‹ Comment on fait son chemin dans le monde [microform]; code du savoir-vivreChapitre 11 sur 14 · DES PRETENTIONS · texte numérisé non relu

DES PRETENTIONS

Ceci, mesdames, est un chapitre très-grave et qui doit être soigneusement médité.

J*ai écrit mesdames; j'ai Tair de ne m' adresser qu'à mon sexe, et pourtant, ces messieurs les hommes doivent prendre une bonne part de la leçon. Bs la méritent tout autant que nous; si j'osais, je dirais davantage.

Je veux bien leur faire la grâce de parler à

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tout le monde en même temps et de ne désigner personne. Ils devront m'en remercier.

La prétention est le plus grand ennemi de la beauté ; De la grâce ; De l'esprit; Du talent ; De la science ; De la bonté même.

Vous en serez convaincus, quand nous aurons examiné ces différentes questions.

La beauté, hors dans des cas exceptionnels, est presque toujours une chose de convention, dont le charme et la grâce sont le principe. Quelques créatures du bon Dieu sont douées d'une de ces perfections plastiques, établies par les règles de l'art. Celles-là sont rares, et, remarquez-le bien, si on est forcé de les admirer, ce ne sont pas elles qui inspirent le plus d'en-

thousiasme et qui éveillent le plus les passions exaltées.

Mais, belles ou charmantes, la simplicité est votre parure la plus délicieuse. Soyez vousmêmes ; n'ayez pas Tair de vous douter de ce que vous êtes ; laissez aux autres le soin de le voir ou de le deviner. Les anciens représentaient leurs plus grandes beautés avec des voiles ; ils saisissaient cette allégorie, aidés de leur tact si sûr et si fin.

La beauté (pardon de répéter ce mot : nous n'en avons pas un autre dans notre langue qui rende la même idée), la beauté donc est une supériorité incontestable ; c'est une de celles qui éveillent le plus la jalousie; c'est donc une de celles qu'il faut surtout se faire pardonner. Le meilleur moyen est de paraître l'ignorer soimême. On sait que vous ne l'ignorez pas, les miroirs ne sont-ils pas tout prêts à vous rendre

votre image ? Et vous ne fermez pas les yeux pour ne pas la voir, certainement.

Pourtant, quand vous êtes exempts de prétentions, on est disposé à vous accorder ce que vous n'imposez pas; faites en sorte que l'on vous pardonne vos avantages, quels qu'ils soient; c'est la première condition pour qu'on les apprécie.

Malheureusement l'espèce humaine a ce travers, l'envie est son péché dominant, parce que l'amour-propre est son vice. On est enclin à discuter la supériorité des autres, et, bien qu'on ait l'air de la mépriser, la beauté est peut-être celle qu'on jalouse le plus.

Elle est la cause de brillants succès, et c'est un passe-port qui ouvre toutes les portes ; c'est une prévention favorable à laquelle bien des gens sont prêts à céder. Un beau visage plaide souvent mieux une cause que le meilleur orateur, et, presque toujours, il la gagne.

Cette beauté, qui prévient, qui séduit, perd son pouvoir si elle est affectée. On se tient en garde contre elle, dès qu'elle a l'air d'attaquer et d'imposer une admiration qu'on lui offrirait à genoux, si elle ne se posait pas en reine.

Soyez simple, vous serez belle deux fois. Ceci est la morale et le secret de la vie des femmes dans le monde ; je ne vous parle pas de rintéiieur et de ses veitus, c'est encore une autre chose : la vertu est une, c'est la loi générale pour l'espèce humaine. 11 y faut d'autant moins manquer que c'est une chance de bonheur presque certaine et que rien ne saurait remplacer cette chance-là, puisqu'elle apporte avec elle le repos de la conscience.

Nous arrivons à la grâce.

Sa première condition, c'est le naturel ; la grâce exclut tout apprêt. Une étoffe empesée ne fera jamais que de vilains plis, de même la prétention ne pourrait atteindre au charme,

qu'elle ne comprend même pas. Une femme même qui n'est pas jolie l'emportera sur toutes si elle a la grâce.

La Fontaine ne l'a-t-il pas dit ?

Il faut toujours en revenir là s

Et la grâce plus belle encore que la beauté.

Nous en avons de nos jours un exempie, je vous le citerai.

La danse a compté dans ce siècle-ci bien des déesses qui, au temps où elles étaient premiers sujets , ont attiré les yeux et les éloges de l'univers. Maintenant qu'elles sont rentrées dans la vie de tout le monde, une seule a laissé une trace ineffaçable, une seule vivra probablement dans l'histoire de l'art, c'est Taglioni, dont je vous parlais tout à l'heure ; lorsqu'il est question de la grâce, dont elle est le modèle, on revient à elle involontairement.

C'est qu'en dehors de son merveilleux talent,

elle avait la grâce et la simplicité. Lorsqu'elle parcourait le théâtre d'un vol aussi léger que celui du papillon, aucun effort, aucun souri rf prétentieux ne paraissaient sur son placide e doux visage. Elle ressemblait à une petite fillo qui saute pour s'amuser ; nul ne pouvait penser qu'elle avait dû travailler beaucoup pour airiver à ce degré de perfection. Elle charmait lien qu'en se montrant; je ne crois pas que sur les deux mille spectateurs — plus ou moins — que contenait la salle, un seul eût eu l'idée de discuter son mérite; tous étaient saisis sans s'en apercevoir, et presque sans pouvoir donner d'autres raisons que celle de sa présence. La réflexion seule faisait penser à son immense talent ; tant qu'on la voyait, on ne croyait qu'à la nature.

