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CHAPITRE II

APERÇU HISTORIQUE

Jean de Beverley. — Pierre Ponce, de Léon. — J.-P. Bonet, d’Aragon.

— Ramirez de Carrion, — Pierre de Castro. — John Bnlwer. — Wallis.

— J.-C. Amman.— SamuelHeinieke. — Th. Braidwood. — J.^R. Péreire.

— L’ahhé de l’Épée. — L’abhé Deschamps. — Les successeurs de Pahhé de l’Épée. — Le Itard. — Historique de l’introduction définitive de la méthode orale en France. — L’initiative privée. — Adoption de la méthode orale comme méthode officielle par le ministère de l’Intérieur. — Congrès internationaux de Paris (1878), de Milan (1880), de Bruxelles (1883). — Congrès nationaux de Lyon (1879), de Bordeaux (1882), de Paris (1884. et 1885). — L’ahhé Balestra à l’Institution nationale de Paris. — M. le D” Peyron.

Nous avons dit, au début du précédent chapitre, que la rnélhode orale était généralisée én France depuis une dizaine d’années. Nous n’avons pas voulu dire qu’à cette époque seulement remontent les premières tentatives faites pour rendre la parole aux sourds-muets, même en France. Les premiers essais dans ce genre datent de temps très reculés. On s’en étonnera moins si l’on veut bien considérer que les premiers philosophes croyaient la parole nécessaire à la communication des idées. Il est inutile de réfuter ici cette erreur. Mais il est presque heureux qu’elle ait été commise, puisqu’elle a été le point de départ des premiers efforts tentés par des philosophes

GU par de simples gens de bien pour faire parler les muets.

Dans son Histoire ecclésiastique^ Bède le Vénérable raconte que Jean de Beverley (1), archevêque d’York, avait réussi, vers l’an 700, à faire parler un sourd-muet qui venait chaque matin demander l’aumône à sa porte.

Du xiif au xvf siècle, nous ne connaissons pas d’exemples de tentatives faites dans le même sens.

Nous devons à l’espagnol François Vallès (2), auteurd’une Philosophie sacrée^ et à l’historien Ambroise de Morales (3) d’avoir pu connaître l’œuvre d’un de leurs compatriotes dont lè nom restera à jamais illustre parmi ceux des chercheurs qui ont le plus contribué à l’émancipation intellectuelle du sourd-muet, Pieri'e Ponce, de Léon, qui, vers le milieu du xvf siècle, pratiquait régulièrement l’art de faire parler les muets. Il eut plusieurs élèves distingués et il forma des disciples qui ont pu sauver ses procédés de l’oubli. 11 paraît seulement n’avoir pas soupçonné l’importance de la lecture sur les lèvres, car son historiographe, Ambroise de Moralès, nous dit qu’il s’adressait à ses élèves par signes dM par écrit.

En 1620, paraissait, en Espagne, un traité d’enseignement de la parole aux sourds-muets (4), dû à la plume d’un maître justement fameux, Jean-Paul Bonet, d’Aragon. C’est le plus ancien livre connu sur le sujet qui nous occupe.

On lit dans une relation curieuse écrite par un gentilhomme anglais voyageant en Espagne, en 1623, à la suite du prince de Galles, depuis Charles P', qu’il existait dans

(1) Jean de Beverley vécut de 673 à 733.

(2) V. de Gérando, vol. p. 308.

(3) Las antiguedades de las ciudades de Espana.

(4) Reduccion de las lettras y arte para ensenar d hablar à los mudos.

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ce pays un maîlre obtenant des résultats véritablement merveilleux et qui ne se contentait pas d’apprendre à ses élèves à arliculer les sons, mais qui leur enseignait aussi à lire couramment sur les lèvres de ses interlocuteurs. L’auteur de cette relation (1), le chevalier Kenelm Digby, ajoute que ce maître avait publié un ouvrage dans lequel « ceux qui voudraient connaître le procédé dont se servit le maître trouveront de quoi satisfaire leur curiosité ».

