DES RELATIONS DE FAMILLE
Après l'éducation des enfants, une des choses les plus importantes de la fie ce sont les relations de famille. On ne pense pas, la plupart du temps, à tout ce qui entre dans ces relations, combien elles sont quelquefois difficiles à conserver, combien il y a de notre faute dans les ruptures et souvent même dans les discussions. Nos parents devraient toujours être nos amis. Les sentiments de la nature, les noms si doux de père, de mère, de sœur, les caresses et les
confiances illimitées, Taffection et l'intimité que rien ne remplace, laissent dans nos souvenirs des traits ineffaçables. Uenfant naît, il est aimé et il aime, la reconnaissance se développe avec la raison, les yeux s'ouvrent à la lumière en même temps que Tâme à la tendresse.
La première prière est bégayée sur les genoux de la mère, entre deux baisers : on apprend la foi en même temps que la tendresse.
Il s'établit un lien invisible et puissant entre les membres d'une même famille; tant que l'enfant est exempt de passions et d'intérêt, ce lien se fortifie de plus en plus.
Quand l'adolescence fait place à la jeunesse, le danger commence à naître ; il est d'une sage politique de le prévoir, alors même qu'il ne devrait pas venir, et d'en écarter les conséquences. Pour cela, les principes du savoir-vivre sont, non pas un moyen , mais un auxiliaire souvent très-utile.
C'est le sucre dont on enveloppe la pilule amère pour la déguiser.
D'abord ne souffrez pas que vos enfants vous tutoyent, conservez le respect extérieur ; lorsqu'on en a l'habitude bien ancrée, on a de la peine à s'en départir ; il faut pour cela une levée de bouclier ixès-décidée, et peu de caractères en sont capables. Le tutoiement engendre nécessairement la familiarité, et la familiarité en ce cas est un grand écueil.
Les traditions de déférence pour les parents datent des premiers jours du monde ; nous les voyons à chaque page dans la Bible et dans l'histoire des peuples anciens. Il faut soigneusement les entretenu-, car c'est en même temps l'avenir de la famille.
Honorer les parents n'empêche pas de les aimer; au contraire, on les aime mieux quand cet amour touche à la vénération. La génération actuelle tend à oublier cette vérité,
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on entend souvent des paroles mal sonnantes adressées par des fils à leur père, à leur mère surtout. J'en sais qui les appellent a mon petit, — ou ma chère. » Il faut voir aussi comme on écoute leurs conseils et comme en soi-même on les traite de radoteurs, lorsqu'ils parlent des convenances imposées autrefois à leur jeunesse.
C'est toujours notre faute si nos enfants oublient leurs devoirs, il dépend de nous de leur conserver les traditions que nous avons reçues ; notre négligence, notre paresse, notre égoïsme seuls ont amené la décadence que nous constatons aujourd'hui avec juste raison.
Veillez à ce aue les frères et sœurs conservent entre eux des façons irrépiochables. Les épithètes et les mots risqués engendrent des querelles et les querelles appellent les haines. Une expression malséante détruit sou-
vent l'harmonie. Certaines vanités blessées ne pardonnent pas ; elles se cachent, elles se dissimulent, la plaie s'agrandit par cette dissimuktion même et ne se ferme plus.
J'ai vu de ces rancunes se traduire par des mauvais procédés sérieux plus de vingt ans après.
Dans quelque situation que Ton soit, riches ou pauvres, grands ou petits, une mère peut toujours imposer à ses enfants sa volonté, en les prenant au berceau, je vous le répète, et je ne saurais trop vous le répéter. Si elle se livre au travail, elle peut les utiliser de bonne heure, suivant la mesure de leurs forces : le travail est le meilleur maître et le meilleur conseiller. Je connais une famille que je voudrais donner pour modèle à toutes les autres. Permettezmoi de vous raconter son histoire et sa position ; vous comprendrez mieux par cet exemple ce que je désire vous expliquer :
Une jeune personne, appartenant à une bonne maison de bourgeoisie, peu riche néanmoins, avait été élevée à la Maison royale ; son père était colonel. Restée orpheline, elle n'avait pour protectrice que son aïeule maternelle. Celle-ci ne savait que l'aimer, elle se reconnaissait elle-même incapable de la diriger en quoi que C3 fût.
