya, illusion du Vedanla, l'Hindou ne conçoit plus l'échelle des êtres et les séries ; tout se confond dans une vision somnolente où le tempérament du rêveur motive seul la doctrine : le moderne enthousiaste contemple et admire, mêle les plus piètres objets aux plus nobles et grands. Il salue Michel-Ange, mais aussi PaulPotter, ce fermier ; Hondekoëter et ses dindons ; Weenix et ses citrons, et Breughel lui convient même a côté de Raphaël.

A. CXII. — U esthétique veut que F on crée et que Ton entretienne en soi Vhorreur de tout ce qui n'est pas le beau.

Or la nature, l'animalité et les objets ne sont pas susceptibles de beauté, sinon comme accessoires et augmentation symbolique.

Celui qui peint une colombe, un agneau ou un pélican, un âne et un bœuf, est un imbécile. La colombe n'est qu'une forme du Saint- Esprit, Fagneau un symbole du Christ ainsi que le pélican ; l'âne et le bœuf n'ont leur place que dans une crèche.

A. CXIII. — L'art du dessin commence à la forme humaine choisie et voulue, dans un sens expressif de l'âme.

lir. COMMENT ON DEVIENT ARISTE 2 33

Le beau est un Dieu jaloux : 11 ne se manifeste qu'à ses fanatiques.

Qui se contente du joli ne l'entendra jamais. Pour sentir Bach , Beethoven et Wagner, il faut haïr Ofienbach, Rossini et Auber : pour comprendre Léonard, Michel- Ange et Raphaël, il faut haïr les Kakémonos, les Meissonnier, les Détaille, les Bonnat, les Herner.

Pour que la pensée de Platon se manifeste, il faut qu'elle ne se heurte pas dans un cerveau aux chroniques de journalistes. Il m'importe peu de paraître excessif : j'enseigne comment on devient Ariste et non pas à s'intéresser aux moindres matières.

Pour que Dieu entre dans une âme. il faut que tout en sorte et qu'il y soit seul ; ainsi le beau, qui est Dieu devenu sensible, ne se produit jamais aux âmes éclectiques, amusées par les hérésies et complaisantes aux schismes.

CONCORDANCE CATHOLIQUE

ARCANE DUODENAIRE

Cette même concupiscence, qui passionnellement nous pousse au péché, se retrouve innommée dans nos propositions d'art et nous incline aux vulgarités. Au lieu de chercher Dieu dans les œuvres, nous nous cherchons nous-mêmes. Notre paresse est telle que nous préférons de basses impressions aisées, qui nous diminuent, aux grandioses qui exigent de l'eftort.

Ici, Taveu tiès amer s'impose que TEglise est devenue le boulevard de la vulgarité et de la niaiserie ; les plus grandes profanations du Beau ont pour théâtre nos temples. C'est là qu'on parle bêtement avec des accents de rue : c'est là qu'on installe des sculptures dont les bars américains ne voudraient pas ; c'est là que la musique profane élit domicile ; c'est là que

la peinture en bâtiment se prélasse, en place do Fart des Van Dyck et des Angelico.

La dévotion devient la pire ennemie de l'esthétique, et ainsi, par l'ânerie du clergé, le Saint-Esprit se trouve bafoué sous toutes les formes, du cantique à l'image, et du portail au tabernacle.

Page 1