CONSEILS
A l'époque où on lisait la Civilité puérile et honnête, on n'avait cependant guère besoin de ses leçons. La bonne compagnie existait encore; dans chaque famille les traditions se transmettaient, les parents apprenaient à leurs çnfants ce que leurs parents leur avaient appris. On était bien élevé de naissance; aujour-
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d'hui, c'est autre chose. Une personne d'une éducation irréprochable est un phénomène, pour ainsi dire. On ne prend pas le temps d'entrer dans les détails; on donne quelques principes généraux, et, quant au reste, on n'y pense pas.
Ce reste est justement ce qui constitue l'éducation, ce qui fait la franc-maçonnerie des gens bien élevés dans tout l'univers, c'est ce qui les force à se reconnaître, s'ils se rencontrent pendant un quart d'heure, fût-ce au Kamtchatka. C'est donc ce que l'on nous demande et ce que nous dirons de notre mieux.
Un des principes indispensables de la bonne compagnie est aussi un principe chrétien : Ne faites pas à votre prochain ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Un second, et celui-là est la colonne fondamentale, consiste à s'oublier soi-même pour s'occuper des autres. Aussi rien ne semble plus obligeant, plus ser-
• DANS LE MONDE JJ
viable, qu'une personne de parfaite éducation. Avec elle, les rapports sont faciles; elle vous renvoie satisfait en vous refusant ce que vous lui demandez, plus satisfait peut-être que beaucoup de gens en comblant vos désirs. Il y a façon de tout dire, il y a aussi la manière de donner. Et ici nous nous arrêterons, si vous le voulez bien , et nous parlerons un peu de l'éducation du cœur.
Ne riez pas : le cœur a son éducation comme l'esprit : seulement il la fait lui-même, et il sent ce qui est distingué, sans qu'on le lui apprenne.
Ne vous est-il pas arrivé de recevoir un beau cadeau , une chose que vous désiriez beaucoup, et de n'en être pas contente ensuite ? De même qu'une fleur, une babiole, ofierte autrement, vous laisse aussi joyeuse que si c'était un trésor ?
Tout cela tient à la grâce du cœur, et cette
grâce est sa science. Et puis il faut encore choisir ce que vous donnez. Vous avez quelquefois l'intention parfaite et vous blessez ceux que vous croyez satisfaire. Par exemple, et il n'y a pas longtemps de cela, une jeune femme très-riche a fait présent d'un mantelet de dentelle de cinq cents francs à sa maîtresse de musique, personne de grande famille que le malheur oblige à travailler. Avec quoi porter ce mantelet ? Laquelle de ses modestes toilettes supportait cette annexe splendide? aucune certainement. H en résulta que le manteau resta dans son carton. La pauvre créature avait grande envie de le vendre, elle n'osait pas, madame de *♦* ne manquant pas de lui demander pourquoi elle ne le portait point, et pourquoi elle s'obstinait à se charger les épaules d'un gros châle par une chaleur tropicale.
Il fallait, avec les cinq cents francs, acheter à cette malheureuse jeune fille deux ou trois toi-
lettes complètes, suivant sa position. Des robes de jaconas, de jolie mousseline, même une petite robe de soie sans conséquence, deux chapeaux simples, un peu de lingerie; une confection en taffetas, un châle léger pour ses leçons du matin. Avec cinq cents francs, en sachant s'y prendre, on aurait très-facilement tout cela, et quel bonheur ! quel soulagement dans une gêne honorable et dans une situation élevée ! Comme la bienfaitrice eût été bénie I Un riche cadeau à un pauvre devient un embarras pour lui. Ce qui prouve la bonté, c'est l'attention, ce sont les petits soins. Souvenezvous bien, mesdames, que l'affection est plutôt dans les bagatelles de tous les jours que dans les grands sacrifices. Une nature d'élite trou-^ vera toujours du courage et de la force pour un dévouement prévu, pour une action éclatante ; mais on doit penser beaucoup aux gens pour qu'à chaque instant ils reçoivent de vous
un souvenir : on doit les connaître profondément, si on veut qu'ils rencontrent à point nommé ce qu'ils désirent, pour que leurs capriées soient devinés d'avance, ou leurs habitudes consultées.