Mademoiselle X*** sortit de pension à dix-huit ans, fort instruite, bonne musicienne, avec une belle voix, un assez joli talent en peinture, beaucoup de bonnes idées et d'excellents principes. Cette maison de Saint-Denis est très-calomniée. Je ne nie pas que beaucoup de ses élèves aient mal tourné ; la raison en est très -simple, cela ne tient pas aux inspirations que leur donnent leurs maîtresses, c'est un vice radical qui vient de la situation même des chose
Cette maison est instituée pour les filles de militaires, c'est-à-dire d'officiers de tous gra-
des ; la fille du sous-lieutenant et celle du maréchal de France suivent les mêmes cours, reçoivent les mêmes leçons ; par conséquent les mêmes besoins, les mêmes goûts se développent chez elles, ils se modifient seulement par le caractère. Toutes acquièrent plus ou moins de talents d'agrément, toutes entendent les échos des plaisirs de la grande ville retentir jusqu'à elles. Elles habitent un splendide bâtiment, l'ancien chapitre royal de la basilique de Saint- Denis ; elles ont des jardins magnifiques ; elles approchent d'assez près les puissants de la terre, qui daignent leur rendre visite.
Il n'y a pas de mal à cela tant qu'elles restent dans la maison ; mais quand elles la quittent!
Beaucoup d'entre elles appartiennent à des officiers honorables, parvenus du grade de caporal à celui de sous-lieutenant avec infiniment de peine. La plupart se sont mariés avant
d'avoir l'épaulette; ils nont donc, et leurs femmes aussi, qu une éducation presque nulle, et leurs relations, leurs habitudes , sont loin d'être en rapport avec celles qu'apportent chez eux la pensionnaire. Elle rêve les grandeurs , elle n'est pas accoutumée au ménage, elle vient de se séparer de ses amies, placées tout autrement ; une correspondance suivie doit s'ouvrir entre ces enfants, qui n'ont pas consulté les distances sociales pour s'attacher l'une à l'autre.
La jeune fiUe est tout d'abord douloureusement frappée de ce qu'elle trouve dans la maison paternelle. Elle y est mal à son aise ; son œil est choqué des disparates qui l'entourent. Les pièces sont petites, mal meublées , sombres ; ce n'est pas là ce qu'elle quitte. Bien que sa mémoire lui ai souvent représenté le petit logis, bien qu'elle y soit venue aux vacances de temps
en temps, il lui paraît plus laid, plus triste, parce qu'elle ne doit plus en sortir.
. Les manières des gens qui l'entourent, leur conversation, leur ignorance, leur vulgarité la blessent. Elle ne saurait prendre intérêt à des gens qu'elle connaît à peine, à des choses dont elle ne comprend pas l'importance.
L'ennui la gagne. Et quel ennemi des femmes que l'ennui, quel conseiller dangereux !
Juste au moment où le découragement s'empare d'elle, le diable, qui sait choisir ses moyens et ses époques, le diable met sous ses pas une séduction très-ordinaire pour une autre, très-concluante pour elle ; c'est souvent un don Juan de province, amoureux de lui-même, qui veut avoir une bonne fortune pour se donner un genre de lion. Il la prend par son faible ; il lui parle un jargon qui ressemble au style des romans qu'elle lit en cachette; il lui jure de l'aimer toujours; souvent même il promet le
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mariage. Seulement, ses nobles parents n'y veulent pas consentir; il est nécessaire de les y forcer : il l'enlèvera.
Il fait luire à ses yeux le mirage d'une vie d'amour et de fêtes ; ils créent un paradis, le paradis de la jeunesse; ils y seront heureux et riches; ils auront les spectacles, les toilettes, les promenades, les fêtes, tout ce qui éblouit une imagination déjà excitée par ses désirs et ses regrets. Il ne s'agit que de le suivre.
Elle refuse d'abord, elle hésite ensuite; elle tède enfin dans un moment d'enivrement et de folie; dès lors elle est perdue. Son séducteur l'abandonne après un temps plus ou moins long, et elle se jette dans les désordres d'une existence qu'elle n'a plus le courage de cesser, lors même que sa conscience et ses remords le lui conseillent, lors même que la voix de son cœur la rappelle auprès de ses vieux parents et dans le sentier du devoir»
Ceci arrive neuf fois sur dix dans les histoires de séduction ; de là vient que, parmi les vierges folles, il se rencontre souvent des élèves d'une maison instituée pour servir d'exemple aux autres.
Ce fait que je viens de vous citer vous servira également. Si vous n'avez qu'une fortune médiocre et que vous ne puissiez garder votre fille près de vous, ce qui vaut mieux que tous les couvents du monde, cherchez une maison simple, où l'on apprenne à savoir restreindre ses goûts suivant sa fortune, où le travail utile soit le mobile de l'éducation. Vous aurez plus fait ainsi pour l'avenir de votre enfant, qu'en consacrant des sommes immenses à lui apprendre le piano, le chant et Taquarelle.
