DE LA MANIÈRE DE SAVOIR VIEILLIR
Je VOUS ai promis un chapitre sur un moment difficile de la vie, je l'adresserai plutôt aux femmes qu'aux hommes, bien que beaucoup d'hommes soient femmes à cet égard. Ils ne savent pas plus vieillir que nous, et pourtant quelle différence I
Un homme est d'abord vieux dix ans ^plus tard que notre pauvre sexe, ensuite Tâge mûr ne change pas grand'chose à sa vie, tandis que
râcre mûr nous découronne. Les hommes ont Tambition, qui envahit leur cœur, leur âme, leur cerveau, qui prend leur temps, qui sa\)sfait leur amour propre, qui procure enfin ce que l'on peut désirer d'émotions en ce monde. Nous, nous n'avons que la dévotion, si Texaltation de nos sentiments refuse de s'éteindre; ou la raison, si, plus favorisées, nous consentons à prendre la vie comme elle est, à voir les choses sous leur véritable jour.
La jeunesse est le don le plus exquis que Dieu nous fasse. Elle a tous les charmes, tous les agréments, toutes les illusions. Elle dore de ses chauds rayons les jours qui s'écoulent sous son règne. C'est une douce habitude que celle- "^ ; on a bien de la peine à la perdre, et l'on ne croit pas qu'elle puisse jamais s'échapper. On n'en sent îe prix que lorsqu'on ne Ta plus.
Beuîicoup de femmes craignent ce moment et ne s'y préparent que par les craintes, tandis
qu'il faut surtout s'y préparer par la réflexion. On ne doit pas s'effrayer, la bonté du créateur y a pourvu ; mais on doit bien veiller sur soi-même afin de franchir dignement ce triste passage et de ne pas laisser derrière soi la traînée du ridicule.
On ne peut assigner au juste les bornes de la jeunesse, et elles ne sont pas les mêmes pour toutes. J'en sais qui sont vieilles à vingt-cinq ans, d'autres qui restent jeunes après quarante. Il ne faut pourtant pas trop s'y fier ; il faut surtout ménager avec art ces jours de grâce que la Providence nous accorde, car on peut y être attrapée, et le changement s'opère vite. Alors on ne se trouve pas préparée, on est surprise à l'improviste et Ton ne sait quelk
ute suivre.
Une des situations les plus cruelles, est d'ôvieille avant l'âge et de ne pas s'en aperce-
■il, I t
J'ai été souvent dans le monde autrefois avec une pauvre femme qui me faisait pitié. Elle avait trente-deux ans à peine ; mariée à quinze ans, elle avait eu sa fille à seize et était restée veuve avant vingt ans. Plutôt belle que jolie« elle eût dû se conser^'er; elle passa comme una fleur. Ses cheveux blanchirent, son teint sî éclatant se ternit, sa taille s'épaissit ; elle d^ vint enfia complètement douairière et elle ne s'en doutait pas.
Nous habitions la même maison, nous voyions la même société, nous allions presque toujours ensemble. La jeune fille était ravissantCi^ une véritable Velléda avec une couronne de chêne. J'avais quelques années de plus qu'elle quoique je fusse bien jeune encore; mais je n'aurais pu être la fille de la mère. Elle s'habillait en danseuse, se mettait à côté de nous et attendait les chalands qui ne se présentaient pas, hélas ! puis elle nous disait avec humeur
— Comment se fait-il que vous dansiez toujours et que l'on me laisse?
Il lui arrivait souvent, pendant qu'elle gardait ainsi nos mouchoirs et nos bouquets, de recevoir des compliments sur ses deux filles.
Tout cela ne lui ouvrait pas les yeux, elle continuait à porter des guirlandes de roses à sa robe de gaze.
Un jour même elle demanda à une nouvelle femme de chambre qui la coiffait, quel âge elle supposait qu'elle eût. Celle-ci prit un air agréable et lui répondit :
— Oh ! madame n'a pas l'air d'avoir plus de quarante-cinq ans.
Évidemment cette fille croyait fermement lui en ôter dix.
Bien qu'elle fût très-intelligente, elle ne voulut jamais voir cela et persista à n'accepter que son extrait de naissance. Elle était jeune d'âge, jeune de cœur, jeune d'esprit, et pour-
ht
tant, elle était vieille, plus vieille que bien des feniQies de cinquante ans ; c'est là une véritable affliction dont on a beaucoup de peine à prendre son parti.
Ceci est pour vous faire comprendre qu'on ne saurait vous annoncer immuablement l'instant de la déchéance, et que c'est à vous seule à la préciser.
11 y a pour cela plusieurs moyens. Le premier, c'est de se bien connaître, de prendre son miroir pour un ami, non pour un flatteur. Après avoir passé la trentaine, l'étude doit commencer. Elle doit être faite, non pas dans l'intérêt de la coquetterie, je ne vous prêcherai jamais cet intérêt-là, mais dans celui de la convenance et de la dignité de la femme. Les symptômes sont faciles à reconnaître chez ceux qui nous entourent ; au cas où le miroir tromperait, ils ne tromperont pas.
Allez-vous dans le monde, vous distingue-
rez vite si vos succès diminuent. La plus honnête femme du monde sait pariiiitement qu'on l'admire; elle n'en est pas offensée, si cette admiration ne se traduit que par des respects. Dans la rue on devine quand les passants vous regardent avec plaisir.