Malheureusement il ne donne ni le nom du maîlre, ni le titre de l’ouvrage. 11 se contente de nommer l’élève qu’il a connu et chez lequel il a pu admirer les résultats obtenus, le prince de Carignan, frère cadet du connétable de Gas-^ tille. Quelques auteurs, et de Gérando plus particulièrement, ont cru pouvoir affirmer que ce maître non désigné n’était autre que J.-P. Bonet. Or Bonet était mort en 1629, alors que son prétendu élève n’avait encore qu’un an.

Après s’être livré à de minutieuses recherches, M. Th. Denis (2) a trouvé le secret dans les Mémoires de Saint-Simon : le maîlre du Prince-Emmanuel Philippe de Carignan était Bamirez de Carrionet le livre qu’on lui doit est paru en 1629, sous ce litre : MaraviUas de la naturaleza. Ramirez eut plusieurs autres élèves, parmi lesquels on (3) nous cite le marquis de Priego, don Liiiz de Velasco.

L’enseignement des sourds-muets paraît avoir été complètement abandonné en Espagne, après la mort de Ramirez de Carrion.Certains auteurs, Neumannentre autres, estiment que ces louables efforts étaient considérés comme une atteinte à la volonté divine et que c’est "à cette rai-

(1) Cette relation est citée et traduite de l’anglais dans le rapport de M. O. Claveau (1881), p. 24; elle a été publiée en 1644.

(2) Voy. Revue française de l’éducation des sourds-muets, 3« année, n» 9.

(3) Nicolas Antonîo [Bibliothéca hisp. nov.).

son qu’est due la négligence dont les sourds-muets furent l’objet depuis lors jusqu’en 1814, époque à laquelle d’Aléa, élève de l’abbé de l’Epée, ouvrit une école à Madrid.

Pierre de Castro, médecin du duc de Mantoue, qui vivait en Italie vers le milieu du xviC siècle, tenait de Ramirez de Carrion le secret de faire parler les sourds-muets. Mais il n’est pas bien établi qu’il ait pratiqué cet art, et s’il en parle, dans une leçon publiée en 1670, c’est de façon à laisser croire qu’il se contente de « constater les résultats d’expériences auxquelles il est resté personnellement étranger et ne les indique que pour faire valoir le secret de Ramirez, qu’il qualifie de merveilleux (1) ».

11 y aurait peut-être, dit M. 0. Claveau (2), une recherche curieuse à faire en vue de déterminer la part d’influence exercée par l’exemple ou la tradition des instituteurs espagnols sur la propagation de la méthode orale.

Nous venons de voir, en effet, que l’italien Pierre de Castro devait son savoir en cette matière à Ramirez de Carrion. D’autre part le récit du chevalier Digby ayant été reproduit, en 1648, dans le PMoco/i/zma, journal du médecin anglais John Rulwer, c’est-à-dire cinq ans avant l’apparition du travail de Wallis, Dissertation sur la parole, il se peut que la relation du gentilhomme anglais ait au moins attiré l’attention du savant professeur d’Oxford sur le sujet, en admettant même, comme il le laisse entendre, qu’il n’ait pas eu connaissance du traité dont il est parlé dans celte relation.

Quoi qu’il en soit, Wallis a publié un savant traité de la parole, et c’est en s’appuyant sur les principes qu’il renferme qu’il a appris à parler à plusieurs sourds-muets,

, (1) Voy. Rmm française de l'éducation des sourds-muets, 3® année, n® 9.

(2) Rapport déjà cité.

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à deux au moins, qu’il nomme dans une lettre écrite en 1698 au docteur Beverley. Mais Wallis ne semble pas avoir donné d’attention à la lecture sur les lèvres, malgré les faits déjà connus de son temps qui auraient pu lui suggérer la pénsée de s’attacher au développement de cette faculté chez ses élèves.

