‹ Comment on fait son chemin dans le monde [microform]; code du savoir-vivreChapitre 6 sur 14 · PHYSIOLOGIE DE LA TOILETTE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE DE LA TOILETTE

Voici, mes chères lectrices, un sujet qui demande de sérieuses réflexions et de grands développements. La toilette est une des obligations de notre vie féminine, et quand je dis obligations, ne croyez pas que je plaisante, rien n'est plus sérieux. Le monde a ses lois, qu'il faut suivre, il a ses nécessités, qu'il faut subir; ces lois et ces nécessités ont des conséquences qui influent sur notre position et sur notre avenir.

Une des véritables forces de la femme, c'est la grâce.

L'auxiliaire le plus puissant de la grâce, c'est la toilette.

Occupons-nous donc de la toilette, non pas au point de vue des chiffons et de la mode, mais au point de vue de la convenance, de Tesprit et de la séduction.

J'entends par la séduction, le désir de plaire à tous, l'envie d'être agréable à regarder, abstraction faite de la coquetterie, dans la mauvaise acception de ce mot.

D'abord, qu'est-ce que la coquetterie ?

C'est quelquefois un crime, et cependant, presque toujours un charme. Les coquettes ressemblent aux conquérants, elles sont ambitieuses de conquêtes, elles livrent des combats acharnés et ne se reposent qu'après le triomphe. Rien ne leur coûte pour réussir, elles voient couler les larmes et le sang ; elles assistent à des désastres

terribles de sang-froid; elles sont féroces. Celui qui leur résiste, dont le genou ne ploie pas devant elles, devient leur ennemi personnel, tousles moyens sont bons pour le soumettre, il n'est pas de diplomates dont l'habileté puisse se mesurer avec la leur.

Elles trouvent des armes dans les plus petites choses; rien ne leur échappe; ce qui devrait les perdre les sauve, tant elles s'y prennent avec adresse pour diriger les événements. Elles profitent des fautes, des faiblesses, des moments d'oubli; elles gardent dans leur souvenir un mot lancé sans intention, et elles savent l'adapter juste à la place qui lui convient pour qu'il devienne dangereux.

Rien ne leur est sacré, ni la réputation, ni le bonheur de leurs adversaires; elles sacrifient sans hésitation ceux et surtout celles qui les gê* nent; c'est une hécatombe offerte à leur omnipotence, dont la possession le»r plaît et te enivre.

vre. Elles ressemblent aux idoles du paganisme : leur faut des victimes humaines. Ce caractère est heureusement rare, pourtant il existe ; j'oserai dire qu'il tend à disparaître de la société proprement dite.

Les hommes ne s'occupent plus assez exclusivement des femmes pour qu'elles exercent sur eux une influence complète. Ces sortes de tyrans régnent encore dans un monde qui n'est pas le nôtre et dont nous n'avons pas à nous occuper, Elles sont d'autant plus à craindre qu'aucun frein ne les arrête et que tout leur est possible. Ce n'est pas à cette coquetterie-là que nous devons songer : elle n'a rien à démêler avec l'éducation. On peut être lâche et méchante sans manquer à aucune des lois de l'étiquette. J'ai voulu vous tracer ce crayon, ainsi qu'on disait au xvii* siècle, en passant et sans tirer à conséquence ; c'est toujours un danger signalé, et les dangers qu'on connaît s'évitent facilement.

Ce que l'on appelle vulgairement la coquetterie n'est pas une chose aussi grave. Il s'agit simplement de l'envie de plaire, plus ou moins adroitement exprimée. Cette envie de plaire a d'excellents côtés : elle nous donne non-seulement la grâce du corps, mais celle de l'esprit ; elle nous inspire les moyens de faire valoir nos avantages, et c'est toujours une façon de savoir vivre que d'être aimable pour les autres.

Le désir de se rendre agréable à tous n'a rien de blâmable, encouragez-le chez vos enfants dans le bon sens du mot, c'est un stimulant d'une grande puissance, il vaut presque celui de l'émulation,

11 est des règles pour la toilette, qu'il faut tâcher de maintenir ; elles contiennent les imaginations entreprenantes et ambiiieuses, qui, sous prétexte de progrès, nous conduisent à l'anarchie, et l'anarchie est le mobile de la destruction.

Chaque âge a sa toilette spéciale, comme chaque visage, chaque physionomie a sa nuance pai'ticulière, le grand art est de les faire valoir, sans s'écarter de la mode adoptée et sans en être esclave néanmoins.

Ce qui est parfait pour le négligé du matin, serait déplacé le soir, et vice versa.

Nous allons donc prendre successivement ces différentes toilettes, les analyser, les décrire, les approprier aux individus, avec leurs raisons d'être, et vous veirez combien ce petit code simplifiera les embarras, combien il vous sera utile, combien il vous révélera de faits que vous ignorez sans doute, vous qui êtes jeunes et qui vivez dans un siècle où Ton n'étudie que

ce qui rapporte.

Excepté les très-jolies femmes, nous avons toutes besoin de parure, les belles en bonnet de nuit, ont deux fois le droit de l'être en robe de bal. Il est donc très-urgent de songer au

négligé, suivant les exigences de la fortune toutefois. Tout le monde ne peut pas avoir des peignoirs de mousseline brodée, doublés de tafl'etas rose, tout le monde peut avoir une robe de maison irréprochable et de bon goût, il ne faut pour cela que du soin et la simple économie d'une ménagère.

Si vous voulez rester femme comme il faut, ne vous montrez k personne qu'après avoir fait une petite toilette en sortant de votre lit ; si vous voulez être une femme adroite, arrangezvous pour que votre mari ne vous surprenne point dans un désordre qui vous sied mal et qui grave votre image d'une façon désagréable en sa mémoire. Peut-être la paix et le bonheur de votre ménage dépendent-ils de là.

Jeune ou vieille, les inconvénients sont les mêmes à cet égard.

. Jeune, vous perdez vos avantages, vous vous dépouillez d'une puissante séduction.

Vieille, vous ajoutez un grief de plus aux injures du temps. Une vieille femme qui se respecte et qui désire conserver autour d'elles les affections et les plaisirs permis à son âge, doit soigner sa toilette avec plus de minutie que si elle avait vingt ans, non pas pour s'embellir, mais pour se faire supporter. Un visage ridé est assez pénible à voir pour qu'on tâche de le déguiser de son mieux, sans le feindre toutefois.

Ainsi donc, le matin, cachez vos cheveux blancs ou noirs sous un bonnet sinon élégant, du moins d'une propreté exquise, tout ce qui est blanc autour du visage sied à la physionomie, cela repose le teint et cela rajeunit.

Ne portez jamais de savates, c'est bon pour les portières, rien n'est de plus mauvais goût ; ayez des pantoufles larges si vous tenez à vos aises, mais que ce soit une chaussure. Rappelez vous ce que je ne saurais trop vous

répéter, c'est que la première éducation se révèle par les moindres détails, c'est qu'une personne bien élevée vous jugera en vous apercevant chez vous pendant cinq minutes, en vous entendant parler. On ne s'y trompe pas lorsqu'on a reçu soi-même les notions que l'on ne saurait perdre plus tard, dans quelque position qu'on se trouve.

Je vous parlais tout à l'heure de vos aises, nous allons en causer. Défions-nous en, rien n'est plus dangereux, et l'on ne sait où cela nous mène, ou plutôt on le sait trop, surtout lorsqu'on en a essayé. Pour être à sofi aise, on se néglige, on prend de funestes habitudes, on ne se lace plus, on se contente de la plus stricte propreté, on néglige la recherche, on fuit toute espèce de gêne, et la gêne, rappelez-vous le bien, est le fondement de la société polie. Si chacun s'abandonne à ses instincts, si chacun adopte ce qui lui est le plus commode, il

COMMENT ON FAIT SON CllEMlN

n'y a plus d'autres lois que Tégoïsme, et il faut renoncer à vivre en commun.

