DES RELATIONS DE SOCIÉTÉ
Vous voyez dans la société des femmes qui ne sont ni belles, ni jeunes, ni prodigieusement spirituelles, dont tout le monde se rapproche néanmoins, que l'on recherche, qui tiennent le haut bout des cercles, et qui sont généralement aimées sans qu'on en connaisse la raison et sans qu'on puisse s'en rendre compte.
Cette raison est toute dans leur savoir-vivre. N'en cherchez pas d'autres, et, si vous vouîex en prendre la peine, vous vous l'expliquerez.
Le savoir-vivre n'est autre chose que Tart de s'effacer soi-même et d'être agréable à tous.
C'est encore une manière de cacher ses défauts et de mettre ses qualités en relief. Nos
défauts ne sont désagréables que lorsqu'ils sont apparents.
Je ne vous prêche pas la dissimulation, comprenez-le bien, au contraire. La franchise est la qualité la plus précieuse et la plus appréciable. Elle doit diriger nos actions, elle doit dominer nos paroles, avec une restriction cependant.
Ne dites que ce que vous pensez, mais ne dites pas tout ce que vous pensez.
Ne dites que ce qui est vrai, mais ne dites pas tout ce qui est vrai.
C'est justement en ce sens qu'une éducation bien conduite vous sera utile.
L'éducation est l'art de savoir tout faire comprendre sans blesser. Elle rend un refus gradeux, elle permet de ne pas s'expUquer sur
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certaines circonstances difficiles et glissantes.
La vérité est une pour les choses sérieuses ; les bagatelles exigent, au contraire, une façon de les faire passer qui les excuse.
Lorsqu'il s'agit de poser une situation, d'étJaircir un fait, lorsqu'on en appelle à votre ioyauté, n'hésitez pas, ne trompez personne. Soyez brusque si la circonstance l'exige, quoique toujours poli; rien ne peut vous affranchir de la politesse, pas même le ressentiment. C'est un égard qu'on se doit à soi-même, une manière de mettre le bon droit de son côté, qu'il ne faut négliger à aucun prix.
Si les nécessités de position trop fréquentes dans la vie vous obligent à ménager des gens qui ne vous conviennent pas, il y a une distinction très -marquée à établir.
Est-ce une simple antipathie de visage, de tournure, d'esprit, sachez la vaincre, cela dé*
pend de vous. Ne mettez pas en balance ce
petit effort avec des intérêts graves. On ne peut axiger des autres qu'ils se conforment à ce qui nous plaît; d'ailleurs chacun a son goût; ce qui vous charme et ce qui vous repousse, produit à votre voisin un effet contraire. Ayez indulgence pour les petites blessures, si vous voulez qu'on vous le rende.
11 se peut aussi que ces personnes, dont vous dépendez, ne vous paraissent pas dignes de Testime des honnêtes gens.
En ce cas, ne transigez pas, dégagez-vous* Pas de temporisation avec la conscience, car, une fois entré dans cette voie, on n'en sort qu'après avoir laissé aux buissons de la route épineuse des lambeaux de son honorabilité, souvent même de son honneur.
Une concession en amène une autre, on s'enfonce de plus en plus dans le bourbier, et l'on se réveille un jour surpris de se trouver soimême si loin du point d'où l'on était parti.
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Tout en restant dans la ligne droite, tout en remplissant avec une stricte exactitude ses devoirs d'honnête homme, il est encore possible de ne pas se faire des ennemis dangereux.
Il faut savoir dénouer, il fiaut savoir même rompre, et l'éducation seule peut guider et soutenir en pareille occurrence.
Si vous n'êtes pas forcé de parler, taisez-vous. Retirez-vous sous votre tente et ne racontez point pourquoi vous y rentrez.
