‹ Comment on fait son chemin dans le monde [microform]; code du savoir-vivreChapitre 5 sur 14 · DE LA POLITESSE · texte numérisé non relu

DE LA POLITESSE

La politesse doit se retrouver dans chaque circonstance de la vie. Quoi qu'il arrive, quoi que Ton fasse, il ne faut pas l'oublier ; elle facilite toutes choses; avec elle on obtient ce que Ton ne saurait avoir si on la mettait de côté, ainsi que le font beaucoup de gens.

Elle prévient en faveur de celui qui se présente, elle dispose à accorder ce que Ton de-

mande ; la réussite est souvent dans la façon de solliciter.

Avec une politesse exquise on sait tout dire, même de méchants compliments : on met le bon droit de son côté, on arrête sur les lèvres de son adversaire des expressions inconvenantes, en lui présentant un maintien digne et froid. C'est une leçon salutaire et la plus piquante des épigrammes.

La politesse se mesure selon la personne à qui elle s'adresse. On est poli avec les domestiques, plus poli qu'avec ses égaux, parce que, s'il en était autrement, ils auraient le droit de se plaindre, et de pareilles plaintes ne peuvent pas être admises. Cette politesse n'est pas la même que celle employée avec le supéiieur. La mesure est de savoir les régler.

Lorsque vos gens vous rendront les services ordinaires et pour lesquels vous les payez, remerciez-les ; vous les iorcez ainsi à être conve-

nables eux-mêmes. Ce remerciement n'est point une faveur que vous accordez, ce n'est pas non plus une avance, c'est une preuve de satisfa^îtion^ c'est comme si vous disiez :

— Vous avez bien fait, je vous en sais gré ; souvenez-vous en pour toujours bien faire.

Affectez cette attitude digne avec vos inférieurs, quels qu'ils soient. Elle a beaucoup de nuances , prenez garde I Si elle est outrée, elle aiTive à l'impertinence. C'est une façon de se moquer des gens que d'être trop obséquieux. Jadis, quand il y avait des grands seigneurs, ils excellaient dans cet art de mettre un ennuyeux

ou un outrecuidant à la porte, en l'assassinant de compliments et de révérences. Ils ne daignaient être insolents qu'avec leurs égaux ; c'est une lâcheté de provoquer ceux qui ne peuvent pas se défendre.

Avec nos gens, la politesse ne doit pas aller jusqu'à la familiarité. Ils ne savent plus.

comme ceux de l'ancien régime, s'arrêter aux bornes permises, et ils n'ont plus l'excuse de leur attachement, pour s'immiscer aux affaires de la famille et vivre dans son intimité. Donnezleur les ordres nécessaires, ne les blessez point par des expressions malséantes ou un ton de dureté; néanmoins ne leur faites aucunes confidences, si petites qu'elles soient : du jour où vous partagez un secret avec eux, ils se regardent comme vos maîtres et ils en abusent.

Pour qu'une maison marche bien, il est indispensable que la maîtresse puisse chasser ses domestiques, séance tenante, s'ils manquent à leur devoir ; à moins qu'ils ne soient entièrement dénués d'intelligence, ils ne vont que jusqu'où vous voulez,

U en est de même avec les ouvriers et les inférieurs, quels qu'ils soient.

Une chose que je ne saurais trop vous répéter, c'est que les inférieurs sont pour beaucoup

dans le bonheur de la vie. Ils y tiennent une place qu'on n'apprécie pas assez et qui est immense. Ils appellent les tracasseries et les coups d'épingles, qui font à la longue des plaies inguérissables et d'autant plus douloureuses qu'où n'ose pas s'en plaindre.

Il y a du tact dans la politesse, il y en a plus que je ne pourrais vous l'exprimer, et je voudrais cependant vous le faire comprendre. Ne demandez à ceux qui vous obéissent que ce qu'ils peuvent faire, autrement ils vous refuseraient peut-être, et que feriez-vous alors ? Exigez ce qu'on vous doit, forcez qu'on vous le rende, ou plutôt imposez-le par votre manière d'être, c'est encore le plus sûr moyen.

. Avec vos égaux dans le monde, évitez Taffeo tatîon, les cérémonies inutiles. Marquez que vous les connaissez, n'insistez pas quand on vous résiste : ainsi ne restez pas une demi-heure à une porte pour ne point passer la première : si,

^ . COMSiENT ON FAIT SON CHEMIN

après vous être écartée, ou vous refuse, avancez, en saluant, bien entendu. Votre geste, votre attitude doivent exprimer que vous obéissez, ce qui est encore une façon d'être polie.

Néanmoins, vis-à-vis d'une personne âgée., faites-lui comprendre que vous ne lui céderez pas, parce que vous ne devez pas lui céder. Il y a une déférence dans le regard, dans la voix, qui exprime la pensée aussi bien que les paroles.

Ètes-vous dans un cercle peu nombreux ? levez-vous quand il entre une autre femme ; pour les hommes ne bougez pas. Une femme vient-elle vous parler et reste-t-elle debout, ne lui répondez pas en restant assise. Bien que ce soit passé dans les habitudes actuelles, ce n'en est pas moins une impertinence.

