LA SYNTAXE DES SOURDS-MUETS
tient-il pas simplement à ce que la construction de notre langage moderne est le résultat de déformations, ou si l’on veut, de perfectionnements successifs qui y ont été introduits peu à peu par les générations qui nous ont précédés? Nous est avis qu’un philologue, en consultant les plus anciens documents écrits, y retrouverait la construction familière au sourd-muet. L’étude psychologique de ce dernier pourrait éclairer ses recherches, comme ses recherches pourraient l’aider à mieux faire comprendre la nature de celui-ci. On ne peut se défendre de croire, quand on connaît bien le sourd-muet, qu’il doit exister une très grande analogie au point dé vue intellectuel et moral, entre lui et les hommes des premiers âges.
Ce que nous allons dire va paraître un peu paradoxal, mais nous semble assez juste : on pourrait démontrer que c’est notre langage actuel qui est plein d’inversions et non le langage des anciens, le latin, par exemple. On a coutume de parler d’« inversions latines ». On a peut-être raison en ce qui concerne les poètes que les nécessités prosodiques ont pu obliger à faire des inversions. Mais d’une façon générale on a tort de traiter d’ « inversions » l’ordre de la phrase latine chez les prosateurs. Ouvrons-en un, Tacite, par exemple.
Dès la première phrase de ses Annales, on trouve qu’il a adopté l’ordre familier au sourd-muet :
(t JJrbem Romam aprincipîo reges habuere. »
Nous la traduisons en français : Des rois eurent (ou gouvernèrent) d’abord la ville de Rome.
Les sourds-muets diraient exactement comme Tacite,, nous en appelons à nos confrères :
et Ville Rome autrefois rois avaient. »
Ne dirait-on pas du vieux français?
Et, de fait, on retrouve une phrase de sourd-muet dans la légende de Berte au grand pié :
« Contre le vent elle fait un rempart d’arbrisseaux, à grand travail. »,
El cette expression, que l’on peut lire dans le serment de Louis le Germanique, « de ce jour enaoant ne répondelle pas exactement au signe que les sourds-muets emploient pour dire « demain » ?
D’où l’on peut conclure que :
Le sourd-muet, comme les peuples anciens, exprime sa pensée dans Tordre de génération des idées.
Si les sourds-muets devenaient les plus nombreux et les plus forts, ils nous imposeraient leur syntaxe, comme les soldats de Charlemagne qui, nous dit Vapereau, « avaient appris la langue romane comme des étrangers sans culture, en empruntant les mots de cette langue et en gardant leur syntaxe nationale ».
Mais le cas n estpas à prévoir. C’est au sourd-muet à subir notre syntaxe. Nous devons dond’amener, àforce d’exercices et de lectures, à penser sa parole dans l’ordre syntaxique en usage dans la société au sein de laquelle il est appelé à vivre.
Les observations que nous venons de faire peuvent servir de point de départ pour la marche à suivre dans renseignement de la syntaxe au sourd-muet. Mais le sujet comporte des développements trop considérables qui fourniraient la matière d’un second volume pareil à celui-ci. Peut-elre entreprendrons-nous un jour de l’écrire ; pour 1 instant, nous devons nous borner, pour rester sur le terrain de l’articulation, à faire connaître les difficultés de prononciation qui se présentent dans l’émission courante de la phrase et les exercices à faire pour les surmonter.