‹ Comment on fait parler les sourds-muetsChapitre 64 sur 85 · LA SYNTAXE DES SOURDS*MUETS · texte numérisé non relu

LA SYNTAXE DES SOURDS*MUETS

L’habitude qu’a le sourd-muet de détailler, c’est-à-dire d’analyser, là où un terme générique ferait mieux, vient de ce qu’il ne comprend bien que les expressions concrètes et que la signification des termes abstraits lui échappe.

Le sourd-müet analyse plutôt qu’il ne synthétise; c’est le contraire chez les entendants. Ainsi un sourd-muet n’écrirait pas, ou un sourd-parlant ne dirait pas qu’il est à boni de ressources^ qu’il manque de moyens d'existence, il dira plutôt qu’il n’a plus de pain, qu’il n’a pas d’argent pour s’en acheter, qu’il ne trouve pas de travail pour le: gagner.

Quant aux inversions dont il est coutumier, reprenons, pour les expliquer, quelques-uns des exemples ci-dessus.

Dans les exemples 7 et 9, les événements sont exprimés dans l’ordre où ils se sont produits. Avant de parler du nouveau président, le sourd-muet nous dit d’abord qui se trouvait à la même place avant lui.

Dans le huitième exemple, ce n’est pas par hasard que le nom de M. Clémenceau se trouve placé avant celui de M. Rouvier, c’est parce que, en lisant son journal, notre jeune sourd-muet a vu que celui-là était paru à la tribune avant celui-ci. Un enténdant aurait pu dire que « M. Rouvier a été interpellé et renversé par M. Clémenceau ». Le sourd-muet ne s’est pas exprimé ainsi, parce qu’il lui aurait semblé qu’il mettait la charrue avant les bœufs.

C’est pour cette raison que l’emploi du passifne lui est pas familier. En effet, ne peut-il pas tout exprimer plus directement et plus commodément en employant la fomie active ? Pourquoi se Servirait-il d>u passif?^ Il n’en senî pas ba... nécessité ; cj,est lin luxe, un raffinemen|..demotée langue dont la raison d’être..iô-u.L-euphonique lui échappe. Aussi les professeurs nos confrères savent avec quelle peine ils parviennent à le faire employer à leurs élèves. Parmi nous-

mêmes, qui entendons, ne voyons-nous pas beaucoup de personnes qui emploient rarement le passif, et qui n’osent jamais se risquer à faire usage du mode subjonclif, ou même de certains temps de l’indicatif, comme le passé indéfini? Il n’y a guère que ceux qui ont fait des études latines ou grecques ou qui ont étudié la grammaire en vue d’examens spéciaux, à qui l’emploi de toutes les formes, de tous les modes et de tous les temps soit familier; car tout peut s’exprimer, à la rigueur, au moyen de ces cinq temps simples : le présent, le passé indéfini, le futur de l’indicatif, l’impératif, l’infinitif présent.

Et il est difficile de faire employer à nos élèves d’autres formes que celles qui leur suffisent à rendre leur pensée.

C’est pour ce motif qu’on ne les verra se servir que bien exceptionnellement de deux négations pour affirmer. Ainsi au lieu de la locution non sans plaisir (1), ils trouvent plus simple et plus logique d’employer cette affirmation plus directe « avec plaisir ».

Les inversions que l’on trouve dans les exemples 3, 4, 5, s’expliquent aussi bien que celles des exemples 7 et 9.

N est-il pas vrai que l’enfant a dû prendre d’abord le torchon avant de s’approcher du tableau pour l’essuyer? N’est-il pas vrai également que du chien et du lièvre, c’est ce dernier qui est parti devant?

Quand un sourd-muet établit une comparaison, comme dans l’exemple n“ 2, il rapproche d’abord les deux objets à comparer (Bertrand, Girafe), puis il énonce la qualité qui leur est commune (grand). Est-ce que l’opération ne se fait pas ainsi dans nos esprits?

Et si nous ne l’exprimons pas dans cet ordre, cela ne

(1) Et autres locutions semblables, je crois impossible de nier, etc.

comme: Je ne

peux pas ne pas croire ;

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