Les petites choses conduisent aux grandes, ne l'oubliez pas.

Yoilà pourqnoi la toilette du lever doit être encore plus soignée s'il est possible que les autres.

Ayez un vêtement quelconque adopté dans votre cabinet de toilette pour peigner et démêler vos cheveux. Ce sont des habitudes trop négligées malheureusement par le temps qui court.

L'arrangement de la chambre est aussi fort essentiel. Un axiome très-vrai dit que l'o juge les gens par leur maison, le caractère se révèle par l'entourage. Une chambre à coucher élégante, si la fortune le permet, mais au moins d'une propreté méticuleuse, indique un esprit d'ordre très-précieux chez une femme. L'esprU d'ordre est un des principes fondamentaux de toute éducation complète, de même

que la propreté est le luxe du pauvre, et ce luxe-là en vaut bien un autre ; sans lui on peut dépenser des millions ou se couvrir de dorures, on ne trompera jamais un observateur.

Votre mari ne doit pas être traité par vous sans conséquence, songez que les autres femmes ne se montrent à lui que sous les an?îes, et ne renoncez pas volontairement à vos avantages. Ceci est plus qu'un défaut de l'éducation, c'est une des premières règles de la théorie du bonheur. Combien de refroidissements sont arrivés pour ce malheureux sans- gêne que je vous recommande de fuir!

N'allez pas cependant d'un excès à l'autre, n'ayez pas l'air, le matin chez vous, de sortir d'un baquet d'empois. Soyez tirée à quatre épingles, si cela.vous plaît, mais que les épingles ne se voient pas, c'est bien assez qu'on les

devine.

Je ne vous défends pas les excentricités ea

robes de chambre, pourvu cependant que vous soyez dans une position où l'excentricité soit permise : n'est pas excentririque qui veut. •— Pour certaines personnes, c'est un affreux ridicule. Une femme très-jolie, très-riche, très-célèbre, d'un esprit ou d'un talent incontesté, peut seule se permettre ces incartades. De la part d'une mère de famille obscure, d'une bourgeoise inconnue, c'est une prétention affichée ; or les sottes affichent seules des prétentions, à moins que ce ne soit un métier d'en avoir, et je n'écris pas pour cette catégorie-là. En sortant de la simplicité imposée par le monde à une femme qui se respecte, vous vous exposez à être prise pour ce que vous n'êtes point et à en subir les conséquences.

Quelque bizarre que soit votre parure d'intérieur, proscrivez les bijoux de toutes sortes, ne vous couvrez pas de bracelets, de chaînes, de colliers, n'ayez pas des boucles d'oreilles

voyantes ; tout cela est bon pour le soir, et encore n'en faut-il pas abuser.

^ Nous ne sommes pas des odalisques nées pour orner un harem ; nous sommes des femmes intelligentes, très-décidées à user de leurs moyens de plaire, mais sachant les diriger, les ménager surtout ; la prodigalité ne vaut rien, même en coquetterie, bien entendue. C'est en ce cas-là surtout que le calcul est permis.

On ne nous laisse pour défense que notre faiblesse même ; les faibles sont obligés d'avoir recours à la ruse, ils ne peuvent opposer à la force que l'adresse ; on ne saurait leur en faire un crime apparemment.

Une des grandes erreurs des femmes aujourd'hui, je vous le disais l'autre jour , c'est de consulter uniquement la mode dans le choix de leurs parures. — La mode est aussi aveugle que la fortune. Elle rend des arrêts souvent stupides, et elle les impose à tort et à travers.

11 lui plaît, par exemple , que les robes soient longues, parce qu une robe longue révèle une grande dame, qui possède une voiture, qui peut avoir des pages pour porter sa queue. Tout aussitôt la gent trotte-încnu s'en va, balayant les rues et les boulevards avec des étoffes à vingt francs le mètre et se pavane en regardant à chaque instant derrière elle si sa traîne la suit.

- Jemerappelletoujoursunedemoiselleduquart demonde, se promenant majestueusement devant un théâtre, en hiver, par une pluie torrentielle, un jour de première représentation, en attendant rhomme qui raccompagnait, i-esté en arrière pour causer avec des amis. Elle avait une de ces splendides jupes de taffetas antique, fond blanc, broché Pompadour ; elle la laissait étendue sur Tasphalte, couvert d'eau et de boue. Cinq minutes après, elle avait une garniture de 30 centimètres de haut de la plus belle

crotte de tout Paris. Elle eût cru se faire regai'der comme une bourgeoise en la relevant.

Voilà ce qu'impose la mode à une sotte. Malheureusement, beaucoup de femmes d'esprit sont sottes sous ce rapport-là.

Une petite femme doit chercher à se grandir; une trop grande doit essayer de se rapetisser ; c'est plus dlITicile, Celle qui est douée d'une taille avantageuse tâche de la faire mieux valoir. Tout cela dépend beaucoup de la toilette, des ilessiûs et des étoffes qu'on choisit. Tout cela dépend aussi de la manière de les employer.

Nos crinolines sont ennuyeuses, désagréables ; on les a exagérées de façon à les rendre impossibles. — Les dernières, en éventail, sont pis encore. Une petite feoime ainsi vêtue ressemble à un espalier. Cela est-il gracieux ? Ne vaut-il pas mieux modifier, arranger cette cloche ou cet espalier, à sa convenance?

Les brunes ne doivent pas plus porter du

mauve, que les blondes ne doivent porter du jaune. Cestune maladresse; c'est un crime de lèse-coquetterie.

Une brune, dont la peau blanche peut aborder le bleu, même le bleu de ciel, a ses véritables couleurs, le cerise, Torange : le groseille,

le rose.

Les blondes ont le bleu, le lilas, le vert, le noir; mm leur triomphe c'est la mousseline blanche, surtout la mousseline de Tlnde ; elle drape admirablement et elle a un reflet écru qui fait valoir la peau, si elle est belle.

Les pierreries écrasent, les diamants sont très-difficiles à porter ; ce qui sied le mieux, ce sont les perles iines, et même les fausses, si on n'est pas assez riche pour en avoir

d'autres.

Au bal, si vous êtes jeune, ayez beaucoup de tulle, de fleurs, de choses légères. A moins d'être bien sûre de votre fait, n'entreprenez pas

une lutte de mngnificence : la vaincue se fait moquer d'elle. Si vous voulez disputer à une autre la palme de l'élégance, le seul moyen de triompher, c'est une simplicité exquise, une de ces simplicités savantes qui écraseraient avec un chifibn deux millions de brillants.

Le grand mérite d'une toilette est de sembler naturelle et improvisée, lorsqu'elle a coûté ' des heures d'études et de préparations à celle qui la porte et à celles qui l'ont exécutée.

J'ai été témoin à un bal, il y a quelques années, d'un de ces steeple-chases dont le prix est un cœur et dont les concurrentes sont deux rivales.

