LETTRE DEUXIEME
Or ça, mes camarades, faites cercle autour de moi, que je vous conte Phistoire de ma chanceuse ëpitre. Du côté du prince, point ou peu de nouvelles. Mais à peine at-elle couru le monde, grâceàPadresse, non à la signature , qu'une espèce de rumeur éclate dans une certaine sphère de Paris, et se prolonge, comme un bruit sourd, jusqu'à la banlieue où, tranquille habitant du colombier d'un gothique château, je ne me doutais guère du rôle qu'on me faisait jouer dans la grande cite. Vous êtes un paria, mVcrit-on , un homme abandonne de la nature entière; quelques intrépides amis vous restent; mais beaucoup d'autres , tout en protestant de leur tendre affection , se retirent de vous. Accable' d'un coup si rude, d'un coup qui m'apprend que j'ai tant d'amis
dont je perds FafFeclion, au moment où elle ijl^ manifeste, je demeure d'abord immobile; puis mes bras se croisent machinalement sur ma poitrine, ma tête se penche, mes yeux se fixent vers la terre, et, dans cette attitude, je me promène, à pas lents, dans mon étroit jardin , moins étroit pourtant que la cour de Sainte - Pe'lagie ou celle de la Force. Et tout en marchant, mon chagrin se soulage par un soliloque comme on dit en pieux langage, ou par un monologue, comme on dit en langage profane, a Ah! ah! mon )» petit Cauchois-Lemaire, tu as voulu de » l'Altesse? Tu as bien mérité ce qui t'arrive; )) ton sot orgueil est puni. Tu as rêve' un » titre, une principauté, et ton rêve illibéral » a soulevé tes libéraux amis, bonnes gens, » simples, chérissant Pégalité, fuyant les dis- ») tinctions. En vain , faisais-tu le bon prince; » on sait ce que c'est bientôt qu'un vilain qui » se donne des airs de grand seigneur. De " quel Iront maintenant ta roture va-t-elle » se présenter aux roturiers qui, en rica- » nant , l'appelleront votre altesse ! » A ces mots succède une pause : je reste absorbé dans une muette réflexion d'où je sors enfin
( ^7 ) par une vive secousse. Allons, prince, un peu de courage, me dis-je. Je veux aller à Paris; je veux me montrer à ceux qui méjugent si mal. Ils verront que Gros-Jean ne sVst point gâté dans son château en Espagne. J'irai à pied, pour cause; avec mon habit un peu râpé, pour raison encore à moi connue. J''aborderai les uns d'un air moitié honteux, moitié fier, en leur récitant ce passage du poëte Burns : « L'es princes et » les ducsne sont que lesoufDe des rois; Thon- » néte homme est Tœuvre de Dieu même. » J'aborderai les autres d'un visage gai , en chantant, avec une légère variante, ce refrain du chansonnier :
Soudain oubliant mon Altesse, J'ai quitté mon habit de cour!
Chemin faisant dans la campagne, je trace mon itinéraire pour la ville. Je commencerai par rendre visite, non aux amis qui m'ont attaqué, ni même aux amis qui m'ont défendu, mais à une simple connaissance. Je trouverai là plus de calme et plus d'impartialité. Mon plan arrangé, revu, corrigé, j'arrive. Comme je tournais l'angle d'une
( i8) rue pour gagner la maison qui devait me servir de premier poste d'observation , j\iperçois, dans un brillant café , un groupe de journalistes. Un instinct naturel me pousse vers des confrères. Mais he'las! mon aspect, comme celui du le'preux d"'Aoste, les met tous en fuite, sauf deux: Pun, sans me parler, me regarde d'un air de compassion ; Tautre se dévoue jusqu'à m'adresser la parole; le reste se réfugie loin de la contagion et près d'un individu suspect de police. Pauvre peslife're', je me retire en toute hâte, et, plus embarrassé que jamais, je pénètre, en déguisant mon nom, dans le logis où je voulais entrer d'abord.