J'ai vu donner une leçon à deux ou trois poupées à la mode par une douairière, leçon dont je me serais souvenue à leur place.

Elle se promenait dans un bal appuyée sur le bras de sa petite-fille : s' approchant d'un groupe de jeunes fauvettes, gazouillant à qui mieux mieux, elle leur demanda le sujet de leur joie. Pas une ne se leva pour lui répondre : elle les écouta quelque^ instants de haut, puis elle fit signe à sa petite-fille de lui avancer un fauteuil et s'assit en face des rieuses.

— Allons, mesdames, dit-elle, vous ne voulez pas monter jusqu'à moi , je le vois bien, il i-mt que je descende jusqu'à vous : continuez.

Ceci fut dit d' un ton de plaisanterie gracieux. . . pourtant la vieille dame fut comprise, car elles se levèrent toutes à la fois comme si un ressort les poussait. Je parierais volontiers que, malgré cela, elles ont recommencé la même impolitesse chaque fois que l'occasion s'en est présentée.

Les révérences que l'on fait maintenant ont un double mérite : d'abord ce ne sont pas des révérences, ensuite elles sont un modèle parfait

de disgrâce. On saute sans quitter la terre et en indinant la tête, cela ressemble à un tic ou à une convulsion. Je ne vous engage pas à vous poser comme M. Jourdain en réclamant une place pour la troisième, mais demandez à vos mères la charmante ondulation du corps que nos maîtres de danse nous apprenaient dans notre jeunesse. Cela était décent, aimable, gracieux surtout.

Nous savions qu'il fallait graduer nos saints suivant la personne à qui ils s'adressaient ; nous ployions un peu moins, voilà tout ; la différence était imperceptible et cependant elle était marquée. C'était un mérite auquel on faisait attention dans le monde. On disait :

— Madame ou mademoiselle une telle salue bien.

Comme on disait : elle danse bien.

Quant aux hommes, leur salut avait beaucoup de noblesse; j'en ai connu qui se distin-

guaient fort par là. A présent, la noblesse, le salut, la grâce, tout a disparu.

Je ne vous conseille pas de vous éloigner par trop de ce qui se fait autour de vous, mais de modifier et de vous rapprocher le plus possible du mieux^ sans blesser personne.

Ceci est non-seulement un procédé de cœur,

mais c'est encore un procédé d'éducation ; il est,

hélas ! trop négligé. C'est à qui écrasera son

voisin, c'est à qui lui jettera au visage qu'on a

plus de fortune ou de puissance que lui. On

s'inquiète bien de l'humiliation qu'on cause I

c'est au contraire une volupté. On ne sait plus

se faire pardonner ses succès, sa richesse et sa

beauté, aussi les triomphes se paient cher, et

Ton se fait plus d'envieux que d'amis.

Vestris disait, en réfléchissant profondément :

« Que de choses dans un menuet I n

M COMMExNT ON FAIT BOK CHEMIN

Il avait peut-être raison à son point de vue^ je dirai également au mien :

« Que de choses dans une révérence! »

Ces mièvretés, que Ton dédaigne, ont plus d'importance qu'on ne croit. Depuis que nous sommes tous égaux, on exige beaucoup plus des autres en leur rendant moins.

Rien n'est réglé, chacun croit devoir obtenir le maximum de la politesse et ne donner que ce qu'il lui plaît. ]1 n'y a plus de classes, il n'y a que des individus; ces individus ont d'eux-mêmes une telle opinion que, selon eux, ils sont les premiers partout. Cette foule de premiers a beaucoup de peine à se tenir sur le même rang ; elle s'y presse, elle l'obstrue, et les gens de mérite modeste restent derrière. Il est facile de comprendre combien ces vaniteux sont exigeants.

Pour ce qui concerne les eapérieurs, — vous avez, je l'espère, le bon esprit d^ reconnaître

qu'il en existe en ce monde, — c'est souvent une affaire d'étiquette, c'est plus souvent une affaire de devoir, ne l'oubliez pas.

Remarquez bien, mes chères lectrices, que ces règles sont universelles, qu'elles convier»nent à tous et à toutes. Encore une fois il n'y a plus de classes, il n'y a que des positions. Ce code du savoir-vivre dont je vous entretiens est aussi obligatoire dans un appartement modeste que dans un salon doré. La véritable et fructueuse égalité est l'égalité devant l'éducation, devant la distinction des manières. On a détrôné les hasards de la naissance, on a élargi les cadres de la société, afin que tous les mérites y puissent trouver place. Cette admission est désormais acceptée, rendons-la légitime et naturelle, en répandant les traditions del'ancienne bonne compagnie, en les faisant revivre; qu'elles entrent dans les mœurs modernes en s' appropriant à leurs exigences, qu elles amènent entre

la personne qui vend et celle qui achète uti échange d'égards, les relations n'auront qu'à gagner de part et d'autre, qu elles rendent les transactions faciles par les formes et par l'urbanité, qu elles élèvent le niveau au lieu de l'abaisser, ainsi qu'on a fait jusqu'à présent. Je serai très-heureuse d'y contribuer et ma plus douce récompense serait d'avoir réussi.

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