— Ah I ma chère, disait une très-belle personne, je vois qu'il faut se résigner ; quand je passe, on ne se retourne plus.
Vous comprenez bien, je le suppose, qu'il ne s'agit pas ici des mères. Celles-ci puisent dans leur tendresse la mesure de leur beauté. Du jour où leurs enfants sont grands, elles s'oubhent pour eux ; il n'est plus question de briller, il n'est plus question que de leur bonheur, de leur avenir.
Lors donc que l'admiration, que l'empressement diminueront autour de vous, c'est que le moment approche. Vous avez bien parmi vos amis quelque brutal qui, dans un instant d'ex-
pansion et croyant vous faire un complimentz laissera échapper un :
— Ail ! que vous étiez belle I
Le vous étiez doit vous éclairer encore; guettez-le, c'est un jalon ; guettez an'dsi les lemmes; dès qu elles ne vous craindront plus, elles vous rechercheront davantage. Tous ces avantcoureurs sont à observer. Quand vous serez à peu près sûre de votre fait, armez-vous de courage, causez avec vous-même et tranchez dans
le vif.
11 faut que tout change en vous et autour de vous, non pas brusquement, et comme par uf coup de désespoir, mais avec assez d'adresse pour que ce changement soit insensible et qui arrive à son complément sans qu on s'aperçoive qu'il est commencé. Tournez -vous du côté des idées sérieuses. Tâchez d'entrer le plus possible dans les affaires importantes de la maison, s'il y en a; prenez-en les rênes, rem-
placez les plaisirs, les chimèrgs de la jeunesse par des préoccupations utiles ; occupe, votre esprit, et vous vieillirez sans secousses, sinon sans regrets.
Entrez tout de suite et de bonne foi dans votre âge, écartez les prétentions ridicules, et persuadez-vous bien qu'au lieu de vous ôter des années, elles vous en donneraient que vous n'avez pas.
Renoncez aux compliments, aux hommages, abandonnez-les avant qu'ils vous abandonnent ; faites-vous plus âgée que vous n'êtes, n'attendez pas qu'on vous force à la retraite, devancez le moment.
Cessez de danser, quand les invitations s'éclaircissent. Tant mieux si on s'en étonne; cela est bien. Ne faites pas comme ma pauvre amie, ne comptez pas sur un hasard ; il ne vient jamais, ou, quand il vient, il blesse.
JN'allez-vous pas dans le monde? C'est encore
plus facile, rabdlcation est moins douloureuse et la tâche plus douce. Faites en sorte de gagner en affection, en tendresse, ce que vous perdez en louanges. Votre mari, vos enfants, tous ceux qui vivent avec vous doivent vous aimer d'autant plus que vous leur rendrez Texistence plus agréable, que vous vous occuperez davantage d'eux et de ce qui les touche.
Quand Thorizon se resserre, le cœur doit s'agrandir, on doit lui donner la part que la jeunesse abandonne, et, croyez-moi, cette part esf la meilleure. Si le bonheur est moins vif, k est plus certain, plus durable, il augmente à mesure qu'on avance vers la fin. L'àme s* épure, elle se prépare à remonter vers l'essence divine, elle se détache des sentiments grossiers de la terre et cherche ailleurs les consolations qui ne sauraient lui manquer si elle en demande.
Autant ce que Ton appelle les dévotes de
profession sont peu sympathiques , autant la femme véritablement pieuse, sévère pour elle, indulgente pour les autres, autant celle qui se souvient de ses vingt ans, qui n'accuse personne et qui trouve des excuses pour tous est vénérée.
Après la beauté perdue il reste fâme et Tespiit, il reste des bonheurs dont vous ne vous doutez pas et que vous apprécierez à mesure que vous les aurez goûtés. La bonté de Dieu est infinie, elle s'étend sur les plus petits détails , elle rend à la fin du jour tous les charmes de l'aurore. Quand le soleil se couche dans son manteau d'or et d'azur, c'est comme une gloire, cette image est celle de l'homme juste qui s'éteint après une vie honnête et pure ; il s'endort dans la paix et le repos, ses jours sont pleins, le bien qu'il a fait, les bienfaits qu'il a répandus lui servent de cortège et l'accompagnent jusqu'aux pieds du créateur. C'est une fin magnifique, surtout lorsque les larmes de
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ceux qui Tont chérie peuvent couler sur sa tombe.
Je ne prétends pas vous faire ici un discours sur la bonne mort; je me laisse entraîner à peindre ces derniers moments en parlant de ceux qui les président; c'est la conséquence nécessaire d'une existence honorable et respectée. Revenons à ce cruel moment, où le papillon perd ses ailes et arrive à sa seconde transformation.
Une fois la décision prise, tout doit converger vers ce but. Renoncez à plaire, renoncez-y franchement, ou plutôt, cherchez à captiver ce qui vous approche par un charme que rien ne vous enlèvera plus désormais, qui croîtra au contraire avec les années. La sérénité de l'âme éclate sur le visage et lui prête une seconde beauté dont la séduction est irrésistible. Je ne connais rien d'adorable comme une vieille femme, bonne, spirituelle, gracieuse. On ne peut
s'empêcher de l'aimer. On la recherche, l'esprit trouve son compte avec elle, on s'instruit en l'écoutant. Elle sait ce que la jeunesse ignore, elle raconte ce qu'elle a vu, ce qu elle a senti et ses conseils deviennent aussi agréables qu'ils sont utiles, tant elle sait les envelopper de séductions.
