LETTRE PREMIERE
Mes chers camarades, un cas vraiment imprévu, même assez fâcheux et qui mérite de vous être soumis, advient à Tun de vos anciens frères d*'armes. A Tinstant où il s''avançaitavec les plus dévoue's, quelques coups de feu, partis de ses propres rangs, Tatteignent et sont suivis, comme un signal, du feu de Tennemi : de sorte que le pauvre soldat était perdu , si une poignée d'amis généreux ne fût accourue à son secours. Grâce au ciel , il est sur pied et ses blessures ne Tempêchent pas de se défendre. Un autre à sa place demanderait raison à ceux qui , Payant ainsi brusquement attaqué, Font mis dans une situation périlleuse; et peut-être, en y regardant bien, trouverait-il plus d'un
côté faible qui lui offrirait Toccasion de pousser à son tour quelques bottes à ses agresseurs. Mais pacifique avec les siens autant qu''il Test peu avec le commun adversaire, c''est devant vous, Messieurs, qu'ail vient plaider sa cause; c''est à tous les libéraux qu'il en appelle de Taction hostile de quelques-uns; c"*est à cette majorité immense dont le patriotisme est franc, consciencieux, sans intérêt personnel, sans intérêt de coteries , qu'il se présente, tout mutilé, à cette fin de savoir s'il a mal compris la consigne nationale, promettant de souscrire à l'arbitrage qu'il sollicite comme au jugement du pays.
Le soldat resté entre deux feux, c''est moimême, mes camarades et mes juges; et les attaques dont je me plains, car il en est dont je m'honore, sont clameurs venues jusque dans ma solitude de plusieurs coins de la capitale ; je dis coins par rapport à la France , bien que dans le nombre se trouvent de beaux salons; je dis clameurs, parce que le bruit se mesure à l'étendue , et je conviens en toute humilité que le cercle de ma renommée ancienne et nouvelle est très-cir-
conscrit. Aussi, ne me tounie-t-elle pas plus la tête que le concert inattendu de quelques hommes de l'opposition avec les hommes du pouvoir ne m'affaiblit le cœur. Je me tais sur les personnes qui ont pris ma de'fense, j'en parlerais avec trop d'orgueil ou plutôt avec trop d'émotion 5 mais j'avoue qu'il est parmi celles qui m'ont blâmé des caractères dignes d'estime , des talens reconnus , de grandes célébrités ; et que des deux côtés, je rencontre des hommes auxquels mon admiration est acquise, j'allais dire aussi mon affection, lorsque je me suis rappelé que le ton familier n'était pas du bel usage. Enfin, soit erreur, préoccupation, entraînement, politique ou justice, il s'est élevé contre moi un haro formé de voix peu accoutumées à cet accord, un haro tel que celui auquel s'exposait il y a quelques années, aux Italiens, dans les grandes soirées ou au bal , toute femme qui ne se présentait pas en deuil de cour. A cet aveu, j'entends mes juges m'adresser à la fois cent questions. J'allais répondre, lorsque je suis interrompu par une citation de M. Mathias, juge instructeur, le même qui a instruit le procès de Béran-
ger , et je me rends au Palais de justice où je subis un interrogatoire de deux heures. Il aurait duré deux jours si j'avais voulu répondre avec quelques détails aux nombreuses et graves questions soulevées à Foccasion d'une brochure. De retour à la campagne , la tête remplie de formules judiciaires, de demandes et de réponses , je me figure que vous, libéraux à qui je m'adresse, rassemblés dans une vaste enceinte, vous composez un jury devant lequel je comparais. Un dialogue s'engage entre le président qui m'interroge et moi prévenu qui réplique.