En effet John Bulwer, que nous venons de nommer plus haut, après s’être occupé du langage des signes dans deux ouvrages ayant pour titre Chirologia et Chironomia, démontrait, dans son Philocophus, que l’on peut apprendre à un sourd-muet de naissance à entendre par les yeux la langue parlée.

C’est un médecin suisse établi à Amsterdam, Jean Conrad Amman (1), qui peut à juste titre être appelé le créateur delà méthode orale. Car il est le premier qui ait formulé avec précision et qui ait pratiqué régulièrement avec succès l’art de faire parler les sourds-muets et de leur apprendre à lire la parole au mouvement des lèvres. Sa Dissertation sur la parole reste encore le meilleur traité d’articulation qui soit. Et nous sommes absolument de l’avis de M. Claveau lorsqu’il dit qu’en somme le nom d’Amman doit rester grand entre tous dans 1 histoire du développement de la méthode orale. « Lors même que « d’autres (2) venus après lui établiraient qu’ils ont, par la « seule puissance de leurs recherches personnelles, re- « trouvé la route dans laquelle il est entré d abord, leur

(1) J.-C. AmmanestnéàScliaffouseen 1669 etmortàWarimindenen 1724.

(2) Parmi ceux qui se sont inspirés des travaux de J.-C. Amman, il convient de citer plus particulièrement le pasteur Georges Raphel, de Lunebourg qui, sur 6 enfants, eut trois filles sourdes-muettes dont il fit luimême l’éducation par la méthode d’Amman. Il fit paraître à Lunebourg, en ITIs, un ouvrage ayant pour titre : L’art de faire parler les sourdsmuets.

« découverte tardive, honorable pour eux, n’aurait guère « étendu la conquête déjà faite. »

Les instituteurs allemands eux-mêmes sont de cet avis et quelque orgueil qu’ils puissent légitimement tirer du nom de leur célèbre compatriote Samuel Heinicke, ils ne manquent pas de reporter la plus large part de leur admiration au véritable précurseur, le médecin hollandais Conrad Amman.

Samuel Heinicke, en Allemagne, Thomas Braidwood, en Écosse, comme Rodrigue Péreire, en France, ne faisaient donc qu’appliquer la méthode si lumineusement exposée par Amman. Mais en pratiquant cette méthode à Leipzig, dans la première institution pnblique qui eût été créée (1778), en l’appliquant à tous ses élèves, en formant des maîtres qui devaient la pratiquer, la perfectionner et la propager après lui, Heinicke donnait à cette méthode, avec l’antorité de la consécration officielle, la force nécessaire pour vivre et se perpétuer. H créait Vécole allemande. L’enseignement de la parole n’ent pas le même sort en France, ni dans la Grande-Bretagne.

Quoique J. R. Péreire (1), dans notre pays, et Th. Braidwood, chez nos voisins d’outre-Manche, aient obtenu d’excellents résultats dans l’art de faire parler les mnets,

(I) Péreire n’est pas le premier qui se soit occupé en France de l’instruction des sourds-muets, mais il est le premier qui ait mis en pratique la méthode orale.

« L’histoire des éducations de sourds-muets en France, dit M. Vaïsse, remonte plus haut que Péreire, puisque, en 1669, le parlement de Toulouse validait le testament olographe d’un sourd de naissance, lequel avait appris, on ignore, il est vrai, par les soins de quel maître, à s’exprimer par écrit. »

D’autre part, nous savons par des recherches qu’a faites M. Denis dans VEistoire de la ville d’Amiens, qu’un nommé Etienne de Fay, sourd-muet de naissance, tenait dans cette ville une école de sourds-muets, vers 1746.

Mais nous ne faisons pas ici l’histoire de l’Instruction des sourds-muets, mais seulement des instituteurs qui ont pratiqué la méthode orale.

