CHAPITRE II
Excès de voix. — Diète de la parole. — Voix insuffisante. — Voix de fausset. — Voix trop basse. — Voix gutturale. — Voix nasillarde. — Circonstances diverses pouvant influer sur la voix.
La voix du jeune sourd peut être : trop criarde, trop faible, en fausset, trop basse, gutturale, ou nasillarde.
Vexcès de voix provient de ce que l’enfant fait des efforts trop grands pour émettre le son ou laisse échapper trop brusquement une quantité de souffle trop considérable.
Dans le premier cas, l’émission de la voix est accompagnée de contractions du visage et même d’un gonflement des artères qui rougit la face; dans le second cas, le thorax fait un mouvement de contraction trop marqué; dans l’un et l’autre cas, le larynx est le siège de vibrations trop fortes que l’on pourra régler facilement en appuyant une main de l’enfant sur son propre larynx, pendant qu’il touchera de l’autre le larynx de son professeur (fig. 17). C’est au moyen du toucher également qu’on lui apprendra à modérer le mouvement du thorax et la sortie du souffle. Enfin, en se plaçant avec lui devant un miroir, on lui montrera que le visage ne doit pas être affecté pour si peu.
On a recommandé quelquefois, pour ce défaut comme pour les suivants, lorsqu’ils sont rebelles à tout procédé de
correctioQ, de tenir l’enfant pendant plusieurs jours à la diète de la parole. Le mot est Joli, mais la chose peu pratique. Nous n’ignorons pas que les professeurs de bègues mettent leurs élèves au silence forcé plusieurs jours avant d’entreprendre la correction de tous vices de prononciation. Mais il convient de ne pas oublier qu’ils ont atîaire à des adultes, à qui une simple recommandation suffit pour qu’ils s’imposent très volontiers et observent très fidèlement cette consigne. Mais allez donc empêcher un tout jeune enfant, surtout dans une institution nombreuse, de crier tout à son aise en jouant, en courant, et dans tous les instants où il échappe à l’œil du maître ! L’enfermerez-vous? Il criera encore plus fort. D’où l’on: peut conclure avec raison, quoique avec une apparence de paradoxe, que le silence peut être imposé facilement à un parlant, mais ne peut l’être à un muet.
Vinsuffisance de voix tient évidemment à ce que les organes de l’enfant n’ont pas encore acquis la vigueur ou la souplesse nécessaires. C’est à la gymnastique respiratoire d’y remédier.
« Si le défaut de voix a pour cause la débilité de l’enfant, les médicaments toniques prescrits par le médecin et la gymnastique générale, à laquelle tous les élèves prennent part, seront de puissants auxiliaires pour le maître, auquel la gymnastique spéciale est seule permise (1). »
Mieux vaut, d’ailleurs, une voix faible que criarde.
« On doit s’attacher à obtenir un son plutôt faible que fort, un souffle de voix plutôt qu’un cri, qui ne serait pas seulement une chose nuisible eu égard au peu de force de l’élève, une chose fâcheuse pour le maître lui-même, mais
(1) M. Dupont, La voix du sourd.
qui surtout, et ce serait là le pis, fausserait chez l’élève le sens intime de la phonation, et par suite le sens intime de la parole (1). »
A mesure que l’enfant grandira et que ses forces croîtront, à mesure aussi que se développera l’enseignement de l’articulation, la voix de l’enfant ne manquera pas d’acquérir plus de force.
La voix de fausset^ ou voix de tête, a donné lieu de la part des physiologistes à une foule de théories dans le détail desquelles nous n’entrerons pas. Si la lumière complète n’a pas été faite quant au mode de production de cette voix, le dernier mot est loin encore d’avoir été dit sur les moyens de la corriger.
