CHAPITRE III
Degrés divers de surdité incomplète. — Comment le sourd incomplet désapprend la parole. — Utilité qu’il y a à faire l’éducation du sens auditif. — Expériences d’Itard et de ToynLee. — L’enseignement aurai à New-York et à l’Institution de Paris. — Emploi du tube acoustique avec les sourds du second genre.
Parmi les enfants,qui se présentent à nos institutions encore doués d’un certain degré d’acuité auditive, il y a des sourds de divers degrés. On pourrait presque dire : autant de sourds, autant de degrés. On est cependant obligé de recourir à un classement approximatif, et l’on est convenu de les distinguer en trois catégories :
Ceux qui entendent des mots ou des syllabes,
Ceux qui ne perçoivent que la voix.
Ceux enfin qui n’entendent que des bruits intenses. Parmi les sourds delà première catégorie, on trouve des sujets à qui presque aucune articulation n’échappe lorsqu’on prend soin de parler à proximité de leur oreille; s’ils font des confusions, c’est entre des éléments très semblables comme le t et le d, le /et le y, Vé et l’z, etc. On est surpris de voir ces enfants presque complètement muets ; il semble qu ils auraient dû pouvoir apprendre à parler au milieu des entendants et qu’ils ne devraient pas être obligés de re-
courir à nos soins spéciaux. C’esl que nous avons affaire à des enfants dont la parole ne s’est pas développée ou qui l’ont désapprise parce qu’ils ont été délaissés ou que leur famille a manqué de clairvoyance.
« Pendant tes premières années de la vie, le demi-sourd, toujours dans les bras ou sur les genoux de sa mère, se trouve dans une dépendance qui favorise chez lui l’audition des sons; les sensations qu’il éprouve sont alors assez puissantes pour exciter sa curiosité et solliciter son attention. D’autre part, pour lui parler, on n’emploie que des mots isolés ou de courtes phrases faciles à percevoir ou à retenir; il apprend ainsi quelques mots qu’il prononce assez nettement pour être compris, et son vocabulaire s’enrichit chaque jour d’expressions nouvelles.
« Mais, avide de mouvement et de liberté, ce jeune enfant échappe trop tôt à l’heureuse dépendance où l’avait placé sa faiblesse; dès ce jour il ést voué au mutisme et à l’isolement. Distrait par le jeu, trop éloigné de ses camarades et des personnes qui lui parlent, il ne perçoit plus distinctement la parole; son oreille n’étant plus directement frappée par les sons de voix, il saisit encore quelques mots criés, mais ne distingue rien de la conversation; écouter devient pour lui un travail pénible, qui exige un effort d’attention au-dessus de ses forces ; se désintéressant alors de ce que l’on dit autour de lui, il cesse peu à peu de parler et oublie bien vite les quelques mots qu’il avait appris. Si parfois il essaye de parler, de nombreux défauts de prononciation rendent sa parole inintelligible ; n’étant pas compris, il se décourage et, trouvant dans l’emploi des signes un moyen facile de communication, il néglige de plus en plus d’exercer l’oreille et le larynx, et se complaît dans une solitude qui lui sera funeste. Considéré alors comme
sourd-muet, le malheureux est trop souvent délaissé, abandonné à lui-même, jusqu’au jour où il est placé dans une école spéciale. Tandis que si l’on avait eu soin de lui parler toujours près de l’oreille^ en élevant la voix et en articulant distinctement chaque syllabe, cet enfant ne serait pas devenu muet; son oreille, tenue en éveil, n’aurait pas oublié d’écouter et ne serait pas tombée dans une sorte de léthargie^ui rend la surdité plus apparente que réelle (1). »
A mesure qu’on apprend à parler à ces demi-sourds, on remarque qu’il se fait chez eux une amélioration plus ou moins notsfMe de l’ouïe, amélioration plutôt qualitative que quantitative, à notre sens; ils ne deviennent pas plus capables d’entendre, mais ils apprennent à mieux écouter.
La constatation de ce phénomène a amené plusieurs maîtres à penser qu’il y aurait utilité à s’occuper spécialement de l’éducation du sens auditif, d’abord dans l’intérêt de la facilité des communications à établir avec les élèves susceptibles de recevoir cette éducation, ensuite pour améliorer leur voix et leur parole et rendre plus rapides leurs progrès dans l’acquisition de la langue maternelle.
Itard, le premier, songea à faire cette éducation de l’oreille, et il a laissé un traité où il explique comment l’idée lui en est venue, quelles expériences il a faites et quels résultats il avait obtenus.
C’est un hasard qui le mit sur la voie. Il assistait, pendant l’hiver de 1802, à des expériences d’acoustique que'faisait l’abbé Sicard sur ses élèves. Au cours de ces expériences, il remarqua que certains élèves, qui paraissaient d’abord insensibles aux sons les plus bruyants, ne tardaient pas, par
(1) H. Raymond Discours prononcé à la distribution des prix de l’Insti tution nationale, le 3 août 1886. ^ ilnsti-
la suite, à donner des signes manifestes d’audition. « Ce fut pour moi, dit-il en racontant ce fait, un trait brillant de lumière qui me montrait la roule que je devais prendre pour faire revivre un sens né paralytique. » Et il entreprit aussitôt l’éducation auriculaire de trois élèves.