L'hôte est un demi-personnage entre deux âges, entre deux opinions, entre la haute et la moyenne classe. On m'introduit dans son cabinet. « C'est vous, mon cher! me dit-il; je n'ai pas la votre lettre; mais j'en connais la suscription, et cela me suffit; elle est scandaleuse.De quel droit, s'il vous plait, un homme comme vous écrit-il à Son Altesse Royale?» A cette apostrophe toat-à-fait inattendue, je ne sus , en vérité, que répondre. J'avais pensé jusque-là que mon crime était d'une toute
( 19) autre nature ; et ce de quel droit prononcé d^un ton d'assurance et de supériorité' me déconcerta comme un écolier qui reçoit de son maître une leçon desavoir-vivre; et, tout troublé , je me disais intérieurement : En effet, de quel droit? Cependant la mercuriale avait son cours. NVst-il pas contre toutes les convenances d'adresser une épître publique à une personne que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas, et surtout à un prince, et cela sans autorisation préalable ? En parlant ainsi, mon professeur allait et venait, froissant un livre qu'il avait pris dans sa bibliothèque, et auquel il semblait faire des marques. Appelé dans une autre pièce, par je ne sais quel incident, il me remet le volume. Je l'ouvre : c'était le Manuel épistolaire , ce qu'on pourrait intituler la Civilité puérile et honnête à l'usage de ceux qui écrivent des lettres. Des indications placées çà et là me dispensent de longues recherches. Je vois en passant la nuance délicate qui existe entre cette formule : Prince^ et celle-ci : î?ion Prince. J'apprends que le marquis de Louvois a refusé à un vieil officier une pension mé-
( ^o) ritee , parce que celui-ci ne l'avait pas ap-^ ^e\é Monseigneur. Enfin deux longues oreilles attirent mon attention sur ces deux passages : '( Il est dans les convenances de ne rendre aucune lettre publique sans Taveii de la personne à qui vous Tavez écrite... Les convenances exigent qu'on respecte la distance que mettent entre les individus le rang, la naissance et le pouvoir; qu'on n'oublie jamais ce qu'ils sont et ce que l'on est...» Confondu par ces articles formels de la charte épistolaire : «J'ai tort sans doute, m'écriai-jc en soupirant. Le séjour de la campagne aura brouille' dans ma tête les usages de la ville. L'habitude de m'entendre familièrement parler par mes inférieurs m'a persuadé que je pouvais, sans trop de cérémonial, causer avec un supérieur de ses affaires et des nôtres ; je vois bien que je ne suis qu'un rustre, et que je n'ai rien de mieux à faire que de retourner parmi les rustres. » A ces mots je m'esquive par une porte dérobée.
L'exercice et le grand air portent conseil mieux encore que l'oreiller. A peine avais-je fait le quart du chemin qui me rapprochait de Tune des barrières de Paris, que j'eus
envie de rire des pi-e'ceptes dont j''avais e'té comme étourdi. En véritable échappé de récole , je poussai Firrévérence jusqu\'i céder à cette envie. Cest de l'ancien, du très-ancien régime ! m'écriai-je , et ceux qui en ont si bien retenu les usages sont encore peu au courant des coutumes constitutionnelles. Ou ma mémoire me trompe étrangement, ou je puis trouver, je ne dis pas seulement en Angleterre, mais. en France, mille exemples de correspondans qui , en dépit du Manuel épistolaire, ont écrit en vers ou en prose , par la voie de la presse, à des personnes ou à des personnages qu'ils ne connaissaient que par la renommée ! Ils leur ont écrit sans les consulter, comme d'autres ont publié leurs lettres, lorsque celles-ci avaient un intérêt historique ou un caractère d'utilité générale. C'est ainsi qu'ont été imprimées, dans des recueils du temps, les lettres du duc d'Orléans lui-même , à un évêque anglican et au maréchal Mortier. Ils prennent leur nom sans leur aveu, comme certain almanach prend leur adresse; comme un journal annonce leur départ, leur arrivée, leurs visites; comme un biographe