Certains auteurs s’appuyant sur une observation de Milne Edwards pour justifier un procédé dont, pour notre part, nous n’avons pas retiré un grand bénéfice, il convient de citer cet auteur :
« On a souvent remarqué, dit Milne Edwnrds, que les chanteurs font d’ordinaire monter de plus en plus leur^ larynx à me&ure qu’ils émettent des sons plus élevés; un mouvement contraire accompagne presque toujours les sons graves. »
L’observation est juste, mais elle ne se rapporte pas spécialement à la voix de fausset. Le larynx monte et descend aussi bien pour l’émission, de notes du registre de poitrine. Aussi ne sommes-nous pas très partisan de abaissement du larynx par pression sur le cartilage thyroide, comme Font proposé certains maîtres pour corriger la voix de tête.
D autant que beaucoup d’auteurs contestent l’influence
(1) J. Tarra, Genni stonci.
de cet allongement ou de ce raccourcissement du tuyau vocal sur les modifications de la voix. « On peut se rendre compte aisément, dit Béclard, que le larynx s’abaisse dans les sons graves et s’élève dans les sons aigus ; mais on peut remarquer aussi que ce déplacement est minime et qu’il atteint à peine- un demi-centimètre dans ses excursions maxima. L’allongement et le raccourcissement qui en résultent sur l’ensemble du tuyau vocal peuvent être envisagés comme à peu près nuis au point de vue des modifications qui en pourraient résulter pour la hauteur du ton.
« M. Mandl pense également que ces mouvements d’élévation et d’abaissement du larynx sont tout à fait accessoires et sans aucune influence sur la tonalité. Ils ont pour but de faciliter l’émission de la voix, et il considère qu’ils sont déterminés parles mouvements de la langue, quand celle-ci s’adapte au son qui doit être émis. »
Plus importantes et plus dignes d’attention sont pour nous les deux observations suivantes portant sur l’absence de vibrations thoraciques et sur la position particulière de la langue dans l’émission de la voix de fausset :
« On peut constater, remarque le savant physiologiste que nous venons de citer, que, pendant la production de la voix de fausset, les parois pectorales ne résonnent pas sensiblement, tandis que les parties supérieures du tuyau vocal vibrent plus particulièrement ; de là sans doute le nom de voix de tête qui a été donné à ce mode particulier d’émission du son. »
Pour ce qui a rapport à la position de la langue, voici ce qu’a constaté le D” Fournié : « La base de la langue prend, dans l’émission de la voix de fausset, une position particulière qu’il n’est pas possible de changer sans faire perdre à . ce registre le timbre qui le caractérise : elle se porte en
arrière de manière à rétrécir le diamètre du tuyau vocal. »
Pour luüer contre la voix de fausset, nous aurons donc à nous efforcer de ramener les vibrations thoraciques qui caractérisent la voix de poitrine (1) et à empêcher la langue de se porter en arrière.
Et d’abord nous conseillerons aux maîtres qui s’occupent de démutisation, dès qu’ils reconnaissent chez un élève une tendance à la voix de tête, de ne pas commencer par attirer son attention sur les vibrations du larynx pour lui faire donner de la voix, car c’est sur ce point que se portent tous ses efforts, efforts exagérés qui lui font émettre une voix défectueuse. Il convient plutôt, en passant de l’expiration aphone à l’expiration sonore, de lui faire sentir avant tout les vibrations thoraciques qui accompagnent la production de laroix de poitrine (fig. 14). En essayant de reproduire ces dernières vibrations, il est moins enclin à
porter exclusivement ses efforts du côté du larynx, et il parvient plus naturellement à émettre une voix normale.
C’est souvent en attirant de préférence l’attention de l’élève sur un fait concomitant plutôt que sur le fait principal qu’on lui fera produire le résultat cherché.
Si ce procédé ne réussit pas, il faudra recourir aux suivants : pour empêcher la langue de se retirer au fond de la bouche, onia tiendra abaissée avec un abaisse-langue (fig. 18) une spatule, un coupe-papier (fig. 23) ou simplement l’index • puis on fera respirer l’élève largement, en lui taisant tenir
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sienne, et 1 on donnera de petits coups avec le doigt ou
qu’on sent très SZ appUrZT <=“8'
VOIX de poitrine constituent les sons de lapoiï'orte
le traders de la main sur les diverses régions de la poitrine de l’enfant, de façon à faire cesser l’effort qui tient trop tendues et trop résistantes les parois de la cage thoracique et les empêche de vibrer.
