LA MAITRESSE DE MAISON
Ce rôle est un des plus difficiles à jouer dans le monde ; on ne s'en préoccupe guère maintenant, aussi n'y a-t-il plus de salons, plus de ce que l'on appelait autrefois une maison ouverte. On envoie des invitations pour un bal, pour un raout ou un dîner, on offre aux gens ce que Ton croit nécessaire , non pas à leur agrément, à leur utilité, mais à sa vanité propre, et puis on ae s'en occupe plus. On ne reçoit plus
COMxMENT ON FAIT SON CHEMIN
afin cr amuser les autres, mais s'amuser soimême, il faut que le monde admire le programme d'une fête, il faut qu on répète partout:
— C'était superbe, c'était splendide ! Madame X*** a le plus bel hôtel de Paris, elle a dépensé trente mille, cent mille francs et le reste dans cette soirée.
Lorsque les trompettes de la renommée ont proclamé ces phrases sonores, on est content^ on se regarde dans sa glace avec orgueil, car on fait des envieux ; n'a pas des envieux qui a le désir d'en avoir; l'envie ne se prodigue pa^ elle sait où elle s'adresse.
Ce n'est pas ainsi que j'entends les devoirs d'une maîtresse de maison. L'hospitalité antique , celle qui s'exerce encore dans quelques parties de l'Orient, doit être notre modèle. Je ne vous engage pas à laver les pieds de vos hôtes, ni à en essuyer la poussière, ce se-
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rait une mesure malséante et difficile en certaines occasions. Les usages modernes sont beaucoup moins humbles, mais aussi empressés.
Nous prendrons, si vous le voulez bien, une femme chez elle, en tous les moments de la journée, non pas comme ménagère, comme mère de famille, maiscomme femme du monde; nous chercherons les différentes nuances du savoir-vivre, suivant les circonstances et les personnes à qui on s'adresse. Une des rares est de bien recevoir ses visites : c'est l'écueil des esprits ordinaires.
Le malin d'abord, levez-vous d'assez bonne heure pour être prête au moment de déjeuner. Il n'est pas absolument nécessaire d'être habillée, on peut avoir des négligés élégants, qui prêtent du sans-gêne à cette première partie de la journée et qui ne vous obligent pas à vous
sauver en courant, si un visiteur matinal se
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présente. Souvent un ami de votre mari peut le chercher pour une affaire ou pour un plaisir, on l'introduit dans la salle à manger; soyez en état de paraître, ne mettez pas votre seigneur et maître dans la nécessité de se dé' ranger et d'aller rejoindre le fâcheux dans sa chambre, ou de vous voir quitter la table parce que vous avez une robe de chambre fanée, des savates ou des cheveux ébouriffés. Une femme se doit à elle-même de se montrer avec ses avantages.
L'homme que vous recevez ainsi de raccroc^ lie vient pas pour vous. 11 vient pour son camarade; ne le forcez donc pas à s'occuper de vous, ne vous occupez de lui que secondairement. Ne négligez pas la conversation, suivez-la. Si elle se tourne vers des matières que vous ne connaissiez pas ou qui vous ennuient, subissez-la : probablement ces sujets plaisent à ceux qui les traitent. Vous pouvez les laisser ensemble
quand vous avez terminé votre repas, ils ont peut-être besoin de causer. En toute occasion, savoir se retirer à propos est une preuve d'esprit!
Les visites d'intimité se font le matin, avant les autres ; pour celles-là je n'ai pas d'étiquette à prescrire, cependant il est des délicatesses jusque dans Tamitié, vous les comprenez et vous les sentez vous-mêmes. Elles sont franches sans être brusques : on doit à ses amis la vérité, lorsque cette vérité peut leur être utile et qu'il leur est possible d'empêcher qu'on leur nuise s'ils sont prévenus; autrement à quoi bon ? Pourquoi les affliger de ce qui passerait inaperçu s'ils l'ignoraient? Pourquoi révéler des choses blessantes et faire naître des pensées amères dans une imagination tranquille?
Ne répétez pas un propos, n'en faites pas ; non-seulement c'est un manque de cœur et d'esprit, mais c'est un manque d'éducation.
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Laissez cela aux portières et aux tripoteuses. Les affaires des autres ne vous regardent point, si ce n'est pour rendre service. Vous avez les vôtres, vous avez à régler votre vie, c'est suffisant, plus que suffisant ; dans ce seul cas, la personnalité est excusable. On fait souvent tant de mal avec un propos !
La meilleure façon de se faire aimer, c'est d'être bienveillante. La bienveillance est toujours gracieuse ; et quoi de plus charmant que la grâce ! Ensuite il est si malaisé de porter un jugement certain sur ce que l'on sait imparfaitement ! Pour bien juger les gens, il faut se mettre à leur point de vue, non pas au sien propre. II faut savoir comme eux dans quelle position ils se trouvent: il faut avoir leurs sentiments, leurs entraînements, leurs passions; il faut souffrir et désirer comme eux, de la même manière ; il faut avoir leurs souvenirs et leurs espérances, sans quoi on les condamnera, jus-
tement peut-être, quand ils feront bien, et on les excusera quand ils seront blâmables. On ne peut mesurer personne à son aune ; cnacun a la sienne et tout est relatif. Telle faute est très- grande pour vous et très-vénielle pour votre voisin; cela dépend du degré d'intelligence et du développement qu'elle a reçu ; cela dépend même du cœur, et très-souvent des circonstances.
