‹ Comment on devient artisteChapitre 7 sur 70 · AD ROSAM PER CRUCEM · texte numérisé non relu

AD ROSAM PER CRUCEM

Le 16 novembre 189 S, j'arrivai à la gare frontière de Baisieiix par le train qui part de Bruxelles à 7 h. du matin. Je venais de prêcher la Beauté sainte à Bruges, à Gand, à Louvain, à Anvers, à Leyde, à la Haye, à Bruxelles ^j'avais instaure dans toutes ces villes un consulat de la Rosef Croix ' Lucas de Leyde, Memling et les Van Eyck s'étaient révélés à moi, avec le sublime maréchal cV Anvers, et j'emportais autant d'enseignements que j'en avais laissés sur mon passage.

En outre, mes commandeurs m'avaient averti qu'un Américain, séduit par l'idée du moutier esthétique, retardait son départ et m'attendait à la gare du Nord même, à l'arrivée du train.

J'étais dans un moment presque heureux : la conscience du devoir accompli, V espoir de réalisations inespérées, et j'élevais mon âme en une muette action de grâces à inon seigneur le Saint-Esprit qui m'avait protégé et conduit.

Je voyais surtout le riche Américain donnant une vieille abbaye à la Rose •\ Croix, et déjà Monsalvat restauré resplendissait dans ma pensée ,' je murmurais le Credo de Parsifal lorsqu'on cria :

— Visite de la douane, tout le monde descend.

Alors je regardai Uicjnoble (jare boueuse, humide sous un ciel sale et pluvieux, et Je me souvins de ma mésaventure nationale, une quinzaine auparavant.

C'était à Tourcoing : j'attendais le train c/ui allait me mener en pays wallon; la douce France soudain m'apparut sous les traits d'un honnête gendarme qui d'une voix d'arrestation me cria :

— Vos papiers!

Il ny avait plus de Monsieur déjà :■ il y avait la curiosité et la facétie d'un chef de gare c/ui lançait l'homme au sabre sur moi.

J'aurais pu manquer de papiers. Après un interrogatoire où je fus menacé de prison et autres aménités, le représentant de la France égalitaire s'écria :

— Et aussi, pourquoi n'avez-vous pas l'habit d'un honnête homme !

Je ne demandai pas à ce bicorne quelle était, à son gré, la livrée de la vertu, ne tenant pas à prolonger le discouj's avec ce doux Français ,' mais je m'exa^ minai : j'avais sur la tête une toque d'astrakan que j'estime commode en voyage, une capote en drap de berger, excellente contre le froid, et des bottes de daim, souples comme des bas,* il paraît que l'ensemble de cela est déshonnête.

Quelques moments plus tard j'étais à Bruges, parmi les membres de l'Exelsior, et j'oubliai les adieux que m'avait fait ce qui s'appelle mon pays :

— Visite de la douane, descendez donc !

On me fit passer entre des barrières de pacage, et un homme en blouse me mit dans la main un

AD ROSAM PEU CKUGEM XVll

sale morceau de zinc comme s'il me donnait un ahraxas.

Il fallut ouvrir sa malle, ce que Je fis sans murmurer, car, malgré l'absence de gendarme, il y avait là de ces mines de vieux militaires que je crains plus en plein Jour que les hommes à casquettes la nuit : ils avaient la face dure, l'œil insolent / parmi eux, un homme en chapeau haut de forme.

Soudain une blouse plongea sa patte dans ma malle et en tirades chemises j Je crus que cet homme qui n avait pas de linge voulait ainsi s'en procurer et Je m'étonnais qu'il en usât publiquement. Il m'assura qu'il me les rendrait après les avoir purifiées. Et comme il pétrissait mes vieilles dentelles Je commençai à demander quelle sous^brute avait ordonné ces vexations. Alors l'homme au chapeau de soie qui me dévisageait, avec cette assurance que donne l'éc/iarpe même intérieure et cachée, m'apprit qu'on exécutait les commandements du comité d'hygiène. Traiter de butors, d'ânes et de scélérats les membres de ce comité fut l'affaire d'une seule expiration de souffle.

— Vous insultez la France, et Je suis commissaire !

Si J'insultais la France, ah! certes, autant c/u'il était commissaire : si bien qu'il me menaça de la prison, comme son subordonné quinze Jours avant. Malgré cette menace. Je lui représentai, avec une modération douteuse, que le purificateur en blouse s'acharnant à mes chemises et refusant mes maillots et mes tricots me semblait bête comme une con-

signe. Tout cela allait vite^ et je in apprêtais à abandonner mon linge au hasard des probités symbolisées par le morceau de zinc^ lorsque les casquettes patibulaires dirent :

— N'avez-vous rien à déclarer ?

Non! Je rapportais ma provision de tabac français^ en boîtes aux bandes intactes^ ayant eu le plaisir de fumer du tabac exquis pendant mon voyage^ lorsque le chef de la bande retira de ma malle un paquet de cigarettes égyptiennes, puis un autre. J'avais oublié la gentillesse de mes Roses -j- Croix belges.

Alors ces anciens militaires prirent des allures de bourreaux : ils refusèrent de me laisser même une boîte d'allumettes entamée, même une boîte de cigarettes françaises, car le tabac étranger vendu par la régie française ne peut rentrer en France^ et ces misérables firent signe au chef de train : en vain j'offris cinq cents francs, en vain j'offris mille francs de caution pour partir : je vis le train s'ébranler, je vis l'Américain cesser son intérêt pour une œuvre où on ne tenait pas sa parole j où on ne venait pas au rendez-vous donnée je vis l'abbaye des Rose f Croix s'écrouler, Montsalvat disparaître de mon esprit ^ je vis le cas terrible de ma mère mourante, je vis rouge,' et je jure sur le saint Evangile, c/ue si j'avais cru avec les six balles de mon revolver tuer ces hommes et partir, je jure que je l'aurais fait.

Au lieu d'être à Paris à midi, je ne pouvais plus y arriver avant minuit : mais mon supplice n'était pas fini.

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