‹ Comment on fait son chemin dans le monde [microform]; code du savoir-vivreChapitre 10 sur 14 · ESSENTIELLES · texte numérisé non relu

ESSENTIELLES

« Autres temps, autres mœurs, «dit le vieux proverbe. Rien n'est plus vrai. Cependant, les mœurs anciennes peuvent encore avoir du bon, et je ne vois pas de raisons pour les rejeter absolument ; il faut, au contraire, y chercher des raditions, qui ont presque toujours leur raison d'être.

Aujourd'hui ; on ne salue plus, je vous Ta dit. Le salut est une sorte de convulsion, un

'ZOS COMMENT ON FAl.T SON CHEMIN

petit mouvement disgracieux de la tête et du haut du corps, qui signifie plutôt :

— Vous m'ennuyez ! Laissez-moi tranquille ! Que venez-vous faire ici ?

Je voudrais vous apprendre à nuancer votre salut et à vous garer de cette tournure de magot organisé que prend la jeunesse actuelle, voilà pourquoi j*y reviens. Cela est très-facile : il ne s'agit que d'en prendre l'habitude en y réfléchissant un peu, et ensuite, cela va tout seul.

On ne reçoit pas tout le monde de la même façon, donc, on ne peut saluer tout le monde de la même manière. Vous n'êtes pas, je l'espère pour vous, de ces orgueilleux stupides qui n'accordent à personne aucune suprématie sur eux. Vous reconnaissez des gens à qui vous devez de la déférence, soit par leur âge, soit par leur position, soit par leur mérite ; je vous ai déjà accordé cette sagacité, je tiens à vous en faire honneur.

Lorsque vous abordez ces gens-là, inclinezvous davantage, ployez, ne fût-ce que par coquetterie. Quand ce mouvement est bienfait, il a tant de grâces ! Regardez les femmes d'un certain âge, vous vous convaincrez par vos yeux qu'elles saluent beaucoup mieux que vous. Le plié n'est pas une marque d'infériorité et de servitude, croyez-le bien ; c'est une preuve de savoir-faire pour la femme qui tient à profiter de ses avantages et à se rendre agréable dans toutes les circonstances de sa vie.

Voici ce qui m'est arrivé avec M"® Taglioni, la reine de la grâce assurément, et dont l'avis ne saurait être suspect.

J'étais auprès d'elle à une représentation de id Sylphide, à l'Opéra, La pauvre petite Livry, morte si misérablement, dansait. Je ne reconnaissais pas, malgré sa légèreté et son talen^;, les pas que j'avais vu exécuter autrefois à la

sylphide par excellence.

— Ce sont les mêmes , me répondit-elle. Seulement, une toute petite chose en change tout à fait le caractère. Cherchez-la. Vous ne la trouverez peut-être pas.

Je la trouvai à son grand étonnement.

Avant de s'enlever par ces bonds prodigieux qui lui prêtaient des ailes, Taglioni ployait jusqu'à terre. Rien de plus suave, de plus ravissant que ces plies ; ils donnaient à sa danse un cachet de distinction et de chasteté que nulle autre n'a retrouvé depuis. Elle emploie le même procédé dans ses révérences, je l'ai souvent remarqué. — C'est celui-là que je vous indique et que je ne saurais trop vous recommander.

Pour les personnes âgées, considérables, ployez plus bas ; pour vos égaux et vos connaissances, soyez-en sobre, sans y renoncer. Avez -vous affaire au public, êtes- vous dans le commerce, par exemple? cette recommandation est indispensable à suivre. La grâce de

la marchande appelle les chalands, non-seulement les hommes, mais les femmes ; c'est un appât certain. On aime à retourner près d'elle, ei on y vient avec empressement ; ne l'oubliez pas, et faites-en votre profit.