Nous échouons, je vous l'ai dit, sur deux écueils contraires : ou nous abandonnons tou les soins de nous-même en Jetant le manche après la coîgnée, pour me servir d'une exprèsson vulgaire, ou nous nous obstinons à des toilettes déplacées qui nous vieillissent, dans le but de nous rajeunir. L'un est presque aussi blâmable que l'autre.
Si nous perdons nos attraits, rien ne peut les rappeler. L'affectation et la coquetterie ne font que rendre plus sensible ce qui n'est plus; c'est une constatation de nos regrets. Cependant le découragement complet est tout
aussi déplacé et presque aussi ridicule. La vieillesse est déjà si peu agréable à voir, pourquoi la rendre repoussante ? Ainsi que le dit une aimable octogénaire :
— Une année de plus, un soin de plus Une vieille femme d'esprit doit toujours être d'une propreté scrupuleuse, elle doit même pousser jusqu'à la recherche, en évitant néanmoins les parures réservées à la jeunesse. Ne rougissez pas de vos cheveux blancs, montrezles, ne fût-ce que par coquetterie ; ne vous affublez pas de ces affreuses perruques qui ne trompent personne et qui vous mettent dix ans de plus sur la tête à peu d'années près , votre âge est écrit sur votre visage ; vous ne tirez pas même une illusion passagère, avec ces moyens maladroits dont on ne saurait être dupe. Les cheveux blancs siéent bien à la soixantaine ; soyez-en fière, au lieu de les cacher.
Je ne vous parle pas des teintures, erreur plus
déplorable, car celle-là tue. Mademoiselle Mars en est morte, et depuis elle, deux autres femmes de ma connaissance aussi, après avoir perdu leurs facultés intellectuelles. C'est un mordant si actif qu'il ronge le bois ; comment ne rongerait-il pas le cerveau ?
Beaucoup de fâcheux interdisent les couleurs claires à un certain âge. Je ne suis pas de cet avis pourvu qu'il n'y ait pas d'intention rétrospective dans ce choix. La prévention seule impose une nuance plutôt qu'une autre. Si vous aimez le rose, portez du rose, non pas en profusion, mais assez pour égayer. Ne vous condamnez pas au noir et au brun pour peu que cela vous rende d'une humeur chagrine. Le plus grand charme de la vieillesse, c'est la gaieté, c'est l'indulgence, c'est la bonté. Donc, réjouissez les yeux par un aspect agréable, réjouissez l'esprit par vos souvenirs, par vos leçons douces et intelligentes, réjouissez le cœur
par votre cœur lui-même. Il peut être éternellement jeune et vous donner de grandes jouis^sances si vous savez le diriger, si vous savez placer ses tendresses de façon à ce qu elles vous rendent ce que vous leur donnez, si vous offrez à votre famille, à vos vrais amis, Tardeur de sentiments que le temps respecte dans certaines natures privilégiées.
Gardez-vous, comme du feu, des pastels et des postiches, vous n'y gagnerez rien comme beauté : au contraire, vous y perdrez tout comme respect et comme considération ; vous deviendrez ridicule enfin. Les femmes vous prendront pour le but de leurs plaisanteries, les hommes vous fuiront, ils craindront vos prétentions extravagantes et vous resterez seule. J'en ai sous les yeux un exemple frappant.
Deux femmes du même âge ont choisi deux routes différentes. L'une s'obstine à être jeune en dépit des années et de son miroir, elle se peint
le visage, elle se teint les cheveux, elle se décollette, elle s'habille en jeune première, elle se place au rang des danseuses et cherche les adorateurs ; elle parle sans cesse de son cœur Incompris et palpitant, et ne souffre pas un mot sur le passé ; c'est pour elle une injure.
L'autre a franchement son âge, elle n'affecte ni sévérité ni rudesse. Elle aime à rire ; elle aime à s'habiller avec ses aises et suivant son goût sans trop consulter la mode. Son esprit a toute sa liberté, ses souvenirs tous leurs charmes. Elle s'entoure de la jeunesse, elle adore la beauté, dont sa contemporaine est jalouse. Toujours d'une propreté scrupuleuse et d'une recherche élégante, elle évite les subterfuges et n'a recours à aucun artifice. Ni cosmétiques ni couleurs ne se voient sur sa toilette.
La première ressemble à une vieille poupée peinte, un vrai jouet pour le public; l'autre semble avoir dix ans de moins. Dans le monde,
la prétentieuse est laissée de côté ; on entoure celle qui ne cherche pas à Têtre. Les jeunes gens ei les jeunes femmes viennent à elle avec confiance et plaisir, sûrs d'être accueillis par un sourire et une main affectueusement tendue ; si on essaye de .^s envoyer vers cette figure si savamment badigeonnée, ils se récrient : Non pas ; elle croirait que je lui fais des compliments, que je lui adresse des vœux.