Combien de fois nous-mêmes ne sommesnous pas accusées sans être le moins du monde coupables, d'intention du moins. On est sévère envers nous, nous le déplorons, nous nous en plaignons hautement, nous crions à l'injustice : accordons à notre prochain ce que nous réclamons, et nous serons indulgentes alors. La sublime morale de l'Évangile n'a pas de meilleure occasion d'être pratiquée. Elle se présente sans cesse, et souvent, je le répète, on cause tant de malheurs avec un mot 1
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Cette digression ne s'éloigne point de notre sujet. Il est dans Y éducation de ne point parler à tort et à travers. La mesure dans la conversation est une des marques positives qu*on a été bien dirigé et, par le temps qui court , généralement cette mesure est trop rare. Les jeunes filles n'ont plus de réserve, elles prétendent tout savoir : elles tranchent, elles décident, elles imposent des lois ; avant que d'avoir de l'expérience, elles veulent en donner à ceux qui en manquent : hélas I elles la paieront cher plus tard, et elles seront forcées de convenir qu'elles l'ont acquise à leurs dépens.
Dans l'après-midi arrivent les curieux ou les ndifférents ; ceci rentre dans mon domaine. Quand vous êtes seule avec une personne, sondez adroitement sa conversation, et vous découvrirez bientôt son goût favori , le tour qu'elle souhaite lui donner. Si cette personne est instruite, si c'est un artiste, parlez-lui de science,
parlez-lui de son art; si c'est un militaire, parlez-lui batailles ; si c'est une femme futile, parlezlui chiffons ou sport ; fournissez-leur la possibilité de briller, fût-ce à vos dépens ; donnez la réplique, faites des questions qui amènent des léponses développées.
W'ayez point l'air incrédule, surtout évitez la moquerie, c'est le travers des sots. Prenez les choses comme on vous les présente, ne querellez pas , chez vous vous êtes une autorité, et la lutte, pour être admise, doit être égale. Si on discute en votre présence et que cette discussion ne dépasse pas le bon goût, contentezvous de la diriger, ne prenez aucun parti, car vous désobligeriez le vaincu, qui n'osera pas vous contredire et vous cédera de mauvaise humeur.
Il peut arriver que plusieurs visiteurs se rencontrent en même temps et qu'ils ne se connaissent pas entre eux. Ici votre rôle devient déli-
cat; pendant que vous causez avec les uns, les autres se regardent ou s'ennuient. Rendez la conversation générale, de façon à les intéresser tous. Après quelques mots particuliers échangés avec chaque arrivant, introduisez-le dans le cercle, mettez-le vivement au fait de ce dont il est question, afin qu'il puisse placer sa phrase. Tachez de ne laisser choquer aucune opinion politique, il en résulte des haines et des rancunes très-dangereuses, en province surtout, où rien ne s'oublie.
Soutenez les faibles, relevez-les, prêtez de Tesprit à ceux qui n'en ont point, faites valoir ceux qui en ont, remarquez les traits qu'ils lancent, faites-les courir, ils vous en sauront gré. On prend les hommes et les femmes par Tamour-propre comme les alouettes avec le miroir. En observant ce que je vous prescris, vous acquerrez la réputation universelle d'une femme aimable, même si vous n'a-
DANS LE MOrîDE
vez qu'un esprit ordinaire. Dans le monde on réussit souvent mieux par la médiocrité" que par le génie. On vous accorde ce que vous n'exigez pas; la reconnaissance de ceux devant qui vous vous effacez, vous tient compte des succès que vous leur abandonnez modestement. Vous pourrez vous en dédommager ailleurs, quand vous serez vous-même une étrangère et que vous ne devrez rien à vos auditeurs, les bons esprits remarqueront votre délicatesse, elle deviendra un charme de plus.
. Vous devez vous lever pour ceux qui entrent chez vous, pour les jeunes gens vous vous soulevez seulement ; pour les hommes plus âgés, vous quittez votre siège, mais sans bouger de place. Vous allez au-devant d'une femme, plus ou moins, suivant le degré d'intimité qui existe entre vous, suivant son rang, son âge et la considération dont elle jouit. Vous ne reconduirez
que les femmes et guère plus loin quo votre
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c8 COMMENT ON FAIT SON CHEMIN
salon, à moins que ce ne soit de ces visites exceptionnelles qui exigent une grande cérémonie.
Si la femme à qui vous parlez a un titre, ne Ten assassinez pas ; cependant, si vous n'êtes pas liée avec elle, vous pouvez le risquer une fois ou deux dans le courant de la séance, mais pas davantage. Les seuls titres qui se donnent toujours dans la bonne compagnie sont ceux de duchesse, de maréchale et de princesse.
En reconduisant les gens, soyez certaine qu ils sont déjà éloignés avant de pousser la porte, et fermez-la doucement, il n'est pas poli delà jeter après eux, comme si on était pressée de s'en débarrasser.