Donc, le salut est une chose à laquelle il faut faire attention et qu'on ne peut négliger. Il a plus d'importance qu'on ne suppose, et celui «'aujourd'hui n'est bon qu'à faire fuir les gens au lieu de les appeler. Ne m'accusez pas de radotage, l'importance du fait me force à me répéter de nouveau.

Arrivons maintenant à certains ridicules d'autant plus difficiles à déraciner , que bien des gens s'en font gloire et qu'ils ont l'air de venir du cœur. Il s'agit de ces caprices maternels, que fon prend pour des preuves de tendresse, et qui ne sont que des affectations mal dirigées la plupart du temps.

Les mères peuvent se ranger en une foule de

catégories.

Celles qui nourrissent et celles qui ne nourrissent pas.

Celles qui ont de gros et beaux enfants, et celles qui en ont de délicats et de chétifs.

Celles qui ont des enfants intelligents et studieux, et celles qui en ont de tapageurs et de stupides.

Toutes ces classes de mères sont envieuses ou méprisantes ; les unes regardent du haut de leur satisfaction et de leur orgueil les autres, moins favorisées, avec les yeux de la jalousie du cœur.

Pour bien juger ces révolutions, allez, sans parti pris, comme observateur, au parloir d'un couvent ou d'un collège. Examinez les groupes de famille. Ecoutez les plaintes des pensionnaires, les récriminations des parents, les fluctuations des maîtres, qui ne savent auquel entendre.

D'un côté, c'est une bonne dame, mère de deux polissons qui arrivent à la visite habillés comme des saligots, ce dont Tamour-propre de ?a dame est profondément atteint.

— Mais on vous donne ce qu'il vous faut, on dépense pour vous un argent fou; comment êtes- vous dans un pareil état ?

Duo de larmes, ou plutôt de cris, que l'on obtient en se mettant les poings dans les yeux.

— Ce sont les grands qui nous ont battus, et le maître les protège. Tenez, celui que vous voyez là-bas, si bien mis, il nous rosse et nous appelle des va-nu-pieds.

— Par exemple I Vous avez chacun une belle paire de souliers par mois. Qu'il en montre autant ! Je m'en vais lui dire son fait, à ce galopin, ainsi qu'à sa pimbêche de mère : elle apprendra qui nous sommQ3.

Et tout de suite la mère offensée se dirige vers la mère de celui qu'elle appelle le bourreau

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de ses enfants; celle-ci la traite en inférieure; elle n ignore pas que les plaigneiirs sont mal notés, qu'ils n ont jamais de prix, et qu'on les garde seulement parce qu'ils paient bien. Il faut voir ses airs sucrés et pinces ; elle écoute avec déférence et pitié ; elle ne s'emporte pas ; elle se reprocherait d'ajouter aux chagrins d'une malheureuse femme, qui n'aura de ses monstres de fils que des déceptions et des douleurs. Elle gronde le lauréat de ses abus de forces ; mais cette morale est faite de telle sorte qu'elle doit augmenter à ses yeux sa propre valeur et son dédain pour ses camarades. Pour réponse celui-ci lui montre les deux gamins derrière leur mère lui faisant un pied-de-nez.

Quant aux filles, c'est différent; il s'agit surtout de beauté et de toilette. Allez à une distribution de prix, vous verrez des regards aussi tranchants que des couteaux, lorsqu'une robe a manqué son effet, lorsqu'une nouvelle venue,

Dans le monde

sur laquelle on ne comptait pas, enlève la palme de la bonne tournure et du joli visage. On se dit mêaie des mots piquants, et, pour le peu qu'on n'ait pas une éducation supérieure, ces mots dégénèrent en épigrammes de mauvais goût. Pourquoi du plus saint des sentiments faire une arène aux mauvaises passions ? Pourquoi développer ainsi l'envie? Croyez-vous que ce soit perdu pour les enfants? Croyez-vous qu'ils ne comprennent pas ce qui se passe, et qu'ils ne s'étayent pas des exemples qu'on leur donne. Ils se les rappellent plus tard, si l'étourderie de leur âge les empêche d'en comprendre l'importance, et ce sera chez em une disposition mauvaise que celle-là.