On a donc à choisir entre ces deux modèles ; je crois que le choix n'est pas douteux et que personne de bon sens u'hèsitenu
D»R HtLA^IONS ÇNTBE FEMVE9
On ne se rend pas assez compte de Tinfluence des relations que les Jeunes personnes on^ entre elles ; un des premiers soins d'une mère doit être de les diriger et de les choisir avec une sévérité qui ne fiauiait jamais être trop rigoureuse. Les habitudes de l'enfance sont le-^ plus enracinées, elles s'étendent sur tout le reste de la vie, le plus sage est de n'en avoir aucune.
Si VOUS avez plusieurs filles, arrangez-vous de façon à ce qu'elles restent entre elles et qu elles n'aient pas besoin de choisir ailleurs une amie. Dirigez leurs sentiments vers la famille, qu'elles aient l'une pour l'autre une affection sans bornes comme leur confiance.
Le secret des amitiés, à cet âge-là surtout, est dans le besoin des confidences, dans la nécessité de raconter ce que l'on éprouve, ces premières impressions si nouvelle? et si variées qui naissent lorsque la chrysalide derent papillon. Tout surprend, tout frappe, tout intrigue, B est des questions que l'on n'ose pas adresser à sa mère et que l'on adresse à son amie, à sa sœur. Très-souvent celle-ci ne sait pas plus que vous et alors c'est un grand charme, on cherche ensemble, on s'embarque pour le pays des découvertes, chacune apporte ses lumières; Dieu sait jusqu'où elles vont quelquefois I On ne peut s'empêcher de sourire plus tard,
en se rappelant les merveilleuses fictions inventées par l'innocence et les émotions qu'elles ont causées. L'imagination a des révélations et des audaces inconcevables, très-difficilss à comprendre et encore plus à expliquer.
Ces inquiétudes sont très-dangereuses ; si vous tenez à conserver la fleur de l'innocence dans toute sa pureté , vous ne sauriez trop les craindre et vous devez les empêcher par tous les moyens.
C'est ici le lieu d'examiner une question ardue dans l'éducation des jeunes personnes, une question non encore résolue, et qui pour tant est d'une gravité incontestable.
Vaut-il mieux leur ouvrir de bonne heure le Uvre de la vie, ou faut-il les tenir attachées à nos lois nationales, c'est-à-dire une surveillance absolue sous l'aile maternelle ?
n y a beaucoup de pour et de contre, et nous
allons, si vous le voulez bien, en développer motifs.
Les Anglais , pour affirmer Texcellence de leur méthode, prétendent, avec une espèce de raison , que les fniss auxquelles on laisse la bride sur le cou, ne font pas plus ou peut-être moins de sottises que nos demoiselles si retenues et si circonspectes en apparence.
Leur système consiste à laisser les portes toutes grandes, tant que le sacrement n'a pas été donné, et à clore la maison et les idées, aussitôt que la jeune lady est devenue femme. Avant elle n'appartient qu à elle-même ; elle cherche son maître ; tant pis si elle rencontre sur sa route quelques ornières où elle tombera ; elle en sortira un peu blessée, elle ne compromet qu elle seule, du moins, puisqu elle seule est responsablo^de ses actions. L^ pis qu'il puisse arriver, c'est qu'après des pérégri* nations aventureuses , elle fasse un mauvais
choix et soit malheureuse en voyage. Alors elle ne se plaindra pas, elle n'accusera personne ; elle l'aura voulu. Elle supportera généralement avec résignation la situation qu elle s'est créée, et les criminal conversations sont rares de l'autre côté du détroit.
On rencontre à Londres, dans les parcs, à la campagne , par les chemins, ces splendides beautés britanniques de seize à dix-huit ans, se promenant seules avec desjeunesgensàpiedou à cheval, nul n'y trouve à redire; c'est l'usage. On apprend à se connaître, on essaie ses goûts, son caractère mutuel, et si l'on se convient, on se prend. Ces romans-là éclosent en plein soleil, sans la moindre difficulté, 3ans la préparation ordinaire des fiançailles.
Il se peut que les essais se renouvellent, il se peut qu'ils se compliquent d'incidents prolon^s, on en jase quelquefois; mais dès que le mariage régularise la position, y eût-il un chan-
gement de héros, l'épouse devient sérieuse, mère de famille, elle n'est plus accusée des erreurs de sa jeunesse, elle prend place parmi les matrones respectables du comté et sa réputation n'a point à souffrir.
Les seules taches qui ne s'effacent pas, sont celles que l'on fait à la chaîne conjugale ; elles deviennent une rouille qu'aucun effort ne peut combattre et qui la rongent inévitablement.
Voilà comment cela se passe chez nos voisins.
Pour nous, c'est tout à fait différent. Une jeune personne bien élevée, dans les conditions ordinaires de l'existence, reste, jusqu'à son mariage, dans une espèce de chartre privée ; on l'entoure d'un cordon sanitaire, afin d'empêcher tout contact entre sa robe d'her- Hune et la poussière des chemins.
Quelle que soit sa réserve, son intelligence s'ouvre, elle s'aperçoit à merveille que le der-
nier mot de la vie ne lui est pas connu , et comme toute énigme offre une tentation irrésistible, elle se met en quête de ce qu'elle soupçonne ; si elle a des amies, elle finira un jour ou l'autre par le découvrir ; elle ne vous en dira rien, et vous la croirez parfaitement en sûreté lorsqu'elle sera sur le bord d'un abîme. C'est pourquoi ces sortes d'intimité sont à craindre, c'est pourquoi il faut les surveiller avec soin.