Elles étaient presque également jolies, presque également riches, presque également spirituelles et jeunes ; on eût été embarrassé pour choisir. L'une voulait enlever à l'autre ce que celle-ci tenait à conserver. Il fallait une

grande habileté des deux parts. Celle qui ai-

mait depuis longtemps aimait davantage sans doute ; son cœur l'éclaira. Elle se fit faire une robe de tulle blanc, une véritable vapeur, et, s'enveloppaiit dans ce ûot, qui la fit paraître aérienne, elle n étala ni broches, ni colliers, ni boucles d'oreilles ; un seul bracelet à chaque bras. Pour ne pas avoir l'air d'une pensionnaire, elle s'était coiffée avec des pierreries légères, montées en bouquets entremêlés de feuilles de géranium velouté naturel. Sa robe portait trois touffes de géranium. Voilà tout.

L'autre avait une robe d'Angleterre ancien à trois volants splendides, plus une parure qui valait la rançon d'un roi , sous laquelle elle fléchissait; ses boucles allongeaient et rougissaient ses oreilles ; son collier lui écorchait le cou et son diadème lui Urait les cheveux. Elle parut écrasée sous ces trésors, sa beauté pâlit, on admira ses joyaux beaucoup plus qu'elle-même. Le tulle et les géraniums

obtinrent tous les suffrages, et naturellement celui du beau prétendu qu'on se disputait : famour-propre de ces Messieurs les entraîne toujours du côté du succès.

Huit jours après, les bans de la spirituelle veuve aux géraniums étaient publiés.

Depuis quelques années, on ne distingue plus dans le monde les jeunes femmes des jeunes filles ; elles portent les mêmes objets. C'est un tort. La simplicité rajeunit, une toilette simple ôte cinq ou six ans, et c'est quelque chose, surtout lorsque l'on est en quête d'un mari. Un auue écueil, c'est celui de prolonger indéfiniment la simplicité et les costumes de première communion. Mon Dieu ! qu'il est donc difficile d'être fille un peu longtemps dans une juste mesure, d'atteindre le but sans le dépasser !

L'esprit d'une femme se devine par sa toilette, bien plus certainement que par sa fortune. Rien de plus aisé lorsqu'on est riche que de dé-

penser beaucoup d'argent et d'avoir des choses chères ; le mérite c'est de les choisir et de les porter ; le plus grand mérite encore c est de s'en passer et d'être mieux que si on avait des magnificences.

Par la seule inspection de l'extérieur d'une femme, une autre femme, si elle a de l'intelligence et de l'habitude, saura à quelle classe elle appartient, quelle a été son éducation, quelle société elle a vue. Elle devinera même ses goûts, son caractère, si elle se donne la peine d'observer ; souvent la manière de placer son châle, de mettre son chapeau, d'attacher ses gants, révèlent une existence.

J'ai rencontré autrefois une marchande de pommes qui était une comtesse; je m'en suis douté en lui voyant étaler sa boutique. Je vais vous conter son histoire; elle est touchante et die ne sera pas déplacée dans ce recueil. Cette infortunée dut à son éducation la patience, le

cournge et la dignité qui la soutinrent jusqu'à lafm.

Elle se nommait la comtesse de la R***. Elle venait de se marier à seize ans, quand la Révolution de 93 sonna le glas de la monarchie et de la noblesse. Quelques jours après cette union, son frère et son mari formèrent le projet d'émigrer. Ils furent trahis; on les arrêta, et on arrêta avec eux sa mère et elle-même.

On les conduisit à la Force ; c'était le moment le plus épouvantable de la Terreur; à peine restèrent-ils une semaine en prison, on les fit comparaître au tribunal révolutionnaire, et, ainsi que cela se pratiquait, ils furent condamnés tous les cinq, sans avoir la permission de se défendre.

En entendant prononcer ce terrible arrêt, la comtesse se trouva mal; elle était si jeune qu'elle ne pouvait envisager la mort en face, et puis, tout ce qu'elle aimait allait mourh:

aussi. Malgré son courage et sa résignation, elle ne résista pas à cette épreuve. On l'emporta pour lui donner des soins ; le médecin fut appelé et déclara, par pitié peut-être, qu'elle était grosse; dès lors elle était sauvée jusqu'à son accouchement.

Il avait deviné juste, heureusement pour elle ! car on ne pouvait en être sûr encore. Son désespoir était immense néanmoins : on l'avait séparée de sa famille; elle ne devait plus la revoir. Quelque temps après, un geôlier, soidisant compatissant, lui remettait la liste des exécutions ; ses parents et son mari étaient montés le même jour sur l'échafaud.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'elle éprouva, vous le devinez. La pauvre créature resta sous les verrous tout le temps de sa grossesse, entourée de prisonniers et de malheureux qui, l'un après l'autre, marchèrent au supplice. Elle comptait les jours et savait d'avance

l'heure précise de sa mort. Du reste, elle ne tenait pas à la vie, où désormais elle devait rester seule-, sans appui et sans affection, à cet âge on croit toutes les douleurs et tous les amours éternels.

Dans les premiers jours d'août94 la révolution thermidorienne eut lieu. Robespierre mourut ; elle accoucha le 11, d'un enfant mort. Les exéculions cessèrent avec le supplice du quasidictateur ; elle ne sortit pas siir-le-champ de prison, mais elle n'y resta guère ensuite ; on la fit élargir avec beaucoup d'autres et on la jeta sur le pavé sans ressources et sans amis.

Elle avait toujours habité le château paternel ; elle ne savait rien de la vie, elie ne connaissait personne à Paris, où elle était entrée pour la première fois le jour de son arrestation. Elle n'avait ni bardes ni argent : jeune et belle, elle devait promptement attirer l'attention, surtout par son étrange embarras ; elle s'ar-

rêtait, reprenait le chemin qu elle venait de parcourir, l'abandonnait encore pour le reprendre. Quelques passants Tattaquèrent ; elle ne répondit rien et se mit à pleurer. Une femme du peuple en eut pitié et l'emmena. Elle lui fit raconter son histoire, dont l'excellente créature fut très-touchée ; elle lui demanda de travailler avec elle et lui offrit la moitié de son logement. La comtesse accepta ; elle n'avait ni asile ni psdn; ce fut pour elle un coup de la Providence. Élevée très-simplement, elle était fort adroite à tous les ouvrages de femme, et elle parvint assez promptement à gagner suffisamment j)Our couvrir sa dépense.

Pieuse et résignée, elle accepta ces douleurs, ce dépouillement , comme la volonté de Dieu. Les biens des condamnés étaient saisis, vendus, elle, ne possédait plus rien sur la terre. Ceux de sa caste étaient dispersés, sa famille détruite, elle ne savait où retrouver une rela-

lur

tîon, une amitié ; elle se résolut à rester dans le milieu où le hasard l'avait poussée et devint la compagne affectionnée de sa protectrice. Celleci l'aima bientôt comme sa fille ; elles convinrent de garder pour elles seules les antécédents de la comtesse, qui renonça franchement jusqu'à ie meilleurs jours, à son rang et à ses espérances.

Cependant elle ne put détruire sa distinction native, elle ne put dissimuler ses manières de grande dame, qui formaient un contre-sens avec son costume. Elle ne pouvait surtout oublier de qui elle était fille, le nom illustre que son mari lui avait donné : elle ne l'oublia jamais.

Plusieurs honnêtes ouvriers demandèrent

à l'épouser; elle les refusa, non par mépris,

mais parce qu'elle ne se sentait par la force

de rendre heureux un homme qui n'avait ni

ses idées , ni ses habitudes. Elle vécut ainsi

dans la retraite et Tobscurité jusqu'à la Restauration. Alors, elle fit faire des recherches et parvînt à prouver son identité. Ses biens avaient tous été vendus, le Roi lui fit une pension qui faida à vivre, pourtant elle ne cessa pas de travailler. Lors de la répartition u milliard , elle recueillit quelques bribes , mais elle avait un de ces cœurs qui ne peuvent pas voir souffrir, elle donna peu à peu presque tout ce qu elle possédait, se laissa voler par des intrigants ; en quelques années sa modeste fortune fut détruite. La pension seule lui resta; elle la perdit à la révolution de Juillet. Quoique vieille , il lui fallut travailler encore ; elle s'y soumit sans murmure, comme une expiation de sa facilité à dissiper les biens que Dieu lui avait miraculeusement rendus.