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résultats constatés, en ce qui concerne Péreire, par un rapport que Buffon fut chargé de rédiger au nom de la commission de l’Académie des sciences qui avait examiné deux de ses élèves (1749-1751), ils n’eurent pas, comme Heinicke, l’heureuse fortune d’appliquer leurs procédés dans une institution d’État. Th. Braidwood, toutefois, a laissé un opuscule, Vox oculis subjecta (1), où ses procédés d’enseignement sont décrits avec assez de précision. Les réelles qualités de cet exposé, absolument conforme, dans ses principes, avec la méthode orale telle qu’on la pratique aujourd’hui, doit faire regretter aux compatriotes de Th. Braidwood que son auteur n’ait pas été plus entendu et plus suivi (2).

(1) Voir analyse dans O. Claveau, Rapport déjà cité.

(2) Th. Braidwood créa une école à Edimbourg, en 1760; il la transporta, en 1783, aux portes de Londres.

Voici ce qu’on lisait à son sujet dans VOrgan der Taubstummen Anstalten qui se publie à Francfort sous la direction d’un maître éminent, M. J. Vatter.

R Dans la bibliothèque royale de Dresde se trouve un petit ouvrage, doré sur tranche : A discourse pronouîiced hy request of the Society for ins=rtructing the deaf and dumb in New-York on the 24 day of march 1813 by S. Mitchill (Discours prononcé à la demande de la Société pour l’instruction des sourds-muets à New-York, le 24 mars 1818, par S. Mitchill).

« Pour terminer, M. S. Mitchill, fondateur de l’Institution des sourdsmuets dans le Kentucky, communique à son auditoire une lettre écrite par un M. Green à un de ses amis.

« Ce m! Green, ayant un fils sourd-muet à l’institution de M. Braidwood, à Edimbourg, lui rend visite et peint ses impressions après un séjour de six semaines à cette institution. »

Voici, d’après VOrgan, la traduction textuelle de cette lettre, écrite en l’an 1780.

« L’importance extraordinaire de ma découverte, précieuse pour l’humanité entière, me dispose à vous donner une relation complète des expériences auxquelles je viens d’assister à l’établissement de M. Braidwood. Si je ne consultais même pas mon intérêt personnel, je crois qu’en faisant connaître cette institution, je fais une chose digne d’attirer l’attention du monde entier.

« A la première entrevue avec mon fils, qui m avait attendu avec im-

Péreire, lui, n’a rien laissé qui puisse nous éclairer complètement sur ses procédés. Tout ce que nous savons de lui par le rapport dé Buffon et par le mémoire qu’il présentait à l’Académie, en 1768, c’est qu’il avait réussi à faire quelques brillantes éducations privées et qu’il se servait, dans son enseignement, d’une sorte de dactylologie

patience, il me dit très intelligiblement de vive voix {vwavoce\ : Comment vas-tu, mon cher père? » Ce premier salut fut suivi de part et d’autre de plusieurs autres questions et réponses .

(( Je lui remis ensuite une lettre de sa sœur qu’il lut à haute voix. Quelques mots de cette lettre, tels que écrire, lettre, papa, etc., furent accompagnés de pantomime, ce qui me convainquit qu’il les comprenait tout aussi bien qu’il les prononçait intelligiblement et correctement.

(( Je suis resté à Edimbourg pendant six semaines; tous les jours j’ai été témoin des progrès réels de mon fils et de ceux des autres élèves, et tous les jours je me suis réjoui de trouver chez eux les signes distinctifs des êtres doués d’intelligence, entre autres la parole, dont la possession leur était refusée auparavant, à cause d’un défaut dans l’organe de l’ouïe. C’est à cette science de l’instruire que le sourd-muet doit de ne plus vivre sans utilité pour l’État, de ne plus être condamné à l’ignorance et à un pénible abandon, d’avoir la faculté de s’assimiler mainte connaissance intellectuelle, de profiter de bien des avantages et de bien des jouissances, en rapport avec notre position sociale dans le monde.

« J’ai vu et appris à connaître également des élèves adultes formés à l’institution. L’un d’eux, garçon très intelligent et compagnon très agréable, est premier commis à la douane de Leith; un autre suit déjà les cours d’une université, et je suis certain que mon fils sera un rqaître dans l’art de la parole.