Ceci est non-seulement une des recherches de l'amitié ou de l'amour, mais encore le grand art d'une maîtresse de maison. Certaines femmes le poussent jusqu'au génie. 11 est des maisons où tout rit autour de vous , où vous vous sentez à votre aise, heureux, rien qu'en y mettant le pied, et quelquefois, souvent même, ce ne sont pas les plus luxueuses et les plus à la mode. Tout cela tient à la maîtresse du logis. Il faut, si vous recevez des amis, ou même des indifférents, à la campagne, — s'est là surtout qu'on peut exercer l'hospitalité, bonne ou mauvaise, — il faut donc vous étudier d'abord à ce que vos hôtes se croient chez eux ; il faut les traiter non pas à votre manière, mais
à la leur ; il faut leur laisser non-seulement la liberté, première condition du bonheur partout, mais surtout la leur laisser si complète, qu'ils aient ce qui leur plaît sans s'apercevoir qu'ils auraient pu le demander.
J'ai connu deux femmes, dans deux châteaux voisins, en Bourbonnais, véritables types de ce que je cherche à vous représenter maintenant. L'une, la marquise de ***, avait tout au plus quarante mille hvres de rentes ; sa maison était petite, ses gens peu nombreux, ses équipages ordinaires. On arrivait chez elle , et ec entrant dans la cour on se trouvait joyeux.. Une belle corbeille de roses, au milieu d'un gazon, embaumait l'air, la vie et l'animation régnaient autour de vous. Les domestiques n'accouraient point affairés et empressés à vous servir, ils paraissaient où il fallait qu'ils fussent pour vous être agréables. Vous n'aviez pas même la crainte d'attendre ; tout était propre
et riant, sans être magnifique. Le salon, fort grand, tendu en perse, les meubles de perse, parfaitement commodes; au milieu, une table ronde avec des tiroirs numérotés, chacun avait la clef du sien, où se rangeaient encre, plumes, papiers, toutes les choses usuelles , et de la place pour mettre les brimborions personnels, de façon à n'avoir pas la peine de demander, ni de rentrer chez soi à chaque instant pour chercher ce dont on a besoin. A côté, une bibliothèque bien garnie, tous les journaux, des fleurs, un piano, des tables à jeu toujours dressées; le billard, éloigné du salon, le bruit ne gênait pas ceux qui ne jouaient point. Le déjeuner était servi à onze heures et demie, mais déjà, le matin , les estomacs pressés avaient reçu dans leur chambre ce qui leur plaisait. Ils croyaient n'en avoir pas parlé, et cependant, depuis leur arrivée, la marquise leur avait fait raconter leurs habitudes, leurs manies;
ils s'étaient confessés sans s'en apercevoir, de sorte que rien de ce qu'ils rêvaient en petits soins ou en confort ne leur était refusé.
Ceux qui voulaient chasser avaient un chien, un fusil et un garde tout prêts au moment où la pensée allait leur en venir.
Ceux qui aimaient la pêche étaient séduits par des lignes, des filets et tous les engins de leur passe-temps favori.
Ceux qui chérissaient la méditation, avaient de longues allées soUtaires. Les joueurs avaient des cartes, les studieux des livres, les travailleuses des métiers, les artistes des pinceaux et des crayons, des opéras et des romances ; les coquettes avaient des adorateurs ; s'il ne s'en trouvait pas de présents, la marquise en exhumait dans ses souvenirs et faisait des déclarations posthumes en leur nom en tout bien tout honneur; les bavards avaient la maîtresse de la maison pour les écouter ; et remarquez-le sur-
16 COiMMENT ON FAIT SON CHEMIN
tout, rien n'avait Tair préparé ni emprunté, c'était naturellement ainsi. Chaque soir amenai; une nouvelle distraction, arrangée pour plaire k tout le monde. On se couchait à sa convenance; la lumière et le feu duraient toute la nuit dans le salon. J'ai vu des causeries se prolonger jusqu'à quatre heures du matin, entre cinq ou six personnes. J'ai passé là un hiver, un des plus agréables de ma vie certainement, et nous ne pouvions nous en arracher, lorsque la nécessité vint nous y contraindre. Cette aimable femme ne vous jetait jamais la phrase sacramentelle des amphitryons de bonne humeur ;
— Ne vous gênez pas, cette maison est la vôtre.