Un dévouement exagéré à la justice pourrait vous placer dans une situation fâcheuse. Pour dire hautement la vérité, pour démasquer les méchants et les traîtres, il faut avoir une parfaite indépendance, il faut être soi-même audessus de toutes craintes, présentes et à venir. Le métier de redresseurs de torts est méritoire, il est sublime ; dans une société telle que la nôtie, c'est celui d'une dupe. On ne consulte autour de vous que l'égoïsme et l'intérêt. Je ne
VOUS dirai pas : faites de même. Dieu m'en préserve! Mais sachez où vous placez vos avis, sachez si celui à qui vous les donnez est capable d'en profiter autrement que contre vous-même. Alceste et don Quichotte seraient bafoués, malheureux, par le temps qui court.
La science de la vie est la plus nécessaire à apprendre ; elle profite plus que toutes les autres, elle est aussi la plus difficile.
Pour être en même temps adroit et irréprochable, pour savoir se défendre, sans attaquer et sans employer aucuns moyens dont on puisse rougir, ne fût-ce qu'en face de soi-même, il faut avoir une intelligence supérieure et une droiture
complète.
Beaumarchais a dit de lui ;
« Ma vie est un combat 1 »
Ceci peut s'appliquer à la vie de ceux qui
ont à gagner leur existence et celle de leur
amille par le travail , par le travail de tête
surtout. Ils ont à lutter contre les obstacles de toutes sortes ; on les entasse autour d'eux, on les accumule; l'envie s'en mêle et les poursuit; elle dénature leurs actions, elle scrute dans leurs pensées pour tâcher de leur nuire, et ne leur accorde de mérite qu'aux dépens de leur caractère, si elle ne peut nier leurs succès.
Les femmes à qui Dieu n'a pas concédé, en naissant, le bienfait de la fortune, ont plus besoin que les hommes de cette science précieuse dont je vous parlais tout à l'heure. Il faut qu'elles excitent l'intérêt , qu'elles se fassent aimer et qu'elles soient assez circonspectes pour que leur réputation reste inattaquable.
Ce sont surtout ces relations d'hommes à femmes qui doivent faire le sujet di; présent chapitre.
Notre premier besoin, même à celles qui y ont le moins de droits, est d'être estimées ;
uous désirons autant le respect que l'amour. Afin de conserver ce respect des autres, il est essentiel de conserver celui de notre propre dignité. 11 y a pour nous deux grands écueils d'exagération.
Ne soyons ni bégueules ni faciles.
Aussi , gardons- nous. Persuadons - nous que la vigilance est notre meilleur moyen de salut.
Pas de pruderie, pas de familiarité déplacées. — Une femme qui sait son état ne se livre jamais qu'à bon escient ; elle conserve, même dans l'intimité, une réserve qui impose aux plus audacieux, sans lui faire rien perdre de sa grâce. Elle sait mettre tout de suite à sa place celui qui l'aborde, et lui indique, par sa façon d'être, les limites qu'elle lui trace.
Tout cela peut et doit se faire doucement, aniiablement^ naturellement surtout.
Regardez autour de vous, les femmes irré-
prochables, lorsqu'elles ont de l'esprit, sont les plus accessibles à la plaisanterie. Elles sont sûres d'elles-mêmes et de leurs auditeurs. Nul n'oserait s'attaquer à elles; nul n'oserait supposer une intention inconvenante à leurs paroles et à leurs actions. Aussi prennent-elles bien moins de précautions contre les mauvaises langues ; elles ont les bénéfices de leur vertu.
Je me rappelle un mot charmant d'une d'elles. Je veux vous le citer, parce que c'est en même temps un modèle et un enseignement.
Il se trouvait, dans une ville de province, une de ces ravissantes créatures, que leur jeunesse et leur imagination emportent , dont les gaietés et les coquetteries les font accuser de mauvaise conduite. — Prenez-y garde : cela commence presque toujours ainsi.
On se laisse aller sans s'en apercevoir; on ne se sent pas coupable ; on n'a pas peur ; on per-
met des libertés de langage qu'on croit innocentes et dont le monde tient note. Il en ressort pour lui des suppositions, dont chique propos augmente la gravité, et Ton Sj trouve perdue avant d'avoir même supposé qu'on puisse être accusée.