Sa vue baissa : alors elle en fut réduite à vendre des pommes et des sucres d'orge, en face de l'Ambigu, sur une petite table, pendant la

tf

représentation. L'étiquette de sa patente portait

ces mots ;

« Veuve de la R*** »

C'est là que je l'ai vue, et que , malgré sa position infime, malgré ses haillons ei .sa misère, j'ai reconnu une femme bien élevée, à ses manières et à ses façons de s'exprimer. Cela ne se perd jamais.

Elle est morte il y a trois ans seulement,

-, ■'.Wi'liWiJ.i'

it

l'étiquette

Ce livre est dédié à la mémoire d'un passé qui disparaît chaque jour; c'est une sorte de registre où je veux conserver ce qui n'est plus. Je désire apprendre au monde d'aujourd'hui ce que fut le monde d'autrefois. Je lui dirai :

— Ce monde fut célèbre par ses grandes manières, par son savoir-vivre; les événements l'ont détruit, pourquoi ne pas en garder les traditions ? pourquoi ne pas les étendre et propa-

ger dans toutes les classes cette éducation qui fut jadis le partage d'une seule? Ce serait donner aux mœurs le poli qui leur manque, ce serait apporter dans les relations de toutes sortes, une aménité et une bienveillance qui leur prêteraient un nouveau charme.

Si nous étions tous bien élevés, les querelles et les discussions deviendraient plus rares et l'existence serait dégagée de mille ennuis renaissants.

Songez-y, mes belles lectrices, les femmes doivent diriger les tendances de leur époque. Si elles le veulent bien elles le peuvent, car ce sont elles qui donnent aux enfants la première éducation. Plus tard , bien que leur empire sur les hommes ne soit plus le même, elles peuvent encore en user et le reprendre, c'est là toute une science que je vous apprendrai une autre fois.

Aujourd'hui nous allons aborder un chapitre

aride, un chapitre qui vous fera sourire peutêtre, et qui, dans le fond, est le plus utile de ce livre ; il est plein de minuties , j'en conviens, mais ces minuties sont indispensables à une éducation achevée. Nous faisons ici véritablement de la civilité puérile et honnête , en la rendant propre aux habitudes modernes, une civilité qui a marché, mais qui existe toujours. n a fallu parler le langage de la société qui Ta inventé. Nous n'avons plus d'aristocratie, prétend-on ; c'est une erreur; l'aristocratie est partout, dans la boutique d'un savetier comme dans l'hôtel d'un duc et pair. Nous tenions à l'égalité, nous avons tout fait pour l'obtenir, rien de mieux. Nos droits sont égaux à la posséder. Prouvons-le donc en devenant véritablement de bonne compagnie. Il n'est pas nécessaire pour cela d'accoler à son nom une particule ; il n'est pas nécessaire de s'appeler monsieur le comte ou madame la marquise; il s'agit seule-

'ment d'être bien élevé, je ne saurais trop le répéter. Élevons-nous donc bien et nous marcherons de pair avec ce qui voudrait nous être supérieur, tout est là.

Ne vous ennuyez pas de ces détails fastidieux que vous allez lire, ils sont essentiels, et vous serez peut-être bien aises de les connaître, d'ailleurs.

L'étiquette fut le Dieu des deux derniers siècles, en France et à l'étranger; lorsqu'on a détrôné tous les cultes , celui-là est tombé le premier et je doute qu'il se relève. Il ne faut cependant pas le mettre tout à fait en oubli, ii faut conserver certaines formes, certaines délicatesses, qu'on ne remplacerait pas.

Malheureusement, beaucoup de personnes, même de celles qui devraient les savoir, le» ignorent, de là vient la décroissance du savoir-vivre.

Commençons par l'étiquette des lettres, que

si peu d'individus observent et qui sont toute une révélation.

D'abord, si vous écrivez à vos supérieurs, c'est-à-dire à des individus que vous deviez respecter, prenez du papier assez grand , mettez en vedette , vers le milieu , monsieur ou madame, ou bien telle qualification que vous lui donniez. Laissez une marge de côté, en bas et en haut, sur les autres feuilles. La date doit être mise à la fin, après la signature.

Les formules sont de jeune femme a une femme qui ne l'est plus :

« — Je vous présente mes devoirs. »

Ou.

« — Je vous prie de croire à mes sentiments respectueux. »

Si vous êtes liée avec votre correspondante, mettez :

« — Agréez mon tendre respect, »

Ou bien :

« — Mon respectueux dévouement. »

Écrivez-vous à un évêque , à un ministre , employez cette formule :

({ — Croyez à mon respect... »

Pour les ministres, la très-humble servante est encore de mise.

Pour vos amies, mettez ce que votre cœur vous dictera. Les billets ou les lettres de simple politesse ont à choisir entre les compliments empressés et les compliments distingués, l'un est plus intime que l'autre.

Il y a encore l'expression de mes sentiments distingués, ou bien mes compliments affectueux pour une connaissance intime.

Ne dites qu'à vos supérieurs ce mot : agréez^ c'est une sorte de déférence, et pour vos égaux, il faut mettre : recevez. Vous devez comprendre cela, n'est-ce pas?

Dans une demande au roi ou à la reine, vous pouvez employer le mot hommage, mais pour

eux seulement. On finit ainsi, lorsqu'on repousse la irès-humble et très-obéissante servante et sujette de nos pères :

u — Daignez agréer,

Sire ou Madame, rhommage de mon profond respect. »

Le mieux est d'ajouter :

'( — x\vec lequel j'ai l'honneur d'être,

de Votre Majesté, La très-humble et très-obéissante servante et sujette. »

Ceci est l'étiquette ancienne, je vous le répète, et c'est toujours la plus convenable.

Quant aux Princes et Princesses, vous pouvez graduer vous-même suivant leur rang.

Vous devez mettreen toutes lettres Monsieur, ou Madame^ ou Mademoiselle^ si vous parlez d'une personne parente de celle à qui vous écrvez ; ainsi Madame ou Mademoiselle votre fille, Monsieur votre mari; si, au contraire, il est

question d'étrangers, voire même des amis, mettez M., M"^ ou M"% Sur l'adresse le nom doit être en toutes lettres; mais si vous écrivez : à Madame une telle, chez J/™^ une telle, vous mettez le second Madame en abrégé.

Les billets du matin se datent du jour de la semaine simplement. On peut avoir pour ces billets du papier plus petit et des enveloppes exprès, c'est une recherche d'élégance très-permise.

N'ayez pas un cachet démesuré en grandeur. Le chiffre ou les armes sont les seuls acceptés en cérémonie.

Vous pouvez faire timbrer votre papier à votre chiffre, à vos armes, ou simplement à votre couronne. Presque tout le monde le fait maintenant ; cela n'a plus l'air d'une prétention ; mais gardez- vous en pour vos cartes de visite : cela n'est pas reçu dans le vrai monde en France ; les étrangers l'approuvent , je le sais, parce

que leurs étiquettes ne sont pas les mêmes que les nôtres, Nous donnions le ton autrefois dans ce genre; tâchons de ne pas nous le

laisser imposer.