Il commença par leur faire percevoir des sons très intenses, comme ceux d une cloche qu’il éloignait petit à petit de l’oreille de ses élèves, puis des sons de moins en moins forts, le trombone par exemple, enfin la flûte, qui a une assez grande analogie avec la voix humaine. Ce n’est qu’après cette série de procédés préparatoires qu’il en vint à se servir de cornets acoustiques. Au moyen de ces instruments, il parvint à faire distinguer entre eux les divers éléments de la parole que l’élève s’exerçait à reproduire au moyen de la lecture sur les lèvres, du loucher et en se parlant à lui-même dans un tube recourbé qui allait de sa bouche à son oreille. Le maître, lui, parlait dans un cornet droit de la même longueur que le cornet recourbé. Des trois élèves qui étaient l’objet de cette éducation particulière, deux arrivèrent à entendre presque tous les mots prononcés à côté d’eux, même à voix modérée. L’un d’eux, pourtant, n’avait jamais pu percevoir, au dire de son père, d’autres sons que celui du tonnerre ou des cloches de son village.
Toÿnbee a fait, lui aussi, des éducations du même genre qui furent couronnées d’un succès inespéré. Les observations qu’il a publiées à ce sujet sont très concluantes (1). La différence qu’il y a entre sa pratique et celle d’Itard, c’est qu il ne faisait pas usage de la lecture sur les lèvres. Il
(I) \oir ces observations in extenso dans le petit livre du Dr J.-A.A. Rat- TEL ; Des cornets acoustiques et de leur emploi, etc.
COMMENT ON FAIT PARLER LES SOURDS-MUETS, évitait même dy recourir, préférant « épeler les mots » lorsqu’ils n’étaient pas entièrement saisis.
La possibilité de faire l’éducation physiologique du sens auditif chez les sourds-muets a été traitée assez récemment dans un congrès de professeurs américains qui nomma une commission, composée de MM. GrahamBell, J. Gordon et D. Clarke, pour étudier la question. Celle-ci reconnut qu’il y avait utilité à reprendre les expériences du docteur Itard, et recommanda, en conséquence, l’usage des cornets acoustiques avec les enfants qu’un examen sérieux désignerait à l’instituteur comme ayant les aptitudes voulues.
Depuis lors, deux classes spéciales ont été formées, à l’Institution de New-York, composées l’une de sept garçons, l’autre de cinq filles, où M. H. Currier professe l’enseignement de la parole par l’ouïe, grâce à l’emploi de cornets acoustiques (1). Un journal spécial (2) a même été créé pour vulgariser ce sujet. Enfin deux élèves formés par cette méthode ont été présentés par M. Gallaudel à l’académie des sciences de New-York en 1885.
« Ces résultats rapprochés de ceux obtenus autrefois par Itard ont provoqué parmi nous le désir de voir la culture et le développement de l’ouïe prendre dans nos classes la place qui leur est due. Ce désir s’est fait jour au sein de nos conférences, que préside notre honoré Directeur : une commission a été chargée d’étudier les expériences d’itard et celtes que quelques professeurs américains viennent de tenter avec succès dans leur pays (3). »
(1) Voir : Revue internationale de l'enseignement des sourds-muets, tome I, p.S4.
. (2) h’Auralist. ' - ■ ■
(3) H. Raymond, discours déjà'cité.
Sur l’avis favorable de celle commission, qui s’était adjoint M. le Ladreit de Lacharrière, dont les hautes lumières lui ont été d’un grand secours, la conférence des professeurs de l’Inslitulion nationale a exprimé le vœu qu’une classe spéciale fût formée au plus tôt, qui serait composée d’élèves ayant conservé un degré d’acuité
auditive suffisant pour recevoir avec fruit l’enseignement par les tubes acoustiques.
Celte classe, composée de cinq élèves de première année, fonctionne à l’Institution nationale depuis le mois d’avril dernier, et les résultats obtenus jusqu’à ce jour, par l’emploi des tubes et de la lecture sur les lèvres combinés, sont très encourageants pour l’avenir. Le modèle de tube employé dans cette classe est le tube à deux branches (fig. 19) permettant à l’élève de s’entendre parler, lorsqu’il répète
le mot ou la phrase que le maître vient de prononcer. Ainsi les fautes de prononciation peuvent être redressées plus facilement.
On a constaté, comme l’avait remarqué Toynbee, qu’au retour des congés les enfants n’entendent plus aussi bien avec le tube.
C’est là une indication que les parents ne doivent pas négliger. Ils feront bien de se munir de tubes semblables pour parler à leur enfant lorsqu’il séjourne quelque temps chez eux. Ils ne devront pas s’adresser exclusivement à une seule oreille, mais tantôt à Tune, tantôt à l’autre, pour faire l’éducation des deux.
Les écoles à petit effectif n’auront pas probablement assez de sujets pour former une petite classe spéciale. Elles ne devront pas moins se préoccuper de découvrir et d’instruire ensuite par ce procédé ceux dont le degré d’ouïe permettra cet enseignement auriculaire.
En commençant ce chapitre, nous avons rappelé qu’on divisait les sourds incomplets en trois catégories. A la première seule pourra être appliqué avec fruit l’enseignement de la parole au moyen du tube acoustique. Néanmoins nous pourrons utilement nous servir de cet instrument avec les demi-sourds du second genre pour améliorer leur voix, fixer les voyelles, et leur donner le sentiment du rythme, de 1 accentuation, de l’intonation, de l’inflexion, ên un mot pour rendre plus humaine et plus agréable leur prononciation.