Il est, je crois, bien inutile de vous rappeler ce que perd l'esprit lorsqu'il est cherché. Le plus joli mot, quand on le prépare et qu'on l'an-

nonce par son geste ou sa physionomie, ressemble à une bêtise. Au lieu de jouir de l'esprit des autres, les prétentieux se complaisent dans le leur et ont un souverain mépris pour ce qui ne tient pas à eux-mêmes. Ils supportent impatiemment les succès d'autrui, et, si Ton est attiré par leur réputation, si l'on arrive auprès d'eux, alléché d'avance par le bruit qui se fait autour de leur nom, on se retire désillusionné.

L'esprit prétentieux fatigue, il ne saurait être réellement ni gai, ni triste, il ne monlre qu'un masque grimaçant, et, par un phénomène tout opposé à celui que je vous faisais remarquer tout à l'heure à propos de Taglioni, on ne comprend le prestige de son mérite que par la réflexion on se dit :

— Mais il me semble pourtant que j'ai entendu des choses remarquables, je crois me rappeler telle ou telle phrase... C'est étonnant! je n'en ai pas été frappé.

C'est qu'avec Ja parole il y a le geste, il y a Texpression des traits, il y a tout ce qui peut lui donner du relief ou Tannihiler suivant qu'on sait s*en servir. Très-rarement un esprit prétentieux inspire de la sympathie et tire de luimême le parti qu'il en devrait tirer. Il tombe presque toujours dans Femphase, il perd son agrément et devient une gêne pour celui qui l'exhibe et pour celui qui le subit.

Je vais vous dire une énormité peut-être, mais c'est la vérité, et je vous la dois.

II y a deux manières de parler français : celle de Fécole et celle du monde. Celle de l'école est aussi celle du théâtre, de l'Académie, des discours, des plaidoyers, de ce qui exige de l'apparat et du sérieux. C'est la langue stricte, suivaut les règles de la grammaire. En pariant cette langue-là dans en salon, vous êtes certain de vous donner un ridicule. Le langage de la société est tout de convention. Allez donc faire

des liaisons et vous servir du subjonctif, on vous prendra pour un maître d'école.

J'ai connu une jeune femme charmante, spirituelle, gracieuse, douce, simple même dans ses manières ; elle me plaisait infiniment et elle me repoussait tout à la fois. Je ne pouvais m'en rendre compte et j'en cherchais en vain le motif. Être en même temps simple et aftectée, cela ne se conçoit guère, c'était pourtant là son partage.

Un jour j'étais chez elle, un monsieur vint faire une visite ; lorsqu'il se retira, elle le pria d'adresser ses compliments zà madame une telle, sa femme.

Tout de suite je compris le mystère, la jeune femme pariait trop bien français, elle ne manquait pas une liaison, grande ou petite, elle disait :

M. Louis z\m tel. M, Charles zun tel.

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C'est Strictement la règle, mais qui obéit à cette règle-là? Personne, excepté ceux qui veulent se faire remarquer. Ils y parviennent facilement, seulement les remarques ne sont pas à leur avantage.

Le talent et la science ont le même besoin de modestie et de simplicité que nos autres avantages. —Les vantards sont insupportables; ceux qui prennent une baguette et, la bouche en cœur, nous présentent eux-mêmes leur génie artistique , nous paraissent suspects. Molière aurait eu bien à peindre parmi ceux-là. Il faut les entendre se vanter, il faut les voir jeter un regard dédaigneux sur leurs rivaux et vous dire avec un aplomb qui donne envie de les critiquer :

— Moi seul je puis faire ceci ou cela.

C'est recueil le plus ordinaire à la médiocrité, il est rar* que ceux qui sont réellement

hors ligne soient vaniteux. Us connaissent trop leur propre valeur pour avoir aucune espèce Aepose. Passez-moi le mot, il n'est pas dans le dictionnaire, mais il est tellement introduit dans l'habitude de la vie et il est si juste, que je ne me fais pas scrupule de l'employer.

Une des prétentions les plus déplorables à cause de ses suites, à cause des déceptions qu'elle apporte avec elle, c'est celle de la bonté. Celle-ci est peut-être la plus commune, parce qu'elle s'adapte à toutes les tailles et qu'elle est la plus facile à porter. Il n'est pas nécessaire d'être jeune et belle, d'avoir de l'esprit pour être bonne, chacune peut y atteindre et très-facilement, il ne s'agit que d'avoir du cœur ou de se figurer qu'on en a.

Cette erreur est très-répandue ; peu de personnes s'avouent, entête-à-tête avec leurs consciences, qu'elles n'ont point de cœur. C'est une Vérité très-pénible à se dire.

Il VOUS est très-facile de distinguer la bonté véritable de la bonté feinte : la première se prouve et ne se prône pas. Quand vous entendez dire à quelqu'un :

— Je suis si bon ! j*ai tant de cœurl

Soyez sûr que c'est comme les parvenus qui parlent sans cesse de leur noblesse, ou les femmes légères qui exaltent leur vertu. Les uns et les autres sentent que s'ils ne proclamaient pas eux-mêmes leurs qualités, elles passeraient inaperçues. Ils ont la certitude de leur imperfection. Ils ressemblent aux poltrons qui font du bruit pour se rassurer.

Ne croyez donc pas aux enseignes : elles sont trompeuses, fussent-elles peintes par les premiers maîtres, et, pour vous-même, évitez sur toutes choses les manières. Montrez- vous ce que vous êtes, en tâchant d'être le mieux possible. Eiforcez-vous de vous corriger afin de n'a-

voir pas à révéler ce que Ton doit cacher avec soin, et obtenez des autres la justice que vous êtes disposé à leur rendre, en gardant la défiance de vous, l'indulgence pour tous.

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