La question de la signature est assez grave. Dans la haute aristocratie, il n'est question du nom de baptême que pour l'intimité; jadis il n'en était pas question du tout. Si vous tenez à être la fleur des pois, vous signerez votre nom de fille d'abord, votre nom de femme ensuite. Au cas où vous auriez un titre vous ne le mettrez même pas.

— Vous vous appelez Blanche de Sillery, je suppose, vous avez épousé le marquis de Bellefonds ; vous signerez vos lettres aidsi ;

tt Sillery Bellefonds. »

Ce qui n'empêche pas la majorité des femmes aujourd'hui de signer :

« Blanche de Bellefonds, la marquise de

Bellefonds, de Bellefonds, née de Sillery. » Si vous n'avez pas de titre, signez alors votre nom et celui de votre mari ; comme par exemple : « Dupray Surville. » Vous êtes M"' Dupray, vous avez épousé M. Surville. Cela est tout à fait bien ainsi. Le reste est défectueux : croyez-moi. A propos : n'employez pas cette locution si commune : moii petit nom, dites : ?non nom de baptême.

Quant à vos inférieurs, vous pouvez vous adresser à eux à la troisième personne :

«IVP^X... prie M. Z.. de lui envoyer ses souliers, elle lui sera très-obligée. »

Quant aux civilités empressées ne vous en servez jamais ; c'est bon pour les cuisinières, je vous l'ai dit, et les salutations sont encore plus communes ; cela seul vous ferait classer par une femme du vrai monde.

Vous savez aussi que ni en écrivant, ni eu

parlant , on ne doit se servir du mot épouse pas plus que de celui de dame, de demoiselle.

On ne peut ni dire ni écrire votre dame, ou

votre demoiselle votre épouse, sous peine de pass u- pour des gens de la lune.

On dit :

« — Ma femme, ma fille. »

« - - Madame votre femme, ou bien madame une telle, par son nom. »

On ne dit pas :

(( — Les messieurs viendront par ici, les dames par là. »

Mais :

tt — Les hommes viendront par ici, les femmes par là. »

On ne dit pas :

„ Quand j'étais demoiselle» — J'ai trois

demoiselles, >;

U faut dire ;

« — Quand j'étais fille. — J'ai trois filles. » Les demoiselles sont une locution commune; ie moi Jeune personne est celui qu'on emploie dans le monde distingué. La bonne société n'est jamais nommée ainsi par les gens de ùonne compagnie; cette dernière expression est la seule à choisir.

En tout soyez simples, le plus simple possible, ne cherchez pas de grands mots, des mots inusités. La simphcité du langage, la simplicité en toutes choses est le cachet de la distinction.

Il n'y a que les ignorants des belles manières qui adoptent :

« L avantage de vous voir, au lieu de C honneur de vous voir, »

Ou bien :

« — J'ai fait la connaissance de M. X... »

Tandis qu'il faut dire :

« — J'ai fait connaissance avec M. X... »

Quand vous vous rencontrez avec des femmes âgées, ou dont la position prime la vôtre, rendez-leur des devoirs, qui ne sont pas de la bassesse, mais qui indiquent une intention d'être aimable et déférente. Au cas où vous conduisez une étrangère dans votre voiture, ou dans votre loge au théâtre, cédez-lui la droite, toujours sans affectation. Soyez naturelle en toutes choses, fuyez les manières cherchées; elles sont aussi éloignées de la grâce que la grâce Test de la brusquerie.

Vous pouvez quelquefois, rarement, céder votre fauteuil au coin de la cheminée : c'est la plus grande preuve de respect que vous puissiez donner. La seule place qu'une maîtresse de maison n'abandonne sous aucun prétexte, c'est le milieu de la table ; de là seulement elle fait les honneurs et veille sur ses convives , ce qui est sa tâche absolue. •

Encore quelques mots qui me reviennent

à la mémoire et que je veux vous signaler. La façon dont on emploie le mot ôotiiie est impropre et trivial. Il s'est introduit dans la langue pour désigner la femme qui soigne les enfants, et c'est la seule acception dans laquelle il doive être reçu. Dire une ùonne pour une servante n'est ni français ni élégant; abstenez^ vous en donc.

Gouvernante, gouverneur sont plus distingués qu'institutrice et instituteur; dites une femme grosse et non une /'ejume enceinte.

On a adopté presque partout le mot de con-^ cierge pour sauver l'amour-propre de ces Messieurs, et c'est une grossière faute de grammaire en même temps qu'une sottise. Un concierge n'est pas celui qui tire le cordon, c'est celui qui garde et habite un château, une maison, qui en prend soin en Y absence du maître. Celui qui est dans la loge est un portier, et pour les grands hôtels un suisse. Il peut y avoir eu

même temps un portier et un concierge au logis, si les propriétaires sont en voyage. Les grandes dames, même à présent où il y a tant d'abus, ne disent point mou concierge, mais bien v,on portier. Concierge est aussi prétentieux que chausseur pour cordonnier et pharmacien pour apothicaire. Pourquoi donc changer les dénominations? Pourquoi se trouver oflensé d'un arrangement de lettres plutôt que d'un autre? Y a-t-il plus d'houneur à êlie portier que concierge? Les soi-disant concierges ne remplissent-ils pas les fonctions des portiers? En vérité, la stupidité humaine va loin quand

la vanité la guide.

Parlons, si vous le voulez bien, d'une autre partie de l'éducation, fort négligée aussi, la table, la manière de manger.

La tenue pendant le repas a pris beaucoup de licence à la fréquentation des Anglais : ainsi on peut, à la rigueur, mettre ses coudes sur la

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table, dans Tintimité, bien entendu : c'était sévèrement défendu autrefois. Ce qui est toujours défendu, c'est de couper son pain, c'est d'essuyer son assiette en pompant la sauce avec un peu de mîe, ou même de croûte, le tout aidé du secours de ses doigts, de poser sa fourchette sur la table par le plein des dents et d'essuyer son couteau à sa serviette. Ce qui est plus défendu encore, c'est de vider son bouil- Ion dans sa cuiller, en soulevant son assiette à soupe : il n'y a que les savetiers qui puissent commettre une pareille inconvenance. Portez la cuiller à vos lèvres en la présentant par le travers; autrement, vous devez tourner votre coude en l'air d'une façon disgracieuse et commune.

Evitez le bruit des mâchoires en mangeant et en buvant; ne remplissez pas les verres et ne les videz pas tout d'un trait. Mangez lentement, ne parlez pas la bouche pleine : cela pourrait

avoir des conséquences désagréables pour les voisins. Ne mettez jamais le couteau dans le poisson, et coupez le melon avec une fourchette, ou une cuiller si vous n'avez pas de couteau d'argent. Ces petites prescriptions sont élémentaires et fort essentielles.

Évitez de gêner ceux qui sont près de vous par des mouvements brusques ou fréquents. Ne ramassez pas ce qui tombe de votre assiette, non plus que votre pain ; faites comme si vous ne vous en aperceviez pas.

Ne parlez point à Toreille des gens, ne vous servez pas d'une langue étrangère ; c'est malhonnête pour ceux qui vous regardent et vous écoutent sans vous comprendre.

Ne rongez pas les os et servez -vous de vos doigts le moins possible. J'ai vu des petitesmaîtresses couper adroitement avec leur couteau et leur fourchette, jusqu'à des écrevisses.

On ne doit pas dire découper pour le service

de la table, on doit dire couper. Découper signifie découper avec des ciseaux, et non couper des viandes.

Quant aux maladresses des domestiques, si vous en êtes \ictime, ne vous en plaignez pas et ne vous en montrez pas contrariée, bien que vous ayez le droit de Têtre. Rien de désobligeant comme ces mouvements d'humeur pour les maîtres de la maison, fort innocents du dommage, et qui sont les premiers punis d'avoir de si mauvais serviteurs.