« Vous convenez qu'une clameur libérale s'élève contre vous. Cette clameur a une cause-, quelle est-elle? Qu'avez-vous fait? » Comme j'hésitais, le président reprit: « Seriez-vous allé à Mont-Rouge ou à Saint- Acheul? — Fi donc! — Aurait-on découvert que votre fortune n'a pas une source bien pure? — Je suis pauvre, et si j'étais riche on ne s'informerait guère comment je le suis devenu. — Avez-vous eu avec quelques ministres d'autrefois des relations fiîcheuses , dont on a réveillé le souvenir? — J'ai été de
(7 ) ropposition sous tous les ministères, et en fût-il autrement, je crois qu^'l est souvent plus honorable de reconnaître et de re'parer une erreur, que de ne point se tromper. — Le génie ou le dëmon biographique qui travaille notre époque, a peut-être remué quelques vieilles peccadilles de l'ancien régime. — Je suis né comme on venait de prendre la Bastille; d'ailleurs, à tout péché miséricorde, et honneur à ceux dont la conduite présente efface la conduite passée ! — Votre jeunesse a été éblouie, subjuguée par fhomme du grand empire ? — C'est une faute que je me pardonnerais bien aisément, si elle ne m'avait coûté aucune bassesse; mais le goût de la solitude, l'absence de tout désir ambitieux, m'ont épargné jusqu'à la tentation. — Le héros du 20 mars ne vous a pas trouvé si indifférent? — Le Nain Jaune^ il est vrai, aurait pu me servir de passeport; mais je ne tardai point à lui donner une couleur qui aurait été mal reçue à la cour impériale.
— C'est apparemment depuis la restauration ? — Mon histoire à cette époque se peut raconter en quatre mots. On m'a ruiné, pros-
(8 ) crit, emprisonne, et Ton menace de m'emprisonner encore. — Il faut bien cependant que votre libéralisme ait essuyé quelque atteinte ; vous convenez vous-même que si parmi les libéraux des hommes honorables vous défendent , parmi les libéraux aussi des hommes honorables vous accusent. Soyez sincère ; nous sommes indulgens , vous le savez. Vous seriez-vous dispensé, par quelque motif frivole ou peu patriotique , d'assister au convoi de Manuel ? — J'étais avec ceux qui traînaient, au milieu d'un concours immense, le char funèbre de ce grand citoyen, dont la raison courageuse, dont Téloquente logique excite aujourd'hui tant de regrets ; mais j'étais aussi , à une autre époque , du petit nombre de ceux qui unissaient leur voix à la sienne contre la clameur à laquelle se mêlaient de prétendus amis. Pardonnez si je rappelle un tel exemple ; mais nous vivons dans un temps où il y a beaucoup de talens et peu de caractères. — Serait-il possible que vous eussiez intrigué contre Télection de Dupont-de-l'Eure ou blâmé celle de La Fayette? — Dieu me préserve d'en avoir même la pensée! La présence à la Cham-
(9) bre, d'un magistrat intègre, d'un citoyen vertueux , n'est-elle pas une protestation vivante contre la corruption qui nous envahit? Que dirait la nation américaine qui se leva tout entière pour saluer l'un de ses libérateurs, s'il n'obtenait pas en FYance l'honneur de la députation ? Manuel , Dupont, La Fayette ! noms illustres et chers auxquels j'en pourrais ajouter d'autres encore , couvrez de votre égide celui que vous avez toujours honoré de votre estime et quelquefois de votre bienveillante intimité, celui dont la conscience lui rend témoignage qu'il n'a démérité de vous ni par ses actions, ni par les sentimens qui vivent au fond de son cœur ! Le président. — k merveille; mais dites-nous de quelle nature est la prévention dont vous avez à vousjustifîer. — Eh bien! puisqu'il faut le confesser, j'ai frappé à la porte d'une Altesse Royale. — Et qu'alliez-vous faire dans cette demeure? — Daignez ne pas prendre ce ton sévèfe , M. le président. Je n'allais solliciter, je vous jure, ni place, ni pension, et si je l'eusse fait, je n'aurais pas besoin de me charger moi-même de mon apologie; je trouverais assez d'obligeans confrères qui s'empresse-
( lO )
raient de m'e'pargner ce soin. — Quel était alors le motif de votre visite ? — Je dois vous dire d'abord que citait une visite épistolaire et qu'oeil e avait pour objet de chercher un chef à l'Opposition. — Expliquez-vous.