s^enipare de leurs actes, comme u\\ artiste lithographie leurs traits pour en décorer le boulevard, souvent contre leur gré ; donnant même la copie d^originaux qu'il n^a jamais vus. En terminant cette énumération , jVtais entré dans un cabinet littéraire. On m\Tpporte , sur ma demande, quelques volumes du journal de la Librairie. J'ouvre au hasard une des tables. Quelle nomenclature ! Lettre au général La Fayette, lettre à M. La Mennais, lettre à M. de Chateaubriand, lettre à M. Casimir Delavigne, lettre à M. le vicomte deLaRochefoucault, lettre au prince Ypsilanti, lettre au pape, lettre à S. A. R. Madame, lettre au gouverneur du duc de Bordeaux , lettre à Fempereur de Russie , lettre à M. Dupin, lettre à S. A. R. le duc d'Orléans... et ce n'est pas la mienne. J'ignore si ces lettres renferment des complimens ou des conseils, des prières ou des remercîmens 5 je vois seulement que ce sont des lettres publiques adressées à des personnes dont le nom a de la publicité; je ne note point la foule des lettres aux ministres, les épîtres au Roi, pas même celle que M. Madrolle vient d'écrire à Sa Majesté pour lui deman-
der le maintien de radrninistrationVillèle. Je laisse vingt volumes de la bibliographie sans les parcourir, mais en les remettant moimême à leur place , mes yeux se portent sur une des lettres les plus inconvenantes qu'ail se puisse voir; c*'est celle d'un étranger à un prince qui reçoit l'hospitalité dans son pays; c'est celle d'un censeur austère mêlant ses conseils et ses prophéties de triste augure aux accens de joie, aux chants de triomphe qui accompagnent le char d'un roi reprenant sa couronne après un long exil; c'est enfin la lettre adressée, le 3o avril i8i4, par Cobbet à S. M. Louis XVJII.
L'Anglais veut apprendre à Louis ce que sont les Français qu'il va retrouver. Ce ne sont point ceux qu'il a quittés. « Un tel chan- » gement, dit-il, n'a pas été trop chèrement » acheté par une révolution — Il n'existe pas » un seul homme instruit en Europe, même )) parmi les plus humbles courtisans, qui » croie de bonne foi les nations faites pour n les rois. Votre Majesté va retrouver une » nation chez laquelle les principes contraires <) sont profondément enracinés ; c'est en effet » une nation nouvelle qu'elle va gouverner ;
» et rhistoire vous dira que les restaurations M ne sont pas plus que les usurpations à l'abri » des coups de Fopînion publique.... Si Votre » Majesté s'abusait au point de croire qu'un » peuple reprend volontairement des fers,la )) fin de la crise lui de'voilerait son erreur , » alors qu'elle serait irréparable.... Vous se- » rez assailli par de sourdes intrigues , par M d'infernales machinations et de puériles » terreurs.... Aussi long-temps que Votre Ma- )) jeslé écartera la corruption, et que votre n gouvernement sera basé sur la vérité, vous » pouvez compter sur l'attachement de vos » serviteurs. Dans le cas contraire, une muln titude de parasites s'acharnerait sur le re- » venu public comme l'insecte sur un cada- » vre, et insulterait aux plaintes du peuple » en lui disant avec ironie, qu'il ne doit pas » regretter ce sacrifice, puisque c'est à ce » prix qu'il est libre.... »
Je remarque avec soin le volume où est consignée cette lettre traduite en français, publiée plusieurs fois à Paris; et crayonnant à la hâte tous ces précédens épistolaires, je prends la résolution d'en faire usage le soir même chez un ami qui justement recevait
( 20 ; beaucoup de monde, ami comme on en voit tant, homme conciliant d'ailleurs, qui se brouille avec le moins de gens qu'il peut, et tient à ne se pas brouiller avec moi, parce que le hasard m'a procuré l'occasion de lui être utile. Mais la séance que j'ai faite chez lui, d'une assez bizarre manière, mérite un chapitre ou une lettre à part.