J'ai été témoin, à ce sujet, d'une assez drôle d'aventure, que je veux vous raconter.

On avait formé un régiment de hussards dont l'uniforme était fort élégant ; ils portaient un dolman blanc soutaché d'or; c'était un vêtement très-cher et que les petites fortunes ne pouvaient pas renouveler souvent.

Un jeune homme de fort bonne maison, mais pauvre , débuta par être soldat ; il parcourut

successivement tous les grades , et enfin fut nommé officier. Ses économies et celles de sa famille avaient passé à l'équipement. Il mettait pour la première fois son splendide costume, dont il n'était pas peu fier, et dînait avec moi et quelques autres personnes chez son colonel.

C'était un garçon d'esprit, bien qu'il fût violent comme la poudre. Plusieurs fois déjà il avait été réprimandé pour ce défaut; en lui donnant son brevet de sous-lieutenant, ses chefs lui avaient instamment rappelé qu'il devait prendre sur lui de devenir calme.

On le plaça près de la maîtresse de la maison, en sa qualité de nouveau promu ; il commença à causer avec beaucoup de gaieté et une originalité très- divertissante. — Parmi les plats du premier service se trouvait un superbe foie de Aeau à la bourgeoise, c'est-à-dire dont la sance a la couleur de Tencre. Ce n'est pas un metsre-

cherché, bien qu'excellent, et je ne vous engage pas à le servir dans le dîner d'étiquette ; nous étions là sans cérémonie»

Le domestique qui faisait les fonctions de maître-d'hôtel vint prendre le foie de veau sur la table pour le couper; il se baissa mal, le plat pencha et toute la sauce fit gouttière sur l'épaule de notre jeune officier. En un clin d'œil les consequences.de ce terrible malheur se présentèrent à son imagination; il se vit ruiné, car il ne lui restait pas un maravédis pour en racheter un autre. Le sang lui monta au visage et l'aveugla ; il se leva furieux, repoussa sa chaise d'un coup de pied, prit sa serviette par le bout pour en frapper l'auteur de sa mésaventure. Heureusement son regard rencontra celui de son colonel, fixé sur lui; il sentit les suites de ce qu'il allait faire. Sa physionomie changea comme par enchantement; il tendit sa serviette au valet stupéfait, en lui disant de l'air le plus aimable :

^- Voulez-vous bien essuyer mon dolman,

s'il vous plaît?

Nous partîmes tous d'un éclat de rire; ce fut un coup de théâtre. Le jeune homme, bien qu'en enrageant, redoubla d'esprit et de saillies. Le colonel, comte de J..., lui en sut le plus grand gré, il connaissait beaucoup ses parents et le protégeait fort.

La comtesse, quelques jours après, lui écrivit de venir chez elle et lui montra un superbe dolman, admirablement soutaché; elle le pria de l'accepter, en lui disant que c'était son ouvrage et qu'elle l'avait brodé pour lui. Il gagna à sa présence d'esprit un appui qui ne lui manqua pas et qui lui fut fort utile, tandis que s'il s'était laissé aller à son premier mouvement, il eût peut-être aventuré son avenir.

Ne parlez pas haut, c'est de mauvais ton. N'attirez pas forcément l'attention sur vous. Si vous avez de l'esprit, on s'en apercevra, vous

n'avez pas besoin de le faire remarquer. La modestie et la retenue sont deux qualités charmantes pour une femme ; elles la font rechercher et apprécier de ceux qui la connaissent.

Une étiquette assez peu connue, est celle des deuils. Je vais vous la donner telle qu'elle existe à YAhnanach delà cour. Remarquez qu'il n'est point ici question de sentiment, mais d'étiquette, c'est-à-dire de ce qui est strictement dû; on peut ensuite allonger le temps, suivant ses regrets, on ne peut le diminuer sans manquer non-seulement à l'affection, mais encore à la convenance.

Pour un mari, le deuil se porte un an et un jour, six mois en grand deuil de laine, trois mois en noir en soie, trois mois en gris. Depuis quelques années, on permet le violet dans les deuils, cela donne plus de facilité à la coquetterie. Il y a trente ans encore, les veuves rentraient tous leurs cheveux et mettaient un ban-

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deau de batiste; leur bonnet était garni d'une ruche' blanche , aussi en batiste, et d'une en crêpe noir; c'était bien triste et bien lugubre. Aujourd'hui on a supprimé tout cela ; les veuves portent un chapeau, mais elles n'ont pas renoncé au long voile de crêpe.

Pour le père et la mère, le deuil est de six mois, trois mois de laine, six semaines de soie, six semaines de gris.

Grand-père et grand'mère, quatre mois et demi, deux mois de grand deuil.

Frère et sœur, deux mois, un mois de grand deuil.

Oncle et tante, trois semaines, deuil de soie.

Cousins et cousines, quinze jours, deuil de soie.

Voilà ce qui est exigé et ne peut être omis. Je trouve pour ma part que c'est trop court; aussi l'aflection doit-elle doubler ces prescriptions.

Le deuil étant un signe de respect, on n'est pas tenu à porter celui de ses enfonts; cependant, il est peu de mères qui s'en dispensent. J'en sais qui ne le quitteront jamais, et cela se comprend, lorsqu'on perd un fils ou une fille parvenus à l'âge où ils sont quelque chose, où on peut les regarder comme des amis. Je trouve, au contraire, une exagération un peu marquée à s'entourer de crêpes pour la perte d'un marmot de quelques semaines ou de quelques mois. Les jeunes femmes sont assez portées à afficher leurs sentiments avec une sorte d'emphase, et réellement, si c'est un chagrin, ce n'est pas un malheur dont on ne puisse se consoler.

^ Je hais en toutes choses ce qui sent l'affectation. On peut poser pour mille motifs; l'amour maternel a aussi ses hypocrisies; évitez-les. Il est inutile , il est souvent nuisible même, de dire toute sa pensée, mais on ne doit dire que

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lit

ce que Ton pense. On peut montrer naturellement à ses amis la douleur qu on éprouve; il est cruel de voir périr au berceau ce tendre bouton sur lequel on avait placé tant d'espérances, mais c'est une perte réparable, et puis, n'est-ce pas un arge au ciel? IN'est-il pas délivré, avant de les avoir connus, des soucis, des tourments d« cette misérable vie, où nous sommes tous destinés à souffrir. Les anciens s'habillaient de rose et chantaient quand un enfant mourait; ils avaient raison, c'est un beau jour pour lui.

La pauvre mère, je le sais, je le sens, ne voit pas cette délivrance ; elle voit son enfant arraché de ses bras, elle voit ce cher petit être pâle, inanimé, insensible, lui qui souriait à son sein, il y a peu de jours encore. C'est un déchirement effroyable, c'est un de ces coups subits dont on se relève avec peine, d'abord parce qu'ils ne sont pas dans la nature.

Elle nous a donné la faculté d'oublier presque

BANS LE MONDE

la mort de ceux que nous aimons, et qui sont appelés par leur âge à nous précéder dans la tombe. Je me sers du mot oublier, et ce n'est pas là ce que je veux dire. On n'oublie pas, mais on se distrait : le souvenir ne quitte point le cœur, il y reste comme dans un sanctuaire ; on l'ouvre souvent pour retrouver la mémoire bénie, pourtant on pense à autre chose, on peut s'occuper de ses intérêts, même de ses plaisirs.