Vous leur enseignez des petitesses d'esprit, vous leur apprenez qu'on peut se trouver audessous de sa compagne parce qu'elle a une garniture de plus à sa robe ou que l'étoffe en est plus fine. Le raisonnement même les perdra

puisqu'il part de vous. C'est aussi une leçon de coquetterie, c'est prêter de rimportance à ce qui ne doit pas en avoir, dans une éducation bien eniendue. J'ai vu des petites filles devenir féroces dans des luttes de ce genre, j'en ai vu se battre avec leurs peignes à chignon, au risque de se crever les yeux, pour un voile dont la dentelle était plus ou moins haute. Les mères, au lieu de les remettre à leur place ou de les punir, prennent fait et cause dans ces disputes et les encouragent.

Delà viennent souvent l'amour des tripotages et les haines entre femmes, vrais fléaux de la société, qui en auraient bientôt fait un enfer, si on ne se mettait pas au-dessus des suites. Encore faut-il une certaine philosophie pour en arriver là.

D'autres personnes se trouvent profondément humiliées de voir le fils du portier du lycée ob-

tenir des prix pendant que les leurs n'en remportent jamais.

D'abord pourquoi admettre ce fils de portier avec des enfants de famille? disent-elles. N'estil pas souverainement désagréable qu'ils se rencontrent et qu'ils se tutoient lorsqu'ils auront quitté les bancs ? Et comment se fait-il que ce grimaud obtienne les leGompenses qu'on ne donne pas à nos enfants? Je vois ce que c'est, on le destine à devenir un crapaud de lettres, et pour cela on le pousse.

J'en suis fâchée pour vous. Madame, si cela vous déplaît; mais nous vivons sous un régime démocratique, et il faut en subir les conséquences. Vos pères l'ont exigé et vous recueillez ce qu'ils ont semé. Ils ont voulu n'avoir que des égaux partout, ils ont fait descendre leurs supérieurs à leur niveau, trouvez bon que vos inférieurs montent au vôtre, surtout lorsque ces inférieurs reçoivent la même instruction et

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qu'ils ont des moyens supérieurs. Il arrivera plus tard peut-être que ce fds de portier parviendra très-haut, et vous vous empresserez de le reconnaître et de Fadulerle jour où il pourra vous être utile.

Le maréchal Lefèvre, duc de Dantzick, avait été soldat et sa femme blanchisseuse-cantinière, dans la compagnie d'un de mes parents aux gardes-françaises. Il fit l'avancement et la carrière du fils de la maison sous l'empire, et pourtant ni Lefèvre ni sa femme n'étaient des lettrés, tout le monde sait cela. Dans un temps comme le nôtre rien n'est plus commun que ces sortes de déclassements ; ne vous en plaignez donc pas, ne méprisez pas le fleuve à sa source, pour l'adorer quand il sera devenu cataracte et qu'il portera ensuite la fécondité dans les vastes plaines qu'il arrose.

Croyez-moi, mes chères lectrices, et ceci est

encore la meilleure de mes leçons ; si elle était suivie, la terre serait le paradis.

Ne vous occupez des autres que pour leur être utile, ne vous immiscez pas dans leurs affaires, dans leurs projets, à moins qu'il n'en doive résulter un bien véritable pour eux et pour vous; respectez leurs intérêts, si vous exigez qu'ils respectent les vôtres ; ne prenez pas leur place au soleil, il y en a pour vous une à côté, au-dessus même, méritez-la. Nous pourrions tous travailler au but du progrès et de la perfection de notre espèce, si nous étions bien de concert, si nous nous aidions au lieu de nous nuire,' si nous mettions enfin en action ce magnifique précepte de l'Evangile :

— Aimez-vous les uns les autres. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous lît.

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