Avant de permettre à votre fille de s'attacher à une compagne, vous devez en être bien sûre, sans quoi vous aventurez son avenir.
Beaucoup de jeunes filles ont été entraînées
par la curiosité, et, si elles sont plusieurs, ces
curiosités réunies arrivent à un degré tellement
intense, qu'elles deviennent invincibles. La
première qui trouve l'occasion de s'instruire,
la saisit, ne fût-ce que par amour-propre, pour
être plus habile que les autres ; le secret se
Î8î COMMENT ON FAIT SON CHEMIN
sème comme une mauvaise herbe et pousse de même.
C'est Téternelle histoire du serpent et de la mère Eve , on perd le paradis pour vouloir le mettre ailleurs qu'où Dieu Fa placé.
Vous pouvez juger à présent ces deux combinaisons à peu près générales du monde civilisé.
Laquelle est la meilleure?
Selon moi, toutes deux et aucune
11 n'y a pas de règle universelle, tout dépend des caractères. Ce qui convient à celle-ci ne convient pas à celle-là. La mère doit étudier sa fille ; elle doit la connaître mieux qu'elle ne se connaît elle-même ; elle doit deviner ses pensées et ses instincts et la conduire en consé quence»
Le mieux pour toutes est un juste milieu : pas trop de liberté, pas de retenue ridicule. Je voudrais qu'à dix-sept ans une jeune fille,
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qui entre dans le monde, fût instrnite par sa mère elle-même de ce qu'elle doit désirer savoir. En éclairant la route, en lui signalant les périls, en lui montrant le moyen de les éviter; la curiosité s'émousse, elle ne songe plus à trouver ailleurs ce que lui a oflèrt une tendresse éclairée, elle se laisse guider dans son choix par la meilleure amie qu'elle puisse rencontrer jamais, par sa mère, et réunit ainsi des chances de bonheur efficaces et certaines.
Je ne prétends pas qu'il faille priver les jeunes filles de toutes liaisons avec des amies de leur âge, loin de là, c'est, au contrai/e, un principe d'émulation dans leure études sérieuses ou dans leurs talents d'agrément. Si les amies sont laborieuses, honnêtes, respectueusement tendres pour leurs parents, elles ne uourront donner que de bons conseils ; rien de plus naturel qu'une semblable fréquentation.
Elles doivent avoir des moments de récréa
tion, souvent très-salutaires à leur santé et à leur esprit.
Elles doivent échanger des idées qui, souvent bien dirigées, germent chez elles et produisent d'excellents fruits.
Prenez garde cependant, il est un écueil ^e beaucoup de mères ne redoutent pas et qui est mortel, ce sont les lectures. Ne permettez pas à votre fille de lire certains romans, et ne lui laissez pas voir des jeunes filles qui en lisent.
Il n'y a pas de romans innocents pour certaines natures. Ces natures sont généralement les plus distinguées et les meilleures. Les récits d'imagination et de cœur arrivent directement à l'iuiagination et au cœur, ils s'en emparent et ils les dominent. Si votre fille s'occupe de romans, elle deviendra romanesque, et c'est le plus grand des malheurs pour une femme.
Une personne romanesque ne voit rien de l'existence sous son véritable aspect. Elle ne juge
ni des personnes ni des choses telles qu'elles sont. Elle se compose un monde à elle, et il en résulte des erreurs, des fautes inévitables. Pour elle, tout est roman ; elle n'a même pas le bonheur de don Quichotte, qui, en dehors de la chevalerie, voyait et sentait juste. Son âme tout entière s'imprègne de ces dispositions fausses : elle vise à l'effet ; elle a besoin d'émotions pour vivre ; elle les provoque et les conduit comme un plan de drame ; elle joue un rôle, même vis-à-vis de sa conscience; elle est incapable de distinguer le mal du bien, pourvu que l'un ou l'autre serve à la réalisation de ses chimères.
J'ai vu une femme pleine de cœur, de droiture, de loyauté, commettre les actions les plus blâmables, uniquement pour accidenter le dénoûment d'une aventure, et l'on n'avait pas le courage de la condamner, tant elle était de bonne foi, tant elle avait agi sans vues hostiles ou mauvaises.
Si le -^man s entretient entre deux jeunes têtes, c'est pis encore ; elles y ajoutent, à qui mieux mieux, des incidents invraisemblables, et les héros triomphent bien plus brillamment ; elles en ramasser^dent dans les carrefours plutôt que d'en manquer.
Ayez soin également que Tintimité ne dégénère pas en licence ; exigez que le ton et les manières soient distingués et convenables, même entre amies, en évitant l'affectation toutefois.
Le naturel est le plus grand charme d'une femme ; conservez-le à tout prix. Éteignez les prétentions dès la première enfance, sans tuer l'orgueil cependant. Une femme doit avoir de l'orgueil ; elle ne sait jamais tenir sa place, si elle en est dépourvue complètement. Observez bien, je vous prie, qu'il n'est nullement question de vanité, cette caricature de l'orgueil, plante panasite qui étouffe ce qu'elle enserre.
Autant l'un est nécessaire, autant l'autre est nuisible : l'orgueil engendre de grandes ac* tions, la vanité n'engendre que des petitesses. Veillez à ce que les jeunes personnes ne se donnent pas de sobriquets : ils sont de mauvais goût. On en prend l'habitude , et souvent ils dégénèrent en un ridicule indélébile. Empêchez les plaisanteries qui dénaturent le langage; elles échappent ensuite devant des témoins étrangers et passent pour un défaut d'éducation.