La perte d'un enfant décolore la vie : c*est une plaie qui ne se ferme pas, et je conçois pour une mère un deuil éternel. Un enfant hors de ses langes, celui qui vous connaît, qui vous aime, qui vous entoure de ses soins, de ses caresses. Vous ne retrouverez plus ce que vous perdez en lui ; même si vous en avez d'autres, ils ne prendront pas sa place ; elle reste éternellement vide, cette désolation vous suit partout, le sourire est banni de vos lèvres, la joie de votre maison. Ses frères et ses sœurs

a|0 COMiMENT ON FAIT SON CHEMIN

VOUS rappellent l'absent ; dans les solennités de famille, vous le cherchez involontairement ; vous ne pouvez retenir vos larmes en songeant qu il vous manque et que rien ne peut vous le rendre. Tout cela est vrai et juste ; tout cela est dans le cœur de la femme et de la mère ; ce n est pas une raison pour s'habiller de laine et porter deux ans ^e deuil d'un embryon de six semaines, ainsi que je l'ai vu faire à une jeune mariée.

Il en résulta qu'après avoir annoncé ce programme, au bout de quelques mois, elle était parfaitement consolée et se trouvait embarrassée de son habit. — Je crois qu'elle avait vu ce baby deux heures, et qu'il était allé après en nourrice chez sa mère. Elle est redevenue grosse ; elle a un garçon qu'elle adore. Son mari a eu le bon esprit de lui faire quitter le deuil du premier, en quoi tout le monde l'approuve, et sa femme comme les autres peut-être, bien qu'elle n'en convienne pas.

L EDUCATION DES ENFANIS

Je viens toucher ici un sujet important, un sujet qui se rattache aux liens les plus chers du cœur, et j'attends de mes lectrices un accueil sympathique , j'espère me trouver avec elles dans une entente complète.

La famille I

C'est l'arche sainte, c'est le sanctuaire où le bonheur se réfugie, où les larmes s'essuient par des mains aimées ; c'est là qu'on livre son cœur aux sentiments doux et honnêtes, dans les

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maisons bénies de Dieu ; c'est là aussi, hélas î que les dissensions et les orages se font le plus douloureusement sentir, si la porte est ouverte aux mauvaises passions, aux intérêts égoïstes. 11 est une chose dont nous ne nous rendons pas compte et qui n'en est pas moins certaine ; je veux vous la faire toucher de la main , et vous en conviendrez ensuite. Jusque dans les rapports d'intérêt, Téducation est de nécessité première. Beaucoup de questions, d'antipathies même, seraient évitées si l'on n'oubliait jamais qu'on est bien élevé, si, dès l'enfance, on nous donnait ces habitudes de déférence et de pohtesse qui épargnent souvent des torts

ou qui les efTacent.

Rappelez-vous qu'en toute circonstance la forme a une importance extrême.

N'avez-vous pas éprouvé combien certains refus perdent de leur âpreté lorsqu'ils émanent de certaines personnes ?

Il y a des gens qui disent Non^ et qui sembleraient si heureux de pouvoir dire Oui ! Leurs regards, leurs gestes sont des excuses. Ils vont au-devant de vos plaintes, ils arrêtent vos reproches sur vos lèvres. Vous les quittez presque satisfait ; vous vous en allez en disant :

— On ne peut leur en vouloir.

Certes, la nature est pour beaucoup dans ce charme ; pourtant, l'éducation y est pour plus encore peut-être. Il ne suffit pas d'avoir de bonnes intentions, il faut savoir les exprimer.

Les hommes et les femmes deviennent ce que leur enfance les a faits. Il dépend des mères de préparer l'avenir, de le diriger, d'en atténuer les dangers et les craintes. Pour arriver à ce but, il faut prendre la frêle créature, pour ainsi dire, dès sa naissance. C'est une tendresse mal entendue que celle qui, afin d'éviter quelques larmes à son baby, laisse développer des penchants funestes et n'arrête pas, dès le

pnncipe , des dispositions désastreuses, très-

îaciles à deviner.

i.es enfants gâtés sont un fléau pour ceux qui les entourent et un fardeau pour eux-mêmes : vous avez beau satisfaire leurs caprices, il en arrive forcément un que vous ne pouvez pas accepter. Un beau jour, ils vous demanderont la lune ou quelque autre objet impossible, et, ce jour-là, le petit despote, accoutumé à voir tout céder devant lui, se trouvera le plus malheureux des êtres. C'est donc un faux calcul aussi dans Tintérêt de son bonheur.

Il est sans cesse contrarié; il pleurniche à tout propos; il ne sait rien demander, rien accepter sans avoir la larme à l'œil ; il est arrivé à la satiété des désirs satisfaits avant de savoir ce que c'est qu'un désir réel. Rien ne Tamuse, rien ne lui plaît; s'il découvre un jouet nouveau : à peine Ta-t-il obtenu qu'il le repousse et qu'il en exige un

autre. Yous le privez de ses ioîes enfantines, des surprises adroitement ménagées, des recompenses accordées sans qu'on s'en doute, et qui font éclore sur ces visages d'anges les roses si fraîches du plaisir,

11 n'a ni transports ni sauts d'allégresse ; il ne prend pas la peine de remercier ; il semble que tout lui soit dû. Il jette un regard froid et blasé sur ce qui l'entoure. Sa mère, à ses genoux, le suppliant de se calmer quand il crie, lui promettant bien plus qu'il n'a voulu, n'est pour lui que sa première esclave ; il la frappe lorsqu'elle ne lui obéit pas assez vite. Il ne Faime pas, il ne lui sait gré de rien ; mais il lui garde rancune lorsqu'une circonstance, indépendante de sa volonté, la force à le faire attendre.

Madame de Genlis raconte, dans ses Mémoires, qu'après son mariage, elle alla faire ses visites de noces avec sa mère et son mari. Elle portait,

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suivant la mode du temps, une toilette fort luxueuse, de grands paniers, un habit — cela s'appelait ainsi alors — de belle dauphine brochée. Son chapeau de bergère était en satin rose, orné de fleurs et d'un nid d'oiseau ; il était attaché sur l'édifice de sa coiiïure poudrée et lui servait de complément.

Dans une maison qu'elle nomme, la maîtresse du logis avait un petit garçon de cinq à six ans, gâté à outrance, qui commença par aller la regarder effrontément, marcher sur sa robe et lui dire des choses peu obligeantes. Ensuite il se mît à pousser des cris inhumains pour avoir le chapeau de la jeune dame et jouer avec.

— Mon fils , dit gravement sa mère , en le serrant dans ses bras et en le couvrant de caresses, demandez-le poliment à madame, et je suis sûre qu'elle ne vous le refusera pas.

Eeureusement il ne voulut jamais prononcer un mot poli, et madame de Genlis fut autorisée

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à le refuser. S'il s'était avisé de bonne grâce, par extraordinaire, qu'aurait-elle eu à répondre ?

Il en est ainsi au premier âge : plus tard les inconvénients augmentent ; l'enfant gâté ne se plaît nulle part que dans la maison paternelle, parce que nulle part on ne se soumet à ses ordres. Vous le changerez vingt fois de collège ou de pension , il vous fera renvoyer vingt gouverneurs ou gouvernantes, plutôt que de s'assujettir à ce qu'ordonne la règle. Il feindra des maladies, afin de ne rien faire ; s'il est intelligent, il daignera quelquefois apprendre un passage à effet pour briller un moment devant ses condisciples, pour exciter votre admiration.