« La force et les facultés varient chez'les sourds-muets de la même manière que chez les entendants. Chez tous les pensionnaires, j’ai remarqué cependant un goût particulier pour l’étude, et il n’y a rien d’invraisem- , blable à ce que quelques talents extraordinaires, se développant par l’étude, parviennent à un degré de perfection tel, qu’ils feraient envie à bien des personnes en possession de tous leurs sens.

« Permettez-moi de vous dire encore quelques mots de la méthode de M. Braidwood.

« M. Braidwood apprend d’ahord à ses élèves à émettre les sons et les articulations. Il donne ensuite à la langue et aux lèvres la position nécessaire à la formation des syllabes. Enfin, par des exercices nombreux et gradués, il amène le sourd-muet à prononcer des mots et à en comprendre la signification, qu’ils soient imprimés ou écrits. Si les élèyes suivent atten-

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qu’il avait perfectionnée, ce qui semblerait dire qu’il ne faisait pas cas de la lecture sur les lèvres (4).

L’abbé de l’Épée né méconnut pas entièrement la possibilité de rendre la parole aux sourds-muets, puisqu'il déclare « que l’unique moyen de rendre les sourds-muets à la société est de leur apprendre à lire des yeux et à s’exprimer de vive voix (2) », et qu’il a écrit un Traité de Vart T emeigner la parole aux sourds-muets de naissance. ' . •

Il enseigna même la parole à quelques rares élèves, à ceux qu’il supposait doués d’aptitudes particulières et à titre de complément d’instruction seulement. Mais il résulte bien de la fameuse controverse qu’il eut avec Samuel Heinicke, qu’il ne croyait pas la méthode orale applicable à la généralité des sourds-muets. D’ailleurs, son but essentiel était de soulager des malheureux, d’intéresser la société à leur sort et d’initier le plus grand nombre aux lois divines; il pensait y arriver plus vite et plus commodément

tivement les mouvements de sa bouclie, ils sont en état de le comprendre sans entendre.

U Yox oculis subjecta, telle est sa devise. L’œil des élèves reste fixé sur sa bouche, comme l’oiseau fasciné par un serpent reste cloué sur place.

«Mon fils a fait des progrès extraordinaires dans un temps relativement court, non seulement dans l’articulation, mais aussi dans la lecture, l’écriture, l’arithmétique et le dessin; de sorte que, malgré sa surdité, il pourra occuper plus tard une position honorable dans la société.

« Je vous prie de transmettre ces communications à mes amis de New- York, et je souhaiterais surtout que la chose fût connue du monde entier. »

En 1783, M. Th. Braidwood transporte son école d’Édimbourg aux portes de Londres. Elle acquiert en 1792 une plus grande importance sous la direction du docteur Watson, neveu de M. Braidwood. La méthode y faisait constamment marcher de front la lecture, l’écriture et l’articulation.

(1) Voir J.-R. Pémre, parE. La Bochelle.

(2) Institution des sourds-muets. 2® édition.

par le langage des signes qu’il eut la regrettable inspiration de vouloir compléter et méthodiser selon des règles trop conventionnelles et Irop abstraites pour avoir pu être comprises de ses élèves. 11 rêva même de faire adopter ce langage par les autres hommes, d’en faire une langue universelle (1).