Elle faisait mieux ; elle vous en persuadait si bien, que vous le croyiez une heure après votre installation. Et quels charmants dîners! Comme elle les ordonnait pour que chacun eût un plat dédié à sa préférence ! Enfin, comble
de la bonne grâce, de l'adresse et du savoirvivre, elle s'arrangeait si bien que vous ne trouviez jamais la possibilité de lui porter un remerciement , il eût été ridicule ; elle vous eût regardé étonnée, en vous demandant pourquoi , et vous-même vous n'eussiez pas su le lui dire ; c'était pour tout et ce n'était pour
rien.
L'autre château, celui de la baronne de ***, était spacieux, magnifique, la maison tenue sur une grande échelle, quelque chose comme trois cent mille livres de rentes, mangées princièrement. Tout en abondance, des laquais en fourmilière, des appartements splendides, des chevaux, des chiens, des trompes, des chasses, des promenades, des bals, des comédies, des toilettes comme à Paris, des dîners de Chevet, beaucoup de monde et un ennui !
Dès que vous arriviez, la baronne commençait à rire et vous disait :
— Ah I VOUS voilà ! quel bonheur I Nous allons bien nous amuser.
Ou se réunissait, elle recommençait sa for mule :
— Amusons-nous, Qu allons-nous faire pour nous amuser?
Une demi-heure après :
— Mais, amusons-nous donc, nous ne nous amusons pas.
Et elle proposait tous les plaisirs l'un après Tautre. On s'inclinait, on répondait: comme vous voudrez, madame. Elle ne décidait rien, et Ton montait chez soi, de guerre lasse , en bâillant à se décrocher la mâchoire; la maîtresse du lieu vous criait du haut de sa fenôti-e :
— Nous nous amuserons bien demain, vous verrez.
Et cette même femme, hors de chez elle, était très-gaie, très-spirituelle, très-aimable et amu"
sait réellement ceux qu elle rencontrait. C'est qu'elle n'en était pas préoccupée alors, c'est qu'elle était naturellement elle-même, débarrassée du souci de son empire et portant tout' bonnement dans le monde son contingent personnel.
Je ne saurais trop vous le répéter, mesdames, l'art de recevoir chez soi est un des grands charmes de notre sexe. Étudiez-le donc, sans affectation toutefois, et vous serez sûres de plaire , non-seulement à ceux qui viendront profiter de votre hospitalité agréable, mais surtout à ceux que vous aimez.
Les maris seraient beaucoup moins volages, ils chercheraient beaucoup moins ailleurs, si les femmes savaient rendre leur intérieur plus imprévu^ si elles savaient attirer les gens et les retenir, et si elles savaient faire que ces visiteurs divertissent assez leurs époux pour les fixer chez eux et leur ôter l'envie d'aller sa-
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voir si Ton ne trouve pas mieux que ce qu elles
offrent.
Je me rappelle un assez joli mot du comte de ***
à son frère.
Ils étaient mariés Tun et l'autre ; leurs femmes, coquettes toutes les deux, jeunes et jolies toutes les deux, recevaient beaucoup de monde à la campagne, chacune à son château. Le comte de*** était chez son frère, où se trouvaient dix jeunes gens, tous soupirant- plus ou moins pour la vicomtesse, tous reçus de la même manière et tenus à distance en expectative au bout de la mitaine et de Téventail. Mais tous aussi aux petits soins pour le vicomte, empressés à lu! plaire, spirituels, aussi bien élevés que le comporte ce temps-ci, enfin, cela formait une so^ ciété fort gaie, où Ton ne s* amusait pas à la façon de la baronne de ***.
Le coQUe regardait. Tout à coup il se retourna vers son frère en lui disant :
Gaston, prie ta femme de donner des leçons à la mienne sur la manière de choisir et d'éduquer ses adorateurs; les siens sont char-, mants; ceux de ma femme sont bêtes, ennuyeux et mal élevés. Ma maison n'est plus tenable, et je suis obligé d'aller le soir chez mon curé faire un cent de piquet, puisque je n'ai pas de
voisinage.
Ceci était une plaisanterie, néanmoins cette
plaisanterie est une vérité, une très-grande vérite morale. Les femmes qui ne s'occupent pas d'amuser leurs maris ne peuvent pas prétendre à les conserver. L'ennui, a dit un de nos romanciers, est la pire de nos fautes ; réfléchissez-y, vous verrez qu'il a raison.