S'il est sans moyens, il ne sera qu'un sot indubitablement. Vos adorations continuelles lui donneront de lui-même une opinion telle

qu'il se croira supérieur à tous; il devra tout

savoir naturellement et sans peine ; les autres sont obligés d'étudier, mais lui, fi donc ! Il dit de lui et avec autant de raison, ce que Molière fait dire à Mascarille, en dérision des nobles stupides :

« Les gentilshommes savent tout sans avoir jamais rien appris* »

U enfant gâté devient un homme ou une femme, et vous recueillez alors complètement le fruit de cette éducation déplorable, vous avez surtout le chagrin de voir tomber cette idole, encensée par vous jusque-là.

Les autres ne sont pas comme vous, ils ne cèdent pas à ses fantaisies ; il trouve des déboires à chaque pas ; il n'aime rien que lui et personne ne Taime.

Il n'a pas d'amis ; s'il est riche, il a des complaisants, des complimenteurs, tout prêts à Im tourner le dos le jour où la fortune aura cessé de lui sourire.

S'il est pauvre , aucune main ne se tendra vers lui ; c'est un être inutile, à charge souvent, incapable d'aucun travail, d'aucun élan de générosité. Depuis qu'il est au monde, on lui a appris à tout rapporter à lui seul, et il ne suppose pas qu'il puisse en être autrement. Le dévouement lui est inconnu, tel sacrifice de la moindre vétille ne peut lui être inspiré même par l'affection. Il verra tous les maux fondre sur les autres; il s'en inquiétera si sa vie et sa quiétude doivent en être troublées, autrement il se contentera de les plaindre, sans en perdre une minute de sommeil ni un coup de dent.

Il faut toujours s'occuper de lui ; l'instant où il reste inaperçu doit être rayé du temps qui passe.

J'ai connu un homme que cette faiblesse tué.

Sa mère, excellente et noble femme, l'avait gâté au point de déformer là meilleure nature.

Il avait parcouru les phases que je vous ai décrites.

Pendant sa jeunesse, les succès du monde 'avaient achevé. D'une tournure et d'une figure remarquablement belles, il avait fixé l'attention des femmes, et son amour-propre fut entièrement satisfait.

A quarante ans ses cheveux blanchirent j il prit de Tembonpoint; sa beauté s'éteignit; on cessa de s'en occuper exclusivement et il dut céder le premier rang à d'autres plus jeunes et plus favorisés. Il en eut un grand chagrin et tomba malade. Alors , sa mère, sa femme, ses enfants, toute sa famille, s'empressèrent autour de lui ; il retrouva dans son intérieur la royauté qu'il avait été forcé d'abdiquer ailleurs.

Sa santé se remit, les inquiétudes cessèrent, on retourna à ses occupations, il cessa d'être !-e point de mire unique : ce n'était point son compte. Il feignit de nouvelles souffrances, il

s'astreignit à jouer la comédie, afin de se faire plaindre. Frais et vermeil, mangeant bien, dormant bien, il marchait ployé en deux, il se prétendait martyrisé par des douleurs. On lui donna des remèdes de toutes sortes, on lui fit voir cent médecins; il en résulta une maladie du pylore, que lui occasionnèrent les drogues qu'il absorba; il en mourut en trois mois, au milieu d'horribles souffrances.

Ceci je l'ai vu, et vous pouvez m'en croire.

S'il eût reçu une autre éducation, il vivrait encore, aimé, honoré, recherché dans son âge mûr pour ses qualités solides, plus qu'il ne l'avait été dans sa jeunesse pour les futiles avantages de la beauté. Sa mère, qui le pleure, est obligée de le reconnaître, et c'est le sujet incessant de sa douleur. Excepté elle, nul ne le regrette. Sa famille, délivrée de sa tyrannie d'égoïsme, respire plus à l'aise depuis qu'il n'y est plus ; le monde l'a oublié et il n'avait pas d'amis#

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Il n'avait rien fait d'utile, il n'a pas laissé de traces dans la mémoire de ses semblables ; il n'avait jamais eu de cœur, aucun cœur n'a gardé son souvenir, à ce n'est la pauvre femme punie, d'abord par son indifférence et son ingratitude de l'avoir trop aimé, ensuite frappée dans lui-même, dans l'existence de ce fils adoré, que Dieu lui a repris bien avant l'époque où il eût dû partir.

Cest là une grande leçon.

L'enfant bien élevé, au contraire, apporte, dès son berceau, à ses parents, des joies et des espérances. Il ne s'a^t que d'un peu de courage en débutant. Aussitôt que son intelligence se développe, imposez-lui votre volonté pour le bien. Il se révoltera, ne cédez pas ; qu'il soit absolument convaincu de votre force et il deviendra docile. Vous le verrez soumis, obéissant, attentif, désiretix de vous plaire, premièrement parce qu'il vous craindra, sans doute,

maïs quand ses facultés s'ouvriront, c'est alors le moment de vous faire aimer.

Emparez-vous à la fois de son esprit et de son cœur. Dirigez-le par le raisonnement, prouvez-lui que vous n'exigez rien de lui que ce qui doit être, apprenez-lui à déchiffrer la vie comme il déchiffre son alphabet. Qu'il soit convaincu de la vérité de ces paroles, de l'urgence de vos commandements, faites-lui expérimenter vos doctrines : il s'y conformera par le seul empire de la vérité.

C'est là le point de départ et le plus important.

Apprenez-lui que le bien est la clef de la réussite, inculquez-lui des principes d'abnégation, de reconnaissance ; qu'il soit très-persuadé de la grande maxime : « Aimez-vous les uns les autres ; ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. »

Enseignez-lui également que le travail est ea

même temps la richesse, Thonorabilité, la santé de Thomme ; donnez-lui l'horreur de Toisiveté, Fhorreur de Tégoïsme. Qu'il ne se fasse gloire ni de sa naissance ni de sa fortune; le hasard lui a donné Tune et l'autre. Ce dont il peut s'enorgueillir, c'est de ce qu'il a gagné, de ce qu'il a obtenu par son mérite et par la peine qu'il a prise.

Enfant, il sera heureux déjà par l'absence de désirs inassouvis; il comprendra de bonne heure ce qu'il lui est possible d'obtenir. Il supportera les petits maux avec courage; il se résignera aux conséquences inévitables de notre condition humaine, et, après avoir tout essayé pour détourner le sort contraire, il se soumettra à la volonté de Dieu et courbera la tête devant l'infortune. — Sa conscience et sa confiance en Pavenir lui resteront ; ces deux biens ne peuvent lui être enlevés.

Ne croyez pas qu'en laissant à ses premières

années la liberté absolue, l'impunité des petites fautes, il vous sera aisé de réparer ces premières leçons ; vous le pouvez sans doute, si vous ne vous y prenez pas trop tard, mais que de difficultés vous aurez à vaincre ! Ce qui est facile au commencement, se hérisse de périls et d'obstacles; il vous faudra combattre et vaincre à chaque instant. Ne dites pas comme beaucoup de mères :

— Il est si jeune î

On n'est jamais trop jeune pour recevoir la semence précieuse de la vérité ; elle germe plus promptement et elle jette de plus profondes racines.

L'enfant à qui vous aurez donné cette instruction salutaire sera préparé à tout ; il saura comment il doit se conduire dans toutes les circonstances de la vie. Il vous bénira jusqu'à son dernier moment, car il vous devra le bonheur, la fortune, la patience, le plus utile des biens de l'âme ; il vous devra l'amour du tra-

vail, l'estime générale, Tamitié de ceux qui Ten-

tourent.

Cela ne vaut-il pas bien quelques larmes à

faire verser, lorsqu'il en ignore encore l'amertume, et ne sroyez-vous pas av^ir la récompense au centuple de ses légères douleurs 1

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