— Voici le fait : j'ose réclamer Findulgente attention du jury. Vous connaissez mieux que personne , Messieurs , l'heureux résultat des élections dernières. Plusieurs notables , Pairs , Députés , Magistrats et autres qui se réunissent à Paris pour s'entretenir des affaires publiques, ont déclaré entre eux qu'il fallait s'entendre, marcher d'accord et former un parti d'opposition large et facile dans l'admission de ses membres, sage dans sa conduite, mesuré dans son langage; un parti habile , dressé à la tactique constitutionnelle et parlementaire. Voilà, dis-je en apprenant cette déclaration , un projet admirable auquel il manque seulement quelques moyens d'exécution. Il n'y a point de parti qui mérite ce nom sans chefs , autour desquels viennent se fondre les nuances d'opinions, se rallier les petites divergences de volontés. Ces chefs , où sont-ils? ou du moins quelles sont, dans les hautes notabilités, celles dont
on s'accorde à reconnaître l'influence prépondérante et à recevoir la direction , et qui entre elles reconnaissent à leur tour un supérieur, un chef de file, dont elles reçoivent le mot d'ordre pour le transmettre à leurs collègues ? Sans cette condition essentielle, l'Opposition aura une apparence compacte si le ministère s'opiniâtre à rester tel qu'il est ; mais s'il se modifie d'une manière nominale et oppose tactique à tactique, le parti, sans lien, sans cohésion, courra grand risque de se dissoudre. Jetant alors les yeux sur l'Opposition, du moins celle qui est légalement en évidence, je vois que , soit par le personnel , soit par la fortune , les idées et les habitudes, je vois que l'élément aristocratique y domine. L'idée me vient alors qu'un prince figurerait à merveille à la tête de cette noble phalange , et qu'après avoir emprunté tant d'usages aux Anglais , nous pourrions bien leur emprunter encore cette utile coutume? Ce prince, tout le désignait; et si , prenant une autre forme , j'avais écrit au duc ***, chacun aurait nommé le duc d'Orléans. Je procédai avec plus de franchise et proposai à Son Altesse d'être chez
nous ce que fut en Angleterre le prince de Galles entouré de Fox, de Shéridan , de Burke et de beaucoup d'autres. Si jVlais quelque chose , je prendrais mon texte et ma couleur de ma position plus ou moins influente, et je concerterais ma démarche avec ceux qui pourraient lui donner du poids; mais je ne suis rien, je suis seul : sous un rapport je m'*en félicite , on est plus libre et Ton ne compromet personne ; d'une autre part , comment se faire écouter ? Le ton solennel de la harangue ennuiera dès la première page; le style rampant de la supplique dégoûterait le prince même, si j'étais capable de l'employer. Les formules de l'étiquette auraient l'air d'une parodie dans ma bouche : le mieux d'ailleurs est de ne pas trop sortir de son caractère. Je serai tantôt pétitionnaire bourru , tantôt courtisan caustique, toujours bon citoyen, véritable homme du peuple , et du reste j'habillerai cette ancienne coutume britannique à la mode française. Enverrai-je mon épître par une voie clandestine? Non, ceserait lui ôter tout crédit et lui donner un air suspect. J'écrirai publiquement. Ce n'est pas devant vous, Messieurs,
que je m'excuserai d'avoir e'mis , sans permission , une pense'e que j'ai cru bonne , et de l'avoir livrée à la discussion et au temps., Cette pensée jetée dans la circulation, ne correspond-elle aux idées de personne? Elle aura le sort de tant d'autres qui tombent chaque jour de la presse et que personne ne k, relève. Ma missive porte-l-elle une adresse d'où il neviendrajamais de réponse? Elle rentre alors dans !a catégorie ordinaire des publications ; c'est un cadre dans lequel ont trouvé place les événemens et les questions à Tordre du jour :1e ministère Franchet et sa honteuse existence , la congrégation et les soirées meurtrières de novembre, l'Opposition et la manière de la discipliner, et celle d'avancer par de grands exemples nos mœurs constitutionnelles. Ce sont choses d'intérêt général dont je cause dans un dialogue où je fais intervenir un prince sur la scène pour soutenir l'attention du parterre. Voilà, Messieurs, l'exposé de ma cause, le fonds de ma plaidoirie, le point de fait et le point de droit, comme on dit : tout le reste est fort accessoire. Maintenant que la séance est suspendue et en attendant l'heure delà dé-
libération, je vais, si vous Tavez pour agréable , occuper vos loisirs par quelques détails narratifs , et quitter la sellette pour redevenir votre correspondant. »