Si l’on n’aboutit pas encore, il faudra, imitant et exagérant même les efforts que fait l’enfant et qui se manifestent au larynx par un gonflement et une dureté particulière de la région antérieure du cou, au ventre par une saillie abdominale très marquée, lui montrer, en le tournant un peu en ridicule, que tant d’efforts ne sont pas utiles, mais que le larynx doit garder plus de flaccidité et le ventre plus de mollesse.
Quand notre jeune sourd donne une voix trop basse qui ressemble plutôt à un grognement qu’à la voix humaine, c’est que ses cordes vocales ne sont pas assez tendues et ne fournissent pas un nombre Fig. 18. — Abaisse-langue, de vibrations suffisant. Il est
facile de lui faire constater^ au toucher, que le larynx vibre autrement dans l’émission de la voix, et que le ventre ne doit pas se creuser comme il le fait.
La voix gutturale ^ qu’il ne faut pas confondre avec la voix trop basse, est accompagnée d’une tension exagérée du larynx et d’un gonflement de toute la région sus-hyoïdienne. Quoique ce phénomène soit facile à faire constater par l’élève, néanmoins il est parfois très difficile d’amener
celui-ci à perdre complètement ce défaut. On aura recours au procédé que nous indiquons plus haut pour la correction de la voix de têle, et qui consiste à faire comprendre à l’élève qu’il fait trop d’efforls. Comme cette voix ne peut être tenue longtemps, on pourra la corriger en faisant tenir le son jusqu’à ce qu’une heureuse modification se produise. A cet inslant, on fera connaître à l’élève, par des marques d’approhation, qu’il donne enfin ce qu’on lui demandait.
La voix nasillarde est certainement un des défauts les plus communs, sinon le plus commun, que l’on rencontre chez le sourd-parlant. Il parle du nez^ soit parce qu’un vice de conformation l’empêche de faire autrement, soit parce qu’il ne sait pas diriger son souffle d’une manière opportune, soit par suite d’une exagération des mouvements de la base de la langue. « Ces mouvements exagérés ont pour effet d’appliquer la base de la langue contre le voile du palais, et de déterminer le retentissement de la voix dans les fosses nasales (1). »
Si le timbre nasillard est dû à une infirmité congénitale, comme il n’est pas rare de le constater, ou accidentelle, nos efforts pour corriger ce défaut seront presque toujours inutiles.
Il en sera )oul autrement s’il s’agit d’un vice de respiration. L’enfant dirige-t-il son souffle par le nez, comme il s est habitué à le faire dans la respiration simple, quand il gardait la bouche close, il faut lui faire remarquer que le souffle doit sortir par la bouche, au moins dans les voyelles pures car il ne peut s’agir encore de lui faire émettre des voyelles nasales. Si les exercices de respiration que comporte la période préparatoire ont été suffisamment pra-
(I) Béclard, Physiologie.
tiqués, l’éducalion du voile du palais doit être faite, et l’élève doit pouvoir, à volonté, diriger son souffle par le nez ou par la bouche.
C’est également au courant des exercices de respiration qu’on aura dû empêcher la langue, au moyen de la spatule ou d’un coupe-papier (fîg. 23), de s’appliquer par la hase contre le voile du palais de manière à rendre impossible la sortie de l’air par la bouche. On reviendra donc à ces exercices, s’il est nécessaire, pour corriger la voix nasillarde.
Mais dans aucun cas nous ne croyons à l’utilité de pincer le nez avec les doigts ou de faire usage de pinces quelconques que l’on laisserait fixées sur le nez de l’enfant jusqu’à ce que le défaut ait disparu. Le nez n’étant pas la cause, ce n’est pas sur cet organe que doit porter le moyen destiné à faire disparaître le défaut. On pourra seulement, on devra même attirer l’attention de l’enfant sur les frémissements des ailes du nez pour lui faire remarquer que ce frémissement ne se produit pas dans la voix émise par la bouche.