Mais ce grand homme si simple, si bon, serait le premier à approuver les changements de méthode qui se sont produits après lui. « Les intelligences supérieures ne sont pas plus jalouses que les âmes vraiment bonnes (2). »

(i) a Vraiment fils de ce siècle qui, dans toutes ses œuvres, veut travailler pour l’humanité, de l’Épée rêve que la langue qu’il crée pour les sourdsmuets servira aux autres hommes, et qu’elle pourra devenir une langue universelle. Si la conception de l’ahbé de l’Épée fut une erreur, ce fut une erreur de génie, et si, croyant se rapprocher de la nature, il s’est éloigné d’elle et nous en a éloignés avec lui, sa charité a tout réparé. Sans lui, sans cette attention de toute l’Europe qu’il attira sur les sourds-muets, sans son école, sans ses disciples, qui, partout, en Autriche, en Allemagne, en Hollande, en Russie et en Amérique, sont allés porter la bonne nouvelle, nous n’assisterions pas à cet épanouissement de notre art, et la parole n’aurait pas aujourd’hui cause gagnée : car sans Michel de l’Épée, l’école de Leipsick elle-même eut été frappée dq stérilité.

« L’œuvre de l’abbé de l’Épée eut l’heureuse fortune d’être consacrée par la Révolution: de 1789. Au moment même où sonnait pour le peuple l’heure de la liberté, sonnait aussi pour le sourd-muet l’heure de l’émancipation. Rendons, Messieurs, un pieux hommage à cette Assemblée nationale qui au milieu des difficultés qui surgissaient pour elle de toutes parts, au milieu même de ses angoisses patriotiques, toujours attentive à ce qui sê faisait de grand et de généreux autour d’elle, a affirmé, en déclarant « que Michel DE l’Épée avait bien mérité de la patrie et de l’humanité », sa sollicitude pour-les sourds-muets, ces opprimés de la nature. Les hommes, qui à cette grande époque s’étaient donné pour mission d’effacer toutes les inégalités sociales, avaient un devoir à remplir envers ces victimes de l’ignorance; ils n’y ont point failli. Grâce à eux, l’œuvre du xviiR siècle n’a pas péri. »

(Discours prononcé à la distribution des prix de l’Institution nationale de Paris, le P”’ août 188i, par M. Fa. Bassouls, professeur).

(2) Paroles prononcées par M. Spuller, président, à la distribution des prix du 1®” août 188i.

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La grande renommée de l’abbé de l’Épée empêcha l’altention du public de se porter sur un modeste et savant instituteur son contemporain, qui pratiquait à Orléans la méthode orale selon les principes d’Amman; nous avons nommé l’abbé Deschamps. L’abbé Deschamps avait pour ami un docteur de cette ville, M. Beauvais de Préau, qui traduisit la Dissertatio de loquelâ, traduction qui figure dans le livre que publia à son tour l’abbé Deschamps, sous le titre De l’Éducation des sovrds-muets.

Les premiers successeurs de l’abbé de l’Epée semblèrent ne pas vouloir tenir compte des paroles prophétiques de l’illustre philanthrope concernant l’enseignement de la parole. Et si, sous l’impulsion de Bebian d’abord, de Valade- Gabel ensuite, une heureuse réforme futiaite dans l’enseignement du langage écrit, ce n’est qu’en 1832, sous l’intelligente direction de M. Ordinaire, que des tentatives sérieuses furent faites pour enseigner aux élèves de l’Institution nationale de Paris le langage parlé. Malheureusement des difficultés administratives de toute sorte vinrent paralyser les efforts de ce vaillant. Dix ans plus tard, grâce à la libéralité du docteur Itard, un cours d’intruction complémentaire fut ouvert qui, par une condition expresse du donateur, devait être fait au moyen de l’articulation et de l’écriture, à l’exclusion de tout autre système.

Cette classe fut confiée au regretté M. Vaïsse « qui devait être en ces derniers temps un des champions de la nouvelle réforme » (1), et qui, devenu directeur en 1860, fit une place un peu plus importante encore à la parole.

Jusqu’en 1879, le cours complémentaire institué par le docteur Itard et accru d’importance par M. Vaïsse con-

(1) Bélanger, discours prononcé à la distribution des prix du 30 juillet 1883.

tinua à être fait à rinstitiition nationale. Mais, jusqu’à cette date, l’enseignement de la parole ne fut considéré que comme une branche particulière de l’enseignement général, un art appliqué à quelques élèves que l’on croyait doués de dispositions particulières, un vingtième environ de la population scolaire (1).