Un jeune femme, fort instruite et parfaitement élevée, s'amusait , entre amies, à risquer des locutions insolites. Un jour, dans une ville où elle n'était pas connue, dans un salon où elle allait pour la première fois, en grande toilette, en cérémonie, assise près d'une table d'écarté à laquelle elle s'intéressait, elle s'écria :
— JSom ont gagné!
Vous jugez de reflet produit. On la regarda avec stupéfaction; elle venait de se marier, elle avait dix-sept ans à peine , elle perdit la tête et ne sut pas réparer la sottise. Honteuse, elle s'en alla se cacher dans un coin, derrière une vieille femme de sa famille, sans oser lui conter sa déconvenue.
Voilà ce que c'est que les mauvais jargons. Je ne saurais trop également vous prémunir contre la moquerie, rien n'est plus commun et plus préjudiciable. Une moqueuse ne peut avoir d'amis vrais. Elle amuse la galerie par le plus facile de tous les esprits, celui qui relève les défauts des autres et qui fait rire à leurs dépens.
La nature humaine a le fond mauvais, elle aime le mal de son prochain. L'aftreuse et «ruelle maxime de La Rochefoucauld n'est que trop souvent vraie :
— « Il y a dans le malheur de nos meilleurs
a amis quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
Lorsqu'il a tracé ces mots décourageants,
le moraliste avait presque raison, dans bien
des cas du moins : le penchant à la moquerie
en est un diminutif.
Je vous ai tout à l'heure énoncé une opinioit sévère et je tiens à la soutenir. Une moqueuse ne saurait avoir d'amis vrais, parce qu'elle les sacrifie, parce que rien n'est sacré pour elle en face de son misérable penchant. Pour lancer ce qu'elle appelle un bon mot, et qui n'est, la plupart du temps, qu'une fade plaisanterie, elle oublie ses meilleurs sentiments.
Etouffez dès le berceau cette funeste disposition ; si vous la découvrez chez votre enfant, employez le raisonnement et des punitions répétées pour la guérir; vous ne sauriez lui rendre un meilleur service.
Rappelez-vous l'eflicacité des amitiés dans la
vie d'une femme, et, même après son mariage,
190 COMMEiNT ON FAIT SON CHEMIN
surtout après son mariage, tenez-vous en sentinelle devant le cœur de votre fille.
Une amie ptM la pervertir à jamais, elle peut détruire son bonheur, sa vertu, sa confiance en vous, sa tendresse, son aptitude dans son ménage. Il ne faut qu un conseil pernicieux, qu'un exemple entraînant à suivre, pour compromettre Texistence entière d'une femme. Le rôle de la mère est d'écarter le danger. La jeunesse est imprévoyante, Tâge mûr doit tout observer et les conséquences ne peuvent lui être cachées. Le mari a peu de temps à lui ordinairement ; les afîaires l'entraînent, il s'en rapporte au bon naturel de sa femme, pour ce qu'il appelle les détails, ces détails sont souvent plus importants que les faits.
L'éducation, vous le voyez, a des suites sur toute la vie, rien n'est futile en ce qui la touche ; n'épargnez donc ni soins ni peines, et soyez un guide sûr pour vos enfants. Pas de faiblesse,
mais pas d'injustice, que ce qui est promis soit strictement tenu, c'est ainsi que vous obtiendrez la confiance et que vous conserverez toujours une influence productive et efficace sur des cœurs que vous aurez formés.
DES RELATIONS d'arGENT
Au premier abord, ce titre semblera étrange; on se demande ce que la question d'argent peut avoir à faire dans un code des gens du inonde, et à quel point de vue elle peut s'y traiter.
Si Ton songe au titre de ce livre on s'en étonnera moins :
i COMMENT ON FAIT SON CHEMIN DANS LE MONDE. 0
Qu'est-ce que le monde aujourd'hui ? Est-ce que la question d'argent n'y tient pas malheureusement une place telle qu'il faut compter avec elle d'abord?
Nevousjuge-t-on pas suivant ce que vous pesez ?
Une action bonne ou mauvaise, signée par une appellation sonnante, n'est-elle pas autrement jugée que si c'était celle d'un pauvre diable ?
Tel banquier archimillionnaire a mal à la tête; aussitôt les journaux en retentissent, on court en foule s'inscrire à sa porte, on espère que ses yeux tomberont sur les deux ou trois syllabes dont se compose votre nom et qu'il se souviendra de cet empressement lorsque vous aurez besoin de lui.
Un malheureux se tue en tombant d'un toit ; à peine si une main charitable s'étendra sur ceux qu'il laisse; on leur mesurera l'au-
mône, bien que le sort ne leur ait pas mesuré la douleur et la misère.
Il en est ainsi presque toujours, l'argent est le maître de Tunivers, occupons-nous donc de lui, puisqu'il le faut, et bien que ce soit avec un profond dégoût. Il y a manière d'envisager ce qui s'y rapporte, de conserver son indépendance en face de lui et d'user des moyens qu'il nous donne, sans que ni le caractère, ni la dignité en puissent souffrir.