Rappelez- vous <:et axiome :
Sur deux cents personnes, la nature a peutêtre créé un artiste digne de ce nom ; pourvu
qu'on ait de la bonne volonté, de la persistance
et un peu d'intelligence pratique, on deviendra un artisan distingué.
La morale de ceci est qu'il ;aut mieux savoir ourler des torchons ou faire des robes , que d'écorcher Beethoven ou de caricaturiser nos grands maîtres.
Je reviens à mademoiselle X***, dont je me suis un peu écartée. A sa sortie de pension, elle ne fit pas comme celle dont nous venons de parler : elle envisagea sa position sous toutes ses faces, et se prépara aux éventualités; tant que sa grand'mère vivrait elle devait se consacrer à elle, ensuite Dieu y pourvoirait.
Il lui vint un bonheur inespéré , un de ces bonheurs que l'on paie presque toujours. Un jeune homme s'éprit d'elle et la demanda en mariage. Il avait tout pour lui, même une place déjà considérable, et son mérite lui permettait d'aspirer aux plus hautes dignités. Cette union se forma sous des auspices favorables*
Pendant trois ans tout marcha à souhait ; deux enfants naquirent pour doubler leur bonheur; un troisième ne se fit pas attendre. Avant qu'il fût au monde, son père tomba malade ; la maladie fut longue et dangereuse ; il se rétablit pourtant à peu près, et l'espoir revint au colombier.
Après la naissance d'un quatrième poupon, quelques symptômes inquiétants reparurent; le jeune mari fut de nouveau arrêté dans ses travaux, et bientôt une épouvantable certitude apporta le désordre dans ce ménage qui semblait devoir prospérer. Un rhumatisme articulaire se déclara, et M. **♦ devint perclus de tous ses membres. Le moindre mouvement lui fut interdit. Il fallut abandonner son emploi; il ne resta plus pour vivre que la pension de la grand'mère , c'est-à-dire de quoi manger dtt pain sec et se loger dans un taudis.
La mère de famille sentit la pesanteur du
fardeau, elle se consulta sérieusement avec ellemême; elle se demanda si elle avait la force de le porter sans défaillance, et sa tendresse pour ses bien-aimés répondit affirmativement. — Elle avait un trop bon esprit pour compter sur des talents médiocres, sur des succès qui ne viendraient guère, sur des élèves qui ne viendraient pas. Elle chercha une autre carrière, et s'intitula franchement confectionneuse, sans prétendre à donner le change au monde.
En dirigeant ses ouvrières et satisûiisant ses pratiques, elle avait Tceil fixé sur ses enfants. Son fils aîné resta auprès de son père, dont la lête avait conservé sa lucidité. Il reçut de lui des leçons et des conseils dans Tintervalle de ses souffrances ; ensuite, on le fit entrer dans un collège, où il gagna, par son travail, une bourse entière.
Les trois filles, assises, dès leur bas âge, près de leur mère, prirent, à son exemple, le
goût du travail. On leur permettait, comme une récompense, d'aider les ouvrières ; on leur mettait en main des chiffons, et on leur donnait quelque jouet lorsqu'ellesava ient £i: en tirer parti. L'ordre et i'accordparfaits reparurent dans cette maison ; les enfants, grandissant ensemble, n'ayant l'une pour l'autre que des soins et une déférence complète, s'aimèrent sincèrement, elles adorèrent M"»^ *** et larespectèren à l'égal de Dieu.
Elle leur apprit elle-même ce qu'elles devaient savoir pour être comme tout le monde dans leur profession. Au lieu d'en faire des virtuoses, elle en fit des femmes instruites, intelligentes et habiles. — Il en est résulté une prospérité complète.
Le fils est entré à l'école des mines ; il est maintenant un ingénieur très-distingué. Les trois filles sont associées à leur mère, qui se repose un peu; elles ont une des maisons les
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plus sûres et les plus achalandées de Paris, leur fortune est faite. Les aînées ont contracté d'excellents mariages. La plus jeune ne tardera pas à suivre cet exemple. L'infortuné père, qui vit toujours, est l'objet de la tendresse, des attentions de tous. L'aspect de cette famille fait du bien au cœur. Ils habitent ensemble, sans que jamais l'ombre d'un nuage assombrisse leur cieL
Uéducation première les a conduits à ce résultat merveilleux. Leur attachement réciproque vient surtout de ce qu'ils ne se sont pas heurtés l'un contre l'autre. Ils se sont aimés et ils se sont plu, parce qu'ils étaient aimables. Ne croyez pas qu* aimer et plaire soient identiques; ce serait une grande erreur :
11 n*est pas ici question d'amour, vous le comprenez.