Cependant, en France même, quelques institutions privées s’efforçaient d’acclimater l’enseignement de la parole appliqué à la généralité des sourds-muets.

« Saint-Hippolyte du Fort, fondé en 1856 par M. Kilian, pratiquait dès cette époque la méthode orale pure. L’Instittuion de Lyon, fondée en 1872 par M. Hugentobler, l’école Péfeire, fondée à Paris en 1875, sous la direction de M. Magnat, préconisaient le système de Hill, en vigueur dans l’établissement que ces deux instituteurs avaient tour à tour dirigé, à Genève. Je dois également mentionner les noms de MM. Houdin et Dubois, qui, dès longtemps, avaient marqué leurs places parmi les propagateurs de l’enseignement oral.

« Cet état de l’instruction en France est une image assez fidèle de l’état de l’instruction dans les autres pays, à la veille du congrès international qui se réunit à Paris, en 1878, à l’instigation de M. Magnat et sous la présidence de notre regretté directeur honoraire M. Léon Vaïsse. On peut dire du congrès de Paris, qu’il a donné le signal de la réforme, en votant la résolution suivante : « Le congrès, « après avoir mûrement délibéré, tout en conservant l’em-

(1) Si le lecteur veut bien se reporter au passage du premier chapitre où nous avons établi qu’un vingtième des élèves présentés aux institutions spéciales de sourds-muets étaient inaptes à recevoir l’enseignement oral, il se rendra compte que la réforme faite en France, en 1880, tient dans cette formule i avant la reforme, un vingtième recevait l’enseignement oral; après la réforme, un vingtième peut en être exclu.

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« ploi de la mimique naturelle comme auxiliaire de l’en- « seignement, en tant que premier moyen de communica- « tion entre le maître et l’élève, estime que la méthode « dite d’articulation, et comportant la lecture de la parole « sur les lèvres, qui a pour but de rendre le sourd à la soft ciété, doit être résolument préférée à toutes les autres, ft préférence que justifie d’ailleurs l’usage de plus en plus ft général de cette méthode chez toutes les nations de l’Euft rope et même en Amérique. »

ft Cette première victoire ne fut pas décisive ; une réaction se produisit l’année suivante, au congrès de Lyon, où les partisans de la mimique essaient de regagner le terrain perdu. Ils réussissent en partie, malgré les efforts de MM. Houdin, Magnat, Hugentobler. Du reste, à ce congrès, les défenseurs les plus déterminés de la parole n’étaient pas encore ralliés â la méthode orale pure. Celuici veut que le sourd-muet soit appelé à parler son écriture, et il s’appuie sur l’autorité de Péreire; celui-là ne proscrit pas les signes ; sans en faire lui-même, il en permet l’usage autour de lui. L’idée, dit-il, arrive ainsi aux enfants sourds ; il ne reste plus au maître qu’à en donner l’expression. Il est impossible, à son avis, d’enseigner le substantif, le verbe, l’adverbe, sans recourir à l’emploi des signes. A partir de la deuxième année, on n’a plus besoin du signe, qui disparaît après la traduction du vocabulaire mimique. On aboutit à la déclaration suivante : <( Le « congrès de Lyon, constatant l’avantage de l’articulation ft sur la mimique, surtout pour rendre le sourd-muet à la « société, et constatant, en même temps, qu’il n’est pas pos- « sible d’accepter l’articulation comme fondement unique « et principe essentiel de l’enseignement, émet le vœu ft qu’une part très large soit laissée à la mimique, dans

« l’enseignement des sourds-muets; et que les deux mé- « Ihodes, loin de s’exclure, se soutiennent toujours mute tuellement et concourent ensemble au même but, savoir «l’instruction et l’éducation des sourds-muets. »

« Malgré ce recul, le ministère de l’intérieur, éclairé par de savants rapports (1) sur lexcellence des résultats obtenus dans quelques écoles de l’étranger, introduisait en 1879 la parole à l’Institution nationale de Bordeaux.