La preuve certaine d'une bonne éducation et d'un jugement droit, c'est de savoir se contenter de ses ressources et de ne pas dépenser plus que l'on n'a.
Nous avons deux situations à examiner, celle eu riche et celle du pauvre ; commençons par ceiie-ci, c est la pius difficile et la plus intéressante, c'est, hélas ! aussi la plus commune.
Celui que la fortune a maltraité doit, s'il est raisonnable, considérer de sang-froid sa
position et tracer d'avance la route qu'il a à sui- Yre. Le plus grand danger qu'il ait à combattre, ce sont les illusions. Nous sommes portés à nous en faire, à tromper notre conscience et à voir en beau les circonstances de la vie. Or il est impossible de parvenir à rien, si l'on n'aborde pas franchement la question avec son intelligence et avec sa volonté.
Vous avez votre avenir à créer, créez-vous d'abord vous-même et façonnez- vous suivant tes besoins de votre existence, en accordant avec eux les impérieuses nécessités de l'honneur.
Tâchez que les bons vous aiment et que les méchants vous redoutent ; avec ces deux moyens vous serez sur le chemin de tout.
L'affection et la crainte sont les moteurs les plus influents sur les hommes.
Débutez comre un homme libre, résolu de conserver cette liberté, en ce qui concerne
la conscience et les principes, car malheureusèment la liberté du temps ne peut apparteni: à ceux qui ont leur vie à gagner.
Qu'ils seraient beaux pourtant ces loisirs consacrés à Tétude ! Que ces promenades à travers les prés et les champs seraient douces par un soleil de mai I quelles joies d'errer dans les sentiers parfumés de violettes et de prime* vères, de cueillir aux branches des haies de Taubépine et des roses blanches ! Ces plaisirs ne sont donnés qu'aux oisifs et aux poètes, ils perdent leurs moments à rêver dans l'espace, ils voient ce que le vulgaire ignore. Ceux-là ont leur destinée faite, ou bien, insouciants de l'avenir, ils bâtissent leur nid dans les nuages.
Pour nous, qui regardons l'existence en face; il est un autre but, d'autres moyens d^y ^^-^ venir.
Avant de partir, déterminez où vous voulez
vous rendre, comptez au plus bas ce que vous désirez être par le talent, au plus haut ce que vous pouvez devenir par le travail. Appréciez toujours au-dessous de leur valeur lesressources de votre mérite, et mettez contre vous les chances du sort.
Placez de l'autre côté de la balance l'énergie, la persévérance, la patience, la volonté ferme, et indubitablement l'équilibre se rétablira au moins. Une créature intelligente, honnête, courageuse, doit arriver à un résultat, si elle ne se rebute pas, quels que soient les obstacles qu'on lui oppose, quel que soit son sexe et son âge.
Le secret de la réussite est dans ces mots : /e/é? veux. Que rien ne vous arrête, ni ne vous détourne, vous êtes sûr du succès. Ne vous découragez pas par les revers, par les injustices, par les persécutions même, la lumière se fera et vous serez récompensé de votre persistance.
Regardez autour de vous ; qui est-ce qui arîive ? ^^ îi est pas toujours celui qui a le plus ^e moyens. Que de géuies restent ignorés faute d'avoir été mis en œuvre, faute d'avoir su tirer parti d'eux-mêmes, faute de volonté surtout I
La volonté est souveraine. C'est elle qui a rendu Sixte-Quint pape, c'est elle qui a fait sortir Latude de la Bastille et le cardinal de Retz du château de Nantes. C'est elle qui, de nos jours, a fait entreprendre à M. de Lesseps le canal de Suez et qui a élevé au premier rang tant d'hommes partis de ti'ès-bas.
Elle a donné des couronnes qui semblaient impossibles à atteindre, elle a remporté des victoires magnifiques et abattu des ennemis dangereux.
Veuillez donc, et vous triompherez.
Sollicitez sans bassesse mais avec persistance, mettez votre mérite en relief, sans en écraser les autres, soyez modeste d'allures et orgueil-
ieux de sentiments. Q^zlle que soit votre misère, dissimulez-la. Mangez du pain sec dans votre chambre, seul avec Dieu, pour avoir un habit convenable, même pour vous donner certaines élégances qui révèrent une position aisée. Tâchez qu'on vous croie surtout audessus ûu besoin.
Si vous manquez d'argent, n'en emprunter à personne, si vous pouvez, jamais du moins à plus riche que vous : ou vous aurez à subir un refus humiliant, ou vous vous imposerez une chaîne si lourde qu'il ne vous sera possible ni de la porter, ni de la rompre.
Toutes les fois que vous placerez une question d'argent entre un protecteur et vous, résignezvous à une disgrâce.
Ces deux axiomes ne doivent pas sortir un instant de votre esprit; ils sont la première règle de conduite et la plus essentielle.
La pauvreté dissimulée et portée noblement
intéresse toujours. C'est une façon d'obtenir Festime qu'il ne faut pas dédaigner. Les gens de cœur admirent le courage et la réserve, vous ne pouvez donc qu'y gagner de toutes façons.
11 n'est rien de si doux que d'obliger, de faire du bien à ceux qui souffrent , accordezvous ce bonheur, mais sachez vous y prendre, n'agissez pas sans discernement.
