CHAPITRE VI
Nombre des voyelles. — Groupes. — Raison de ces groupes. — Ordre à suivre dans renseignement. — Nécessité de fixer la hauteur, l’intensité, le timbre des voyelles. — Tenue du son. — Fixation.
« Les cinq voyelles définies par les lettres a, é, o, w, dit M. Gavarret, sont évidemment insuffisantes pour représenter les nuances de la prononciation. Le nombre des voyelles serait pour ainsi dire illimité, si l’on voulait tenir compte de toutes ces nuances si multipliées, si variées. » Aussi ne nous sommes-nous pas inquiété de décrire deux ou trois variétés d’«, d’o, d’cw, etc., comme le font, bien inutilement, à notre avis, un certain nombre de traités d’articulation. Nous avons seulement décrit deux e, Vé ouvert et l’é fermé, parce qu’il y a une différence bien tranchée entre eux qui doit être observée dans la prononciation SOUS peine de-rendre celle-ci choquante dans bien des cas (1).
Pour les autres voyelles, nous devons nous estimer heureux quand elles sont données constamment pures, bien timbrées et dans un registre convenable.
Ce n’est pas indifféremment que pour faire l’étude dé-
(1) Nous ne parlons pas ici de Ve muet ni de l’y, parce que ce dernier est tantôt équivalent à deux % tantôt à un i simple ; quant à l’e muet, il équivaut à eu fermé dans le corps des mots, comme nous l’avons vu, et a un rôle particulier à la fin des mots que nous expliquerons plus loin.
taillée de chaque voyelle nous les avons réunies en trois groupes. La raison de ces groupes ressort de la description qui a été faite. On constate, en effet, que pour passer de a à O et à ow, les commissures des lèvres se rapprochent de plus en plus, de manière à former trois cercles concentriques dont le plus grand est d’un diamètre une fois plus long approximativement que celui du cercle moyen et deux fois plus long que celui du plus petit cercle. En même temps, la langue se retire de plus en plus vers l’arrière-bouche.
Pour passer de « à é et à i, au contraire, les commissures des lèvres s’écartent de plus en plus et la langue vient s’arcbouter de plus en plus fort contre les incisives inférieures.
Enfin dans l’émission successive de eu, u, les lèvres se comportent comme pour a, o, ou ; mais la langue agit comme dans la formation de a, é, i.
On Yoit que la voyelle, A est le son générateur par excellence; c’est comme un centre phonétique d’où dérivent les autres voyelles; c’est d’ailleurs le son le plus facile et le plus naturel; le jeu de la langue y est nul. « La voyelle a, dit le docteur Cliervin, est un centre d’où partent deux séries, l’une ascendante, correspondant au mouvement de retrait des lèvres ét aboutissant aux sons aigus ; l’autre descendante, correspondant àu mouvement des lèvres en avant et aboutissant aux sons graves. » (Voir le tableau ci-joint.)
Aussi conseillerons-nous de suivre l’ordre de ces séries pour enseigner les sept voyelles pures.
Que l’on commence par la série ascendante ou par la série descendante, c’est toujours à l’a qu’il faudra revenir pour passer d’uiie série à l’autre.
La série intermédiaire [eu, u) ne pourra nécessairement être enseignée qu’après les deux autres, puisqu’elle leur emprunte ses éléments constitutifs.
La disposition que nous avons donnée à notre tableau des voyelles fait prévoir les substitutions susceptibles de se produire. Et l’on peut admettre comme règle invariable que des substitutions peuvent se produire entre voyelles juxtaposées, mais jamais entre voyelles séparées l’uné de l’autre par une voyelle intermédiaire.
Ainsi nous ne connaissons pas d’exemple dè la substitution de Vi h Va, ni de Fé à Vou, pas plus que de Vé à l’o; tandis que les changements de a en é et réciproquement,
de O en ou, à'ou en u, enfin d’w en i sont fréquents.
Nous n’insisterons pas sur le caractère qui distingue les voyelles pures des voyelles nasales : dans les premières, le voile du palais reste relevé, dans la formation des secondes il s’abaisse.
Ce qu’il importe de dire, c’est comment on fixera les voyelles, quand on les aura obtenues bonnes, c’est-à-dire d’une hauteur, d’un timbre et d’une intensité convenables et uniformes.
Il arrive très souvent que le jeune sourd émet telle voyelle dans un registre plus élevé que telle autre ; Yu et Vi, par exemple, sont souvent prononcés en voix de fausset, tandis que Va, Yé, Yo sont donnés en voix de poitrine ; de même You est quelquefois produit sur un ton trop grave. Il importe à la bonne harmonie de la parole que ces défauts ne soient pas tolérés.