Me voilà loin de la Civilité puérile et honnête, et faisant de la morale sérieuse comme un sermon. Je laisse aller ma pensée en causant avec vous, pardonnez-le-moi, et revenons à cette civilité qui m'a servi de point de départ. Une
des lettres que j'ai reçues me demande des conseils sur les formules et sur Tétiquette du style épistolaire ; c'est une matière plus vaste et plus difficile qu'on ne pense.
D'abord, il est de bon goût de placer la date en haut pour les billets du matin et pour les lettres, lorsqu'on écrit d'égal à égal, autrement elle doit être à la fin. On ne met monsieur ou madame en vedette qu'aux gens auxquels on doit du respect. Un homme ne peut y manquer vis-à-vis d'une femme, à moins qu'elle ne soi: son amie intime.
Quand on parle aux gens de personnes qu: les touchent, on écrit monsieur ou madame en toutes lettres, le diminutif est malhonnête, de même quand il est question de soi (si c'est à la troisième personne) ou des siens, on se sert toujours de l'abréviation, on en use ainsi pour les indifférents dans le courant de la lettre. Ld « J'ai l'honneur de vous saluer » est des
plus communs, u Je vous salue» est d'un créancier en furie ou d'une cuisinièrr.; lescpiels (je dis le créancier comme la cuisinière), les([uels ne manquent pas d'y ajouter un t et d'écrire : «Je vous salut... »
Les « civilités empressées » ou n'importe quelle épithète, sentent le bourgeois de petite ville. La « considération parfaite, distinguée » ou autre, ne s'adresse qu'à son cordonnier ou à sa couturière.
A une femme, si c'est une femme qui écrit, il faut adresser ses compliments, l'adjectif trié selon le degré d'intimité établi entre vous, ou bien encore Y expression de vos sentiments. Ceci ne dit rien du tout, c'est bête, mais c'est bien porté. Aux hommes offrez aussi vos compliments empressés ou distingués, à votre choix. A un prêtre on envoie ses compliments respec' tueux, A une vieille femme on présente ses devoirs. On prie un homme haut placé, au-
dessus de soi, de croire au profond respect. Une femme ne doit ses hommages qu à Dieu ou à son souverain ; en revanche, tout homme qui, en écrivant à une femme, se sert d'une autre formule que celle de ces mêmes hommages, est un manant. Je suis d'autant plus désolée de cet arrêt, qu aujourd'hui, sur cent hommes, il n'en est pas dix qui soient bien élevés, dans la vraie acception tlu mot.
Le cachet est encore une question importante.
Le pain en gomme est incommode et peu reçu, tous les pains en général sont familiers. Il n'y a que deux couleurs de cire réellement distinguées, et deux admises, pour les billets du matin seuiement. La rouge, toujours; la noire, quand on est en deuil ou que l'on écrit à une personne dans un deuil cher et récent. Quelques-uns, parmi les artistes surtout, se servent de cire noire à l'habitude; ils se figurent que c'est plus
comme il faut ; c'est tout bonnement absurde, on ne sait plus reconnaître s'ils sont en deuil ou s'ils n'y sont pas. Les billets tolèrent la cire blanche et la cire aventurine.
En général, les papiers de couleur, les cires de couleur, tout cela est de fantaisie, et une personne de très-bon goût ne s'en sert pas. Quant aux papiers à dessins et à fleurs, excepté les collégiens, les pensionnaires et les grisettes, je n'en ai jamais vu prendre à personne. Je me trompe : beaucoup d'étrangères, beaucoup d'iVnglaises surtout, ont cette manie-là.
L'encre bleue est excellente pour les yeux; elle n'est pas sohde, mais il n'y a rien à dire comme convenance; c'est tout à fait une affaire de goût.
Les enveloppes sont longues ou carrées, suivant la mode; le petit papier s'emploie pour les billets; la forme la plus usitée pour la lettre est le poulet de coquille. Si vous y mettez
des armes et des chiffres, que ce soit en blanc, et non en or ou en couleur ; évitez ce qui est voyant, ce qui est extraordinaire ; ce n est jamais d'un goût châtié.