Les sottes et les prudes se gendarment ; elles se posent, les griffes en avant ; elles repoussent la pécheresse; elles ne trouvent, ni dans leur cœur, ni dans leur intelligence, une bribe de miséricorde pour les crimes qu'elles ne commettent point, faute d'occasion ordinairement. Elles accablent la malheureuse. Si elle est faible, elles parviennent à lui faire fermer toutes les portes ; si elle est hardie, elle leur tient tête ; c'est elle qui s'exile. Elle se relève plus haut à mesure qu'on cherche à la rabaisser.
Puis il vient un jour où, lassée de la lutte inluste qu'elle soutient, emportée par un sentiment qu elle a longtemps combattu, elle suc-
combe. Elle jette son bonnet aux vents et elle se dit :
— Au moins, ils me déchireront poiir quelque chose I
Dieu sait où cela s'arrête après! Tandis qu'un peu d'encouragement, l'amitié d'une femme de bien, l'auraient retirée de l'abîme.
Ceci me ramène au mot de la respectable et excellente personne, que l'on blâmait de soutenir hautement une accusée. Elle disait à ceux qui la critiquaient s
— Je ne l'abandonnerai point : il me semblerait être coupable de ses fautes I... A quoi servirait donc d'être restée pure, si l'on ne pouvait tendre la main à celles qui s'égarent ? C'est notre plus belle prérogative I Oubliez -vous ce que le Christ a dit : « Que celui qui est sans péché iui jette la première pierre I »
Cette digression ne nous éloigne pas de notre
sujet et nous permet de le reprendre facilement,
car de ces fréquentations mêlées dépend presque toujours Tavenir.
Les hommes, en ce siècle-ci surtout, ont généralement mauvais ton. Ils vivent beaucoup entre eux ou avec les femmes qu'ils n'estiment guère. Ils ont pris l'habitude du sans-gêne ; ils ne viennent près de nous qu'à la seule condition de faire et de dire ce qui leur conviendra.
Ceci est complètement notre faute, convenons-en. Nous pouvions obvier à ces empiétements dans le principe. Si nous nous étions entendues, si nous avions eu de l'esprit de corps, nous eussions pu vaincre ce déplorable oubli de ce que l'on nous doit.
Aujourd'hui, il est trop tard : le procès est entendu et jugé. Nous ne reviendrions pas sur ce que nous avons laissé prendre, et nous n'y gagnerions qu'un complet abandon.
Employons donc le tact dont la nature nous a pourvues, pour savoir distinguer ceux à qui
l'on peut beaucoup permettre et ceux à qui l'on doit tout refuser.
Il est parmi eux de bonnes gens qui pèchent par ignorance. Si vous leur disiez qu'ils nous manquent de respect, ils vous regarderaient avec un profond étonnement. Savent-ils seulement ce que signifie le mot respect, tel que nous l'entendons ? A ceux-là, passez beaucoup ; ils sont simples et naïfs ; ils ont la politesse de la nature, et leur familiarité n'est que de la bienveillance. Soyez tranquilles, ils ne vous offenseront pas sérieusement, et vous n'avez rien à craindre d'eux.
Quant à ceux qui savent^ c'est autre chose. Tenez-vous sur vos gardes ; ne souffrez rien parce que tout a une conséquence, parce que chaque empiétement qu'ils se permettent est aux dépens de la considération qu'ils ont pour vous; s'il faut accepter leurs manières pour les attirer, restez plutôt seules que de céder sur
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ce chapitre-là. Votre savoir-vivre doit vous indiquer les moyens de les maintenir sans les fâcher. Une jeune et jolie femme peut si facilement imposer sa volonté souveraine I
Si vous n'êtes plus jeunes, vous avez le droit d'être moins sévères. L'âge a des prérogatives, et une vieille femme d'esprit peut avoir un cercle nombreux autour d'elle. Elle peut le conduire, le rendre agréable, sans que la convenance en soit bannie ; son autorité est plus grande ; ce qu'elle dit a plus de poids.
Malheureusement, peu de femmes savent être vieilles, et c'est de cette difiiculié que nous causerons dans le chapitre prochain.