Donner et prêter sont deux actes généreux, mais à la condition que la fortune de celui qui donne ou qui prête lui permette ces munificences ; autrement c'est une duperie, cela ne sert qu'à faire des ingrats et cela offre aux égoïstes, — c'est-à-dire à neuf sur dix — l'occasion de se moquer de vous.
Nous ferons un chapitre spécial sur la manière de donner, car c'est là surtout que la délicatesse et l'éducation sont nécessaires; en les mettant de côté, au lieu de soulager on blesse.
Occupons-nous seulement de ce que Ton ap-
tïl
pelle un prêt, bien que je ne veuille point lui laisser ce nom, à cause de mes théories, je vais vous les faire connaître en quelques mots.
Selon moi, en donnant vous pouvez garder votre ami, en perdant votre argent; tandis qu'en prêtant, vous pouvez perdre votre ami, .brs même que votre argent vous serait remboursé.
Le mieux est donc lorsque vous prêtez, de compter que c'est un cadeau. S'il en est autrement, considérez ce remboursement comme une rare faveur de la Providence. Ne dites pas à votre ami ;
— Ceci est une avance au cas où vous pourrez me la rendre ; cependant je veux faire une convention, pour empêcher tout refroidissement entre nous : si vous ne vous trouvez pas en mesure de me rembourser, ce prêt sera considéré comme un don.
Ne lui dites point cela, pensez-le ; car sî
votre ami a Fombre de respect de lui-même, il n'acceptera pas. S'il faut avoir la main légère, s'il faut craindre d'effleurer l'épiderme, c'est quand on rend service.
Ainsi évitez toute allusion qui puisse atteindre votre obligé, que rien ne lui rappelle le service rendu. Prenez garde de gâter par des procédés maladroits le bien que vous avez fait; vous le dégageriez de toute reconnaissance et vous vous en feriez un ennemL
Ne réclamez pas la somme prêtée, ou réclamez-la dans un seul cas assez rare : celui où vous auriez affaire à une de ces natures de linottes, chez lesqueUes tout s'efface. Elles peuvent, sans mauvsdse volonté , ne pas s'en souvenir, alors demandez ; maisfaites-le sans insister, et riant, comme une chose qui vous échappe, une plaisanterie permise.
Si votre débiteur ne peut pas vous satisfaire, cette rédamaUoû le fâchera, l'affligera inutile-
ment. S'il ne le veut pas, elle se tournera contre vous et ne vous laissera aucune chance de succès. J'en reviens à mon système, et je vous répète : Ne prêtez pas à moins d'être persuadé que tout prêt est un don ; alors tout devient facile est sans embarras.
Si vous vous brouillez avec quelqu'un pour de l'argent, ne l'avouez jamais, cherchez un autre prétexte, faites-le naître, afin qu'il soit vraisemblable. Rien ne sent la mauvaise compagnie comme les discussions de ce genre. Quelques-uns vous donneront raison, en ne considérant que vos intérêts; mais les gens bien élevés et délicats vous blâmeront. C'est dans ces questions difficiles qu'il faut surtout mettre de la mesure.
Les riches qui parlent de leur fortune et qui en assomment leurs auditeurs, sont plus désagréables encore que les nobles qui parlent de leur noblesse; par le temps qui court, aux
yeux de presque tout le monde , la noblesse est une prétention , tandis que la fortune est une réalité que chacun envie.
Plus vous êtes riche, plus vous devez être simple et avenant, plus vous devez faire de frais, plus vous devez donner aux autres et moins vous devez exiger d'eux. Malheureusement ceux que la fortune favorise sont accoutumés, en général, à tout peser au poids de Tor. Je me rappelle une parvenue de très-mauvais goût qui voulait donner des fêtes et à qui on représentait que les femmes comme il faut n'iraient pas chez elle :
— £h bien ! reprit-elle d'un air superbe, j'en Jouerai des femmes comme il faut.
Ceci montre l'aplomb de celles qui n'ont pas d'autre raison d'en avoir que la raison des écus. L'argent est un grand corrupteur, il est aussi l'envahisseur par excellence. Où il règne, il est le maître , il exclut le reste. Il est très-
difficile à ceux qui le possèdent d'avoir du cœur et de l'esprit
Ils se persuadent que les guinées donnent à leurs possesseurs les qualités, lesgrâces, l'intelligence; ils se croient munis de tout cela, moyennant finance, et ne se donnent aucune peine pour plaire ; ils se laissent encenser, ils représentent le Veau d'or. C'était déjà la mode da temps de Moïse et des Hébreux, et cela dans un désert ! Jugez quel progrès a dû faire ce culte dans une ville comme Paris !
On ne peut répondre des circonstances, peutêtre dans des occasions imprévues, vous trouverez-vous forcé d'accepter l'aide de l'amitié. Agissez alors dans la franchise de votre âme; si vous n êtes pas sûr de l'époque des remboursements, prévenez-en le prêteur, ne précisez rien. On peut se contenter d'une parole vague, on n'aura pas le droit de se plaindre, ceci n'empêchera pas qu'on se plaindra néanmoins ; mais
si VOUS fixez un jour, soyez exact à tout prix, sous peine de perdre la confiance qu'on vous a
accordée.
Méditez ces principes, et ne vous en départez pas, vous aurez fait beaucoup pour le bon
heur de votre vie.
Pour les riches, c'est tout autre chose ec'est bien plus aisé, puisque tout dépend à peu près d'eux.