Cette voix que nous aurons eu tant de peine, parfois, à obtenir bonne, pourra être altérée plus tard par diverses circonstances : c’est ainsi que, chez les garçons, une véritable révolution s’opère au moment où ils atteignent l’âge de la puberté. « Le timbre change de caractère; le diapason baisse sensiblement. La voix est rauque, inégale ; l’enfant n’est pas maître de ses cordes vocales, et il émet une note très élevée alors qu’il a la volonté d’émettre une note grave ; d’autres fois, il y a aphonie complète (1). »
L’enfant en possession d’une audition normale ne tarde pas, après une crise plus ou moins longue, à se rendre maître de son organe. Notre élève, n’ayant pas à son service
(1) Ed. Fournie.
ce puissant régulateur, l’oreille, est exposé à contracter tous les défauts de voix.
Nous devrons donc surveiller cette voix avec la plus grande attention et corriger les écarts qui se produiront sans leur donner le temps de devenir habitudes vicieuses.
' Chez les jeunes filles, cette crise a beaucoup moins d’importance et il est rare que leur voix soit sensiblement modifiée.
Mais ce qui peut arriver — et arrive généralement — aux jeunes filles comme aux garçons, c’est une tendance à changer de registre pour prononcer certaines voyelles ou articuler certaines consonnes. Nous avons remarqué, et nous sommes heureux de nous rencontrer sur ce point avec un maître aussi éminent que M. Vatter, « la facilité avec laquelle le son voyelle tend à gagner en hauteur en présence du /, du r et des résonnantes nasales m, ?^, c’est-àdire à s’élever plus haut que le son de la voyelle constituant la syllabe. Cette modification de k voyelle a sans nul doute pour cause la modification de l’espace de résonnance qui résulte de la transition entre l’articulation de la voyelle et 1 articulation de /, de r ou d’une résonnante nasale. En pareil cas, l’espace de résonnance se rétrécissant, les harmoniques supérieurs sont renforcés, et les harmoniques inférieurs assourdis. Dès que le sourd-muet commence, en articulant /, r, etc., à attaquer un son plus haut que celui de la voyelle, le maître doit combattre ce défaut avec la plus grande énergie. Autrement tout l’ensemble de l’articulation de l’élève pourrait être compromis de la façon la plus désagréable (1). »
La plupart des jeunes sourds-parlants ont aussi une
(1) J. Aatter, Methodisch-praktische Bemerkungen, etc.
fâcheuse tendance à émettre les voyelles dans des registres différents. C’est ainsi qu’ils donnent i et w sur un ton plus aigu qu’il ne faudrait. Ici, comme dans le défaut qui vient d’être signalé pour les consonnes /, m, r, le larynx se tend d’une façon exagérée, il devient plus dur au toucher et le déplacement qui se produit pour le passage à cette position vicieuse est très commode à constater. Il faut donc que le maître, faisant articuler par l’enfant la voyelle qu’il donne le plus normale, lui fasse comprendre qu’il ne doit pas y avoir déplacement du larynx pour passer de cette voyelle aux autres, mais seulement modification dans l’ouverture de la bouche et la position de la langue.
Nous reviendrons, d’ailleurs, sur ce point délicat, en décrivant la manière d’enseigner les voyelles et les semivoyelles.
Après avoir passé en revue les principaux défauts (t) de voix que l’on rencontre chez le sourd à démutiser, nous devons déclarer que l’on trouve souvent plusieurs de ces défauts réunis chez le même sujet. Par exemple la voix peut être à la fois nasillarde et en fausset, criarde et gutturale, etc. C’est au maître à savoir décomposer ces doubles défauts pour corriger séparément les vices qui se présentent associés.
(1) D’autres causes, telles que l’alimentation, les désordres nerveux, la température, l’humidité, l’habitation, la profession, ont un effet direct ou indirect sur la voix.
Mais ce serait dépasser le cadre que nous nous sommes tracé, que d’examiner ici toutes ces considérations. On consultera avec fruit, sur toutes ces causes et les moyens d’en prévenir les effets, l’Hygiène de la voix, par le docteur Mandl.