« Vint enfin, en 1880 (2), le congrès de Milan, qui triompha de toutes les résistances, et décida du sort de la bataille. Ge congrès porta le dernier coup aux traditions surannées qui accordaient à la mimique et à l’écriture une place que la parole seule a le droit de revendiquer dans notre enseignement. L’abbé Tarra, le zélé propagateur de la méthode orale pure en Italie, eut l’honneur de présider ce congrès .dont les membres se séparèrent au cri de : « Vive la parole ! » après avoir émis ce vœu caractéristique : « Consi- « dérant que l’usage simultané de la parole et des signes a « l’inconvénient de nuire à la parole, à la lecture sur les « lèvres et à la précision des idées, déclare que la méthode « orale pure doit être préférée. »

Le congrès national de Bordeaux en 1882 et le congrès international de Bruxelles en 1883 ont confirmé les décisions du congrès de Milan, couronnant ainsi l’édifice si laborieusement construit (3).

(1) L enseignement de la puTole dans les institutions de sourds-muets (1880). De la parole comme objet et comme moyen d’enseignement dans les institutions de sourds-muets (1881): Rapports à'M. le Ministre de l’Intérieur, par M. 0. CLAVE.4.U, inspecteur général. Le Ministre d’alors était M. Ch. Lepère.

(2) Du 6 au 12 septembre.

(3) Discours prononcé par M. Fa. Bassoüls, déjà cité plus haut.

Deux autres congrès de maîtres français ont eu lieu depuis Lun à l’école Monge, en septembre 1884, l’autre à l’Institution nationale, en

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Comme on le voit, l’admimstralion dont relèvent les institutions nationales des sourds-muets n’avait pas attendu le congrès de Milan pour tenter l’application généralisée de la méthode orale et, pendant que l’institution des sourdes-muettes de Bordeaux commençait la réforme, l’abbé Balestra était autorisé à faire une expérience s’appliquant à tous les élèves de l’Institution nationale de Paris et plus particulièrement à un groupe de dix jeunes sourds-muets nouvellement entrés à l’école (1). Cette expérience, il faut bien le reconnaître, ne donna pas de résultat bien satisfaisant. Nous avons dit plus haut ce qu’il manquait à M. Balestra pour faire un bon instituteur : des qualités pratiques. Sa foi très grande et très légitime en la méthode orale, l’extraordinaire énergie qu’il déployait à la défendre inspiraient une confiance et faisaient naître des espérances que sa pratique tendait plutôt à ébranler. Ce n’est véritablement que du mois d’octobre 1880, que date la réforme à l’Institution nationale de Paris.

Un changement de direction venait d’avoir lieu. Le nouveau directeur, M. Peyron (2), avait fait partie de la mission française officielle au congrès de Milan et il était revenu d’Italie parfaitement décidé à entreprendre une réforme radicale. La nécessité de celte réforme était éloquemment démontrée par l’honorable M. Franck, chef de la mission française, dans le rapport qu’il adressait après le congrès (3) à M. le ministre de l’Inlérieur. A la suite de

août 1883, où furant discutés divers détails d’application de la méthode orale.

(1) L’auteur de ce livre était adjoint comme répétiteur à l’abbé Balestra..

(2) .Actuellement directeur de l’Administration générale de l’Assistance publique.

(3) Rapport inséré au Journal officiel du 18 décembre 1880. '

ce rapport, deux maîtres (1) de l’Institution nationale de Paris furent envoyés à Milan pour y étudier les procédés des instituteurs italiens. Pendant ce temps, la réforme commençait à l’Institution nationale : les élèves nouveaux étaient absolument séparés des anciens et recevaient tous l’enseignement oral.

Depuis lors, une période scolaire de huit ans s’est écoulée : il ne reste plus à l’Institution d’élèves instruits par l’ancienne méthode.

(1) MM. Ddbranle et Dupont. Le premier est actuellement censeur des études à Llnstitution nationale.

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