Pour empêcher l’élève de changer de ton à chaque voyelle, on insistera sur celle qu’il donne bonne, on lui fera tenir le son à la hauteur de celle-ci, pendant qu’on mcdifiera l’ouverture de la bouche et la position de la langue pour faire émettre les autres voyelles sur le même ton. On lui fera bien remarquer, par le toucher, qu’aucune modification ne se produit au larynx, mais que la bouche seule change de disposition.
Quand l’enfant ne donne pas Yi en voix de tête, c’est généralement au ton de cette voyelle qu’il faudra amener les autres.
Si le timbre de certaines voyelles est nasal ou guttural, nous avons dit comment on corrigeait ces défauts, en parlant de la voix.
Il faut que foutes les voyelles soient d’un timbre égal et pur.
Enfin il arrive à presque tous nos élèves de dépenser d’abord plus d’efforts pour émettre tel son que pour en émettre un autre. De là des différences d’intonation qui rendent leur parole désagréable. Il faudra reprendre chaque voyelle, l’une après l’autre, et exiger que la mémo énergie soit dépensée pour chacune d’elles.
Ces résultats une fois acquis, il importe de ne pas les laisser perdre.
Pour fixer les sons, c’est encore et toujours au toucher qu’il faut avoir recours, jusqu’à ce que l’habitude ait fait acquérir à l’élève la sûreté et la précision nécessaires. Une main sur son larynx et l’autre sur le larynx du professeur, l’élève répétera le son à fixer vingt fois, trente fois, et plus si c’est nécessaire ; on lui fera frapper le son ou le prolonger; on intercalera des sons frappés et des sons prolongés, en observant un certain rythme. Enfin on 1 exercera à répéter le plus possible un même son dans une seule expiration ou à tenir le son le plus longtemps qu’il le pourra sans se fatiguer.
Des élèves qui nous ont été confiés l’an dernier, les plus forts ne pouvaient tenir un son pendant plus de dix ou onze secondes au moment où nous commencions 1 enseignement des voyelles; un mois après, les mêmes tenaient le son jusqu’à dix-neuf et vingt secondes. Sil on songe qu un parlant adulte fournit une durée moyenne de trente secondes, on reconnaîtra que c’était assez demander à des enfants qui n’avaient pas l’habitude de l’expiration forcée.
Après ces exercices sur un seul son, on passera d’un son à l’autre sans permettre à l’enfant de respirer entre chacun.
Il devra respirer seulement en même temps que le professeur, à des intervalles périodiquement rythmés.
Ex. : a — a — aaa, — o — o — ooo, — ou — ou — oüouou;
- é — é — ééé, — i — i — iii, — u — u — uuu ; etc. etc. etc.
(Laisser un intervalle d'une seconde entre les sons séparés par un trait, émettre en une seconde les trois sons qu’aucun trait ne sépare, respirer faiblement aux virgules et plus profondément aux points-virgules.)
Il n’est pas nécessaire, il n’est même pas utile, d’attendre que toutes les voyelles soient acquises pour commencer l’enseignement des consonnes — et nous nous en expliquerons plus loin ;— par conséquent on pourra faire l’exercice çi-dessus enjoignant une consonne à la voyelle :
Ex. : pa pa — papapa, — po — po — popopo, — pou —pou—poupoupou ;
ta ta tatata, — to — to — tototo, — tou — tou — toutoutou.
Pendant cet exercice, le professeur marquera le rythme avec le doigt ou une règle.
Nous ne voulons pas terminer ce chapitre sans insister tout particulièrement sur des substitutions de sons que commet très fréquemment le sourd parlant, au grand détriment de la clarté de sa parole. Il lui arrive très souvent de dire o pour eu, cw pour o, ê pour e, pour u.
Nous avons déjà signalé ces substitutions comme possibles dans les chapitres qui précèdent; mais elles se reproduisent avec une telle obstination qu’on ne saurait trop en parler.
11 faudra, pour en éviter le retour, les mettre fréquemment en parallèle, c’est-à-dire passer deî’une à Tautre en faisant bien remarquer à l’élève que, malgré leur parenté, elles présentent, quant au mouvement de la langue, des différences qu’il ne doit pas négliger d’observer : ■
Ex. : po, peu; to, teu; fo, feu; so, seu-
Pe,pé;tè,té;fè,fé;sè,sépou, pu; tou, tu; fou, fu; sou ’su ‘