Quand vous avez du monde à dîner, la première chose à laquelle, vous devez réfléchir, ce sont vos convives. Assortissez-les de façon à ce qu'ils se conviennent. Tâchez qu'ils soient du même monde, si c'est possible; dans
Dx\NS LE MONDE
tous les cas , ils doivent poui'tant se connaître, c'est-à-dire avoir entre eux assez d'affîmtés pour qu'ils soient satisfaits de s'être rencontrés chez vous. Eq un mot, que les éléments de la réunion soient homogènes, autrement vous serez tristes et gênés, malgré vos efforts, vous n'obtiendrez qu'un ennui suprême, tous hs yeux iront de la porte à la pendule,' comme ceux des écoHers aspirant à l'heure où la classe finira.
^ 11 est des perso.ines qu'il faut amuser, dont resprit est paresseux ou enveloppé de langes, ayez à leur intention un de ces causeurs qui sont à eux seuls un spectacle : ils écouteront, ils riront, ils seront heureux de se faire divertir sans peine. D'autres, au contraire, aiment à causer eux-mêmes ; réunissez-les, ils se renverront la balle d'un bout à l'autre 'de la tabis, la gaieté viendra par émulation, vous aurez un repas charmant. Si vous connaisses des célé-
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brités, ne les engagez le même jour que si vous êtes sûrs qu ils le désirent vraiment. Uun fera tort à Tautre, il s'établira une sorte de rivalité qui les contrariera toutes les deux : les célébrités veulent être admirées seules avant tout. Un écueil dans lequel tombent beaucoup de maîtresses de maison, c'est la préoccupation constante de l'homme remarquable qu elles reçoivent. On croirait qu elles sont leur cornac et qu'elles montrent la bête curieuse. Les regards sont fixés sur lui, il ne peut couper sa viande sans qu'on sache comment il s'y prend. A force d'admiration, on arrive à l'iinportuiiité. On exige de ce pauvre grand homme qu'il divertisse à tout prix la compagnie, qu'il parle, qu'il ait de l'esprit, qu'il étale sa marchandise, c'est tout bonnement un supplice qu'on
lui impose.
Yotre tâche à vous, maîtresse de maison, c'est de le faire valoir, c'est de le mettre en
relief sans qu'il s'en aperçoive ; traitez-le en apparence comme tout le monde, n'exigez rien de lui que ce que donne un convive ordinaire, il se livrera petit à petit, et vous en tirerez le meilleur parti possible.
Une femme qui ne suivait pas ces principes, avait invité à dîner Alexandre Dumas fils ; il était placé à côté d'un officier d'artillerie et d'une dame qui n'avait pas assez d'yeux pour le regarder. Il se tint fort sur le second plan, au grand désappointement de la société qui s'attendait à un feu d'artifice. La dame du logis en était rouge de dépit et de mauvaise humeur, elle poussa la maladresse jusqu'à dire à l'auteur du Demi-Monde qu'on comptait sur une exhibition de son esprit , et qu'il était très-mal à lui de se montrer si maussade. Ses regards ajoutaient :
— Quand commencerez-vous ?
— Madame, répliqua-t-il à cette question, qui
n'avait pas été formulée, mais qu'il avait comprise, aussitôt que monsieur aura tiré un coup de canon, je promets de ne plus parler qu en vers.
Et il montrait l'officier d'artillerie, son voisin.
Ceci était parfaitement juste et rationnel, et vous servira d'exemple pratique, bien mieux que ce que je pourrais vous dire.
Tâchez que chacun soit placé à table comme il lui convient. Vous avez de droit auprès de vous les deux hommes les plus considérables, ou les plus âgés. Si les conversations prirticiilières s'engagent naturellement, ne les dérangez point, laissez une liberté absolue, que vous n'arrêteriez que si elle devenait de la licence, cela n'est pas à craindre dans la bonne compagnie. Que votre service soit réglé d'avance avec vos domestiques, afin que vous n'ayez pas besoin de vous en occuper. Offrez à vos convives
DATÎIS LE MONDE
mais n insistez pas, rien n'est plus désagréable et plus provincial.
Votre toilette doit être simple, bien qu'appropriée à vos habitudes d'élégance et de fortune. Ne menez ni joyaux éclatants, ni dentelles remarquables. Effacez-vous et laissez briller les autres, je vous l'ai dit, c'est la première loi de cet art si difficile et si gracieux de faire les honneurs de chez sol Ayez un mot agréable à adresser à tous et à toutes, informez-vous de ce qui les touche afin de les en entretenir. Fuyez les compliments exagérés, tournez votre phrase naturellement, de façon à ne pas embarrasser celui à qui elle s'adresse. Les éloges à brûle-pourpoînt déplaisent mortellement aux esprits justes.
Tout ceci sont des nuances résumées par un simple fait ; occupez-vous sans cesse de ceux que vous recevez, soyez tout pour eux, ayez
néanmoins assez d'adresse pour qu'ils ne s'ea aperçoivent pas et pour ne pas les assommer de vos prévenances : la science de la maîtresse de maison est là*